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La fièvre de la terre

208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 78
EAN13 : 9782296231566
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La Fièvre de la terre

Collection Encres Noires Dirigée par G. Da Silva

Derniers titres parus: Blaise Aplogan, La Kola brisée Philomène M. Bassek, La tache de sang Firmin A. Bekombo, J'attends toujours Hilda Bernstein, Nuire noire à Pretoria Roger Kaboré Bila, Indésirables Albino Labaré, Dieux Noirs, Dieux Blancs Evelyne Mpoudi Ngolle, Sous la cendre, le feu Moussa QuId Ebnou, L'amour impossible Komlavi Jean-Marie Pinto, Les mémoires d'Émilienne Alioune Badara Seck, La mare aux grenouilles Nar Sène, Walu! (Au secours !)

Aboubacry Moussa Lam

LA FIEVRE DE LA TERRE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Je dédie cette œuvre à tous les fils du Fuuta

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0930-X

PREMIERE

PARTIE

CHAPITRE I

Sammba Sincu est né au milieu du siècle à Sincu Daryqe, coquet village des HalaïQe situé sur la rive gauche du fleuve Sénégal. Son père et sa mère, deux solides paysans, sont tous deux TooroQQe (1) de bonne souche. Il grandit comme tous les enfants du Fuuta (2) : c'està-dire que, bébé, il s'était roulé dans la poussière de la case maternelle, avait appris à marcher en titubant entre sa mère, sa grand-mère et ses nombreux oncles et tantes. A deux ans, juste après son sevrage, une sévère ,coqueluche avait failli l'emporter. Trois ans plus tard, il fallut tout l'art occulte du grand bileejo (3) Hammadi Galagel pour l'arracher à la mort, les sorciers de Jamaayel ayant jeté leur dévolu sur son âme qu'ils voulaient se partager. Sa constitution physique héritée de son père, lui avait permis de surmonter les nombreux paludismes, dysenteries et autres rougeoles. Sa mère aussi avait dépensé sans compter. Chaque fois qu'il tombait malade ,ellen'hésitait pas à se séparer d'un boubou, à vendre une chèvre ou un mouton pour ses soins. Hammadi Galagelle guérisseur du village savait qu'elle ne lésinait pas quand il s'agissait de la santé de son fils. Ceerno Namso, le spécialiste des maladies mentales, l'avait plusieurs fois accueillie dans son laboratoire pour la confection de gris-gris protecteurs pour Sammba. Et les prix

(1) Tooro9ge pluriel de Tooroodo : homme ou femme appartenant à la caste aristocratique au Fuuta. (2) Fuuta ou Fuuta-Tooro : une des régions traditionméUes du Sénégal qui se situe de part et d'autre du fleuve Sénégal et qui s'étend des environs de Dagana à l'Ouest, aux environs de Bakel, au Sud-Est. (3) Bileejo : exorciste, guérisseur. 7

