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La ferme des dragons - tome 1

De
601 pages


Un dragon dans la grange, un troupeau de licornes dans le champ, un singe volant...
Tyler et Lucinda ne sont pas au bout de leurs surprises !





Tyler et sa soeur sont désespérés. Ils vont devoir passer tout l'été dans la ferme de leur oncle Gédéon ! Ils imaginent déjà les corvées et les longues heures d'ennui... Mais dès leur première visite de la Ferme Ordinaire, Tyler et sa soeur se rendent vite compte que ce séjour ne ressemblera pas du tout à ce qu'ils avaient imaginé !







Traduit de l'anglais par Emmanuel Chastellière





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:
Tad Williams et Deborah Beale
titre
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Emmanuel Chastellière
PROLOGUE
UNE POIGNÉE D'OS
Colin examina la porte du petit salon, pas étonné qu’elle soit fermée à clé. De toute façon, il n’avait pas prévu d’y entrer. Il se mit à genoux et regarda par le trou de la serrure.
Sa mère, Gédéon et M. Walkwell étaient réunis dans la pièce. La lumière du jour éclairait le vitrail représentant Ève dans le jardin d’Éden, avec la pomme, l’arbre et le serpent. On avait donné au serpent la plus grande importance : la créature s’étirait sur toute la largeur du vitrail et redescendait du côté gauche jusqu’en bas. Comparé à Ève et à l’arbre, il brillait et étincelait comme la vitrine d’une bijouterie de luxe.
Ce salon ne servait pratiquement jamais. La dernière fois que Colin y était entré, la poussière l’avait sacrément démangé. Il regretta aussitôt cette pensée : son nez le chatouillait à présent comme s’il nageait dans un nuage de poussière et il était près d’éternuer… Il imaginait déjà les conséquences… à la moindre faille, sa mère ne ferait preuve d’aucune indulgence.
Colin se pinça le nez et retint son souffle, étouffant un éternuement par la seule force de sa volonté. Sa mère le lui rappelait chaque fois : les punitions qu’elle lui infligeait étaient censées « lui apprendre à se conduire correctement ». Il n’avait jamais compris ce que cela pouvait bien vouloir signifier. La seule chose qu’il retenait était la crainte de se faire prendre.
Il réprima enfin son envie d’éternuer : un véritable exploit. Il relâcha son nez et appuya l’oreille contre le trou de la serrure.
— J’ai invité deux personnes à venir à la ferme cet été, disait Gédéon. Ce sont des parents éloignés, une nièce et un neveu, à deux ou trois générations près, peu importe. Ce sont des enfants, alors peut-être que ce sera une bonne chose pour Colin.
— Des étrangers, dit M. Walkwell d’un ton bourru. Ce n’est jamais une bonne chose, Gédéon.
— Des intrus, dit doucement la mère de Colin, bien que sa voix soit plus dure que d’ordinaire.
Aussitôt, Gédéon rétorqua d’un ton sec :
— Ce ne sont pas des intrus. Ce sont des parents à moi, si ce n’est pas trop vous demander.
M. Walkwell, le responsable de la ferme, s’exprimait comme d’habitude, d’une voix mélodieuse et aussi énigmatique. Colin dut tendre l’oreille pour saisir ses paroles :
— Mais, Gédéon, pourquoi faire venir ces étrangers même s’ils sont de votre famille ? Pourquoi maintenant ?
— C’est ma décision, répondit Gédéon avec humeur. Comment osez-vous me contredire ?
— Bien sûr que non !
Colin entendit sa mère repousser son fauteuil et traverser la pièce. Les bruits de pas le firent tressaillir – il manqua pivoter et s’enfuir en courant – mais elle s’arrêta avant d’atteindre la porte. Elle s’était seulement levée pour poser la main sur l’épaule de Gédéon, un geste fréquent quand le maître de la ferme était contrarié.
— Nous savons que vous avez dû réfléchir longuement à la question, Gédéon. Mais nous ne comprenons pas, c’est tout. Et nous nous soucions de cet endroit presque autant que vous.
— Je n’ai plus le choix. (Gédéon semblait à bout.) Je suis à court d’argent. J’ai reçu… plusieurs courriers d’avocat. Des menaces. Je subis des pressions dont vous n’avez pas idée.
