La flamme des crépuscules

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La maîtrise du destin, éternel combat de l'homme, serait-elle l'entreprise conjuguée des forces occultes ? N 'y aurait-il pas de frontière entre le monde de la matière et l'espace des génies ? "La flamme des crépuscules" dévoile les mystères de Dzopété, village pétri par les Anciens, q'une descendance obsédée par l'instinct du Mal semble vouloir détruire. Tel est le point de départ d'un conflit plein de surprises et de retournements. Chronique foisonnante et ubuesque, au carrefour du pittoresque et de l'indicible.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296379701
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La flamme des crépuscules

@ L'Hannattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino Hannattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 Hongrie ISBN: 2-7475-7431-8 EAN : 9782747574310

Jean René OVONO MENDAME

La flamme des crépuscules

L'Harmattan

Chapitre 1 Le mythe des origines.

Pourquoi quitter Dzopété, village construit, fabriqué par des Anciens? Des Sages d'autrefois? L'abandonner? Outrage non? Folie! Ils ont choisi ce site depuis très longtemps pour y fonder leur village, leur espace de vie. Et ils n'ont pu choisir ici qu'en éliminant là. Ailleurs. Leur âme y est enfouie. Assurément. Bâti sur le crâne de l'ancêtre innommable, Dzopété va perdre sa face d'antan! Descendance pécheresse, allez-vous vraiment l'abandonner? Commettre un tel crime de lèsemajesté? Qui en a décidé ainsi? Bidoumkô ? Pourquoi? On peut tout imaginer, sauf ça. A la volonté des ancêtres nul vivant ne doit s'opposer. Peut-on oser les soupçonner d'être des aventuriers? Peut-on oser croire qu'une terre dont l'humus a humé la chaleur des pieds nus soit une âme sans corps? Les ancêtres sont souverains et ont horreur des défis. Dans leur silence infmi, ils frappent sans souci de conséquences. Leur présence au milieu des vivants n'est pas légendaire. Ils sont là, imperceptibles à l'œil de chair, inaudibles à l'ouïe. Tout le monde ne peut les voir. De plusieurs manières discrètes, ils se manifestent à ceux qu'ils jugent dignes de grâces. Le devoir enjoint de les vénérer. Vénérer les forces invisibles, les génies. Mais qu'y a-t-il tant à redouter dans la colère des êtres décharnés? Et pour quelle raison seraient-ils exaspérés par l'abandon d'un simple lopin de terre? Dzopété était bâti sur un terrain {)lat. Deux rangées de cases séparées au milieu par la route, s'étiraient en longueur. Elles s'enchaînaient dans un ordre arithmétique qui séduisait le regard. Derrière les maisons masculines se cachaient les cases des femmes qui, à chaque instant, entretenaient une ambiance toujours vivante. Un corps de garde, à chaque entrée, et au milieu du village rassemblait les habitants. Lieu du partage des savoirs, de

détente, de réconciliation, la case populaire n'était au service d'aucune famille. La famille était le village, la tribu. La partie était le tout. Devant chaque maison, au milieu de la cour, il y avait un poteau muni, au sommet, d'une pointe. La nuit, on y accrochait des lampes tempêtes pour atténuer l'obscurité. On pouvait voir ces boules de flamme étinceler de monts en vaux et parer le village d'une beauté qui rivalisait l'ambiance de la cité. Certaines, étouffées dans des verres fragmentés, enfumés, battaient de l'aile avant de s'éteindre complètement. L'éclairage n'avait rien de ces lampadaires des temps modernes. Mais déjà, l'intention des habitants traduisait la conscience du service public. Les villageois savaient composer avec l'Histoire. Leur conception rigoureuse du temps défiait l'imagination. Ils utilisaient une technique de datation complexe que nous avions du mal à assimiler. La minute, l'heure, le jour, la semaine, le mois, l'année, la décennie, le siècle, le millénaire étaient comptés avec une extraordinaire précision. L'heure était liée au parcours du soleil et déduite du reflet de l'ombre sur le sol. La taille et le positionnement de la silhouette restituent l'heure avec une incontestable exactitude. La semaine se comptait par référence au dimanchel, le mois à la lune et l'année aux saisons. La décennie résultait de la somme de dix saisons, le siècle dix fois dix saisons et ainsi de suite. Toutes ces données chronologiques, pour mesurer le temps, étaient gravées au fronton des corps de garde. Chaque matin, quelqu'un marquait sur une traverse la date entière à l'aide du charbon de bois, la craie indigène, quand il n'utilisait pas les lamelles de bambou. Ces figures manuscrites, ces symboles nous semblaient si bizarres que personne, parmi les jeunes, ne se préoccupait d'en comprendre l'usage.

1. Dimanche appelé « Soane », semble être une survivance de l'anglais « Sunday.» Il désigne dans ce contexte, non pas le jour, mais la semaine.

