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La femme de l'émir

De
209 pages
Guerrier et poète, homme politique et mystique soufi, arabe de tradition mais admirateur de l'Occident, l'Emir Abdelkader est l'un des hommes les plus éminents qui ont marqué l'histoire des relations franco-algériennes. Son parcours exceptionnel est ici racontée par sa femme. Celle-ci évolue entre un homme de grande envergure et des traditions ancestrales plus ou moins pesantes. Curieuse et ouverte, elle donne l'impression de tirer profit de sa vie mouvementée et s'accommode d'une manière particulière des événements de la vie quotidienne qui ponctuent sa vie.
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La femme de l'émir

© L'HARMATTA,2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04704-4
EAN : 9782296047044

FouziaOUKAZI

La femme de l'émir

Roman

L'Harmattan

Roman historique
Collection dirigée par MaguyAlbet

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2006.
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À ma fille

«Quiconque cherche Dieuendehorsdelui-mêmes’égare»
ElCheikhAlaoui.

«Ilestbon pour l’Homme d’aimer sapersonne
dans unautrequelui »
ElAmirAbdelkader.

I

Cette année-là, dans la capitalesiaccueillante duCham,le
printempsétaitdélicieuxalors quel’onavaitcraint uneforte
chaleur, comme cellequel’onavaitconnuel’an passé àla
même époque.Les odeursdejasmin s’exhalaientdans toutela
ville et lesoleil,magnanime,selevait lentement presque
discret, commes’il participaitaudeuil.C’était une belle
journéepour rejoindresa dernière demeure et mériterenfin le
reposéternel.
J’avais pu levoiret luiembrasser lefrontaprès latoilette
mortuairequeles fidèlesdetoujoursavaienteffectuée, dans
un silencepesant, dans la chambre-bibliothèque.Il reposait,
les yeuxclos,paraissant plus petitet plus maigre, enveloppé
dans letissublancqu’ilavait rapporté de La Mecque,la barbe
encore bien sombre,l’air presquesatisfaitaprès tantde
combatsetd’interrogations.Les hommes,jeuneset vieux,
assisautour sur les tapis récitaient, en se balançant, certains
les larmesaux yeux,lasourate Yasin quel’on récite
habituellement pour lesdisparus.KhadouretMustafa,les plus
fidèlesd’entreles fidèles,tentaientd’étouffer leurs sanglots,
recroquevillésdans uncoindelapièce, commeles femmes
quel’onentendaitdel’autre côté dela cour où grouillait un
nombreincalculable depersonnes, detousâgesetdetoutes
cultures.
Commetoutes les femmes,jen’aurai pas le droitd’allerà
l’enterrement quidevait se dérouleren findematinée, et
auquelallait probablementassister toutcequelaville
comptaitd’Européens, denotablesetd’hommes religieux.
J’attendraidonclelendemain pouraller levisiter sous laterre
fraîchement retournée et lesaluer pour sondernier voyage.

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On se demande bien sur quoi se sont basés leshommes pour
édictercetteloiaussi stupidequi interditaux femmesd’être
présentes lorsd’unenterrement,mais j’étaisbien obligée de
meplierà cette coutume ancestrale et jen’assisteraidoncpas
àlamise en terre.
Letemps semblait soudain ralenti,leschoseset l’air lui-même
sefigeaient,maintenant qu’il n’était plus là et jeme
demandais,incapable derefouler monamertume, àquoi ma
vie allaitbien serviràprésent.
Il m’avait fait promettre delefaire enterreraux piedsdeson
grandmaîtresoufidont les livres nequittaient pas sonchevet
depuis notre arrivée à Damaset quiétaitdevenu,pourainsi
dire,soncompagnonderoute;commes’il voulaitabsolument
lerencontrerdans lemonde delà-baset trouverchez lemaître
detoujours les réponsesaux interrogations mystiques qui
n’avaientcessé deletourmenteret quicontinuaient
probablementàletourmenter,lui qui n’était jamais rassasié
de connaissances surDieuet sesdesseins souvent
déconcertants.
Àprésent,retourné àlaterre,il nesouffriraplusde
l’ingratitude des tempsetdes hommes,nides lourds silences
de Dieuàqui il va certainement posercertaines questions.
Moi-même, assise depuisdes heures sur un sofapour les
condoléancesdes personnesconnueset inconnues,j’aibesoin
dereposetde calme.
Jenesuis pas triste.Niaccablée.Jen’ai pas participé aux
pleursdes femmescar je déteste cette coutume de bonne
femmeinspirée d’on nesait où.J’ai seulementcette
impressiondetoujoursd’avoir vécu, en retrait, àl’ombre du
grandhommemais jamaisàson niveau:samort m’a
également laisséesur le bord delaroute.Lamaisonet la cour
bruissaientdes musiques incantatoires, desdhikrsauxquels

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répondaient les sanglotsdes femmesetdes voix masculines
venues lui rendreundernier hommage,heureusement que
mes garçons sontassez grands maintenant pour s’occuperde
tout.

