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La fille Dragon - tome 4

De
180 pages

Accompagnée par l'étrange professeur Schlafen et ses compagnons, Sofia part pour Édimbourg. L'un des fruits Eltaninn va naître dans la capitale écossaise et Sofia doit le trouver avant ses ennemis... mais ce n'est pas l'unique mission qui attend Sophia en Écosse. Elle devra sauver des jumeaux qui possèdent l'esprit de Kuma, un vaillant guerrier dragon ! Dans la bataille pour le fruit, Sophia comprend que le monstrueux Nidhoggr a brisé le sceau qui le retennait prisonnier pour aussitôt prendre possession d'un corps humain. Si la fille dragon ne parvient pas à l'arrêter, le monde est condamné...



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Le sang circula très vite. Du cœur vers les artères et les vaisseaux capillaires, en quelques instants à peine. Quelques secondes de douleur infinie. Puis l’obscurité engloutit toute chose.

Sa première réaction fut d’inspirer à fond. De s’emplir les poumons de l’air nocturne, froid et sec. Les odeurs : c’était ce qui lui avait le plus manqué durant cette éternelle captivité. À une lointaine et merveilleuse époque, son odorat d’une finesse extrême percevait le parfum d’une fleur à des kilomètres de distance. Qui sait si ces longs siècles à respirer les senteurs moisies de la terre n’avaient pas gâté ce don, se dit-il.

La fumée, l’essence, le brûlé. Les briques, l’acier, le métal. Il sourit. Voilà donc les effluves du monde dès lors.

Une odeur nouvelle, qu’il n’avait jamais perçue quand il foulait la Terre autrefois. Elle contenait quelque chose de son règne. On y sentait la vouivre.

Il ouvrit lentement les paupières, certain de ne pas être surpris. Il avait déjà tout vu à travers leurs yeux. Une fille mince et nerveuse se tenait devant lui, une silhouette qu’il connaissait bien. Son visage était légèrement plus maigre, plus agité, mais c’était la Nida de toujours.

Il remua doucement les doigts, savourant le contact avec les choses. L’étoffe grossière de l’étrange vêtement qu’il portait sur ses épaules étroites et fragiles, le froid du ciment sous ses paumes et le bout de ses doigts, le sol dur. Le monde était différent, perçu à travers des membres d’humain.

Il se leva en chancelant. Il se rappelait comment déplacer un ventre puissant, déployer des ailes immenses, soulever des pattes musclées. Mais il ne savait que faire de son corps, maintenant qu’il se retrouvait sur des jambes fines et des mains pâles aux ongles atrophiés. Il tomba à la renverse, et Nida accourut à son aide.

Maître !

Nidhoggr ferma les yeux, chercha l’équilibre et la repoussa brutalement.

Nida s’écarta, soumise, mais prête à intervenir en cas de nécessité.

« Je suis faible », se maudit Nidhoggr.

Il gronda, ou tout au moins essaya de le faire : de sa gorge ne monta qu’un gémissement étouffé, une plainte d’enfant.

— Comment vous sentez-vous ? insista Nida.

Nidhoggr examina ses mains, ses paumes roses, sa peau délicate. Son visage se tordit en un rictus de dégoût. Puis vint la douleur, brutale, déchirante. Il se plia en deux, et avant qu’il ne puisse réagir, Nida se trouvait à son côté, les mains autour de ses frêles épaules.

— Je savais que cela se passerait ainsi, tout va bien, lâcha-t-il entre ses dents. Je ne suis pas chez moi, là-dedans, c’est juste un logement provisoire.

Il se débattit de nouveau avec rage, et vrilla ses yeux rouges et courroucés sur Nida.

— Et je suis toujours moi-même, malgré cette enveloppe répugnante. Moi, ton père et ton maître ; et je le serai bientôt avec toute ma puissance.

Nida s’agenouilla.

— Je ne l’ai jamais oublié, Maître.