— Alors, dites-les-nous, répondit la mère de Colin. Nous sommes davantage que de simples employés, Gédéon. Vous le savez.
— Non, je ne peux rien vous dire ! Et arrêtez de mettre le nez dans mes affaires !
Gédéon ne donnerait pas d’autres explications. C’était toujours comme ça avec lui : le vieil homme gardait plein de stupides secrets égoïstes.
« Mais ses secrets dirigent notre vie ! pensa le petit garçon, furieux. Ce n’est pas seulement sa ferme : nous vivons ici, nous aussi ! »
La porte d’entrée de la maison grinça et s’ouvrit. Colin bondit et fila vers le grand escalier, priant pour que celui qui venait d’entrer ne le remarque pas dans la pénombre. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il entendit alors une voix chanter doucement en allemand et cessa de trembler. C’était seulement Sarah, la cuisinière, qui se dirigeait vers les cuisines. Une fois la porte refermée, le silence revint.
Colin retourna à son poste juste à temps pour entendre Gédéon.
— … sont des enfants. J’en suis heureux ! Ce sera plus facile de les contrôler.
M. Walkwell répliqua :
— Ou bien leur faire courir un danger encore plus grand.
— Aucun de vous ne comprend, répondit Gédéon. Je suis traqué et ce n’est pas la première fois. Mais je protégerai cette ferme… au prix de ma vie !…
Silence. Colin regardait les grains de poussière danser dans les rayons de soleil qui filtraient du dehors.
Sa mère reprit la parole.
— Est-ce que vous avez peur que quelqu’un vous prenne la ferme ? C’est difficile, je sais, mais peut-être que… (Même la mère de Colin, aussi brave qu’une lionne, craignait manifestement de finir sa phrase.) Vous devriez songer, peut-être simplement songer, à vous remarier ?
— Vous êtes folle ? s’emporta Gédéon. Ça ne vous regarde pas !
Tout à coup, Colin entendit les pieds d’une chaise crisser sur le sol. Surpris, il se précipita à nouveau dans l’ombre sous l’escalier.
La porte s’ouvrit en grand, et Gédéon quitta la pièce avec fracas, pieds nus, le visage rouge de colère, les pans de sa robe de chambre claquant dans son sillage. M. Walkwell apparut à son tour et retourna à la ferme. La mère de Colin referma alors le petit salon aussi soigneusement que si elle quittait la chambre d’un malade. Elle passa devant Colin sans le voir avant de s’arrêter juste devant la porte des cuisines.
— Colin, dit-elle sans se retourner, n’as-tu rien de mieux à faire que d’espionner les grandes personnes ?
Le garçon resta prostré, haletant, longtemps après son départ, comme si sa mère venait de lui lancer un coup de poing dans le ventre. Enfin, il réussit à se relever et s’élança derrière elle, se haïssant de réagir de la sorte mais incapable de faire autrement. Il lui expliquerait, il lui dirait que ce n’était qu’un accident. Elle ne le punirait sans doute pas pour cela ?
Bien sûr que si. Il le savait. Et elle saurait que ce n’était pas un accident, peu importe ses mensonges. Elle devinait toujours.
Il lui dirait qu’il avait simplement essayé de la retrouver. Après tout, c’était presque la vérité. Il lui avait à peine parlé et ne l’avait quasiment pas vue depuis plusieurs jours. Parfois, on aurait dit qu’elle ne se souvenait même plus qu’elle avait un fils.
Les cuisines étaient désertes : Sarah elle-même n’était pas là. Colin courut jusqu’à la porte qui donnait sur le potager. La lumière du jour manqua l’aveugler. La chaleur était accablante. Le printemps n’était pas encore terminé mais le climat californien s’était paradoxalement fait brûlant. Il remarqua sa mère à l’autre bout du jardin, qui évoluait avec grâce. Sa force le laissa pantois, comme toujours, et l’envie de la retrouver submergea tout à coup tout le reste.
— Mère ! s’écria-t-il. S’il vous plaît, mère !
Elle l’avait certainement entendu ; elle se trouvait seulement à quelques mètres de distance. Les larmes lui montèrent aux yeux et un abîme de néant s’ouvrit dans la poitrine de Colin, une sensation trop familière. Elle ne ralentit pas en traversant la cour qui s’étendait entre les bâtiments, tel un mirage dans la poussière. Où allait-elle ? Dans la chênaie qui se dressait derrière ? Elle s’y rendait toujours toute seule, quand ce n’était pas dans l’ancienne serre ou dans le vieil atelier de couture de Grace. Pourquoi ne pouvait-elle pas pour une fois s’arrêter et discuter avec lui ?
