La fileuse de temps

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Elle attend un homme qu'elle n'a pas vu depuis bientôt un an. Chaque soir, elle lui écrit et lui raconte l'histoire de deux soeurs, Mitaine et Naphtaline, qui vivent avec leur mère dans une grande maison en ruines aux volets toujours clos. Dans son récit surgissent un mystérieux cheval blanc, une girafe à mille pattes, la Mère omniprésente et l'ombre d'un naufragé dont Mitaine espère toujours le retour. C'est sa trace qu'elle recherche dans ce récit, mais existe-t-il ailleurs que dans son imagination?
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336268941
Nombre de pages : 317
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La fileuse de temps

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Serge PAOLI, L'astre dévoré, 2006. Janine CHIRP AZ, La violence au cœur, 2006. Lucette MOULINE, Sylvain ou le bois d'œuvre, 2006 Paul ROBIN (t), La guerre de mouvement, 2006. Jean-Marc GEIDEL, Le voyage inachevé, une fantaisie sur Schubert, 2006. Léa BASILLE, La chute de Josef Shapiro, 2006. AICHETOU, L 'Hymen des sables, 2006. Porfirio MAMAN! MACEDO, Avant de dormir, 2006. Philippe EURIN, Le silence des étoiles, 2006. Gérard IMBERT, Deo gracias. De père en fils (trilogie), 2005. Gérard IMBERT, Au nom du fils. De père en fils (trilogie), 2005. Laurent BILLIA, La sorcière et le caillou, 2005. Anne V. MÜNCH, Expropriation, 2005. Bernard-Marie GARREAU, Les Pages froides, 2005. Philippe HECART, Une relation viennoise, 2005. Manuel PENA MUNoz, Folie dorée, 2005. Jean-François RODE, L'intruse. Fugue à trois voix, 2005. Vivienne VERMES et Anne MOUNIC, Passages, Poèmes et prose, édition bilingue, 2005. Didier MILLOT, Les images recouvertes, 2005. Fabrice BONARDI, L'ombre au tableau, 2005. Cyrus SABAn, La maison des pigeons, 2005. Lionel-Edouard MARTIN, Jeanlou dans l'arbre, 2005. Bruno STREIFF, Le piano de Beethoven, 2005. Max GUEDJ, Le voyage de Vlad à Frisco ou la pluie, 2005. Daniel BERNARD, Une lIe bien plus loin que le vent, 2005. Jacques HURE, Le chant interrompu des cigales, 2005. Anne LABBE, Le ventre de l'arbre, 2005. Nabil SALEH, Outremer, 2005. Nicole Victoire TRIVIDIC, A tue-tête, en regardant la haute mer. Histoire de Celle qui va écrire, 2005. AICHETOU, Sarabandes sur les dunes..., 2005.

ELAINE HASCOËT

La fileuse de temps

L'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN..

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, Via Degli Konyvesbolt; 1200 logements Faculté des Sciences BP243, Artisti L'HARMATTAN Kossuth L'HARMATTAN villa 96; ITALIA s.r.I. 15 ~ 10124 L. u. 14-16; BURKINA 12B2260; Politiques Torino 1053 Budapest FASO Ouagadougou KINSHASA et Administratives RDC de Kinshasa12 HONGRIE

ESPACE L'HARMATTAN Sociales, KIN XI ~ Université

http://www.Iibrairiehannattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00789-9 EAN : 9782296007895

Pour Bjorn

1 La peur

La lettre est posée sur la table. Elle la regarde. Je la regarde la regarder. Elle, c'est moi. Devant elle, elle a aligné toutes les bouteilles. Chaque bouteille contient un trésor. Par exemple, dans la première, elle a emprisonné une petite fille aux yeux apeurés, murée dans ses silences. Elle lui fait signe de la main, sans un mot. Dans une autre, est enfermé un très beau papillon noir, aux ailes moirées qui battent doucement contre les parois de verre. Sur chacune de ses ailes, elle peut lire une histoire, écrite en lettres très fines. Peut-être que si elle ouvre la bouteille, le papillon s'envolera avec toute 1'histoire de sa vie. Dans cette autre, rouge, cossue, sont empilées des feuilles de calendrier qu'un seul coup de vent suffirait à disperser. Pour l'instant, le bouchon est bien vissé. Rien à faire. Pas la moindre brise. Dans une autre bouteille encore, sa préférée, toute dorée dans la pénombre, elle a rangé un à un les débris de ses naufrages, la flottille des coques de noix, des bateaux en papier, des frêles figures de proue, des ancres rouillées. Si elle l'ouvre, celle-là, elle en est certaine, elle refera le tour du monde. Il y a tant d'îles inexplorées, au fond de cette bouteille, tant de rivages inconnus, tant de couchers de soleil dans les bulles légères qui dansent devant ses yeux éblouis. Une seule gorgée pour sentir la mer intérieure battre dans ses veines. Elle tend la main. 9

