La double tradition de l'argot

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Trimer, camelote, piaule, rupin, beur, caillera : quel rôle jouent ces mots dans notre vocabulaire ? Quelle place y occupent-ils aujourd'hui ? C'est à ces questions que cherche à répondre ce livre en retraçant l'histoire de la double tradition d'origine de l'argot. Tradition policière, explorée à travers les habitudes et le vocabulaire d'une célèbre bande de malfaiteurs arrêtée à Dijon au milieu du quinzième siècle. Tradition littéraire, inséparable d'un mythique "Royaume de l'Argot" et associée à la fois au commerce de colportage et à l'univers du carnaval et des foires du Moyen Âge.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296205970
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La double tradition de l'argot

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,... où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.
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Patrick Mathieu

La double tradition

de l'argot
Vocabulaire des marges et patrimoine linguistique

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06334-1 EAN : 9782296063341

Introduction: «Ah, vous travaillez pas vous ennuyer... »

sur l'argot?

Vous ne devez

L'argot a permis de nombreux succès éditoriaux depuis le seizième siècle. Un auteur anonyme, sous le pseudonyme de Péchon de Ruby publia par exemple à Lyon en 1596 La Vie Généreuse des Mercelots, gueus et boesmiens, contenans leur façon de vivre, subtilitez et gergon, ouvrage qui marque le début d'une tradition littéraire de l'argot, qui passe par Le jargon ou langage de l'Argot réformé, comme il est de présent en usage parmi les bon pauvres d'un certain Olivier Chéreau, en 1628, mais aussi par Victor Hugo, Balzac, Carco, ou encore Albert Simonin et Auguste Le Breton, auteurs de la fameuse « Série Noire» des éditions Gallimard. Cette tradition a attiré aussi des auteurs plus secondaires comme François Vidocq, célèbre chef de la sûreté, qui assura sa subsistance après une retraite forcée de 1827 à sa mort, en 1857 avec ses Mémoires en 1830 et Les Voleurs en 1837. En définitive, et quel que soit le sérieux des titres parus, la figuration des mots «jargon» et « argot» suffisent le plus souvent à s'attirer un lectorat. Cependant, en raison du nombre considérable d'ouvrages parus sur l'argot, le sujet s'en trouve déprécié. Dans la réflexion qui m'a effectivement été adressée, « vous ne devez pas vous ennuyer », on peut entendre: «l'argot, ça ne fait pas très sérieux... » Francisque Michel, érudit polygraphe qui a publié en 1856 une Etude de philologie comparée sur l'argot, s'en excusait dans un avertissement au lecteur, se reprochant de prendre dans l'étude de l'argot un plaisir qui n'était peut-être que « celui dont les femmes et les enfants, surtout les natures nerveuses, se montrent si avides, et qui les porte à suivre les débats de cours d'assises. »1 Dans une sorte de perversité scientifique (et nous serions tenté de prendre le mot perversité au pied de la lettre tant il est vrai que l'argot peut parfois ébranler la morale publique), le chercheur s'aventurerait donc dans des domaines qui lui sont interdits. A propos de Francisque Michel, dont nous venons de parler, Jacques Cellard écrivait justement en 1985, dans une Anthologie de la Littérature argotique: «il lui manque en outre, comme à tous les... argotologues du XIXe siècle (et à beaucoup du XXe) cet instinct de l'argot ou du français populaire qui permet presque à coup sûr de tomber juste quand les
] Francisque Michel, Etude de philologie comparée sur l'argot, Paris, Finnin Didot, 1856, « introduction », p. II.