— Mère !
Son cri étouffé parut déranger certains des animaux de la Vieille Grange. Des hululements, des cris et des hurlements s’élevèrent dans l’air poussiéreux, si douloureux aux oreilles de Colin que tout se mit à résonner et à vibrer autour de lui. Une flûte étrange se mit à jouer et d’autres créatures commencèrent à jacasser et à mugir. Colin se mit à haleter et se boucha les oreilles, pour protéger son pauvre cerveau d’une migraine grandissante.
— Arrêtez, gémit-il. Arrêtez !
Mais le brouhaha ne s’arrêtait toujours pas. Des oiseaux effrayés s’envolèrent des arbres.
Enfin, les cris cessèrent. Sa mère s’était arrêtée à l’entrée du bois de chênes et lui tournait le dos. Colin trébucha et elle lui intima de se taire d’un seul regard de ses yeux gris. Puis elle se retourna vers le chêne qu’elle semblait avoir choisi. Ses branches sèches étaient aussi tordues que des éclairs. La plupart de ses feuilles étaient déjà flétries à cause de la chaleur anormale, rendant le nid d’oiseau perché dans le creux de l’une des hautes branches d’autant plus difficile à distinguer.
Levant les yeux sur le nid, sa mère se mit à chanter, une mélodie sans paroles grimpant dans les aigus. Colin fut aussitôt envoûté par cet air, comme à chaque fois depuis son plus jeune âge. Ses jambes se dérobèrent sous lui. Parfois, quand il écoutait sa mère, à la fois terrible et merveilleuse, il se disait qu’il écoutait peut-être ce que les toutes premières femmes de la race humaine avaient chanté pour apaiser leurs enfants et rassurer les malades. Sa voix était si puissante, si aimante, que lorsqu’elle se mettait à fredonner ainsi, il aurait pu tout lui pardonner.
La mélodie se poursuivit, étincelante, comme si ses notes s’étaient changées en gouttes d’or pur. Un oiseau au plumage noir et blanc et à la jolie tête rouge quitta doucement le nid et s’avança prudemment, sa queue se balançant vivement d’un côté à l’autre. Un instant, il se blottit dans ses plumes, puis il voleta jusqu’au doigt tendu de la mère de Colin et se pencha comme s’il faisait la révérence, lui présentant ses ailes magnifiques et les plumes de son cou comme pour se laisser ébouriffer.
— Laissez-moi tenir l’oiseau, dit Colin, sous le charme du pouvoir de sa merveilleuse mère. S’il vous plaît…
Le chant s’arrêta et les doigts de sa mère se refermèrent brusquement, comme un piège. Dans un silence soudain, la poignée de petits os cassa net et parut faire autant de bruit qu’un roulement de tambour. Sa mère ouvrit la main et laissa le corps brisé de l’oiseau tomber sur le sol. L’une de ses ailes battait encore faiblement.
Colin pressa les mains sur sa bouche. Il aurait dû le savoir. Il aurait dû le savoir !
— Est-ce que vous vous sentez mieux maintenant ? hurla-t-il. (Il voulut s’enfuir en courant mais en fut incapable. Son regard passa de sa mère à l’oiseau mourant.) Vous vous sentez mieux ?
Il voulait vraiment savoir et c’était là le plus terrible. Comme s’il y avait une raison pouvant expliquer de tels actes et que la connaître lui permettrait de lui pardonner une fois encore.
Patience Needle riva son regard gris et limpide sur son fils.
— Mieux ? dit-elle. Un petit peu, sans doute. (Elle pivota et se mit en marche à grands pas en direction de la maison.) Viens, Colin, et ne traîne pas. Il nous faut encore décider de la punition adéquate pour un petit espion sournois.
CHAPITRE 1
UNE INVITATION INATTENDUE
— Tu veux vraiment me gâcher la vie, n’est-ce pas ? dit Maman.
Tyler jouait avec sa GameBoss et avait réussi jusqu’à présent à rester à l’écart de la dispute, mais sa grande sœur n’avait jamais le bon sens de se taire. Elle se jetait tête baissée dans les conflits.