Moi, je ne bois pas. Mon verre est vide. Mes yeux se posent sur la lettre que j'ai laissée pliée en deux. Je ne l'ai pas encore lue. Dans le coin, à gauche, est dessinée une rose des vents et, juste dessous, comme une petite maison toute noire, avec une porte rouge. Peut-être qu'il va sortir de la maison et surgir là, en chair et en os, des plis de la lettre, cet homme que j'attends, cet homme qui m'a écrit sans doute pour me dire qu'il venait. Et s'il ne venait pas? Et s'il avait un accident? Il Y a beaucoup de brouillard ce SOIr. Alors elle se dit qu'elle pourrait déboucher une bouteille, n'importe laquelle, pour suivre son trajet dans les vapeurs de l'alcool. Au fond de son verre apparaîtraient les méandres de la route. Elle serait rassurée: elle saurait très exactement où il se trouve, à la seconde près, comme si elle lisait sur une carte. Il arriverait même plus vite, il serait là et elle cesserait d'avoir peur. La peur est au fond de moi, tapie dans mon ventre, une petite bête armée de griffes et de dents. Elle s'amuse à serrer et desserrer son poing. Elle cogne contre mes tempes, elle m'empoigne à la gorge. A quelle heure va-t-il arriver? Qu'est-ce qu'il dira? Et moi, je serai muette, comme toujours, incapable de proférer le moindre son. Tandis qu'elle, pas de problème, elle saura trouver les mots, faire les gestes. Son rire sonnera haut et clair, conquérant. Elle parlera d'une voix forte, un peu éraillée. Elle marchera de long en large, en balançant ses hanches, sûre d'elle. Elle lui sourira. Elle tendra la main vers lui pour le toucher. Un verre ou deux ou trois et elle lui sortira le grand jeu. C'est si simple. Et il n'en saura rien.

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Mais moi, je le saurai. Je referme mes doigts sur la lettre talisman. Je regarde par la fenêtre. Je contemple les nuages. Le soleil, justement, se couche. Pas la peine de me noyer au fond d'un verre: du rose, du violet, de l'orangé, du pourpre coulent du ciel le long des branches du grand arbre, mon voisin. Bientôt, la nuit sera tombée et, dans le noir, la peur grandira encore. Vite: allumer les lumières, vérifier que le couvert est bien mis, qu'il ne traîne pas un grain de poussière. Elle se lève, se regarde dans une glace et hausse les épaules. Pour qu'il la trouve belle, il faudrait qu'elle commence à boire tout de suite, sans plus attendre. Elle sait exactement combien de verres elle doit avaler, à quel rythme et quelle est la dose à ne pas dépasser. D'abord, il y aura le ressac. L'écume viendra mouiller sa nuque. Les vagues se briseront avec un murmure réconfortant. Et puis, la houle grandira, couvrira les battements précipités de son cœur. Elle n'entendra plus les petites voix qui chuchotent à son oreille. Je les entends très distinctement ces voix. L'une me souffle qu'il ne viendra pas. L'autre qu'il viendra mais que j'aurai si peur que je disparaîtrai dans un trou de souris, que je m'effacerai, que je deviendrai invisible. Une autre encore, celle de la petite fille dans la première bouteille,

murmure que je suis laide. Elle pleure avec de gros
sanglots. La pluie s'est mise à tomber. Maintenant, il fait complètement noir. Elle s'est assise sur le canapé, loin des bouteilles, enfin, à au moins deux ou trois mètres. Elle perd du temps. Elle va devoir boire très vite, avaler de grandes rasades qui lui donneront mal au cœur. Elle sait si bien ce qui va se passer: le grand large, la houle, et longtemps après, le naufrage. Quand il arrivera, elle ne le verra même pas. Il

Elle sera plongée dans sa mer intérieure. Elle n'ira pas ouvrir la porte quand il sonnera, parce qu'elle aura trop honte. Ses yeux seront brillants, sa bouche trop rouge, elle se sera maquillée d'une main tremblante, à grands traits. Elle oscillera sur ses talons, se tordra les chevilles. J'ai froissé la lettre. Je l'ai jetée en boule par terre. Tout à l'heure, il sera là. Combien de temps encore à attendre? Moins d'une heure, sans doute. Mon cœur bat à grands coups dans ma poitrine. Je passe ma langue sur mes lèvres toutes sèches. J'avale ma salive. Je fixe le papillon, dans la deuxième bouteille. Prisonnier, dans son cercueil de verre. Tout noir. Ivre mort. Les lignes, sur ses ailes, ont été effacées par l'alcool. Je ne me souviens plus de l'histoire qu'elles racontaient. J'ai oublié tant de choses, ces dernières années. Si je débouchais la bouteille, je retrouverais la mémoire. Je repartirais en arrière. Je remonterais le temps. Je ferais toujours le même geste, exactement: saisir le tire-bouchon, tirer d'un coup sec, humer les parfums capiteux du vin, remplir un verre à ras bord, avaler une première gorgée, les yeux fermés, reposer le verre. Le reprendre. Et ainsi de suite, jusqu'au petit matin. Il est trop tard pour qu'elle boive avant son arrivée. Elle ne sera pas assez ivre. Tout juste un peu grise. Mais peutêtre qu'ils boiront ensemble. Elle fera semblant de ne pas aimer boire, elle minaudera, elle prendra une voix haut perchée pour dire: un seul verre, s'il te plaît. Et tous les deux rouleront dans les flots de l'alcool. Elle se laissera prendre, le regard perdu, le cœur vide, aveugle, sourde, insensible. Elle ne sentira même pas le poids de son corps sur le sien. Il continue à pleuvoir. J'essaie de me concentrer. Je compte les gouttes de pluie, je compte les minutes qui 12