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savants s'emmêlent. »2 Philippe Berthelet, chroniqueur sur France Culture exprima le 08 janvier 1997 une idée qui allait dans le même sens: « Ne traite pas de l'argot qui veut; il faut des qualités qui ne s'apprennent pas dans les livres, qui d'ailleurs ne s'apprennent pas du tout. » Cependant, les argotiers, les locuteurs de l'argot, ne sont pas non plus les mieux placés pour en parler et n'en savent finalement pas beaucoup plus à son sujet, quand ils ne sont pas tout simplement des mystificateurs. Auguste Le Breton, auteur de classiques du roman noir français comme Du Rififi chez les hommes ou Razzia sur la chnouf expliquait lors d'une interview au journal Le Monde en 1985: «Le verlen, c'est nous qui l'avons créé avec Jeannot du Chapiteau, vers 1940-1941, le Grand Toulousain et un tas d'autres. }}La forme Bonbour pour désigner la famille royale des Bourbon est cependant attestée en 1585 et Louis Quinze s'est vu nommer Sequinzouille... Il est vrai aussi que le même Le Breton s'était fendu d'un jugement d'expert en 1960 dans son dictionnaire Langue verte et noirs desseins: « le verlen ne durera pas. })3 L'argot possède donc cette particularité que tout le monde s'en mêle. D'une part pour les raisons éditoriales que nous avons évoquées plus haut, d'autre part parce qu'il appartient qu'on le veuille ou non à tout un chacun: Vidocq désignait le père de famille par le mot daron, que l'on retrouve sous la plume de Le Breton à la fin des années quarante et actuellement dans les discours des jeunes de la banlieue parisienne. Des locuteurs les plus variés peuvent donc employer ce mot dans des intentions différentes. Pour un jeune lascar d'une cité, il permet de signaler qu'il appartient justement à cet univers-là, mais pour un autre locuteur, son utilisation permettrait d'affilier son discours à celui des traditionnels voyous parisiens de la Place Clichy, par exemple. Chacun des deux locuteurs aura donc une vision tout à fait différente, les deux pourraient même à l'occasion se disputer la pertinence de leur utilisation de daron, et ils auraient tous deux raison. L'expression: « vous ne devez pas vous ennuyer» signifie aussi: «je vois bien de quoi vous voulez parler ». Et là réside justement le fond du problème. Car de quoi veux-je parier lorsque je parle d'argot: de la
2 Jacques CelIard, Anthologie de la littérature argotique, Paris Mazarine, 1985, p. 150. 3 Auguste Le Breton, Langue verte et noirs desseins, Paris, Presses de la Cité, 1960, p.234. 8

langue des films de Jean Gabin, de celle des cités, de celle des gueux du seizième siècle, de celle de Gavroche, que sais-je encore? Le chercheur redoute par conséquent la question qui suit cette remarque; celle de la définition de l'argot. A coup sûr, la réponse va être décevante. Chaque locuteur attend en effet d'être confirmé dans ses représentations de la langue. Un interlocuteur m'a demandé un jour la confirmation de l'étymologie du mot bistrot. It s'est trouvé très déçu d'apprendre que le mot ne venait en aucun cas du russe bistro, « vite » mais plus certainement d'une banale forme poitevine bistraud qui désigne un petit domestique. Comme le faisait remarquer en 1929 le linguiste Albert Dauzat dans Les argots: «expression de la vie, le langage est moins poétique que le rêve. C'est pour cette raison que les fausses étymologies, bien plus jolies, ont tant de succès auprès du public. »4 Il y a un cependant un point véritablement consensuel à l'endroit de l'argot, c'est sa dimension pittoresque: ne fait-il pas souvent appel à des images fortes? La prison se trouve par exemple désignée comme un placard; avaler son extrait de naissance ou se faire faire un costume en bois, c'est mourir, manger, c'est se farcir la panse. Dans notre imaginaire linguistique, il n'y a en effet pas d'argot s'il n'y a pas d'image. Albert Dauzat remarquait encore: «dans les milieux tourmentés comme ceux des malfaiteurs, où la vie s'accompagne d'actes violents et de réactions brutales, le langage a besoin de termes vigoureux, imagés.»5 Ce jugement n'est pas sans rappeler celui de Balzac dans ses Splendeurs et misères des courtisanes dans les années 1840 : « chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible. Une culotte est une montante [...]. Et quelle poésie! la paille est de la plume de Beauce [...]. Quelle vivacité d'image! jouer des dominos signifie manger [...]. Fafiot! N'entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? »6 Il est tellement facile de se laisser aller à une fascination toute romantique lorsqu'il s'agit d'argot, tel Charles Nodier qui écrivait dans ses Notions élémentaires de linguistique en 1834 : « Il n'y a personne qui ne sente qu'il y a cent fois plus d'esprit dans l'argot lui-même que dans l'algèbre» et d'ajouter: « avec l'algèbre
4 Albert Dauzat, Les Argots, caractères, évolutions, influences, Paris, Delagrave, 1929, p. 24. 5 Ibid., p. 55. 6 Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Paris, 1838-1847, réédition Paris, Gallimard, Folio, 1973, p. 513.