— Oh, d’accord, Maman, dit Lucinda. Gâcher ta vie… mais bien sûr ! Tout ça parce qu’on ne veut pas que tu partes toutes les vacances et que tu nous laisses seuls avec une femme qui sent le poisson et dont les enfants mangent leurs crottes de nez ?
— Tu vois, c’est ce que tu fais toujours, mon chou, répondit leur mère. Tu es toujours en train d’exagérer. D’abord, je ne pars pas tout l’été, c’est une retraite pour célibataires. Ensuite, Mme Peirho ne sent pas toujours le poisson. Ce jour-là, elle cuisinait quelque chose, c’est tout. Un truc portugais. (Maman agita la main, tentant de faire sécher son vernis.) Et je ne sais pas ce que vous avez contre ses enfants. Ils se débrouillent tous les deux très bien à l’école. Martin est inscrit dans un camp de vacances d’informatique, et j’en passe. Vous pourriez apprendre des choses à leur contact.
Lucinda leva les yeux au ciel.
— Martin Peirho devrait rester dans un camp de vacances toute sa vie : c’est le seul endroit où on peut avoir son nom écrit sur ses sous-vêtements.
Tyler monta le son de SkullKill mais il savait que cela ne servirait pas à grand-chose. Quand Maman et Lucinda se disputaient et qu’il tentait de les oublier ainsi, elles se contentaient de parler encore plus fort. C’était déjà assez difficile comme ça de devoir affronter des gnomes vampires et des chauves-souris robots sans tous ces cris en bruit de fond.
— Seigneur, Tyler, baisse-moi ce truc ! cria Maman. Non : éteins-le. Réunion de famille. Tout de suite.
Tyler grogna.
— Tu ne peux pas simplement nous battre ?
Un instant, Maman fut vraiment en colère.
— Comme si je vous avais déjà battus. Tu ferais mieux de ne pas dire des choses pareilles devant Mme Peirho et sa famille : ils vont penser que je suis une mère indigne. (Elle s’avança vers la porte à grands pas.) Je vais chercher le courrier. À mon retour, je veux vous voir tous les deux assis sur le canapé et prêts à m’écouter.
Tyler soupira. Il envisagea de s’en aller et de se rendre chez Todd. Qu’est-ce qui aurait pu l’en empêcher ? Maman ne les battait pas et Tyler pensait pouvoir survivre à n’importe quelle réprimande. Après tout, il était presque certain de connaître déjà quasiment tous les genres de hurlements imaginables.
Il jeta un coup d’œil à sa grande sœur. Elle était assise au bord du sofa, repliée sur elle-même, penchée en avant comme si son estomac lui faisait mal. Son visage reflétait une expression désespérée.
— Tu ne veux pas plus que moi rester avec les Peirho, lui lança-t-elle. Pourquoi tu le ne dis pas ?
— Parce que ça ne sert à rien.
Maman revint en affichant son visage « maintenant je suis calme », les bras pleins de catalogues et de factures. Elle s’assit dans son fauteuil, le courrier sur les genoux.
— Bon, reprenons depuis le début, d’accord ? Au lieu de vous plaindre, peut-être qu’on pourrait parler des choses positives que cette situation pourrait apporter.
— Depuis quand est-ce que quoi que ce soit de positif est arrivé à cette famille ? répliqua Lucinda.
Le visage de Maman s’assombrit et elle plissa les yeux. Tyler se raidit, se demandant si elle allait hurler, s’il allait regretter d’être resté là. Mais, à sa grande surprise, Maman ouvrit les yeux et essaya même de sourire.
— Écoutez, je sais que c’est dur pour vous depuis que votre père et moi avons divorcé. Bien sûr, c’est…
Tyler soupira. Pourquoi parler de ça maintenant ? Parler n’allait pas faire revenir Papa ou rendre Maman plus heureuse. Peu importe ce qu’elle pouvait bien penser. Parler ne lui rendrait pas la sœur aînée qui avait l’habitude de lui faire à dîner après le départ de Papa, qui pouvait cuisiner des macaronis au fromage et les manger avec lui les nuits où Maman ne pouvait rien faire d’autre que regarder la télévision en pleurant.
— … bien sûr, les enfants ont du mal à comprendre que leur mère veuille un peu de temps pour elle…
Tyler sentit Lucinda s’efforcer de ne pas hurler à nouveau.