s'égrènent, je compte les feuilles du calendrier dans la troisième bouteille, toutes les années perdues, gâchées, gaspillées, vingt années exactement. Comme elles ont passé vite ces années! Où sont-elles donc parties? Je les cherche dans les recoins de ma vie. Peut-être que si j'avalais une gorgée, une seule gorgée, je retrouverais quelques journées intactes, blanches, neuves, lisses, jetées sans avoir jamais servi. Elle aussi, elle compte. Elle compte les verres qui sont alignés dans le bahut, en face d'elle. Il y en a de toutes sortes: de longues flûtes, sveltes, aériennes; des verres ronds, ventrus, rassurants; des tout petits, juste de quoi tremper un sucre; certains sont sales, opaques; d'autres, fragiles, sont posés en équilibre sur le rebord de l'étagère. Plusieurs sont rangés la tête en bas. Une armée de braves soldats, prêts à voler à son secours. Son armée de capitaines au long cours, sa flotte de guerre, ses pirates au cœur tendre. Il y a tant d'aventures au fond de chacun d'entre eux, tant de rêves, tant de départs sans retour, tant de nuits d'amour. Mille vies au fond de chaque verre. Il est vingt et une heures. Viendra-t-il enfin? Que dit-il dans la lettre? Il faudrait la lire. Je la ramasse, défroisse le précieux papier, le lisse. Je regarde la rose des vents, la petite maison noire, avec la porte rouge. Je n'ose pas déplier la lettre. S'il a écrit qu'il ne venait pas, alors, alors, je boirai. Et s'il vient? La peur me reprend, l'angoisse, la panique, il n'y a pas de mots pour décrire ce froid terrible qui m'envahit, qui fait trembler mes mains, qui me donne un goût de plomb dans la bouche, qui dessèche mes lèvres. Me rincer la bouche, peut-être? Non. Ne plus bouger. Ne plus toucher à rien. Attendre. Me raconter une histoire. La raconter à la petite fille triste, recroquevillée au fond de la première bouteille. 13

Elle s'est racontée des centaines, des milliers d'histoires, depuis vingt ans. De merveilleuses et incroyables histoires. Des happy ends interminables. Des contes de fées tout enluminés de pourpre et d'or. Mais il ne lui en reste plus aucun souvenir. Seulement de grands coups sourds dans son crâne, le matin, quand elle se réveille, à moitié nue, seule, au milieu de son armée d'épouvantails. Elle les fixe d'un regard idiot, louche un peu, leur fait d'affreuses grimaces. La petite fille triste, là-bas, au fond de la bouteille, a fermé les yeux. Je ne la vois plus. Il fait trop noir. Elle doit regarder ses pieds. Quand elle marche dans la rue, elle regarde toujours par terre. Elle rase les murs. Elle se cache derrière les passants. Elle a les poches remplies de marrons qu'elle grignote, en cachette. Crus. Ça lui donne mal au ventre. Vingt et une heure trente. J'ai tellement peur, maintenant, que mon ventre se tord. Il n'y a plus que la peur. Elle a tout envahi. Il ne reste plus le moindre espace entre elle et moi. Elle m'enveloppe comme un linceul, pèse sur mes épaules, pose sa main glacée sur ma bouche. Je manque d'air. J'étouffe. Je crie. NON. Non, elle ne boira pas. De toutes façons, c'est trop tard. Elle s'est levée. Elle vacille sur ses jambes. D'un grand geste brusque, elle balaie les verres. Ils dégringolent sur le sol, se brisent en mille éclats, roulent sous les meubles. Sa vaillante armée en déroute, ses marins noyés, ses pirates pendus hauts et courts. Elle les écrase d'un talon vengeur. Elle les saisit à pleines mains, serre de toutes ses forces, les doigts sanguinolents. Des paumes de ses mains ruissellent le flux et le reflux de sa mer intérieure. La petite fille, là-bas, dans la première bouteille, s'est levée. Elle ouvre de grands yeux. Elle a laissé rouler les marrons de ses poches. Elle se rapproche sur la pointe des pieds pour mieux observer la scène. 14