— Alors, épargne-moi ces tentatives pathétiques de me venir en aide ! cria Nidhoggr, tandis que sa gorge lui infligeait une douleur poignante.

Il reprit son souffle. C’était plus difficile qu’il ne l’avait cru.

— Tu sais ce que tu dois faire, n’est-ce pas ?

Nida inclina la tête.

— Oui, Maître.

— Alors, mets-toi à l’œuvre.

La jeune femme inclina encore plus la tête, ses cheveux lui recouvrant entièrement le visage. Puis d’un bond, elle prit son vol et s’éloigna. Nidhoggr la suivit du regard durant quelques instants, une silhouette de plus en plus lointaine dans le ciel sans lune de la ville.

Bien sûr, il l’avait contemplée de nombreuses fois, mais la voir là, véritablement, la rendait différente. Il comprenait beaucoup plus de choses d’elle en fixant ses yeux avec les pupilles dont il venait juste de prendre possession. Et cela le dédommageait de la douleur, du sentiment de malaise qu’il éprouvait sous ces traits qui ne lui appartenaient pas.

Il s’assit à terre, éprouvé par les élancements dans ses membres.

« Il en sera toujours ainsi, jusqu’à ce que je me sois complètement libéré », pensa-t-il.

Il fut pris d’une rage terrible, celle qu’il éprouvait depuis vingt mille ans, depuis qu’il avait perdu et que Thuban l’avait réduit à une existence misérable, enfoui sous la terre, emprisonné par un sceau, contraint d’assister à l’anéantissement de ses pouvoirs.

Il le haïssait plus que toute chose, et les siècles écoulés dans l’immobilité n’avaient en rien affaibli cette haine. Au contraire, ils l’avaient renforcée, rendue plus authentique et profonde, absolue. Parce qu’il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’il avait été auparavant, quand il possédait encore tout, quand il étendait ses ailes au gré du vent et qu’il volait lui aussi dans le ciel pur de ce monde perdu, Dragonia, au-dessus d’une terre vierge. Ni d’oublier que, par la faute de Thuban, il avait tout perdu.

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Une étendue herbeuse, qui n’était pas une prairie. Quelque chose sortait de la terre à intervalles plus ou moins réguliers. L’image s’éclaircit rapidement : des pierres tombales, une multitude de pierres tombales. Il y en avait de plusieurs sortes : hautes, basses, de simples rectangles pour certaines, mais nombre d’entre elles en forme de croix finement sculptées. Un petit chien pelé à l’air triste se promenait entre les tombes.

Puis, tout à coup, les formes se fondirent en un violet brillant et indistinct, où s’embrasaient des éclairs et des tourbillons. L’origine de cette couleur fut très vite révélée : c’était l’un des fruits dans un arbre splendide. Les autres fruits s’y trouvaient aussi : rose, or, azur, vert, étincelant de toute leur splendeur. Comme l’arbre, avec ses feuilles charnues et pleines de vie, ses robustes branches, son tronc solide et bien planté. L’Arbre-Monde, source de tout bien. Il sentit son cœur se réchauffer. Une voix connue l’arracha à sa contemplation.

— Il est splendide, tu ne trouves pas ?

Il s’agissait d’un énorme dragon, d’un vert sombre qui s’éclaircissait jusqu’à devenir jaune pâle sur le ventre. Splendide. Son corps vibrait de puissance, ses muscles saillaient sous la peau résistante.

Son affection pour lui était profonde ; un lien indissoluble existait entre eux deux.

Ils se sourirent. Tout était parfait. La paix qui les enveloppait était telle qu’elle semblait irréelle.

Pourtant, quelque chose perturbait le cadre, bien qu’il ne soit pas encore en mesure de comprendre. Les couleurs perdirent soudain de leur éclat.