— … C’est un lieu de séjour pour célibataires, poursuivit leur mère. Ça n’a rien de louche. C’est sûr et c’est un endroit parfait pour faire des rencontres.
Lucinda fut incapable de se contenir plus longtemps.
— Maman, c’est pathétique d’être aussi désespérée.
Tyler vit le visage de Maman se rembrunir. Parfois, ces derniers temps, il avait l’impression de haïr sa sœur. Lucinda nota elle aussi l’expression de leur mère et la honte se lut sur son visage, mais il était trop tard : elle avait parlé.
Maman prit le courrier et commença à l’étudier, mais elle semblait soudain vieille et épuisée. Le cœur de Tyler se serra. Elle n’était peut-être pas la meilleure mère du monde mais elle faisait de son mieux. Elle perdait simplement de vue son rôle de temps en temps.
— Des factures, dit Maman. On ne reçoit que ça.
— Pourquoi on ne peut pas rester avec Papa ? demanda tout à coup Tyler.
— Parce que votre père est dans un endroit très important avec sa nouvelle famille, ou en tout cas, c’est ce qu’il dit. (Elle fronça les sourcils.) Personnellement, je crois que cette femme le fait marcher à la baguette.
— Il ne veut pas de nous et toi non plus, dit Lucinda d’un air malheureux. Nos deux parents sont en vie et pourtant on est orphelins.
Tyler vit, presque impressionné, Maman réussir à se calmer une fois de plus : elle devait avoir recommencé à lire des magazines sur l’éducation des enfants.
— Bien sûr que je vous veux avec moi, dit-elle. Et je comprends que vous soyez en colère. Mais depuis que votre père est parti, c’est difficile. Je ne peux pas être vos deux parents à la fois. Comment pourrais-je trouver quelqu’un d’autre si je passe mon temps à la maison en peignoir, à ne rien faire à part me disputer avec mes enfants ?
— Mais pourquoi dois-tu trouver quelqu’un ? demanda Lucinda. Pourquoi ?
— Parce que le monde est dur. Et parce que je me sens seule, tu sais ? (Maman leur adressa à tous les deux son regard « courageuse mais sur le point de pleurer » le plus sincère.) Pour une fois, vous ne pouvez pas m’aider ?
— En disparaissant ? fit Lucinda, qui perdit son calme une fois de plus. En déménageant au Château Pue-des-Pieds et en passant l’été entier à regarder Martin et Anthony jouer à Star Wars et faire des bulles avec leur nez ?
Maman leva les yeux au ciel.
— Ne pouvez-vous jamais rien faire qui ne soit pas exactement ce que Vos Altesses désirent ? (Elle marqua une pause, observant la lettre ouverte sur ses genoux.) Gédéon ? Je ne me souviens pas d’un oncle Gédéon.
Lucinda avait pris le chat sur ses genoux, même si lui ne semblait pas vraiment d’accord. Quand Lucinda était contrariée, elle le caressait avec une telle frénésie que Tyler se disait qu’elle finirait par lui arracher sa fourrure.
— Il n’y a vraiment personne d’autre chez qui on pourrait passer les vacances ? demanda-t-elle. Pourquoi je ne peux pas rester chez Caitlin ? Sa famille a dit qu’elle était d’accord.
— Parce qu’ils n’ont pas de chambre pour Tyler et je ne veux pas qu’il reste tout seul avec les voisins, répondit Maman, mais elle lisait la lettre et ne leur prêtait guère attention.
Elle leva l’enveloppe et la regarda, puis revint à la lettre.
Tyler prit une mine renfrognée.
— Je préfère voir Martin Peirho manger ses crottes de nez que devoir rester l’été entier à vous écouter, toi et Caitlin, parler de garçons.
Sa sœur et ses amies passaient tout leur temps à discuter des garçons à la télévision, de musiciens et d’acteurs, comme si elles les connaissaient personnellement, et des garçons de l’école comme s’il s’agissait des gars à la télévision. « Oh, je trouve que Barton n’est pas encore prêt à avoir une vraie relation, il n’a pas encore oublié Marlee. » Tyler détestait ça. Il aurait voulu un jeu vidéo où l’on pourrait chasser les pseudo-célébrités de ce genre pour les réduire en miettes. Ce serait trop génial.