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on ne fait que des calculs; avec l'argot, tout ignoble qu'il soit dans sa source, on referait un peuple et une société. » Cependant tout cela fmit par occulter d'autres réalités, et si l'on s'en tient à cette représentation, la définition de l'argot s'en trouve considérablement limitée. Les dialogues des films noirs parodiques, écrits par Michel Audiard, possèdent une couleur argotique sans être de l'argot. Ainsi le personnage incarné par Bernard Blier déclare au cours du film Les Tontons jlingueurs de Georges Lautner en 1963, en parlant d'un autre personnage dont il veut tirer vengeance à l'aide d'une bombe: «je disperse, je ventile aux quatre coins de Paris, façon puzzle.» On voit bien que ce discours ne possède rien de véritablement argotique au sens où on l'entend généralement. C'est pourtant l'image que l'on retient des dialogues de ce film auquel de nombreux spectateurs vouent un véritable culte. L'adjonction des verbes disperser et ventiler renvoient à la métaphore comique de l'explosion d'un corps, image renforcée par celle du puzzle humain que risque de constituer la victime. De la même façon, en se livrant à l'aide d'un dictionnaire à un petit jeu de cadavre exquis, on en vient facilement à créer des locutions qui n'ont en elle même aucun sens, mais qui donne une impression d'argot, comme « saucissonner le feston» ou « se faire caillouter le kanna ». C'est peut-être (et l'on verra par là que la tâche qui consiste à définir l'argot est terriblement ardue) que l'argot n'a pas besoin d'être « réalisé» pour être: dans certains cas une intention argotique se suffirait à elle même. C'est cette idée que développa le linguiste Jean-Paul Colin, lors de l'émission Tire ta langue consacrée à l'argot, sur France Culture, le 08 janvier 1997: «Tout le monde, chaque individu a en soi une envie, un besoin d'argot qui ne se réalise pas forcément mais qui peut exploser sous fonne de gros mots, de grossièreté, d'injures. » Une autre représentation de l'argot est d'être une langue cryptique parce qu'utilisée par les malfaiteurs. L'association de l'argot à la sphère du banditisme pose en réalité plus de questions qu'elle n'apporte de réponse. D'une part, qu'est-ce qu'un malfaiteur? L'ordonnance de VilIers-Cotterets, en 1539, rendait hors-la-loi tous les compagnons et ouvriers qui s'assemblaient en corps sous prétexte de confrérie. A une langue juridique, que nous pourrions appeler le français d'état, s'opposaient des langues spéciales, celles des corporations, des « argots» nécessairement proscrits. Les ouvriers qui les employaient n'étaient pourtant pas des malfaiteurs.

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D'autre part, le besoin de secret de l'argot en ferait une langue en continuelle évolution. Si l'usage argotique de la langue est réellement cryptique, pourquoi des mots dont le sens est connu depuis belle lurette se trouvent-ils encore aujourd'hui dans les dictionnaires nantis de la marque argotique, comme entraver (<< comprendre ») que Villon utilisait déjà au quinzième siècle dans ses ballades en jargon sous la forme enterver, et que l'on retrouve sous la plume de Vidocq en 1830 ? Quel est le rapport entre les mots abouler, amadouer, balade, baluchon, cambrouse, camOtifler, camelote, frangin, grivois, larbin, maquiller, mioche, narquois, rupin, ou trac? Tous sont ou ont été argotiques. Pour certains, cela reste une évidence, mais pour d'autres, la surprise peut être de taille: amadouer, baluchon, camoufler, grivois, narquois. Voilà des mots qui appartenaient jadis à ce qui a pu être considéré comme une «pathologie du langage >/, dont l'étiquette argotique marquait clairement la distance méprisante qu'on prenait avec eux, et qui se trouvent aujourd'hui intégrés à la langue recherchée. La tradition littéraire de l'argot peut en partie expliquer ce phénomène. L'écrivain, contrairement à n'importe quel locuteur, n'est pas confronté à la langue mais à ce que le linguiste Dominique Maingueneau nomme «une interlangue8 », dans la mesure où la langue littéraire est le confluent de toutes les variantes linguistiques: cette variété permet un choix entre des variantes qui peuvent être par exemple géographiques, sociales, ou encore dépendre de la situation de communication (jargon médical, par exemplet C'est ainsi que certains mots ou expressions se sont trouvés figés par la littérature; leur figuration dans un discours l'authentifie, l'estampille de la marque argotique. Balancer, cador, condé, gamberger, grisbi, morfler, pageot pour n'en citer que quelques uns, font partie des plus célèbres. Leur meilleure police d'assurance contre un risque de dépréciation est longtemps restée la lexicographie, c'est-à-dire leur figuration dans la nomenclature des dictionnaires, flanqués de l'étiquette argot. La boucle est bouclée: pour donner à un discours une couleur argotique, il n'y a qu'à puiser dans ce «fonds argotique» connu de la majeure partie des
7 L'expression est d'Albert Dauzat, in Défense de la langue française, Paris, Annand Colin, 1912, p. 108. 8 Dominique Maingueneau, Le Contexte de l 'œuvre littéraire, Paris, Dunod, 1993, p.105. 'I Ibid., p. 109. 11