plus que salés de Ceerno Namso ne l'avaient jamais découragée. Le dispensaire? Il se trouvait à huit kilomètres de Sificu et le recours aux soins de l'infirmier n'était pas encore solidement ancré dans les mœurs; beaucoup doutaient d'ailleurs de l'efficacité de la médecine moderne. A six ans, Sammba avait commencé à fréquenter le dingiral (4). Ah le dingiral ! Tout natif du Fuuta a laissé une partie de son cœur dans ce coin de terre de son village; cette place publique située au centre de la cité, très souvent à côté de la mosquée et réservée aux jeunes, aussi bien filles que garçons, encore loin de connaître, pour la plupart d'entre eux, les multiples soucis du mariage. Cet endroit où, tout petit, il s'initie aux divers jeux de la communauté et apprend à se défendre tout seul contre ses adversaires, est pour le FuutaI)ke, l'école de la vie. C'est là qu'au sein de son fedde (5) il apprend à s'intégrer à la société et que ses aînés complètent son éducation en lui donnant toutes les notions qu'il ne peut recevoir au niveau de la cellule familiale. C'est là encore qu'il rencontre le sexe opposé et connaît ses premières amours parmi les filles de sa classe d'âge. Autant d'étapes presque inoubliables dans la vie d'un homme. Le dingiral de Sificu était situé au beau milieu du village, entre la grande mosquée et la petite mosquée, aujourd'hui disparue. Un gros tronc d'arbre servait de banc et accueillait les lutteurs et les danseuses fourbus. Dès le crépuscle, la place était envahie par des nuées de gosses qui constituaient autant de bandes jacassantes que de classes d'âge. Vers vingt-deux heures, après le repas du soir, ces bambins, fatigués, allaient se coucher et cédaient, ainsi, la place à leurs aînés. Aussitôt un grand feu de bois était allumé dans un coin et les bawçH (6) faisaient entendre leurs voix percutantes, appelant les jeunes à la lutte. Dans un autre coin, c'était une bassine servant d'instrument de percussion qui invitait les demoiselles à la danse. Bawçli et bassine mélangeaient leurs rythmes endiablés. Chez les garçons, des combats de lutte étaient organisés entre différentes clas(4) Dingiral : place publique réservée généralement aux jeunes. (5) Fedde : classe d'âge. (6) Bawc;li (pluriel) : petits tam-tams au nombre de trois (le plus souvent) qui animent les combats de lutte. 8

ses d'âge alors que chez les filles, des concours de danse ou « kawgel », avaient lieu suivant les mêmes règles que chez les garçons. Toute cette agitation soulevait d'énormes nuages de poussière qui envahissaient le quartier tout entier. Le brouhaha se prolongeait tard dans la nuit. Petit à petit, la place se vidait de ses occupants dont les uns, vaincus par le sommeil, regagnaient tranquillement leurs demeures alors que les autres poursuivaient la soirée derrière un buisson ou dans quelque case désaffectée, en tête-à-tête avec une charmante demoiselle... Sammba Sificu connaissait tous les coins et les recoins du dingiral pour avoir terrassé ici un adversaire très coriace, obtenu là un yeewtere (7) d'une jeune fille réputée difficile. Le dingiral évoquait aussi pour Sammba des moments moins glorieux: ici il avait vu trente-six chandelles en subissant la loi d'un adversaire plus heureux; là, il avait reçu un bon savon, avec, en supplément, des commentaires particulièrement acerbes d'une belle qu'il convoitait et de ses copines. .. Ainsi, d'hivernage en hivernage, Sammba avait grandi. Au fil des années, il était devenu l'un des maîtres respec.tés du dingiral. Rien ne pouvait s'y organiser sans son consentement ou tout au moins sans qu'il fût au courant. Un fedde voulait-il arranger un yeewtere ou un hiirde (8) ? Si Sammba n'était pas courtoisement informé, il faisait intervenir l'un de ses nombreux commandos pour faire échouer l'entreprise. Il pouvait s'opposer à l'organisation d'un kOQungu (9) ou d'un suro (10) s'il estimait que celui ou ceux qui en étaient l'objet, ne faisaient pas le poids ou s'il avait tout simplement un vieux compte à régler avec les initiateurs du projet. Tout le monde se souvient encore à Sificu de l'expédition punitive que le dingiral avait organisée à son initiative contre un vénérable marabout dont le tort avait consisté à venir chercher sa fille à la place des jeunes alors que cette dernière était à la tête d'un grand koqungu. Le pauvre homme avait vu sa palissade arrachée, son mouton égorgé,
(7) Yeewtere : ici causerie amoureuse. (8) Hiirde : soirée de causerie. (9) Kodungu : réception honorifique pour un hôte. (ID) Suro : action de ramener au village un hôte qui avait déjà pris congé afin de l'honorer. 9