Dans ses rusesdetous les instantset ses stratagèmes
déconcertants, Dieu m’a accordé d’avoirétél’épouse– la
première–d’undes plus grands hommes quelesiècle ait
connu.J’aiaccepté del’épouser,j’aiconnu ses faits guerriers
et partagésavie detous les jours,jel’ai suividans sonexil
loindenotreterrenatale,j’ai rencontré,grâce àlui,les plus
grands hommesde ce bas monde,mais j’ai surtout vu un
hommeprogressivement mais profondément transformé et
finalement happépar l’absorptiondes textes sacréset
l’extinctiondans le divin.Jeveux parler, bienentendu, de
l’émirAbdelkader,paixàsonâme.
Tous les momentsétonnantset imprévisibles quej’ai vécus
aveclui,tous mes tourmentset toutes mes joies,jevoudrais
m’endébarrasser pour mesentir moins lourde,m’en retourner
moiaussi versDieuen toutequiétude et peut-êtreretrouver
monamidetoujours.
Toutescesannées passées m’ontdonnélapossibilité de
m’interroger quotidiennement sur lesdestinées
extraordinairesdesêtres humainsetcelleparticulière et
insolitequej’ai vécue.Quel rôle ai-jejoué?Et pourquoiai-je
joué cerôle,moi qui n’avaisd’autre ambition que devivre
unevietranquille et sans histoire auprèsdes miens ?Lavie
d’Abdelkaderaurait-elle été autresi jen’avais pasétélà?
«N’est-cepas làunequestiond’orguem’il ? »aurait-il
répondu.
Questions superflueset inutiles, aurait-il plutôtaffirmé,la
destinéenese commandepas, ellesevit.Jesaisàprésent que

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je n’ai pas épousé unhomme,mais unchapitre d’histoirequi
neretiendrapas mon nom.

Dans mon jeune âge, etau plus loin qu’il m’en souvienne,le
regardquejeposais sur leschoses n’était pasaussi
déconcerté,niaussiétonnéqu’àprésent,l’ordre deschoses
étant,me disais-je,naturel,immuable et posélà depuis la
naissance delaviepar lavolonté de Dieu,sur lesdeux socles
inébranlableset millénairesdelamorale et lasolidarité.
Existait-il, d’ailleurs,un monde endehorsdenotreunivers ?
Jel’avoue,jen’étais pas trèsdocilevis-à-visdes miens,mais
l’ordonnancementdes jours mesemblait normaletdicté d’en
haut.Les temps quej’ai vécusexigeaientdel’impétuosité et
ducaractèrepour survivre dans un milieudifficile et
contraignant,mais l’obéissance aveugle et indiscutée àla
volonté divine allaitdesoi.
Ainsi, c’est la destinéevoulueparDieu qui m’a étéimposée,
jen’aurais pu yéchapperet si leschoses sesont passéesainsi,
c’est qu’elles nepouvaient se déroulerd’une autremanière.

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II

Bien que je sois née parmi des nobles chorafas, cousins
germainsdelalignée del’émir,mafamillen’est pas très riche
etdans notre communauté,tout lemonde doit travailler pour
mériter son pain quotidien.L’ancêtre denotrefamille
commune descend, dit-on, du prophète, et s’étaitd’abord
installé auMaroc,mais si onécoutait les gens,tous les
habitantsdes villagesalentourdescendentégalementdela
famille duProphète.Tous,ou presque,sont rattachésau
cheikh vénéré d’unenoble confrérie dont latombe,situéeprès
d’ici,sevisiterégulièrement,notamment par les femmes qui
veulent semarier ouavoir unenfant.
Venusdel’EstauMaghrebil ya àpeinetrois siècles,nos
ancêtres ont poséleurs tentesdanscettevallée de Ghris, au
sud delagrandeville d’Oran.L’oasisavait sembléun
véritableparadis gorgé d’eau,posé au milieududésert,offert
aux gensde bonnevolonté,semblable aux jardinsdeverdure
décritsdans le Coran.Verdoyante et généreuse, calme et
docile,lavallée avait sembléle but ultime denos
déplacementsancestraux.
Mafamille appartientauclandesGharabaset travailleune
partie delaterrepossédéepar la communauté.On occupeune
modestemaisonabritant outremamère et mon père,mes
grands-parents paternelset mescinq frèreset sœurs.Certains
membresdemafamille,onclesetcousins,préfèrentencore
vivresous latente,mais l’âge avancé demes grands-parentsa
obligémon père àse chercher unemaisonconstruitemoitié en
pisé,moitié enbriques, dans l’undes petits villageséparpillés
dans lavallée,prochesdelaville de Maasker.Oncultivele
blé et l’orgesur nos terreset mon père a aménagéun petit