Alors, je saisis cette première bouteille. Je la porte avec précaution jusqu'à la cuisine. Je déverse son contenu dans l'évier. Je vais chercher la seconde. Je l'ouvre. Je libère le papillon noir qui ouvre ses ailes. Je débouche la troisième. Les feuilles de calendrier s'amoncellent sur le sol. Il n'en reste plus qu'une. Et voilà toute ma flottille de rêves, mes coques de noix, mes bateaux en papier, mes frêles figures de proue, mes ancres rouillées, alignés, devant moi. La petite fille tient le gouvernail, le papillon posé sur ses épaules. Le vent se met à souffler, les feuilles se soulèvent, s'envolent. La marée les emporte. Je lave soigneusement mes mains, rougies par le vin. Je les frotte avec du savon. Qu'il ne reste plus aucune trace. Et puis, tout doucement, je déplie la lettre. Les mots dansent sous mes yeux. « Je serai là, dit-il, vers vingt deux heures.» Une voiture s'arrête sous ses fenêtres. Elle sourit. C'est notre première nuit ensemble.

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2 La première nuit

J'ai descendu les escaliers quatre à quatre pour lui ouvrir la porte. La rue est à peine éclairée. Maintenant, je marche lentement vers lui. Sa haute silhouette se découpe dans la pénombre. Il est beaucoup plus grand que moi. Je lui dis bonjour. Je lui demande s'il a fait bon voyage. Ma voix ne tremble pas. Je me dresse sur la pointe des pieds. J'effleure à peine sa joue. Il ne prend pas ses bagages. Peut-être qu'il ne va pas rester cette nuit? Je serre les poings, faussement décontractée. Elle, elle est restée là-haut, dans l'appartement. Elle nous observe par la fenêtre. Elle nous attend. Depuis que les bouteilles sont jetées, elle ne bouge plus, effarée. Je voudrais qu'elle s'en aille. Qu'elle me laisse seule, avec lui. Qu'elle cesse enfin de me tourmenter avec ses questions sans réponse, ses doutes, ses angoisses. Il faut toujours qu'elle fourre son nez partout. Qu'est-ce qu'elle va encore inventer? Nous avons pris l'ascenseur. J'ai parlé à tort et à travers. Je ne sais plus ce que j'ai dit. Surtout, ne pas laisser le silence s'installer. J'ai ouvert la porte. Il est entré. J'ai refermé la porte derrière lui. Il ne peut plus repartir. Mon ventre se tord. Je lui pose une question anodine. Il me répond sur le même ton. Je lui propose un verre, d'une voix blanche. Je sens qu'elle me guette dans un coin de la pièce. C'est le mot « verre» qui l'attire. Il 17

accepte une bière. Je pose des plats sur la table. J'avale quelques bouchées, à grande peine. J'étouffe. Ma peur est là, immense, ses deux mains nouées autour de ma gorge. Comment peut-il ne pas la voir? Il me regarde tranquillement. Est-ce elle ou moi qu'il regarde? Tout tourne dans ma tête. Je débite des phrases vides de sens. Je voudrais qu'on en finisse, qu'il tende la main vers moi, qu'il me touche. Mais non, nous échangeons poliment des propos sans importance. Paroles futiles, sourires furtifs. Je veux lui montrer quelques photos. Nous montons l'escalier. Je me retourne. Je la vois, blottie dans un angle de la pièce, hagarde, éperdue. C'est moi. C'est ma peur. Elle se fait toute petite, comme si elle essayait de disparaître dans le mur, de devenir invisible. Elle ne veut pas me déranger, peut-être. Cela fait tant d'années que nous nous côtoyons, elle toujours dans mon dos, ombre fidèle qui me suit pas à pas. C'est la première fois que je la regarde en face. Elle n'est pas belle à voir. Elle me fait même horreur. Il s'est assis devant l'ordinateur. Je reste debout à côté de lui, gauche, maladroite. De temps à autre, je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule. J'espère toujours qu'elle va partir. Nous laisser. Mais non, elle s'obstine. Elle reste plantée là, à nous surveiller. Si elle ne tourne pas les talons, je n'arriverai pas à lui parler, à cet homme calme, tranquille, qui pose sur moi son regard gris. Il faut que je lui dise. Tout de suite. Avant. Il faut que je lui raconte tout, les bouteilles, l'armée des épouvantails, les voyages au fond des verres, le naufrage, il y a trois ans, toutes les batailles depuis menées. Comme un brave petit soldat, je suis partie à la guerre. Je suis tombée, je me suis relevée, j'ai à nouveau glissé sur la pente de l'alcool, je me suis blessée sur des éclats de verre, j'ai plié l'échine, mais toujours je me suis redressée. J'ai affronté un à un tous les épouvantails. Je leur ai tranché la tête. J'ai mis 18