tandis que, lui-même, couché sous sa moustiquaire avec sa soxna (11), subissait un bombardement en règle. Il s'en était tiré avec une dent cassée et sa dame avait laissé sur place quelques-unes de ses ceintures de perles qu'elle portait autour de la taille. Scandale suprême pour un homme de Dieu, dont la' modération sexuelle et le mépris pour la sensualité d'evraient être exemplaires. Mais comme dit l'adage, les beaux vêtements, les belles montures et... les belles femm'es, ce sont précisément les marabouts qui en abusent l Sammba affectionnait les longues soirées de conversation au milieu de jeunes filles qui rivalisaient de tendresse à son égard. Elles lui avaient dédié une chanson particulièrement belle qui commençait ainsi: Sammba, ngeloo juuta daande, Aarabe ummiido Makka... (Sammb.a, ton cou est comme celui du chameau; tu es un Arabe venu de la Mecque...) Quand il entendait ces belles paroles ponctuées par des claquements de mains rythmés par une bassine faisant office de tam-tam, ainsi que les cliquetis enivrants des ceintures de perles qui s'entrechoquaient autour des tailles fines des danseuses, il éprouvait un immense plaisir et trouvait que la vie valait la peine d'être vécue.

(11) Soxna: terme d'origine arabe qui désigne la femme d'un marabout. 10

CHAPITRE

II

Ceequ (1), nduryngu (2), dabbunde (3) : ainsi s'écoule le temps dans le Fuuta-Tooro. Ce sont ces saisons qui rythment la vie dans la vallée. Pendant le Ceequ, l'activité essentielle est la surveillance des champs de maïs et de mil. On quitte le village dès le premier chant du coq pour n'y revenir qu'après le crépuscule. Toute la journée durant, on se dépense en cris, jets de pierres, roulements de tambours pour empêcher les oiseaux granivores d'assouvir leur voracité et de compromettre les récoltes. C'est une période très éprouvante, surtout pour les jeunes, car ce sont eux qui sont le plus souvent commis pour cette tâche. Sammba mettait un point d'honneur à avoir le champ le mieux préservé contre ces terribles prédateurs qu'étaient les balwali (4), les caQi (5) et les hebeeji (6). Ce n'était pas une mince affaire. Le matin, de bonne heure, venaient d'abord les balwali, en petits groupes, volant très bas, presque à ras de terre. Sammba utilisait alors son lottundu (7) pour envoyer des pierres qui seules pouvaient décourager ces volatiles. Vers dix heures, arrivaient ensuite les hebeeji ou les caQi en rangs serrés. Sammba s'armait alors de son karba, longue corde tressée qu'il faisait tournoyer autour de
(1) Cee~u: saison sèche et chaude au Fuuta ; généralement de mars à juin. (2) Ndu,!ngu : hivernage; cette saison va de juillet à octobre. (3) Oabbunde: saison froide; de décembre à février. (4) Balwali (pluriel) : espèce de mange-mil dont la caractéristique est de voler très bas. (5) Ca9i (pluriel) : espèce de mange-mil qui vole en bande; ce sont des oiseaux migrateurs. (6) Hebeeji (pluriel) : oiseaux migrateurs volant en bande comme les précédents. (7) Lottundu : fronde. Il