Une nostalgie douloureuse, un poignant sentiment d’angoisse l’enveloppèrent. Ses yeux se tournèrent instinctivement vers les griffes de son compagnon, enroulées autour de l’Arbre-Monde. Peut-être trop affilées, peut-être serrées en une prise qui n’avait rien de protecteur, qui démontrait plutôt une sombre soif de pouvoir.

À cet instant, la couleur disparut entièrement, laissant la place à une image en noir et blanc ; et le cadre s’éteignit définitivement. Le ciel devint noir comme de l’encre, lourd de menaces, et la ville tout autour, la splendide Dragonia, se teinta de sang.

Thuban hurla de toute la force de ses poumons, tandis qu’il se précipitait vers un abîme sans fond.

 

Sofia se redressa en hurlant. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre où elle se trouvait, le temps que la sueur de son front devienne glacée.

Elle distingua peu à peu la silhouette d’objets familiers, et la lueur de la lune lui indiqua l’emplacement de la fenêtre. Un soupir de soulagement lui échappa. Elle se trouvait dans sa chambre à Castel Gandolfo.

Elle se leva et marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. Elle écarta le rideau et regarda dehors, le front appuyé sur la vitre froide. La chaleur de sa peau y imprima un petit nuage qui se dissipa aussitôt, comme son cauchemar.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ce rêve. Ces derniers temps, cela lui arrivait souvent. C’était la troisième nuit de suite qu’elle rêvait du cimetière en particulier.

« Il faut que j’en parle au prof demain matin », se dit-elle. Elle s’apprêtait à retourner au lit quand quelque chose attira son attention.

La nuit était claire, une nuit de pleine lune. C’est pourquoi elle le remarqua aussitôt : un gros nuage noir, anormalement compact et sombre. Quand il passa devant la lune, il occulta sa lueur comme l’aurait fait un rideau de velours. Sofia frissonna longuement.

« Le temps change », se dit-elle pour se tranquilliser. Elle se glissa dans son lit et remonta les couvertures jusqu’à son nez. Mais la sensation de froid glacial et de peur demeura et l’empêcha de se rendormir.

 

Le lendemain matin, les traits du professeur Schlafen montraient que lui non plus n’avait pas passé une nuit paisible.

Sofia débarqua dans la cuisine comme un zombie. Sans ses huit heures de sommeil, elle se sentait complètement déconnectée.

— Bonjour, prof, salut, Thomas, dit-elle en bâillant.

Du chocolat chaud et des croissants. Elle pourrait au moins se remonter le moral.

« Mouais, et ça finira dans les cuisses, vu tout le beurre qu’il y a dedans », pensa-t-elle en attaquant le premier avec un vague sentiment de culpabilité.

Lidja et Karl les rejoignirent bientôt, la première avec de grands cernes sous les yeux, le deuxième les traits tirés. Apparemment, la nuit n’avait été calme pour personne.

Depuis qu’ils étaient revenus de Munich, Karl se trouvait avec eux. Après la mort d’Effi, il n’avait plus de raison de rester en Allemagne, et le professeur avait décrété qu’il était préférable que tous les Dragoniens vivent ensemble. Une mission dangereuse les attendait ; il valait donc mieux unir leurs forces et se protéger mutuellement des attaques ennemies. Un discours parfaitement logique et raisonnable, mais qui n’avait pourtant pas convaincu Fabio.

Sofia pensait à lui chaque matin. À Munich, ils mangeaient tous ensemble ; mais maintenant, Fabio n’était plus là.

— Vous savez où me trouver. Si vous voulez me voir, passez-moi un coup de fil.

Et il avait déposé un bout de papier avec son numéro de portable dans la main du professeur. Cela n’avait servi à rien de lui expliquer qu’il était plus vulnérable seul et qu’ils auraient pu s’entraîner ensemble. Il avait insisté pour partir de son côté.