locuteurs. Paradoxe intéressant lorsqu'on songe que la fonction la plus reconnue de J'argot est cryptique... Encore faut-il que les auteurs de dictionnaires fassent la part de l'authenticité et de la création littéraire. Victor Hugo est par exemple à l'origine d'une amusante mystification. Il écrit dans les misérables: « mon dogue, ma dague et ma digue, locution de l'argot du Temple qui signifie mon chien, mon couteau et ma femme }}; on retrouvera par la suite ces mots qui n'ont rien d'argotique sous la plume d'argotologues et de lexicographes de l'argot célèbres, tel le chansonnier Aristide Bruant. Une autre raison, plus profonde, peut encore éclairer les raisons de la relative longévité de l'argot: ce que nous pourrions nommer un usage «argotiquement correct}} de la langue. La légitimité des formes lexicales s'organise autour d'une norme linguistique, sorte d'étalon dont le reflet transparaît dans les dictionnaires, non seulement à travers les sanctions que constituent les marques diastratiques (c'est-à-dire un usage de la langue propre à un groupe social) mais encore par des exclusions pures et simples (il est vrai cependant que pour des raisons concurrentielles les lexicographes ont de moins en moins tendance à se montrer normatifs). La valeur stylistique d'un mot sur le marché des échanges linguistiques n'est donc pas sans incidence sur la valeur sociale du locuteur qui l'emploie et «nous apprenons inséparablement à parler et à évaluer par anticipation le prix que recevra notre langage }}IO, comme l'écrit Pierre Bourdieu. C'est-à-dire que la reconnaissance de la valeur linguistique de chacun s'évalue par rapport à un niveau idéalement neutre, que l'on peut appeler la variante standard de la langue, reconstruit par l'observateur d'après sa propre pratique. Le «bon usage}} de la langue se trouve ainsi qualifié de «soutenu », « recherché }}ou mieux, « surveillé }},ce qui indique une attention accrue du locuteur. La qualification de « relâché }}conviendrait donc assez bien à un usage de la langue dans lequel le locuteur ne surveille absolument pas son vocabulaire. Cependant, on opposera plus facilement à «soutenu}} les marques «familier}} ou « populaire }}.Or ces dernières appellations, surtout la secondelI,

JO Pierre Bourdieu, «Ce que parler veut dire », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 98. 11Familier n'est pas non plus dénué de tout jugement dans la mesure où c'est à une sphère de communication que renvoie la marque. La familiarité dont il est question 12