sa tête et dont les claquements sonores déclenchaient une peur panique chez ces oiseaux. Vers le milieu du jour, au moment où les rayons du soleil chauffaient comme un feu ardent, une petite accalmie intervenait et Sammba en profitait pour prendre quelques épis afin d'en tirer des grains de mil particulièrement succulents qui offraient l'un des rares plaisirs de la journée. Parfois, c'était l'envie de faire un brin de causette à la jeune fille du champ voisin qui l'emportait... Le soir, en petits groupes bruyants, tout le monde regagnait le village qui ne vivait réellement que la nuit, avec les inévitables séances de lutte et de danse. Aussitôt après le dîner, Sammba, oubliant sa fatigue de la journée, se rendait au dingiral où il restait jusque tard dans la nuit. Parfois, il ne revenait à la maison que pour prendre l'écuelle contenant son petit déjeuner, avant de poursuivre sa route en direction des champs. Le nduryngu est « une saison sans ennemi» comme dit la sagesse populaire. Depuis le jour où un sourd roulement de tonnerre a annoncé son arrivée tant souhaitée, jusqu'à la dernière averse, tout le monde vit dans l'allégresse et l'abondance dont la première manifestation est le lait: chèvres, brebis et vaches peuvent brouter à satiété et donner beaucoup de lait frais que l'on consomme avec le fin couscous préparé par les doigts habiles des ménagères. Ce lait, une fois caillé, entre dans la composition de certains plats. Si vous entendez une vendeuse dire « tati» (trois) sachez que ce dernier est très abondant. En effet « tati » signifie trois mesures de lait contre une de mil. Viennent ensuite les ryaale (8), le jaga (9) et les mumi (10). A cette période de l'année, le dingiral est très animé: tous les jeunes mangent bien et tiennent à le manifester par la lutte ou la danse. Les grandes personnes, elles, prolongent les soirées tard dans la nuit par des devinettes et des contes à l'intention des tout petits, la chaleur et les moustiques étant suffisamment dissuasifs pour les couehe-tôtr Le nduryngu est aussi l'occasion de grandes randonnées
(8) Niale (pluriel) : pastèques mûres dont les gens du Fuuta aiment consommer la pulpe et boire l'eau. (9) Jaga: petites boules faites avec de la farine de pépins de pastèques

et qui accompagnent le « couscous au haako », le haako étant une sauce
à base de certaines feuilles. (10) Mumi (pluriel) : épis de petit mil que l'on grille et dont on consomme les grains chauds. 12

galantes ou sorbo. Le sorbo consiste pour un groupe de jeunes à séjourner dans un village autre que le sien en vue de lier connaissance avec les jeunes filles de même âge. Des réceptions sont organisées et des mets spécialement préparés en l'honneur des visiteurs. L'un des plus fameux en est le kodde (11) dont la préparation réclame un art particulier, mais dont la consommation demande elle aussi un art non moins particulier... Sammba se souvient de l'histoire de ce jeune homme qui avait laissé tomber son bonnet en s'efforçant de faire entrer dans sa bouche une boulette de kodde solidement calée au fond de sa cuillère. Perdre son bonnet en dégustant un plat aussi aristocratique! Déshonneur ne pouvait être plus grand car c'était là un signe manifeste de sa gloutonnerie. En effet, le kodde est un plat excellent mais qu'il faut manger suivant certaines règles: loin de se hâter, il s'agit au contraire, de prendre le temps d'apprécier la succulence des bouchées et d'éviter de s'empiffrer comme un roturier. Les boulettes de ndeemiri (12) préparées avec du sucre étant noyées dans du lait caillé et sucré, le raffinement consiste à les prendre à l'aide d'une cuillère, avec assez de lait pour" faciliter leur voyage à travers la gorge, mais sans pour autant laisser ce dernier dégouliner de votre bouche, ou perdre votre coiffure parce qu'une boule rebelle refuse de quitter le fond de la cuillère. Même si une telle mésaventure ne vous arrive pas, les mouvements de votre chef d'avant en arrière doivent être relativement mesurés, sinon, ils seront interprétés comme un autre signe de gloutonnerie. C'était pourquoi, lors de son séjour à Daara-HalaIQe, village renommé pour son hospitalité, Sammba qui venait de boucler ses vingt hivernages, avait fait attention à ce succulent mais peu commode plat. Tout le groupe composé d'un tooroodo, d'un cubballo (13) et d'un maccuqo (14), avait passé avec succès l'épreuve du koode. La nuit venue, un groupe de jeunes filles leur avait apporté un teddungaI (15) : un pain de sucre, trois verres de thé et quatre
(11) Kodde (pluriel) : plat fait de boulettes de petit mil noyées dans du lait caillé; c'est le plat des grandes occasions. (12) Ndeemiri : petit mil. (13) Cubballo: homme ou femme appartenant à la caste des pêcheurs. (14) Maccuçlo : homme appartenant à la caste des esclaves; depuis l'abolition de l'esclavage, ce terme désigne plutôt l'affranchi. (15) Teddungal : ici présent honorifique. 13