Lidja avait protesté, l’accusant comme d’habitude d’égoïsme ; le professeur avait fait une dernière tentative pour le convaincre. Seule Sofia avait compris. Depuis que Fabio avait tué Ratatoskr à Munich, le fossé entre eux s’était creusé. Si seulement il avait accepté de se faire aider, s’il avait essayé de parler de ce qu’il éprouvait…

« Peut-être que je pourrais faire le premier pas ? s’était-elle demandé. Je pourrais lui dire qu’il ne doit pas se sentir coupable, que c’était la seule chose à faire, et que sa souffrance montre bien qu’il est l’un d’entre nous, et que jamais au grand jamais il ne sera un esclave de Nidhoggr. »

Mais le courage lui avait manqué, et elle l’avait regardé partir en silence.

Elle secoua la tête. Il fallait qu’elle cesse de ruminer. Fabio n’était pas avec eux, point à la ligne : elle devait se faire une raison.

— Je me trompe, ou on a tous passé une mauvaise nuit ? dit-elle.

— Ce doit être le changement de temps… Tu as vu ce ciel nuageux ? Pourtant, on n’a pas eu de pluie… répondit Lidja.

— Ce n’était pas un simple nuage, observa gravement le professeur, les yeux fixés sur son cappuccino.

Les Dragoniens se tournèrent vers lui, l’air interrogatif, et il releva la tête. Sofia ne l’avait jamais vu aussi tendu.

— L’emprisonnement que Thuban avait imposé à Nidhoggr quand il l’a vaincu n’est pas éternel, annonça-t-il. Le sceau s’affaiblit de jour en jour, et on commence à en ressentir les effets. Ce nuage portait sa marque.

Tous se turent, atterrés.

Lidja rompit le silence.

— Combien de temps avons-nous ?

— Je suis incapable de le dire, mais le temps presse. Nous devons absolument trouver les deux derniers fruits de l’Arbre-Monde.

Sofia remua la cuillère dans son chocolat, l’appétit envolé. Son rêve lui revint tout à coup en mémoire.

— Prof… à ce propos… Depuis quelques jours, je fais des cauchemars étranges.

Elle leur raconta en détail son rêve de la nuit, le cimetière, le chien, le dragon splendide et inquiétant.

— Il y avait quelque chose en lui que… je ne sais pas… qui ne me plaisait pas. Comment était Kuma, le dernier Dragon de la Garde ?

Le professeur haussa les épaules.

— Comme tous les autres, si je me souviens bien. Dévoué à la mission, courageux… Il fut le premier à mourir durant la bataille finale, et son corps ne fut jamais retrouvé. C’était un excellent guerrier, le plus fort sur le champ de bataille. De toute façon, l’élément véritablement intéressant de ton rêve, c’est le cimetière avec le chien. Je pense qu’il peut s’agir d’un indice sur l’emplacement du quatrième fruit. Il faut faire quelques recherches…

— Je m’en occupe, prof ! s’exclama Karl en bondissant de sa chaise.

Tout ce qui concernait la technologie, et surtout l’ordinateur, c’était son rayon. Dans sa chambre, il en avait deux qu’il bidouillait sans cesse. Quand il s’agissait de faire des recherches, il était toujours volontaire. Internet, pour lui, n’avait pas de secrets, et il n’avait pas son pareil pour trouver des infos véritablement utiles dans la masse des nouvelles improbables.

Il trottina vers sa chambre, vêtu d’un de ses pyjamas à oursons. À le voir, on n’aurait jamais cru qu’il s’agissait d’un as de l’informatique.

Il en réapparut en milieu de matinée et convoqua tout le monde au salon. Il attendit qu’ils se soient assis, toussota une ou deux fois et bomba le torse. Lidja leva les yeux au ciel et Sofia eut un petit rire. Karl était toujours un peu théâtral quand il avait trouvé quelque chose d’intéressant.

— Eh bien, à en juger par les pierres tombales que tu m’as décrites, en particulier celles qui comportent une croix celtique, le cimetière doit se trouver au Royaume-Uni ou en Irlande. Mais nous avons aussi le chien qui, toujours selon ta description, semblerait être un terrier.