— Eh bien, peut-être que tu n’auras pas à faire ça non plus.
Maman avait l’air étrange, comme si quelqu’un venait de lui donner de bonnes nouvelles inattendues, comme la fois où le professeur de Tyler lui avait dit à quel point elle aimait avoir Tyler dans sa classe, combien il travaillait durement en maths et à quel point il était bon en informatique. Tyler s’était senti fier, mais l’étonnement manifeste de sa mère l’avait poussé à se demander si elle ne le pensait pas stupide.
— Apparemment, vous avez un grand-oncle Gédéon. Gédéon Goldring. Un parent du côté de mon père, je suppose. Je me souviens plus ou moins de lui et d’une tante Grace, maintenant que j’y pense. C’est un fermier, c’est indiqué dans la lettre, il a une grande propriété au milieu de l’État et il aimerait que vous lui rendiez visite. Ça s’appelle la Vallée Banale. Je ne sais pas exactement où c’est…
Elle ne termina pas sa phrase.
— Quelle vallée ? demanda Lucinda. C’est qui, ce Gédéon ? Un vieux fou dont tu te souviens à peine et maintenant tu veux nous envoyer chez lui ?
— Arrête, Lucinda, laisse-moi donc un instant pour lire ça attentivement ! (Maman plissa les yeux.) La lettre dit qu’il avait l’intention d’entrer en contact avec moi depuis longtemps car nous sommes pour ainsi dire les derniers de la famille. Il dit qu’il est désolé de ne pas m’avoir contactée plus tôt. Et il dit qu’il comprend que j’ai deux beaux enfants. Ah ! (Maman partit de son rire le plus sarcastique.) C’est ce qui est écrit ici, je me demande qui lui a raconté ce bobard ? Et il veut savoir s’ils – vous deux – pourraient venir passer du temps avec lui cet été à la ferme. (Elle leva les yeux.) Eh bien ? Voilà qui résout tous nos problèmes, n’est-ce pas ?
Lucinda la regarda avec horreur.
— Une ferme ? On sera des esclaves, Maman ! Tu ne connais même pas ce gars, tu l’as dit, ce n’est peut-être même pas ton oncle. Peut-être qu’il veut seulement des enfants pour les exploiter à mort, traire des vaches et des cochons et n’importe quoi d’autre.
— Je suis presque certaine qu’il est de la famille de votre grand-père. Et on ne trait pas les cochons. (Maman reporta son attention sur la lettre.) Je ne crois pas, en tout cas.
— Alors maintenant tu veux nous envoyer dans un… ranch de la mort, dit Lucinda, presque pour elle-même, avant de laisser tomber ses cheveux devant ses yeux et de croiser à nouveau les bras sur son ventre.
Tyler n’aimait pas se disputer, mais cette idée ne l’enchantait pas plus que sa sœur.
— Pas un ranch, une ferme.
Il se souvint tout à coup d’une image dans un livre, une cabane délabrée au milieu d’un champ de cailloux immense, un endroit aussi désert que la surface de la lune. Et puis, les fermes n’avaient sans doute pas Internet.
— Je n’irai sûrement pas tout l’été dans une ferme barbante.
Il croisa les bras sur la poitrine.
— Ne soyez pas aussi obtus, répondit Maman. Qui sait, vous pourriez vraiment vous amuser. Vous pourriez… vous promener en charrette. Vous pourriez même apprendre quelque chose.
— Ouais, dit Lucinda. Apprendre à être picoré à mort par des poules, par exemple. Ou apprendre comment les gens violent les lois concernant le travail des enfants.
Tyler se pencha et saisit la lettre pour examiner l’étrange écriture en pattes de mouche. Au dos de l’enveloppe, un petit dessin représentait deux lettres entremêlées, on aurait dit un F et un O, et une adresse d’expéditeur qui expliquait ces deux lettres et confirma ses pires craintes.
— Maman, regarde ça ! dit-il en tendant la lettre. Oh, mon Dieu, regarde le nom de cet endroit ! La Ferme Ordinaire !
— Oui, ça a l’air bien, n’est-ce pas ? dit-elle.
CHAPITRE 2
VACHES EN FEU ET SINGES À LA FENÊTRE
Maman était tellement en retard pour les conduire à la gare que Lucinda oublia son sèche-cheveux. Elle n’arrivait pas à imaginer comment passer l’été sans un sèche-cheveux et était pratiquement sûre qu’elle ne trouverait pas quelque chose d’aussi moderne et utile dans une misérable ferme perdue au milieu de nulle part.