leur armée en déroute. Pas le temps de souffler. Pas le temps d'aimer. C'est cela que je dois lui expliquer. Il a passé son bras autour de ma taille. Je fais comme si je ne remarquais rien. Les mots se bousculent dans ma tête. J'ouvre la bouche. Je la referme. Je ne dis rien. Je n'ose pas. Comment lui avouer que, depuis trois ans, il n'y a eu que le fracas des bouteilles brisées, le sifflement des voix dans mes oreilles, la guérilla, nuit et jour, pas un baiser, pas une caresse, pas un mot d'amour? Elle chuchote. Elle me souffle qu'il ne comprendra pas. Qu'il me repoussera. Qu'il rira de moi. Qu'il partira. Ou qu'il me prendra, brutalement, sans m'écouter, une main posée sur ma bouche pour me faire taire. Pourvu, au moins, qu'il éteigne la lumière. Qu'il ne voit pas les cicatrices sur mon corps. Les tatouages de la peur. Elle a pressé ses doigts glacés sur mon ventre, sur mes hanches, sur mes cuisses. Elle m'a mis un bâillon et des menottes. Elle m'a emprisonnée dans un caveau humide. Mon cœur bat, à grands coups, dans ma poitrine. Brusquement, il ferme l'ordinateur, ses yeux brillent en me regardant, son bras serre ma taille. Je ne peux pas lui parler. Mais je peux l'embrasser. Ma bouche s'approche de ses lèvres chaudes, brûlantes. Sa langue effleure la mienne. Il m'attire sur ses genoux. Je sens son sexe dur, dressé, à travers l'étoffe du pantalon, qui effleure le mien. Je ferme les yeux, terrifiée. C'est la voix de ma mère que j'entends. Elle me dit de me méfier des hommes. De ne jamais leur permettre de me toucher. J'ai cinq ans, huit ans, quinze ans, vingt ans. Elle me parle de mon corps, avec dégoût. Elle me conseille de le cacher, sous des piles d'habits qu'elle entasse sur moi. Je suis emmaillotée dans mes vêtements comme une momie. Je les serre farouchement contre moi. Ne pas 19

montrer le plus petit coin de peau nue. Ma sauvegarde, c'est de me cacher. Fuir le regard des hommes. Etre invisible. Ses yeux à lui brûlent de désir. Ses mains s'attardent sur les courbes de mon corps. Sa langue glisse sur mon menton, dans mon cou. Il s'est levé. Il me serre contre lui. Je ne peux pas lui échapper. Pas moyen de fuir. Aucune porte de sortie. Je suis sa prisonnière, son otage, sa recluse. Il a commencé à me déshabiller. Il ôte mon armure, ma carapace, une à une toutes les épines qui me protégeaient des mains des hommes. Il ne se pique pas les doigts, pourtant. Ses mains sont douces et chaudes. Il n'a pas l'air de se faire mal. Avant lui, à l'époque des épouvantails, quelques mains se sont posées sur moi. Des mains pressées, avides, brutales. Qui me renversaient sur un lit, dans le noir. Des mains armées de griffes qui me faisaient mal. Heureusement, il y avait l'alcool pour anesthésier la douleur. D'autres mains, parfois, coupables, honteuses, timides. Des étreintes furtives, sans parole. Sa besogne accomplie, l'épouvantail s'en allait. Je poursuivais ma dérive, d'un verre à l'autre. Est-ce ainsi que cela va se passer? C'est ce qu'elle croit, elle. Mais je ne l'entends plus. Les voix se sont tues. Je suis nue. Lui aussi. Je n'ose pas trop regarder son corps. Sous mes paupières défilent des images sans suite. C'est sa voix à lui que j'entends. Il me dit son désir. Il me dit que je suis belle. C'est impossible. Je suis repartie dans les flots de l'alcool. J'ai dû boire, sans m'en rendre compte. Je l'écoute, incrédule. Je flotte dans ses mains. J'écarte mes cuisses. Avec sa langue, doucement, il se fraie un chemin. Il ôte les dernières épines. Je sens la mer qui roule dans mon ventre. Ce n'est plus la houle des naufrages, les 20