condamnent des variations en même temps qu'elles les identifient. On ne signale pas en effet dans les dictionnaires les mots soutenus comme «bourgeois»: le caractère idéologique d'un tel adjectif n'échapperait pas à l'observateur qui taxerait ce jugement de marxiste. Pourtant, c'est par ce mot que qualifient bien souvent les collégiens et certains lycéens le vocabulaire de leurs professeurs, qu'ils stigmatisent parce qu'ils ne le maîtrisent pas toujours. Les stéréotypes sociaux sont d'autant plus solides qu'ils portent sur le parler d'un groupe qui n'est pas le sien: les lexicographes sont des intellectuels, des chercheurs qui n'ont pas conscience d'utiliser un langage que d'autres pourraient qualifier de« bourgeois ». Il existe justement une conscience élevée de la variation argotique: s'il peut arriver de se laisser aller à l'emploi de termes grossiers, ou de mots dits familiers ou populaires, l'utilisation de termes reconnus comme argotiques nécessite une intention, donc une attention accrue. En résumé, on prépare plus facilement la bouffe que la tortore. Le statut linguistique de l'argot serait donc, dans les conditions de son emploi, plus proche du registre soutenu que des registres familier et populaire. Pour reprendre l'exemple culinaire que nous citons plus haut, on prépare de préférence la bouffe, non seulement à la tartare, mais aussi au déjeuner ou au diner. L'utilisation des trois derniers termes demande pratiquement au locuteur un même degré d'attention. L'argot constituerait alors un vocabulaire «rare », et fmalement «recherché », tout comme le vocabulaire le plus soutenu. Le vocabulaire argotique peut d'ailleurs figurer dans des discours ou des situations solennelles ou officielles, comme dans cette célèbre formule du général de Gaulle en 1968: «la réforme, oui; la chienlit, non. » De plus, la réponse des manifestants par le slogan : «la chienlit, c'est lui» montre que le vocabulaire argotique se partage assez bien, même si son utilisation ne se fait pas toujours dans les mêmes intentions. C'est ce qui explique l'auto appellation racaille ou caillera des jeunes des cités qui revendiquent ainsi leur statut, ou la reprise par l'institution du vocable beur pour désigner les immigrés arabes de la seconde génération à la fin des années quatre-vingt, dans une tentative d'intégration linguistique. Le cas du verlan beur peut d'ailleurs expliquer en partie la pénétration de mots argotiques dans la langue: voilà un mot que les politiques peuvent
ici renverrait presque, en dehors d'une conversation entre intime à un manque de savoir-vivre. Etre familier, c'est parfois être « sans-gêne ». 13

utiliser plus facilement que les mots ou expressions immigrés ou individus d'origine arabe, qui pourraient revêtir une dimension idéologique gênante12. L'interchangeabilité des discours d'exclusion et d'intégration permet ainsi le partage d'un vocabulaire qui échappe de fait à tout risque idéologique. Pour cette raison, il est important de «conserver» un vocabulaire que nous avons qualifié plus haut d'« argotiquement correct ». Ces dernières constatations ménagent des ouvertures intéressantes vers le domaine sociologique. La question des variables linguistiques pose en même temps celle de l'intégration ou du rejet de formes lexicales sociologiquement marquées. Lorsque la variante standard est perméable à un vocabulaire identifié comme celui d'un groupe social, elle en légitime les valeurs en en reconnaissant l'existence. A défaut de réduire une fracture sociale, les hommes politiques (mais aussi les médias qui reprennent leurs discours, les adoptent ou encore les conditionnent) tentent de minimiser une «fracture linguistique ». Mais ce faisant, ils alimentent le fantasme d'un royaume des lascars, reconduction du « royaume de l'Argot» du dix-septième siècle, censé être constitué de l'ensemble des gueux et voleurs du territoire. La langue ne peut pas s'observer in vitro entre les deux lamelles d'un microscope: manifestation collective, elle met en jeu les représentations de chacun. L'étudier, c'est nécessairement, comme l'écrivait Pierre Bourdieu: «dépasser l'opposition que la science doit d'abord opérer [...] entre la représentation et la réalité et [...] inclure dans le réel la représentation du réel. »13 L'argot est en ce sens précieux: véritable laboratoire d'étude des langues parce qu'il en constitue une expression exacerbée, tant du point de vue des réalités que de celui des représentations ou des fantasmes qui lui sont associés, il souligne en effet les relations interprétatives que les locuteurs opèrent entre le lieu et la langue, entre cette dernière et l'identité régionale, sociale ou nationale. Il pose encore le problème de l'attachement à la langue et du conservatisme linguistique et culturel qui en découle.

Cela est d'autant plus intéressant que beur est un mot formé par le verlan d'arabe et que le verlan renvoie le discours à l'univers des jeunes des cités. 13 Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 136. 14

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1. Au commencement 1.1. Les origines.

était le jargon:

la tradition

policière.