— On sait déjà de quoi a rêvé Sof, viens-en au fait, marmonna Lidja.

Karl rougit et toussota de nouveau. Sofia se retint pour ne pas éclater de rire.

— Bon, c’est sûrement le cimetière de Greyfriars.

Seul le visage du professeur parut s’illuminer d’une étincelle de compréhension. Cela n’évoquait rien pour Lidja et Sofia.

— Vous ne le connaissez pas ? s’écria Karl avec suffisance. C’est un cimetière célèbre d’Édimbourg ; c’est là que fut enterré John Gray, un policier. Son chien, Bobby, y passa le reste de sa vie, et je veux parler de quatorze ans, à errer dans le cimetière autour de la tombe de son maître.

— Mais bien sûr, tout est clair maintenant ! s’exclama Sofia.

Le professeur se tapa les cuisses.

— Ainsi Édimbourg sera notre prochain objectif. C’est là que les indices paraissent nous conduire. Je vais réserver les billets, conclut-il en se levant.

— Tu devras encore prendre l’avion, s’esclaffa Lidja en regardant son amie.

Sofia, qui était déjà en train de rêvasser à l’Écosse et à ses paysages, sentit une vague de nausée lui serrer l’estomac.

— C’est pas vrai, encore l’avion ! Non…

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Maître.

Nida posa un genou à terre et baissa la tête. Elle ne s’était pas encore habituée à la forme humaine de Nidhoggr, et le voir ainsi lui coupait le souffle : son esprit – toujours aussi puissant, si ce n’est davantage – était évidemment un hôte importun dans ce corps. De plus, Nida ne s’habituait pas à la solitude. Le rituel de l’évocation lui manquait, l’unique moment où elle se sentait véritablement unie à Ratatoskr.

Elle avait passé une vie entière à rivaliser avec lui, essayant d’accaparer l’admiration du Maître, à lutter pour rester l’unique esclave fidèle de Nidhoggr. Mais dès lors qu’elle l’était enfin, Ratatoskr lui manquait terriblement. En fin de compte, il était son seul semblable, et ensemble, ils avaient partagé beaucoup plus qu’elle ne voulait l’admettre.

Assis dans le pré, Nidhoggr scrutait la profondeur de la nuit.

— J’ai froid, dit-il. Je ne pensais pas que les corps des humains étaient aussi fragiles et inconfortables.

— J’ai quelque chose pour vous réchauffer.

Nida avança lentement et lui posa sur les épaules un manteau qu’elle avait dérobé dans une boutique de vêtements d’occasion. Nidhoggr accepta de mauvaise grâce et, d’une main, lui fit signe de s’écarter.

Nida s’agenouilla de nouveau devant lui.

— Misérable corps… Ce vil amas d’os est indigne de ma puissance !

Nidhoggr tenta de se relever, mais ses jambes se dérobèrent.

— La métamorphose est lente et pénible… Mon esprit était captif d’un corps inerte depuis trop longtemps, s’emporta-t-il. Mais dès que j’aurai pris pleine possession de cette ridicule enveloppe, plus rien n’entravera mon triomphe. Le moment que j’agisse en personne est enfin arrivé, mes esclaves ayant échoué jusqu’à présent.

Il lui jeta un coup d’œil significatif.

— Pardon, Maître, s’empressa de répliquer Nida. Nous avons fait notre possible, mais la malchance s’en est mêlée.

— La malchance ? gronda-t-il avec un rire mauvais qui détonnait sur son visage délicat. Estime-toi plutôt chanceuse de n’être pas encore réduite à un tas de cendres, comme tu le mérites. Malheureusement, j’ai toujours besoin de toi pour retrouver les Dragoniens, car le corps qui m’héberge n’est pas encore en mesure de se déplacer ; et j’ignore quand il le sera. Mais une chose est certaine : tu es la seule qui puisse me livrer le dernier Dragonien.