brisants de l'ivresse: c'est un flux de désir qui monte en moi. Je gémis tout bas. Je ne peux pas encore lui dire de venir. Je lutte contre moi-même. Alors, je m'agrippe à lui, à son corps, violemment. Je ne le lâche plus. Il me pénètre enfin. Il entre dans l'océan humide. Je veux qu'il vienne maintenant, qu'il chasse toutes les voix qui chuchotaient à mes oreilles, qu'il me délivre enfin de mes mauvais rêves, qu'il inverse le cours du temps, qu'il remonte avec moi le long des années perdues, jusqu'à ce jour, si lointain, où j'ai commencé à avoir peur. J'ouvre les yeux. Je le regarde. Il me regarde. Je le regarde me regarder. Je lui parle. Je lui raconte en vrac les bouteilles, les épouvantails, les naufrages, la guérilla, la peur. Il m'écoute. Je me tais soudain. Je suis nue, entièrement sans défense, livrée à son bon vouloir. Il me parle à son tour. Ses mots sont doux comme ses lèvres. Il me caresse. Il a emprisonné ma peur dans ses mains. Il me la montre. Elle est devenue toute petite, minuscule, pas plus grosse qu'un grain de sable. Il souffle dessus. Elle disparaît. Presque. Pas tout à fait. En tout cas, je ne la vois plus.

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3 Le lit

Il m'a conduite dans la chambre jusqu'au grand lit défait où nos corps se sont échoués. Ce lit, c'est un radeau qui vogue vers le large. Je suis montée à bord de ses mains. La nuit obscure tend ses filets au-dessus de nous. Je roule au fond d'un rêve sans fin. Est-ce bien moi qui m'abandonne au désir de cet homme inconnu? Ses caresses coulent sur ma peau nue. Ses lèvres en explorent chaque pli, chaque recoin. Il découvre des contrées dont je ne soupçonnais pas l'existence. Sa langue suit les contours de mon corps, redessine mon oreille, mon cou, mes seins, mon ventre, descend dans l'ombre de mon sexe. Ses mains me frôlent, glissent le long de mes membres offerts, me bercent et me brisent. Il me marque de son sceau. Il prend possession de moi. Parfois, cependant, je suis très loin de lui. Je flotte à la frontière du plaisir. Je m'en écarte soudain. Je tente de lui échapper, je m'éloigne, je retourne en arrière. Alors, mes cuisses se serrent. Ma bouche se dérobe. Je fuis ses bras. La peur me reprend. Je vais ouvrir les yeux et le rêve prendra fin. Ce n'est pas son visage que je verrai, audessus du mien, mais le cadavre froid, inerte, la carcasse d'un épouvantail. Je ne peux pas me livrer ainsi. C'est impossible. Mais la nuit-météore éclaire ses yeux. Ils sont posés sur moi avec douceur. Il m'attend patiemment. Alors, je fais demi-tour. Je reviens vers lui. Je touche son bras, sa poitrine, son ventre. Je descends un escalier sans 23

fin. Je pars à la rencontre de son sexe dressé, dur, entre mes doigts tremblants. Je ne déchiffre pas encore bien son langage. Je ne sais pas lire son encre invisible. Mes mains

sont maladroites, mes doigts engourdis. Alors, c'est avec
ma langue que je viens à mon tour goûter son plaisir. Son sexe est une flamme qui me brûle les lèvres. Et puis, il vient. Il est le mouvement et l'immobilité. La douceur et la violence. Le rythme et le repos. Il dérive entre mes cuisses. Le voyage nous emporte dans la nuit enchantée. Mon amant-fantôme que l'obscurité me cache. Il est entré en moi. Il n'en sort plus. Je le laisse enfin libre d'aller et de venir. Il n'y a plus de barrière. Plus de barricade, ni d'embuscade. Il trouve toujours de nouveaux chemins pour descendre tout au fond de moi. La nuit, papillon noir, nous couvre de ses ailes. Elles battent audessus de nos deux corps enlacés. Il s'est enfoncé dans le labyrinthe de mon ventre. Je voudrais m'abandonner davantage, me laisser submerger par les vagues de plaisir qui montent de son sexe planté au milieu de moi. Mais je n'ai pas encore ôté tous les verrous. Certains sont solidement cadenassés. Il se cogne les poings contre une porte fermée. J'ai mal pour lui. Il a débusqué la peur réfugiée tout au fond de moi, dans le dernier antre obscur et qui lui fait face, ses ongles pointus aiguisés comme des griffes. Elle brandit les nondits, les silences, la honte, les interdits. Elle est armée de tessons de bouteilles dont elle le menace en montrant les dents. Il sourit doucement. Il lui parle à voix basse. Il lui dit qu'elle peut rester là, encore un moment, si elle le désire. Qu'il reviendra une autre fois. Qu'il a tout son temps. Le lit est un vaisseau qui cingle dans la nuit. Je somnole, apaisée, entre ses bras. Sa respiration me berce. 24

La peur ne m'a pas encore quittée, mais je sais qu'elle ne tardera plus à battre en retraite. Demain, ou un autre jour, peu importe. Je dors, mon souffle mêlé au sien. J'ai déposé les armes. Au pied du lit gisent pêle-mêle les tessons de bouteilles, les éclats de verre, les épines qui couvraient mon corps. Je ne saigne plus. Ses mains ont soigné mes blessures. Le grand lit dérive, emporté par le flot de la nuit blanche. L'aube pointe déjà. Elle jette ses poignées de sable sur nos deux corps alanguis.