kilogrammes d'arachides décortiquées. C'était là l'accompagnement de la traditionnelle veillée-causerie qui était orga- . nisée en de pareilles occasions entre les visiteurs et les jeunes filles de leur âge. Une jeune tooroodo que Sammba devina belle à travers le clair de lune entrecoupé de passages nuageux, avait souhaité la bienvenue à Sammba et à ses camarades. Elle avait parlé à voix basse et la korqo (16) du groupe s'était chargée de retransmettre son discours à haute voix. Sammba avait brillamment répondu sur le même ton, en faisant appel au maccuqo qui l'accompagnait, pour se faire entendre. Alors que le thé commençait à couler, la causerie avait débuté sur un ton gai et enthousiaste. Il n'y avait pas de présentations préliminaires. Chaque personne présente devait se débrouiller pour faire la connaissance des autres. Tâche ardue, car il fallait aborder les gens avec tact et s'exprimer dans un langage codé très difficile à maîtriser totalement. Il fallait aussi comprendre et décoder les formules savantes utilisées par les interlocuteurs'. C'était là un bon test de savoir-vivre mais surtout de maîtrise du pulaar (17). La belle jeune fille qui avait prononcé le discours d'usage s'était assise à côté de Sammba. Ce dernier était en train de chercher la meilleure manière de l'aborder pour débuter la conversation avec elle. Il devait faire vite car il risquait d'être pris pour un gros timide et de voir la fille qui, visiblement cherchait le contact, se décourager et lui échapper. Il allait ouvrir la bouche quand cette dernière sourit légèrement et lui dit d'une voix douce: - Bonsoir mon frère; j'espère que le long chemin entre Sificu et Daara ne vous a pas fatigués. Mais si tel était le cas, vos sœurs ici présentes sont tout à fait disposées à faire passer ce mauvais souvenir. - Non, ma sœur; le chemin est certes long, mais parce que nous savions que.~nous.. allions vers nos sœurs de Daara, nous n'avons senti aucune fatigue. - Mon frère, tes paroles sont aussi savoureuses que le miel et j'en suis profondément touchée mais... tu sais
(16) Korçlo : femme appartenant à la caste des esclaves; la remarque de la note 14 vaut pour le terme. (17) Pulaar: langue des Ful1;>e (peuls) et des Haal-pulaar-en (toucouleurs) .

14

r
qu'il fait un peu sombre... Est-ce que tu peux me dire quelle est la couleur de ton boubou? Sur le coup, Sammba faillit répondre que son boubou était blanc, et que même un aveugle ne s'y serait pas trompé. Mais la question lui parut subitement étrange. Il se dit que même si son interlocutrice ne voyait pas bien, le clair de lune et la blancheur de son boubou étaient tels que cette dernière n'aurait pas dû lui poser pareille question. Il en conclut que quelque chose n'allait pas. Son cœur fut secoué par un coup puissant et son sang fit un tour: il avait compris qu'il venait d'échapper à un piège qui, à défaut d'être mortel, n'en aurait pas moins terni à jamais sa réputation s'il y était tombé. Cette charmante personne assise là, à côté de lui, l'avait conduit au bord du gouffre... Tout cela s'était passé en une fraction de seconde. Il respira profondément, sourit largement et avec toute l'assurance dont il était capable, répondit: Je suis tooroodo... C'était la seule réponse qu'il fallait donner, même si apparemment il n'y a aucun lien entre la couleur d'un boubou et la caste à laquelle on appartient. Comme il serait fort discourtois de dire brutalement à quelqu'un qui, de sur-

croît est votre hôte:

«

Quelle est votre caste? », la jeune

fille avait trouvé cette formulation détournée qui lui permettait en même temps de tester l'intelligence de son interlocuteur. - Je m'en doutais un peu, reprit-elle; et pour tout dire, je connais tes prénoms et nom. Tu t'appelles Sammba... Sammba Sificu Jah. - Eh bien, ma sœur, tu as une sacrée avance sur moi! Répliqua Sammba. En effet, pour être franc, je ne te connais pas; et je ne me souviens pas de t'avoir déjà rencontrée. - C'est vrai, nous ne nous sommes jamais vus toi et moi; mais tu sais que, parfois, la réputation et le nom précèdent les pas. - Je suis sûr maintenant que tu es Faati Bah, dit Sammba après un moment de silence. - Pourquoi en es-tu si sûr? - Parce que ce ne peut être que toi cette fameuse Faati Bah dont le charme n'a d'égal que l'intelligence; ma sœur, ta réputation et ton prénom ont précédé tes pas à Sificu.

15

,
- Je suis effectivement Faati Bah, mais quant au charme et à l'intelligence, je ne me trouve rien d'extraordinaire ; je dirai même que je n'ai aucune de ces deux qualités. - Tu es bien modeste, Faati ; mais dis-moi plutôt pourquoi tu as voulu me pousser dans le vide tout à l'heure. - Parce que je savais que tu n'y tomberais pas. Ton intelligence, je le savais, se jouerait d'un piège aussi banal; n'avais-je pas raison? - Hum, disons que le bon Dieu vient toujours au secours de ceux' qu'il aime. La conversation continua sur ce ton pendant très longtemps et pour conclure, Sammba souffla très bas: - J'aimerais faire plus ample connaissance avec toi... est-ce qu'on peut espérer dîner cette nuit? Je suis impatient de découvrir les mets de Daara! Faati ne répondit pas immédiatement. Elle savait qu'on n'avait pas encore servi le repas du soir; d'ailleurs on n'allait pas tarder à le faire. Mais le dîner qui intéressait Sammba, ne pouvait être celui auque.l on pouvait s'attendre; la méprise aurait été fatale pour sa réputation. Elle leva la tête vers Sammba et dit gaiement: - Comment pourrait-on priver un hôte aussi important que toi de son dîner? Dieu m'en garde! Ils rirent tous les deux d'un rire complice et entendu, et elle ajouta: - Tu sais bien que tout ce qui peut te faire plaisir ne saurait me déplaire. Sammba fit la connaissance des autres jeunes filles plus par politesse et par protocole que parce qu'elles l'intéressaient réellement. Il le savait. Elles le savaient. Toute l'assistance le savait... Le thé et l'arachide avaient délié les langues. La causerie avait été brillante. Visiteurs et jeunes filles de Daara s'étaient surpassés. Les compagnqns de Sammba avaient fait comme ce dernier. Le cubballü; et le maccudo avaient repéré chacun une fille de sa caste et engagé avec elle une conversation très animée, à travers, bien entendu, un langage codé, parsemé de pièges que chacun ou chacune avait déjoué au grand bonheur de son vi?-à-vis. Une à une, les jeunes filles qui n'avaient pas fait l'objet d'une attention particulière de la part des trois visiteurs, prirent congé pour aller danser au dingiral. Les trois derniè16