Nida serra les dents. Depuis que Ratatoskr avait été tué, ils n’en avaient jamais parlé, et Nidhoggr ne paraissait pas le moins du monde affecté par sa disparition. Il l’avait supprimé de son existence, oubliant tout ce que son serviteur avait fait à son égard. Lorsqu’elle était revenue sans lui, il avait simplement dit : « Tu es seule maintenant et tu devras travailler double pour me servir. » Mais désormais il était évident que, quoi qu’elle fasse, elle ne réussirait jamais à le contenter. Il l’accueillait chaque fois par des remontrances et des récriminations.

Certes, il avait besoin d’elle, mais jusqu’à quand ? Lorsqu’il aurait réussi à maîtriser son corps, qui lui garantissait qu’il ne l’écraserait pas comme un insecte ?

Nida se mordit les lèvres, s’efforçant de chasser ces pensées.

— Vous servir est un privilège, Maître. Avez-vous d’autres ordres ?

— Va-t’en.

Il la congédia sans lui accorder un regard.

Nida se retira lentement. Le vent soufflait dans une autre direction, elle le sentait, et si elle ne voulait pas être emportée, il lui faudrait bientôt agir.

 

L’avion atterrit brutalement sur la piste de l’aéroport d’Édimbourg. Sofia, agrippée aux bras du fauteuil, priait pour descendre de l’appareil en un seul morceau. Pourtant, bien que cela soit difficile à croire, la joie qu’elle éprouvait avait atténué le sentiment de panique qui la submergeait chaque fois qu’elle prenait l’avion. Parce que Fabio se trouvait près d’elle, juste là, dans le siège voisin, avec son habituel air fanfaron. L’atterrissage le laissait de marbre, et il continua de lire le dernier numéro de la revue Naruto, même quand l’appareil eut un sursaut en touchant le sol.

Sofia ne le quittait pas des yeux.

Comme promis, il s’était présenté à Castel Gandolfo le jour du départ. Sofia, le cœur en fête, avait néanmoins évité les effusions déplacées. Quand à lui, il l’avait saluée exactement de la même manière que les autres, d’un « salut ! » froid et hâtif. Ce qui ne l’autorisait donc pas à être plus expansive. Elle lui avait souri, refoulant son trop-plein d’émotions, et ne pouvait s’empêcher de frissonner chaque fois qu’elle le regardait. Et en même temps, elle avait de la peine pour lui. Il était plus pâle, plus maigre, signe qu’il était toujours rongé par la culpabilité. Impossible qu’il en soit autrement : même s’il refusait de l’admettre, même s’il soutenait que sa vengeance était légitime, il était bouleversé par ce qu’il avait fait. D’ailleurs, il n’avait pas été de bonne compagnie durant le voyage : avant le départ, il avait fait une provision de BD, puis, les écouteurs sur ses oreilles, il s’était plongé dans son univers, affalé dans son fauteuil.

Sofia laissa échapper un très long soupir quand l’avion ralentit enfin et qu’une voix grésilla en anglais dans les haut-parleurs. Elle fut heureuse de constater qu’elle comprenait mieux qu’elle ne l’aurait cru. Le professeur avait beaucoup insisté pour qu’elle étudie l’anglais, et elle s’était exercée à lire des livres et à voir des films en VO avec Lidja.

En sortant de l’aéroport, elle fut tout de suite assaillie par le paysage : tout était gris. Le ciel, les bâtiments de l’aéroport et la rue. L’unique note de couleur était le rouge du bus qui les conduirait en ville. Sofia se précipita, et Fabio dut l’agripper par le bras pour l’empêcher de se faire renverser par une voiture qui arrivait à toute vitesse en klaxonnant, et surtout, du mauvais côté de la chaussée.

— Ici, il faut traverser sur le passage piétons et on conduit à gauche, dit-il brièvement.

Sofia resta un instant sur le marche-pied, son sac dans une main et sa valise dans l’autre, tandis qu’elle observait un taxi qui filait en sens contraire.