Le mot argot est attesté pour la première fois en 1628, dans un ouvrage intitulé Le Jargon de l'argot réformë4. Dans ce titre, Argot ne désigne cependant pas un vocabulaire ni une langue. Dans la préface de son ouvrage, l'auteur, Olivier Chéreau, loue avec humour le « grand Dieu Tout puissant» qui « nourrit et repaist un nombre innombrable de pauvres Gueux qui ont si peu de soin de prier, gens qui n'ont rien moins et ne hayssent rien tant que de travailler entre les repas »15.Ces gueux sont l'objet même du livre. L'auteur y tente une plaisante histoire de la gueuserie, expliquant l'origine des Argotiers, la hiérarchie de l'Argot, ainsi que les différentes appellations des spécialités des personnages en question. Est joint à cet ouvrage un glossaire du jargon des Argotiers. Qui sont ils? Toujours dans sa préface, Chéreau écrit:
{(La nécessité, qui est l'inventrice des arts et sciences, a fait inventer

un moyen et invention à ces bons pauvres, propre pour avoir de quoy frire, lequel mestier s'appelle trucher ou argoter. »16 La paire synonymique qui apparaît à la fin de cet extrait est intéressante, puisque !rucher signifie «mendier ». Ce mot est un emprunt au fourbesque, l'équivalent italien du jargon français. Truccare y possédait déjà le même sens. Argoter, c'est donc s'adonner à la mendicité; métier « le plus aisé à apprendre et qui mieux nourrit son maistre que l'on sçaurait désirer, qui ne paye ni taille ni tribut au Roy. »17 Il n'y a en effet que deux moyens
14 Olivier Chéreau, Le Jargon ou Langage de l'Argot reformé, comme il est en usage panny les bons pauvres. Tiré et recueilly des plus fameux Argotiers de ce temps. Composé par un Pillier de Boutanche qui maquille en moIlanche dans la Vergne de tours. Reveu, corrigé et augmenté de nouveau par l'autheur. Seconde édition. A Paris, chez la veuve du Carroy, rue des Cannes. L'intégralité de l'ouvrage est donné par Lazare Sainéan, Les Sources de l'argot ancien, Paris, Champion, 1912.Robert-Charles Yve-Plessis signale cependant en 1901, dans sa Bibliographie raisonnée de l'argot, l'existence hypothétique d'un ouvrage intitulé Les Us et coutumes du pays de l'argot, publié à Poitiers en 1609. 15Olivier Chéreau, Le Jargon ou Langage de l'Argot reformé, in Lazare Sainéan, op. cit., 1. I, p. 188.
16 Ibid., p. 188 et 189. 17 Ibid.

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d'échapper à l'impôt au moyen âge: n'y être pas assujetti (c'est le cas des francs-archers18, membres d'une milice créée par Charles VII en 1448, par exemple) ou vivre en dehors des lois. Le vagabond, celui que le moyen âge appelle le « demeurant partout» appartient à cette deuxième catégorie et est pour cela pourehasséJ9. L'argotier est donc un vagabond, un gueux. Et l'argot? Il est bien difficile à ce stade de le définir. On peut lire dans la préface du Jargon de l'Argot reformé: «En un mot, l'Argot rend ses Escaliers si admirables, si sçavants et vertueux, que c'est comme un compendion ou abbrégé de toutes les autres sciences et vertus. »20 Sur le mode plaisant, l'auteur présente donc l'argot comme une école philosophique: « si le philosophe Epicure estoit de ce temps, il auroit trouvé des disciples dignes de luy; car ils pratiquent fidèlement la doctrine qu'il enseignoit anciennement »21? La plus grande préoccupation des argotiers est en effet de faire bonne chère et de ne pas travailler. «Compendion [...] de toutes les autres sciences et vertus »22, cette philosophie rend ses« écoliers» meilleurs. L'auteur cite à ce propos le cas des soldats tombés dans la gueuserie23. Lorsqu'ils font profession de guerriers, ils montrent « un visage furibond et affreux, jurant, frappant et vomissant un torrent d'injures contre ces pauvres Paysans où ils sont logez. » Mais leur allure change radicalement lorsqu'ils embrassent la carrière de la !ruche: « Ô merveilles 1 lors que licentiez ils s'en reviennent, vous les verrez les plus humbles, les plus doux et affables; le chapeau au poing, avec de parolles capables de faire fendre les rochers, s'ils estoient susceptibles de raison, disant avec grande humilité: Hé, pour l'amour de Dieu, ayez compassion de nous! » Ce n'est pas l'humilité ni la politesse que ces soldats ont appris, c'est la ruse; celle qui consiste à amadouer le rupin, c'est-àdire le « bourgeois », celui qui sera assez naïf pour les croire et leur
18 L'adjectiffranc sert ici à signaler que la personne désignée échappe à l'impôt. 19 Lire à ce sujet: Bronislaw Geremek, Truands et misérables dans l'époque moderne (1350-1600), Gallimard/Julliard, Collection « Archives », Paris, 1980. 20 Cité par Lazare Sainéan, op. cit., p. 189. 21 Ibid., p. 188. 22 Ibid. 23 Ce qui n'est pas rare: après la guerre de cent ans, des soldats désœuvrés rejoignirent les bandes de malfaiteurs, ou en créèrent. Cela leur était d'autant plus aisé qu'ils avaient l'habitude d'opérer en nombre. 16