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potager jouxtant lamaison où l’on fait pousser quelques
légumes pour nosbesoins quotidiens.
Mamères’occupe avecnousdela basse-couretdes travaux
ménagerset lepuits,heureusement,n’est pas très loindela
maison:on nemanque derien,sinon quelavie est rude et le
travailauxchampséreintant.Uncombatdetous les joursdont
ondoit pourtant remercier la Providencependant nos prières.
Les six piècesdelamaison, entièrement peinte enblanc,sont
ordonnéesautourdela courauxdallesdisjointes où mon
grand-père avait plantéquelquesarbustesàfleurset une
treillelelongdes murs.Dans uncoin proche delaporte
d’entrée,un vieux figuier nous fournissaitdes fruits quel’on
faisait sécher pour l’hiver.Les petites fenêtres, auxquelles
étaient pendusd’épais rideaux multicolorescousus par les
filles,ouvrent sur la cour mais sont souvent fermées pour
empêcher la chaleurdel’été d’entrer.Unepetitepièce a été
aménagéepour la cuisine, aveclefoyeràmêmelesoletdes
braserosconstammentallumés,l’endroitdevient un véritable
enferdurant les moischauds.Heureusement,lepainestcuit
dans lefour traditionnelconstruitdans la cour,làoù lesarbres
donnent un peud’ombre.
Un tout petit réduit fait office en mêmetempsdesanitaireset
dehammam où l’onapporteun oudeux seauxd’eauchauffée
dans la cuisinepour pouvoir selaverentièrement, assis sur un
petit tabouretenbois.Onavaitapprisàselaveraveclemoins
d’eau possible.Les sortiesau hammamde Maasker restaient
exceptionnelles, d’autant quelevoyage deretouràpied dans
les sentiers poussiéreux supprimait immanquablement la
sensationdepropreté etde bien-êtrequel’onéprouvait.
Sur letoit platdelamaisonauquel onaccèdepardesescaliers
construits très grossièrement,on peutétaler le couscous,les
figueset les poivronsàsécher, en mêmetemps quelelinge, et

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c’est là également que mon père reçoit ses invités,
généralement des membres de la famille, durant les nuits d’été
quand la chaleur nous empêche de trouver le sommeil. Une
toile blanche a été tendue pour éviter les regards indiscrets des
maisons et des toits voisins.
Les invités s’assoient sur des nattes de paille tressée et des
tapis tissés par nous-mêmes, devant des verres de thé et
discutent inlassablement de la confrérie, du cheikh et deDieu,
souvent jusqu’à l’aube. Parfois, si l’heure n’est pas trop
avancée, on entend s’élever, par une voix éraillée mais
envoûtante, un chant de supplique au divin dont je reprends
instinctivement les refrains, allongée sur ma natte près de mes
sœurs.Depuis toujours, j’étais attirée et fascinée par ces
chants glorifiant le divin, sollicitations, implorations et mots
d’amour transcendants adressés à celui dont nos petites vies
dépendaient. Souvent, l’émotion étreignait la voix et je laissai
des larmes discrètes couler, manifestant un trop-plein de
fatigue ou d’espoir. J’aurais bien voulu assister à ces
rencontres et écouter les conversations, mais mon père ne
nous permettait de rester que lorsque ses invités étaient de la
famille très proche. Les conversations entre cousines
tournaient alors autour du mariage et de l’éducation des
enfants, pendant que les mères s’intéressaient aux travaux de
couture et de tissage. Souvent, on devait apporter le dernier
tapis tissé de nos mains dont on faisait admirer le travail
minutieux et coloré, patiemment construit. Les plus âgées
d’entre les femmes se joignaient parfois au groupe des
hommes pour faire part de leurs souvenirs sur notre confrérie
et sur les vieux soufis de notre tradition. Parfois, une des
femmes chantait nos poèmes d’amour adressés au divin.