« Génial. Ils parlent une langue que j’ai du mal à comprendre, ils conduisent du mauvais côté de la route et le mec de ma vie est encore plus brusque qu’avant. »

Le professeur la tira de sa rêverie.

— Sofia, tu viens ?

Elle soupira, puis avança en tirant sa valise derrière elle.

L’autocar ressemblait à certains bus qu’elle avait vus à Rome, ceux qui promenaient les touristes d’un monument à l’autre. Il avait un étage supérieur qui, à la différence des bus romains, était couvert. Fabio monta l’escalier en quatrième vitesse et s’installa devant. Schlafen et les autres le suivirent, et là, Sofia comprit le pourquoi de cette hâte et de ce choix. Ils avaient l’impression d’être les conducteurs d’un camion géant et la vue de là-haut était spectaculaire.

Ils traversèrent une campagne d’un vert qui lui parut bouleversant : vif, d’une intensité extraordinaire et qui se déclinait en une multitude de nuances merveilleuses. Puis ce fut la ville, aussi grise que l’aéroport. On aurait dit que Dieu s’était trouvé à court de couleurs. Pour compenser, il avait utilisé toutes les nuances de gris. On se serait cru dans un film en noir et blanc. Il n’y avait pas deux briques de la même teinte, et les toits sombres et austères, hérissés de cheminées identiques à celles qu’elle avait vues dans Mary Poppins, donnaient à l’ensemble un air si délicieusement victorien que Sofia se sentit aussitôt conquise. Elle colla ses mains à la vitre, jouissant de ce panorama qu’elle ne connaissait que par les livres de Harry Potter. Les fenêtres en saillie, les portes très colorées… Un petit quelque chose qui lui plut aussitôt.

Elle se tourna instinctivement vers Fabio et lui sourit. Lui aussi examinait la ville, mais l’air absent, les écouteurs de nouveau sur les oreilles. Il ne lui rendit pas son regard, les bras obstinément croisés sur le torse. Il n’avait décidément aucune envie de bavarder.

Sofia s’appuya contre son dossier recouvert d’un tartan éclatant. C’était étrange : à Rome, les sièges des bus étaient recouverts de plastique, comme à Munich, la seule ville étrangère où elle ait jamais mis les pieds.

Immobile, les mains jointes, elle observa les maisons qui défilaient sous ses yeux, imaginant que le jeune sorcier allait apparaître à tout moment. Il aurait certainement été un compagnon plus amusant que Fabio.

 

Après avoir réservé deux chambres dans un hôtel, le professeur Schlafen les emmena dans un snack-bar. C’était presque l’heure de dîner et, de toute façon, dans ce pays, on dînait tôt.

C’était un endroit bizarre, qui évoquait un établissement américain des années 1950. Sofia se demanda pourquoi ils avaient atterri là au lieu de dîner dans un restaurant typique – à Munich, ils fréquentaient toujours des brasseries traditionnelles.

Ils commandèrent des plats en parfaite harmonie avec le décor : des hamburgers nappés de sauces multicolores et des frites hyper grasses, généreusement arrosés de Coca-Cola.

— La prochaine fois, je vous emmènerai dans un restaurant traditionnel, s’excusa le professeur avant de mordre dans son sandwich.

Il feignit de déplorer cette nourriture peu équilibrée alors qu’en réalité il adorait ça. Des morceaux d’oignon et de salade, de la sauce s’échappaient de son hamburger.

— Malheureusement, nous ne sommes pas ici pour jouer les touristes. Nous devons immédiatement nous mettre à la recherche du fruit, annonça-t-il. Comme nous le savons, la vision de Sofia nous fait supposer qu’il se trouve aux environs du cimetière de Greyfriars, ou au moins à l’intérieur d’Édimbourg, continua-t-il tout en essayant d’éviter les gouttes de ketchup qui menaçaient sa chemise immaculée. Montre-leur, dit-il à Lidja.