res, une tooroodo, une cubballo et une korçlo, avaient, à l'issue d'une démarche protocolaire habilement menée par une sorte de maître des cérémonies, accepté d'accorder chacune un yeewtere, c'est-à-dire un tête-à-tête entre une fille et un garçon, qui a lieu la nuit, dans un endroit retiré et pendant lequel on échange des joutes oratoires et... quelques caresses, pas plus. Le lendemain, des bols de tufam (18) avaient afflué vers la case des visiteurs. Dans l'après-midi, l'inévitable kodde fut servi. Il y eut ensuite les «trois normaux» (19) pendant lesquels les joutes oratoires entamées la veille reprirent, amplifiées et compliquées par des échanges de verres de thé en l'honneur de telle ou telle personne qu'on portait dans un coin de son cœur. Sammba et ses compagnons prirent congé, tard dans l'après-midi. Ils partirent pour Paate-Galo, un village voisin, situé comme Daara sur la rive gauche du' fleuve Sénégal. Il furent raccompagnés par une imposante délégation composée de filles et de garçons. Des échanges de cadeaux et des promesses d'amitié éternelle furent faits et loin, à l'ouest du village, on se serra la main pour une dernière fois.. . Beeli-Cowi, Saasel, Ndor-Mbos, Daara-Hala1be, PaateGalo, Saare-Ndoogu, Gurel-Buubu, Naakaaka: Afniiya, Mboon-Jeeri, Saye, Calgu, ~oggee, Bakaw, Demet, autant de villages que Sammba a parcourus et reparcourus au fil des hivernages. Et dans chacun d'eux, il avait tissé de solides amitiés qui lui valaient à chaque passage un accueil chaleureux, dans la plus pure tradition du Fuuta. Le dabbunde est la saison la plus désagréable au Fuuta. Elle commence au mois de décembre, avec un froid des plus sévères et se prolonge jusqu'à la fin de la première quinzaine de février. C'est pendant cette saison que les travaux champêtres les plus ingrats sont effectués (semis, labours, construction de haies). C'est aussi la période de soudure: les récoltes du waalo (20) étant épuisées, il faut attendre le mois de mars pour les prémices des pale (21).
(18) Tufam : rafraîchissement à base de lait caillé et d'eau. (19) Appellation que les Sénégalais donnent aux trois verres de thé qu'ils ont l'habitude de prendre. (20) Waalo : les terres basses (inondables) par opposition aux terres hautes (jeeri). (21) Pale: jardinets semés en màis, haricots etc. sur les berges du fleuve. 17

C'est pendant cette saison que plus d'un bébé ou d'un vieillard meurt sous l'action de la faim et du froid. Certaines nuits de dabbunde, le dingiral reste silencieux. Ni tam-tam ni bassine. C'est là le signe le plus manifeste d'une fatigue non compensée par une alimentation suffisante. Les hommes deviennent squelettiques et leurs corps se couvrent d'une pellicule grise, leurs pieds se fendillent sous l'effet du froid comme une terre hollalde (22) en saison sèche. Sammba était alors particulièrement occupé. Il fallait d'abord ensemencer les nombreux champs d'Elimaan Mboon, son père. En tant que chef de terre, Elimaan Mboon avait un très vaste domaine. C'était tout d'abord Jiimde. Ensuite, suivant le retrait des eaux, Jali-kooye, Wutuway, Nooli, Bafinje-maryngal et enfin Orku, le champ le plus bas. Pendant un mois Sammba maniait inlassablement le njinndaangu (23). Son souci primordial, celui de tout jeune homme de son âge, c'était de ne pas se faire rattraper par la jeune fille préposée au luugal (24). Et le souci de cette dernière c'était, précisément, de ne pas se laisser dépasser par le jeune homme chargé du njinndaangu. Ainsi, c'était une course-poursuite très éprouvante entre les deux acteurs. Sammba était si vaillant que les meilleures spécialistes du luugal n'arrivaient jamais à le rattraper et le fuyaient si elles le pouvaient. Malgré les nombreux champs d'Elimaan Mboon, il était l'un des tout premiers à terminer les semis. Il entamait alors le demal (25) avec ardeur. Pendant deux mois, à l'aide d'une petite houe, il coupait les mauvaises herbes qui, si elles n'étaient pas éliminées, compromettraient inévitablement les récoltes. Il fallait avoir un dos extrêmement solide pour cultiver ses champs dans les délais requis. Sammba s'illustrait dans cette opération et sa réputation de meilleure « houe» de la région était loin d'être surfaite. L'allégresse et l'embonpoint ne reviennent qu'après le ceequ qui met fin au froid, à la famine et au dur labeur.
(22) Hollalde : terre argileuse qui se fendille sous l'effet de la chaleur. (23) 'Njinndaangu : sorte de binette permettant de décaper la partie dure du sol pour permettre au luugal de pénétrer profondément dans l'hori-

zon fertile. (24) Luugal: bâton pointu à l'une des extrémités et servant à faire des
'

trous dans l'horizon fertile du sol. (25) Demal : labour ou période des labours. 18