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Les enfants de leur côté jouaient entre eux avec des osselets
ou des toupies jusqu’à ce qu’ils soient obligés d’aller se
coucher.
Les pièces de la maison sont minuscules et dépourvues de
porte, sauf celle du père, et nous n’avons ni zelliges, ni
fontaine murmurante au milieu de la cour, comme certaines
maisons de riches, mais on préfère la maison à la tente parce
qu’il y a moins de poussière et qu’on peut se laver assez
régulièrement, malgré la rareté de l’eau qu’on doit aller puiser
et apporter par grands seaux du puits tout proche.
Tous les autres membres de la famille et du clan s’éparpillent
dans les villages alentour, certains vivent encore sous les
tentes et se déplacent pour les pacages, selon les saisons,
jusqu’aux confins du désert. Les tribus alentour qui se sont
sédentarisées habitent dans des hameaux qu’on distingue mal
du sol poussiéreux et travaillent la terre au printemps, mais
parfois, elles décident de partir avec les bêtes, laissant le
travail des champs à des paysans khammases avec lesquels ils
partagent la moisson.
Notre famille est affiliée, par une branche cadette, au grand
cheikh Mohiedin de la grande famille des Hassani, que nous
respectons tous et qui dirige notre zaouia où viennent de très
loin des jeunes gens désireux de s’instruire en religion et où
l’on donnait des cours d’arabe à tous les enfants. La zaouia
servait surtout de refuge pour les pauvres, notamment en
hiver. Le cheikh Mohiedin réside avec tous ses proches, dans
un village où tentes et maisons en pisé se mélangent, non loin
de la rivière dont on craint toujours les crues dévastatrices.
C’est, en quelque sorte, notre chef de tribu et de conseil. Il
passe pour un homme non seulement savant en religion mais
avisé et courtois. Il est également le père de mon mari.

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On dit que son propre père a énergiquement combattu les
Ottomans qui avaient fini par nous laisser tranquilles et gérer
nos affaires comme on l’entendait.Faire partie de notre
confrérie passait dès lors pour un fait de résistance et
d’honneur et les candidats ne manquèrent pas à l’appel, mais
le cheikh s’était souvent retrouvé face à d’innombrables
disciples qui ne pratiquaient pas la religion comme on
l’entendait dans notre vallée et qu’il a fallu longuement
instruire.
On répétait souvent que la tribu ou le clan d’un être humain
n’avaient aucune importance, seuls comptaient ses actes, sa
piété et sa soumission àDieu.Abdelkader avait dit dans son
style poétique : « peu importe la source si l’eau est potable ».
Il fallut pourtant souvent rappeler à l’ordre certains membres
qui n’avaient pas un comportement sain et loyal ou qui
avaient tiré un profit malhonnête de leur alliance avec les
Turcs. Les alliances de clan n’étaient plus ce qu’elles étaient
enArabie dans les premiers temps de l’islam.
Les tentes sont dressées là tout au long de l’année, placées en
cercle pour mieux se conformer à l’ordre naturel et surtout
protéger les bêtes, mais proches du village pour qu’on puisse
se voir et se rencontrer lors les grandes fêtes traditionnelles.
Depuis des lustres, on venait de fort loin pour participer à nos
rencontres spirituelles où le message diffusé était toujours le
même : être loyal les unsenvers les autres, s’humilier devant
Dieu, aider les pauvres.
Mais souvent, en raison des difficultés de la vie, ces préceptes
étaient difficiles à appliquer.

Dieu a donc voulu que je devienne l’épouse de l’homme le
plus important de notre contrée, l’homme que lesFrançais ont
à la fois détesté et admiré, qui a connu le sultan desFrançais

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et lui a fait comprendre que les habitants du Maghreb ne sont
ni incultes, ni ignorants et que la soumission ne peut se faire
que devantDieu. Il a fini, en effet, par ne servir queDieu
seul, après avoir donné bien des frayeurs auxFrançais et à
leurs grands chefs militaires aveuglément confiants dans leurs
machines de guerre.
L’homme, enfin, qui a fini par être un rapproché deDieu et
qui vécut les vingt dernières années de sa vie illuminé par une
flamme intérieure qu’aucune mondanité ne pouvait éteindre.
Bien sûr, je n’ai pas été sa seule femme, mais,Dieu me
pardonne pour mon manque d’humilité, je crois que j’étais sa
préférée puisqu’il se confiait volontiers à moi et que je lui ai
donné son premier fils, Mohamed, queDieu lui vienne en
aide, parce qu’il n’est pas digne de son père.
Avec moi, l’homme queDieu m’accorda pour mari et père de
mes enfants pouvait enfin se permettre de laisser tomber
l’attitude convenue, faite de retenue constante, qu’il fallait
tenir devant les membres de la communauté pour laisser
parler son cœur et parfois ses colères, sans craindre le regard
vite sentencieux des autres. «Comme lorsque je parle à
Dieu »,me disait-il, car devantDieu, comment pouvait-il
cacher les sentiments de son être profond et jouer un rôle de
composition ?
Il porte le nom de « serviteur du tout-puissant »,Abdelkader,
l’émir algérien, comme l’ont appelé les Orientaux au milieu
desquels a pris fin sa vie terrestre alors qu’il vivait déjà en
Dieu depuis sa dernière visite aux lieux saints.