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Indifférence qui condamne aujourd'hui au tribut de l'ignorance de l'histoire et de l'archéologie des Anciens. Lorsqu'une année venait à croiser une autre, les gens rassemblaient des victuailles et fêtaient à coups de tam-tam, de tambour, de castagnettes, de coquilles d'escargots, de baguettes etc. On jouait à la flûte indigène, une technologie fabriquée à l'aide d'une tige de bambou de Chine. On appelait un joueur de Banjo, guitare ronde aux sons raffinés, pour chanter les souvenirs des passés immémoriaux, les mariages par rapt, les mariages cérémonieux, les divorces, les célibats, la vie, la mort, la guerre, la paix, le travail, le bonheur, la souffrance, les êtres et la Nature... On invitait un aède pour clamer aux sons des cordes magiques de la vieille épopée Mvett, les mystères du monde, ceux de la nature complexe des êtres, la quête infmie de sa divinité infuse. Pouffant des rires aux éclats, agrémentant les récits épiques de commentaires élogieux, les hommes, au corps de garde, partageaient l'enthousiasme du rhapsode. De leur côté, comme si un défi leur était lancé et qu'elles tenaient à relever, les femmes s'activaient avec ardeur, déterminées à imprimer à ce temps des fêtes le cachet des souvenirs qu'il laissera dans l'esprit des générations. La tradition leur concède des danses spécifiques. L'une des plus belles est sans doute la danse Mengane2. Les femmes se parent à la tête d'une couronne tissée de plumages d'oiseaux, de ficelles de raphia et s'attachent à chaque bras le même ornement. Ainsi revêtues, elles s'installent en cercle, au milieu de la cour, chacune assise sur un petit banc. Au centre, deux tambourineurs accompagnent leurs fastueuses mélodies. Alaba-si ou le tambourineur assis3 imprime la cadence, fait «dire» à l'instrument des messages que les
2. Pluriel de Ngane, mot polysémique. Au singulier, il désigne tantôt le « caïman », tantôt le conte, la légende. L'ambiguïté cesse au pluriel « Mengane» qui signifie uniquement les contes. Cependant, les «caïmans» toujours désignés par «Ngane» exigent la quantification numérale. 3. Celui qui joue du tambour court qu'il enfourche entre les jambes.

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danseuses traduisent par des mouvements adaptés au rythme des instruments. Il est la tête pensante qui instruit et guide la mélopée. A/ab' oyo ou le tambourineur debout4 assure l'accompagnement. Les «paroles» de ces membraphones à fente relèvent du fonds culturel commun. Plus expérimentées que d'autres, certaines danseuses s'illustrent comme de vraies artistes. Elles savent convertir en actes les messages des instruments en les agrémentant des gestes fms, comiques. L'hilarité que suscitait la scène galvanisait l'ardeur des musiciens. Danse de prestige, Mengane révèle des talents latents, cachés ou dissimulés dans l'apparence anodine des personnages. Talents que certaines savaient déployer à l'harmonie des gestes. Les bras, les jambes, le buste, la tête, bref tout le corps dans cette posture assise, se meut et prouve à l'œuvre le charme de la spontanéité, le sublime de l'intelligence. Dans l'être naturellement sensible, il n'est pas jusqu'à l'ultime organe qui ne soit réceptif aux fréquences des sonorités musicales. La volupté du rythme emporte au-delà des frontières de la raison. Ewumane, La Grande, était, à n'en point douter, la plus talentueuse. Parce qu'elle était la tête du groupe et avait une voix d'or, on l'appelait Akom. On disait d'elle qu'elle n'avait jamais consommé de l'huile. Ses cordes vocales n'avaient rien à envier à celles de la perdrix, diva naturelle dont les notes restent toujours limpides. Le titre d'Akom accordait à Ewumane, La Grande, le privilège d'entonner des chansons, de diriger la chorale. Et ce n'était pas rien car de l'enchaînement et de la pertinence des chants dépend le succès des réjouissances. Elle avait atteint les sommets de cet art féminin. L'élégance, l'esthétique, le charme de la mimique et les improvisations qu'elle savait imprimer à ses mouvements attiraient des foules de spectateurs. Ils admiraient le sublime et s'esclaffaient d'enthousiasme. Toute cette organisation n'était
4. Joue du tambour long qu'il tient en position verticale et le soutient d'un pied à la base pour assurer l'équilibre.