C'est en effet à la fin de cette saison que les récoltes sont faites et le mil ramené au village. Les greniers étant remplis, hommes et femmes peuvent prendre un peu de repos et attendre l'hivernage avec confiance. Le peu de travail qu'on fait avant l'arrivée des premières pluies, consiste à remettre en état les palissades et les toits des cases, à retaper les murs des maisons. Les jours où il n'y avait vraiment rien à faire, des parties de pêche collective étaient organisées dans les mares très poissonneuses qui se trouvaient au nord-ouest de Sincu. C'était souvent la pêche au harpon. Les participants occupaient d'abord l'endroit le plus profond de la mare et y faisaient grand tapage pour disperser les poissons et les amener à des endroits peu profonds et couverts d'herbes, où il était plus facile d'évoluer et de localiser les proies. On se déplaçait lentement, en plongeant de temps en temps son harpon dans l'eau ou sous un tas de diidere (26). C'était ainsi qu'à tout hasard, on ferrait un poisson. Les pêcheurs les plus adroits pouvaient tuer leur proie en se guidant sur son sillage ou sur le léger frémissement des plantes aquatiques. D'un moment à l'autre, une clameur persistante enveloppait toute la mare: il s'agissait très souvent d'un poisson très recherché, le l?eesoo (27). Les harpons sifflaient alors dans l'air comme des flèches, suivant le sillage sans pareille du mastodonte des mares. Maintenant, avec le recul du temps, Sammba se demande comment il n'avait jamais planté son harpon dans le dos de l'un des pêcheurs qui se trouvaient devant lui, ou comment lui-même n'en avait jamais reçu quelque part. Les jets continuaient, venant de toutes parts et ponctués. par des cris de déception jusqu'au moment où un pêcheur particulièrement chanceux, mettait fin à la course effrénée du l?eesoo en l'atteignant. Il poussait alors un cri de victoire et de joie, étant assuré de ramener chez lui la partie arrière du poisson qui est un morceau de choix, le reste devant être partagé entre ceux qui avaient été moins chanceux dans leur pêche. A la fin du jour, on rentrait avec des ânes lourdement chargés de poissons. Parfois le dieu de la pêche était moins généreux: on
(26) Diidere : espèce de plante aquatique qui pousse. dans les mares du Fuuta et sous laquelle les poissons aménagent leurs caches. (27) J?eesoo : poisson effilé et rapide vivant dans les mares du Fuuta. Ce poisson est donc difficile à harponner. 19

revenait comme on était parti. La pêche au harpon réclamait une grande adresse et constituait un danger permanent pour les participants surtout s'ils étaient nombreux. Plus facile, plus productive et moins dangereuse, était la pêche au mbakal (28). Cet instrument de pêche pouvait capturer toutes sortes de poissons, des plus grands aux plus petits. Les participants se disposaient en un cercle dont le centre était leur point de rencontre. Ils pouvaient aussi faire des mbereeji (29), c'est-à-dire partir de la partie la plus profonde de la mare et traîner leurs filets en direction de la berge, constituant une sorte de demi-cercle. C'étaient ces parties de pêche collective qui procuraient aux populations le complément indispensable à la préparation des repas. Le poisson capturé pouvait se consommer frais ou séché, assaisonnant très souvent le sempiternel fiiiri (30).

(28) Mbakal: petit filet qu'on manipule à deux à l'aide de deux bâtons. (29) Mbereeji (pluriel) : mouvements en demi-cercle des pêcheurs devant aboutir à la berge de la mare. (30) Niiri: plat à base de mil très typique du Fuuta. 20