Lidja plongea dans son sac énorme, où s’entassaient pêle-mêle les objets les plus invraisemblables : elle semblait prête à toute éventualité. Elle en sortit un journal roulé en boule. Sofia entreprit de l’aplatir. La une, très colorée, montrait des célébrités. À l’aéroport, ils avaient acheté des revues qui pourraient leur fournir des infos utiles.

— Page quinze, lui intima Lidja.

Sofia obéit et découvrit la photo d’une fille à peine plus âgée qu’elle. Les cheveux coupés court, le nez parsemé de taches de rousseur et les yeux gris. Son sourire effronté attirait immédiatement la sympathie. Le titre indiquait : « Missing girl in Edinburgh: an alien abduction? »

Sous la photo figurait son identité : Chloe MacAlister, 16 years old.

— Et qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Sofia.

— Lis l’article, l’incita le professeur. À voix haute, je veux voir comment tu t’en tires en anglais.

Sofia savait que sa prononciation laissait quelque peu à désirer, mais elle n’avait pas le choix. Essayant de surmonter sa honte, elle lut l’article.

L’histoire était banale : une adolescente d’Édimbourg avait disparu. Sa mère avait immédiatement signalé sa disparition, mais les recherches avançaient au ralenti. En fin de compte, on ne pouvait exclure l’hypothèse d’une fugue. Apparemment, la police n’avait encore rien découvert. En revanche, un témoin affirmait avoir vu la jeune fille se battre avec un être mi-humain mi-reptile, et le journal ne mettait pas sa parole en doute. Il déclarait très sérieusement que les Visiteurs d’un autre monde n’étaient peut-être pas qu’une invention télévisuelle.

Sofia frissonna. Chloe, elle le sentait, était la fille qu’ils recherchaient.

— Nida, murmura-t-elle quand elle eut terminé sa lecture.

Lidja et Karl acquiescèrent gravement.

Un être humain ordinaire prendrait peut-être cette histoire pour le délire d’un ivrogne, mais pas un Dragonien.

— Vous croyez que c’est elle qui l’a enlevée ? demanda Sofia, qui sentit un froid glacial l’envahir.

— Évitons les conclusions hâtives, répondit le professeur. Il est possible qu’elle ait été enlevée par Nida, mais il peut aussi lui être arrivé tout autre chose.

— Je l’espère bien. Cette fois-ci, nous n’aurons pas de sablier pour revenir en arrière, observa sèchement Lidja.

En effet. Deux mois auparavant, Nida avait tué Karl, mais ils avaient réussi à lui sauver la vie en remontant le temps à l’aide d’un puissant sablier, le Maître des Temps. Cependant, on ne pouvait l’utiliser qu’une fois, et cela impliquait un prix très lourd à payer. De plus, pour rappeler Dragonia sur la Terre, il était nécessaire que tous les Dragoniens soient vivants et qu’ils aient retrouvé tous les fruits.

— Gardons notre sang-froid. La situation est grave ; sinon nous ne serions pas venus jusqu’ici. La mission est en danger, déclara le professeur.

— Pour changer, marmonna Fabio qui émergeait d’un long silence.

— Oui, admit Schlafen. Et il faut être lucides pour la sauver. Demain, nous nous rendrons chez… (il prit le journal) … Gillian MacAlister, pour essayer d’en apprendre plus.

— Tu penses que la Dragonienne a une mère ? intervint Sofia.

Le professeur acquiesça.

— Moi aussi, j’en avais une, dit Karl entre ses dents.

Un silence embarrassé s’ensuivit. Personne n’avait oublié Effi et son sacrifice.

— Je veux dire une mère biologique, ajouta Sofia à voix basse.

— Ça, je l’ignore, répliqua le professeur. Cependant, elle vit avec cette Gillian qui porte le même nom de famille. Ce pourrait être sa véritable mère, oui.

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