donner l'aumône. Dans le traité d'un théologien de la fin du treizième siècle24, on trouve des considérations sur les meilleurs endroits où mendier (devant les églises, par exemple, ou les maisons des riches), sur les techniques employées par les mendiants pour susciter la pitié (les mendiants pleurent, se lamentent, ou attirent l'attention avec des instruments de musique), ainsi que sur les ruses qui donnent l'impression d'une plus grande pauvreté pour attendrir les plus durs. Le poète Eustache Morel dit Deschamps donne à la fin du quatorzième siècle une idée de ces ruses dans une de ses ballades, De cahymans et de coquini5 dans laquelle il fustige ces mendiants qui feignent d'être malades ou blessés pour attendrir les fidèles et qui les empêchent de suivre la messe:
« A Dieu me plaing et a ses sains, A toutes gens de saincte Eglise, Des ces faulx Caymans, villains, Truans coquins, qui par faintise Faignent maulx et en mainte guise En ces moustiers et font telle presse Qu'a peine y puet l'en oir messe Ne avoir sa devocion Grant péchié fait qui les y lesse Que n'en fait l'en pugnicion ? Car les larrons, ribaulx sont sains Qui par sang, herbes autre mise Sur drapiaux, font sembler mehains

[... J »
Dans les registres du chapitre de Notre Dame de Paris, on lit à la date du 5 janvier 1427 que les pauvres « quérant l'aumône» n'ont plus le droit de vaquer dans l'église, ni de s'asseoir dans le chœur, mais doivent rester à proximité des portes, tant à cause du bruit qu'ils faisaient et qui gênait le prêtre qu'à cause des immondices que leurs garçons faisaient dans cette église.26

24 Jean Chaulier (dit Gerson), Le Truant ou,le secret parlement de l'homme contemplatif de son âme sur la povreté et mendicité espirituelle, cité par B. Geremek, op. cÎt., p. 116. 25 Eustache Deschamps, œuvres complètes, p.p. Queux de Saint-Hilaire, Paris, 1878-1903,1. IV, pp. 279-281.
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Cité par B. Geremek, op. cit., p. 120. 17

Derrière la plaisanterie de Chéreau, qui mêle ruse et humilité, se cache tout de même une réalité. S'ils reviennent « licenciés» de l'Argot, comme tout bon « écolier» de l'époque qui a obtenu le premier grade universitaire, c'est que les anciens soldats ont été initiés à l'Argot, intronisés en son sein. C'est en effet au sens de confrérie, de corporation qu'il faut comprendre Argot, et la majuscule revêt alors une grande importance: « Ô Argot admirable! puisque tu es l'aziIIe et refuge de tous ceux qui ne sçavent plus de quel bois faire flèche. »27 L'Argot est en effet la confrérie des gueux, qui accueille les pauvres hères et les individus qui n'ont plus d'autre moyen de subsister. Vers le milieu de l'ouvrage, l'auteur parIe d'ailleurs d'une « Monarchie argotique », appeIIation qui renvoie 1'Argot à une véritable corporation, puisqu'eUes possédaient des «rois », à entendre au sens de premiers, meiIIeurs dans leur métier: il y a un roi des merciers, ou encore un roi des barbiers, par exemple. Quoi qu'il en soit, la langue de l'Argot reste le jargon, et c'est ainsi que Chéreau lui même la nomme. Antérieur à argot, le mot jargon est attesté dans un poème du treizième siècle (Richard le Biaus) sous la forme gargon. Encore faut-il faire remarquer que dans cette pièce n'apparaît aucun mot susceptible d'appartenir à ce langage. Bien qu'il y fasse parler le chef d'une bande de brigand « en gargon », l'auteur retranscrit les paroles du personnage dans la langue littéraire. Jargon remonte à une racine onomatopéique garg, et désigne le chant des oiseaux, voire certains cris d'animaux; il n'est donc à l'origine qu'un bruit de gorge. Au seizième siècle, il sera natureUement utilisé pour qualifier une langue étrangère, aussi incompréhensible que des borborygmes pour qui ne la pratique pas, tout en désignant encore dans un emploi absolu, c'est-à-dire sans adjonction d'un complément de nom du type jargon des médecins, la langue des gueux. En 1611 le lexicographe Cotgrave utilise dans son dictionnaire28, pour qualifier un mot argotique (aubert, c'est-à-dire « pièce d'argent ») le terme baragouin. Cet autre nom donné à un vocabulaire « déviant» est éclairant quant à la considération de l'usage linguistique ainsi désigné. L'étymologie renvoyait
27