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III

Notre pays se situe entre la vallée du Chélif et SidiBelAbbès,
protégé par le djebel Maghnia, dans la vallée d’Al Hammam,
qui le rend moins aride que les autres contrées, plus au sud,
mangées par un soleil implacable.
Quelques kilomètres en se dirigeant vers le Maroc, se situe la
grande et belle ville de Tlemcen, dont on entend parler si
souvent et qui passe pour une ville habitée par des gens
instruits et raffinés, venus de l’Andalousie depuis à peine
quatre ou cinq générations. On dit qu’il y a dans cette ville
près de cinquante écoles coraniques et des médersas où les
grands fiqhs théologiens ont fait leurs études et où ils
enseignent maintenant aux jeunes gens.Cette ville est très
riche puisqu’elle est située entre la ville marocaine deFes et
celle d’Oran près de la mer, c’est un véritable entrepôt pour
les caravanes venant du sud qui connaissent cette route depuis
la nuit des temps. La capitale desAbdelwadides dont le
royaume s’étendait jusqu’aux confins de nos territoires,
notamment ceux desBeni Rached et l’oasis deFiguig au sud,
était bien plus vaste dans les temps anciens, m’avait expliqué
mon père. Mais certains de nos paysans ne connaissaient que
leur cheikh et n’avaient jamais entendu parler des
Abdelwadides. Tlemcen, pour eux, c’était déjà le Maroc.
J’avais eu l’avantage de faire un voyage inoubliable à
Tlemcen pour préparer mon trousseau, accompagnée de ma
mère et ma grande sœur, sous la protection du fidèle Slimane.
Notre équipée composée de mules avait mis une journée
entière pour arriver dans ce qu’on appelait «la »ville
protégée par ses remparts. On avait bivouaqué deux nuits
entières aux portes de la cité et le père nous avait permis de
rester plusieurs heures à visiter les bazars inondés de produits

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parfumés et de tissus colorés dans la médina où les cris des
marchands se heurtaient pour vanter les marchandises
provenant du fin fond de l’Arabie heureuse et de la Chine.
J’en étais revenue éblouie.
La ville était lumineuse et bruyante, le palais des sultans
resplendissait dans la lumière du jour et les gardes semblaient
avoir bien chaud, assis nonchalamment sur des chevaux,
surveillant une foule grouillante et affairée. Malgré la division
de tout le territoire en beyliks par les Turcs, Tlemcen semblait
totalement indépendante d’Oran et de son dey. Le mausolée
de SidiBoumedienne, un de nos saints protecteurs, lié à notre
famille spirituelle, ne pouvait échapper à notre visite. Les
marchands étaient nombreux autour du lieu où les fidèles,
notamment les femmes, venaient déverser leurs prières,
formuler des vœux pour trouver le bon mari et bien entendu
solliciter l’intercession du saint pour recevoir la miséricorde
divine dans ce monde et dans l’autre.Comme toutes les
autres, malgré un scepticisme inavoué, je priais ardemment
pour pouvoir vivre en paix avec un mari prévenant et attentif,
à l’abri du besoin.

Les tribus desBéni Rached et des Ouled Naïl, dont on
aperçoit les tentes rouges au loin les jours de marché, sont nos
voisins, bien que l’on ne marie pas avec eux, alors que les
tribus Mehall et celles de l’Ouarsenis, vers l’Est, passent pour
des ignorants crasseux pratiquant un islam plutôt commun et
lapidaire, très éloigné de celui du livre saint.Ces gens sont
nomades, mais possèdent aussi quelques parcelles de terrain
aux abords des villages.Certains d’entre eux habitent plus
loin vers les confins de la montagne dans des tentes en poil de
chameau, dormant près de leur bétail, composé de chèvres et
de brebis, parfois faméliques quand la période de sécheresse

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