25

4
Cauchemar

Elle est revenue. Elle a profité de leur sommeil pour se glisser dans la chambre. Elle est étendue, immobile, raide, les yeux grands ouverts, dans le lit. Lui dort encore. C'est un cadavre qu'il tient dans ses bras. Un corps sans vie. Une poupée de son. Elle n'ose pas remuer de peur de le réveiller. Elle voudrait lui jeter un sort, le garder à jamais endormi, à ses côtés. L'aube s'est levée. La lumière filtre à travers les stores entrebâillés. Trop de lumière. Elle est terrifiée. Il va s'apercevoir, au petit matin, qu'elle s'est vidée de son sang. Elle est devenue toute blanche. Pendant la nuit, ses ongles ont poussé. Ses cheveux sont mêlés de ronces et de feuilles. Sa peau est terne, rugueuse. Son corps est couvert d'écorces. C'est avec une femme-tronc qu'il a fait l'amour. Dès qu'il ouvrira les yeux, il se rendra compte de son erreur. Elle a toujours été ainsi, noire, solitaire, courbée en deux, repliée sur elle-même, hideuse. Sur ses paupières sont cousues des toiles d'araignée. Elle ne parle pas, car, si elle ouvre la bouche, elle crache du venin. Comment pourrait-il la désirer encore? Qui aurait envie d'une sorcière, aux mains palmées de chauvesouris ? Avec dégoût, elle regarde son propre corps, à la dérobée. Depuis des années, elle évite de passer devant les glaces. Comme les vampires, elle n'a pas de reflet. Maintenant, elle n'a plus le choix: elle est nue. IlIa tient serrée étroitement contre lui. Elle ne bouge pas. Elle est plus froide que la pierre. Eperdue, elle se demande où elle pourrait se cacher. Sous les draps? Elle tire tout 27

doucement sur la couette. Il pousse un soupir. Se lever d'un bond, descendre l'escalier quatre à quatre et atteindre la porte avant qu'il ait pu réagir. Courir, nue, dans la rue, ses pieds écorchés par les pavés, son corps couvert de terre, se blottir au fond d'un taillis, protégée par les branches des arbres. .. Elle sombre dans un long cauchemar sans fin. Elle ne respire même plus pour éviter de faire le moindre bruit. Quand il ouvrira les yeux et qu'il la verra telle qu'elle est, sans fard, sans artifice, il la repoussera avec horreur. Pourquoi réagirait-il autrement? Elle ne s'est jamais supportée elle-même. Elle revoit la petite fille qui marchait, les yeux rivés au sol, pour ne pas croiser le regard des passants. Vivre au milieu d'aveugles, de sourds, de muets. C'est ce qu'elle a essayé de faire pendant des années. Elle l'observe entre ses cils. Il dort paisiblement, ses grandes mains posées sur elle. Il al' air si tranquille, si sûr de lui, certain de se réveiller aux côtés d'une femme-cygne à la peau douce comme de la soie. Comme il sera vite détrompé! Elle retient ses larmes. Elle aimerait tant ressembler à celle qu'il désire, une femme fatale, une séductrice aux longs ongles vernis, à la bouche sanglante, qui perce le cœur des hommes d'un grand coup de talon aiguille. Elle, elle a les ongles ras, comme les enfants. Elle sait juste rire et pleurer. Et se taire. Se nourrir de longs silences. Se réfugier dans ses rêves. Justement, elle entend le pas d'un cheval sous les fenêtres. Elle saute derrière le cavalier invisible, s'évade du lit-prison, s'éloigne de son amant endormi. Elle galope très loin vers le royaume imaginaire où elle réside, d'une saison à l'autre, depuis vingt ans. Là-bas, elle se sent en sécurité, entourée de ses créatures. Elle arrive même à 28

apprivoiser les monstres dans son château de verre. Elle s'abrite derrière les nuages, les innombrables nuages qui glissent comme une muraille entre les hommes et elle. Elle n'a jamais laissé entrer personne dans son royaume. Jusqu'à ce jour, la frontière a été infranchissable. Elle règne sur son monde intérieur, enfermée dans sa bulle, à l'abri des désillusions. Mais elle s'aperçoit soudain que ses rêves sont fissurés. Le vent s'est levé, balayant tout sur son passage. A ses pieds roulent des filaments de rêves, des lambeaux bleus et or, des bribes de phrases qu'elle a déchiffrées dans les livres. Elle bute contre ces mots qu'elle retient depuis si longtemps. Les mots «peur », « solitude », « désespoir », les fondations de son royaume. Ils glissent entre ses doigts, noirs comme de la suie. Il a ouvert les yeux. Terrifiée, elle ferme les siens, pour ne pas lire la déception dans son regard. Elle voudrait bien se boucher les oreilles. Elle retient sa respiration, se raidit, prête à s'enfuir à la première blessure. Tout doucement, ses mains caressent son corps. Elles volètent sur sa peau comme les ailes d'un papillon, ronde sans fin, gestes tendres et paisibles. Elle se détend, imperceptiblement. Il n'a pas encore remarqué sa métamorphose. Sa bouche frôle ses lèvres, se pose sur sa joue, son front, son menton, joue avec ses paupières. Les rayons du soleil coulent sur le lit. Chacun d'eux la pare de lumière. Je resplendis entre les mains ensorcelées de mon amant.