28

Lazare

Sainéan,

op. cit. , p. 189.

Randle Cotgrave, A Dictionarie of French and English tongues, London, A. Islip, 1611. 18

traditionnellement le mot aux formes bretonnes bara (<< pain}») et gwin (<< »). Ceci s'expliquait par le grand nombre de mendiants vin qu'était censée produire la pauvre région de Bretagne: ceux-ci auraient donc principalement demandé à manger et à boire du bara et du gwin. Les auditeurs cultivés (puisque c'est chez ceux-ci que se recrutent les lexicographes et étymologistes) voulaient donc opérer un rapport direct entre les origines sociales du locuteur et le nom que l'on donnait à son langage29 ; un baragouin est nécessairement la langue d'une catégorie sociale dévalorisée. L'étymologie scientifique30 montre de toute façon que baragouin désigne une façon de parler ridicule. Le linguiste Pierre Guiraud31 l'explique beaucoup plus sérieusement comme un composé tautologique de barater « s'agiter» et de gouiner forme de ouiner ou couiner. Baragouiner signifie donc « crier en gesticulant» ; ainsi peut apparaître en effet le discours d'un étranger. Baragouin et jargon se rejoignent en effet sur un point: les deux désignent un langage de barbare. Le philologue Ménage32 a d'ailleurs osé au dixseptième siècle un rapprochement étymologique pour le moins farfelu: il voyait en effet en jargon et baragouin une même origine, barbarus. Jargon aurait évolué selon le modèle suivant: barbarus aurait donné barbaricus, puis baricus, varicus, üaricus, guaricus, gargus, gargo, gargonis, et enfin jargon. L'évolution proposée en ce qui concerne baragouin apparaît encore plus invraisemblable: barbarus aurait encore donné barbaracus puis barbaracuinus, baracuinus, baraguinus, et pour finir baragoüin. Le dictionnaire dit de Trévoux montre en 170433 que le sens de jargon a évolué tout en gardant cette connotation méprisante, qu'il
29 C'est aussi le cas de charabia qui désigne au dix-huitième siècle à Paris l'auvergnat avant de désigner tout langage incompréhensible, référence au patois auvergnat. 30 Nous utilisons à dessein l'expression «étymologie scientifique» dans la mesure où il existe des étymologies dites «populaires» des mots: c'est-à-dire qu'elles ne sont pas réelles, mais imaginées par l'opinion commune. C'est malheureusement le plus souvent celles-ci qui sont retenues par le public au détriment des vraies. L'étymologie bara + gwin est davantage populaire que scientifique mais elle est restée jusqu'à très récemment (1982) la seule. C'est d'ailleurs celle-ci que retient Jacqueline Picoche dans son Dictionnaire étymologique du français, Paris, Le Robert, colI. « Les usuels du Robert », 1992. 31 Pierre Guiraud, Dictionnaire des étymologies obscures, Paris, Payot, 1982. 32 Ménage, Dictionnaire étymologique ou origines de la langue françoise, Paris, J. Anisson, 1694. 33 Anonyme, Dictionnaire Universel français et latin, Trévoux, 1704. 19

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