— Ne t’en fais pas trop à ce sujet, lui dit Tyler en traversant le parking de la gare. Ils n’ont sans doute pas l’électricité, de toute façon.
Maman regarda trois fois sa montre entre le parking et le quai où le panneau d’affichage indiquait que le train pour Willowside allait partir.
— Arrête ! lui dit Lucinda. Est-ce que ça te tuerait vraiment d’être un peu en retard à ton truc de célibataires ? C’est sans doute la dernière fois que tu verras tes enfants avant qu’ils ne soient broyés par je ne sais quelle machine agricole.
— Je ne pars pas avant demain matin, si tu veux tout savoir, répondit Maman. J’ai seulement peur que vous ratiez votre train. C’est le seul qui s’arrête à la Vallée Banale de la semaine – je ne crois pas que ça soit une très grande ville. Oh, le voilà. Allez, les enfants ! Embrassez-moi. N’oubliez pas d’écrire et de tout me raconter. Je ferai suivre mon courrier.
— Ce qui implique que quand on t’écrira pour te dire que nous sommes prisonniers d’un culte satanique sur le point de nous sacrifier, tu le découvriras, quoi, deux ou trois semaines après ? fit Lucinda, qui ne plaisantait qu’à moitié.
Ils se sentaient tels Hänsel et Gretel abandonnés dans les bois.
— Ah, vous les enfants, vous êtes si drôles. (Maman secoua la tête.) Vous savez, si vous arrêtiez de vous plaindre, vous pourriez peut-être vous amuser. Maintenant, embrassez-moi.
Lucinda embrassa sa mère sur la joue même si elle était en colère, juste au cas où ce serait la dernière fois qu’elles se voyaient. Elle ne pensait pas vraiment qu’ils se feraient broyer par une moissonneuse-batteuse, mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir à la fois effrayée et triste, et le fait d’être assez grande à présent pour ne plus avoir à se pencher pour embrasser Maman accentuait encore ce sentiment.
— Dépêchez-vous, les enfants. Oh, et voilà quelque chose qui est arrivé au courrier pour vous de la part de votre oncle Gédéon, j’allais oublier !
Maman tendit à Tyler un paquet enveloppé dans un papier marron car il était le plus près, puis leur lança à tous les deux un baiser et resta là à sourire gaiement pendant qu’ils montaient. Une fois dans leur compartiment, Lucinda s’approcha de la fenêtre. Maman lui fit un signe de la main quand le train commença à s’éloigner. Lucinda agita la sienne mais elle eut l’impression d’être bête, comme quand on fait la queue pour rencontrer le Père Noël dans le centre commercial alors qu’on a passé l’âge.
« Nous n’avons même pas de miettes de pain à semer derrière nous, songea-t-elle tristement tandis que la gare disparaissait derrière eux. Et personne ne va venir nous chercher, de toute façon. »
Parfois Lucinda aurait vraiment voulu savoir comment cesser d’être triste et en colère.
Ils voyageaient déjà depuis un bout de temps quand ils se souvinrent du paquet que Maman leur avait donné. Tyler était resté rivé à sa GameBoss portable – il aimait ça et pouvait jouer des heures d’affilée, sourd et aveugle au monde extérieur. Lucinda, les yeux clos, repensait tristement aux étés à venir de ses amis : Caitlin et sa famille iraient faire du ski nautique, de la randonnée ou nager, et Trina et Delia, même si elles restaient chez elles, allaient se rendre en ville et prendre des cours de guitare. Toutes les deux allaient sans doute devenir des musiciennes et finir un jour à la télévision, traîner avec des célébrités et apparaître dans des publicités pendant que Lucinda passerait le reste de sa vie à tondre des moutons.
— C’est vraiment étrange, dit Tyler.
Il avait retrouvé et ouvert le paquet.
— Quoi ?
— Il y a une note à l’intérieur. Ça dit : « Lucinda et Tyler, s’il vous plaît, lisez cela et faites très attention. Cela pourrait vous sauver la vie. » Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Une note dans quoi ?
— Dans le livre qu’oncle je-ne-sais-qui a envoyé.
— Gédéon.
— Hein ?