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Compte à rebours

Le voyage a duré trois nuits. Voyage au long cours sur le cargo du plaisir. Voyage qui emporte nos deux corps enlacés dans les flots du désir. Ses mains, sa bouche, son sexe ne m'ont plus quittée. Je ne peux plus me détacher de lui. Captive ravie, je suis enfermée dans les barreaux de ses bras. Le lit flotte à la dérive, au gré des heures qui s'écoulent inexorablement. Parfois, il s'endort et je veille. Puis je m'assoupis à mon tour, enchaînée à son torse. Le lit est un palais des mille et une nuits, où je deviens tour à tour esclave, victime, maîtresse, amante, souveraine, femme enfin, sous les caresses de mon amant. Il ne se lasse pas de me toucher. Ses baisers brûlent mon ventre, mes seins, ma nuque, mes lèvres. Il me possède dans le litvolcan où il m'a allongée, soumise à son plaisir. J'écarte mes cuisses pour qu'il trouve l'entrée du cratère. Dans mon sexe brûlant, il déverse sa lave. Il en couvre tout mon corps embrasé. Je me réveille enfin d'un très long sommeil.. . Je voudrais que le temps s'arrête, que le sablier se renverse et que chaque minute dure une éternité. Je m'accroche à ce lit qui poursuit sa course aveugle dans les ténèbres. Les draps, soulevés par la houle du plaisir, sont des voiles qui claquent dans l'obscurité. J'écoute battre son cœur près du mien. Je regarde son visage que l'amour dénude. Je suis du doigt la courbe des lèvres, le nez, le menton, je plonge dans ses yeux gris, j'essaie d'y lire ses 31

pensées. Il ne dit rien. Il me regarde le regarder. J'invente son histoire avant notre rencontre. Je vois les plis sur son front, les blessures, les cicatrices, les abîmes que je ne connais pas encore. Qui est-il, cet homme qui me fait l'amour avec tant de douceur dans ses gestes, tant de patience dans son désir? D'où vient-il? Par quel chemin est-il arrivé jusqu'à moi? Je voudrais prendre le temps de déchiffrer les lignes de sa vie. J'aimerais comprendre pourquoi il a traversé l'océan pour me rejoindre, dans ce lit que l'aube transforme en champ de bataille. Mais le temps, justement, me manque. Il a un avion à prendre, il doit partir. Chaque seconde compte pour une nuit, toutes les nuits que nous n'aurons pas ensemble, toutes les nuits qui vont nous séparer. Il me serre de plus en plus fort contre lui, comme s'il voulait me retenir. Je jette un coup d'œil angoissé au réveil fatidique. Plus qu'une demi-heure à passer dans ses bras. Nos bouches se heurtent durement, nos langues s'affolent, se posent au hasard, s'évitent, se cherchent, se retrouvent. Ses baisers volent sur mon corps. Vite. Goûter encore une fois sa salive, m'enivrer de son odeur, m'égarer dans les méandres du désir, caresser son sexe entre mes doigts légers, le guider, une dernière fois, entre mes cuisses.. .Mais la peur est revenue. Elle prend à nouveau toute la place. Je ne ressens plus rien. Je gis, allongée sur le dos, brisée, éteinte. Nous nous sommes levés. J'ai pris ma douche et lui la sienne. Je m'habille lentement avec des gestes gourds. Je m'applique à parler. Je dis des mots sans importance. Je lui souris. J'avale un café noir, amer. Il range son sac. Elle nous observe, tous les deux, avec compassion. Elle attend son heure. Dès qu'il aura refermé la porte, elle sortira un à un tous ses vieux démons, ses doutes, sa tristesse, son angoisse. Pour l'instant, elle se tait. Elle m'aide à mettre 32

mon manteau, à prendre les clés, presser sur le bouton, prendre l'ascenseur. Il se dirige à grands pas vers sa voiture. Je le suis, la tête basse. Je lui dis au revoir. Je l'embrasse furtivement. Je le regarde une dernière fois, mon amant d'ailleurs qui me fait signe de la main. Nous nous reverrons un jour, me dit-il. Je remonte dans l'appartement, en traînant les pieds, le cœur lourd. Je ne veux pas lui parler à elle, pas tout de suite, pas encore. Qu'elle me laisse seule avec ce grand vide.

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