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qu'un aspect du lustre qui faisait la singularité du village des ancêtres. Dzopété devait son charme d'antan à la puissance magique de ses lointains fondateurs. Guidés par une clairvoyance inégalée, jugulant l'espace et le temps, ils l'ont pétri, taillé à la mesure de leurs exigences. Ils l'ont sanctifié, placé dans la paume des dieux. Et ces derniers, à leur tour, apportèrent toute leur science pour l'abriter des calamités aux multiples noms qui sévissaient dans la contrée. Disette, mortalité précoce, épidémies de tous genres, stérilité, se heurtaient aux murs infranchissables érigés par les génies des temps. Une réputation si bien établie en faisait un havre de paix. On eut pensé qu'une potion enfouie on ne sait où en était le gage. Jamais personne n'avait pu percer la grande énigme qui scellait la foi de ce lieu féerique. Les populations rayonnaient d'une grande splendeur. Et celle-ci transparaissait sur les visages qu'elle colorait de stigmates vénérables. Ailleurs, les gens regrettaient de n'être pas nés à Dzopété. Beaucoup corrigeaient cette injustice du destin en tissant un lien quelconque, uhe alliance, avec un ressortissant du village élu. tci, les gens ne s'appelaient que par des surnortts plutôt préférés qu'aux patronymes. Des surnoms qu'ils s'étaient attribués par fantaisie ou ceux qu'on leur avait collés à la peau comme un vêtement, parfois contre leur gré. Nul doute que le salut de ce village singulier était rattaché à la Terre, à la Nature. Celle-ci était la moisson, les fruits dont il se nourrissait et qu'il transmettait aux habitants. Quelle erreur d'oser le quitter pour une aventure sur un sol profane! Les esprits allaient-ils demeurer indifférents devant une offense aussi grave que stupide? Décor ingénieux des hameaux en tetre battue, en écorce et aux toits de pailles, alignés en ordre arithmétique, Dzopété rayonnait d'un éclat particulier au soleil levant ainsi qu'au moment crépusculaire. Tout portait à croire qu'il recevait, à ces moments, la visite solennelle de ses puissances protectrices. Des cases féminines fuyaient des volutes de fumée en spirale, annonçant la ferveur des femmes à l' œuvre pour offrir

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au corps de garde les premiers repas du jour. C'était surtout pendant les grandes vacances que le village vivait le plein de son ambiance. Rigolade, feux de camp, soirée de réjouissances, la période faisait ignorer le temps. Fallait-il alors en faire un site de légende?

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Je pensais ainsi au sujet de ce village qui m'a accueilli à la naissance, où j'ai passé ma prime enfance et dont je garde d'inoubliables souvenirs. Les hommes avaient pris spontanément la décision de le quitter, de l'abandonner.! Sans raison. Un caprice des temps. Personne, à l'exception d'un seul garçon, ne semblait visiblement se préoccuper autant de ce que deviendrait ailleurs cette population. Il avait l'air bien pensif, méditatif, cràÏhtif, se posant sans doute des questions sur le sort qui nous guettait tous. Ce frère du village avait un surnom bien populaire. On l'appelait Otoukàza. Plus âgé que moi d'une poignée d'années environ, il était de ces jeunes bien distingués dont les grands chanhtient le courage. Jadis, fi éclatait en sanglots chaque fois qu'oh hélait ce surnom. Tout le monde savait qu'il le contrariait. On le lui balançait au visage, par vengeance, pour le blâmer d'une faute ou simplement pour le vexer. Mais en grandissant, il comprit la règle qui suggère l'indifférence contre les provocateurs, ceux-là qui, narquois, se délectent du désagrément d'un surnom vexatoire. Ayant cédé au charme de l'appellation, il anéantit du même coup le sarcasme qu'elle recelait. Un homme doit pouvoir taire ses faiblesses. Il affermit ainsi son caractère. En vérité, ce pseudonyme lui rappelait qu'il était un «vieux pont », un « pont abîmé », «foutu », en un mot une « épave de pont. » Si jeune et fort, il ne comprenait pas qu'on lui attribuât un tel superlatif dégradant. Le monde le voyait-il à l'envers? Se faisait-il prétendument de lui-même une opinion plus haute que n'en révélait la réalité? 14

Otoukaza aurait pu tout admettre, sauf cette assimilation dépravante. Mais la sagesse du temps parvint à exercer son empire sur ses caprices d'enfant. Alors, pour décourager les mauvaises langues, il choisit de faire valoir ce qu'il y avait de noble dans l'épithète. Il comprit aussi qu'il devait doublement s'en accommoder. Au-delà de la maturité acquise, il sut qu'il héritait le surnom de son défunt homonyme. Un homme que tous s'accordaient à considérer de son vivant comme un modèle de vertu. Avait-il le droit de renoncer à perpétuer sa mémoire? N'est-ce pas une exigence sociale de commodité que de perpétuer avec fierté les valeurs des coutumes? Toutes ces considérations le confortèrent dans la certitude qu'il devait être une identité remarquable à l'image de son alter ego. Aussi, cessa-t-il défmitivement de s'emporter. L'usage illimité d'Otoukaza eut pour effet d'effacer de la mémoire collective Ndong, le vrai nom qu'il tenait de son père Afuba. Alors, il est inutile de te faire perdre ton temps de lecture en perdant aussi le mien à légitimer des noms arrachés à l'emploi.

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Chapitre 2 La rage du chagrin.

Otoukaza en était donc comme moi, à s'interroger sur les causes de ce départ insolite. Il devait avoir quinze ans environ. A cet âge d'adolescence, on n'est plus tout à fait innocent. Et quand s'ajoute à la vigilance de l'âme la grâce d'un cœur bien pensant, le temps perd son emprise sur l'être. L'écoute et l'observation confèrent la force de comprendre. A longueur d'heures, il méditait, fermant les yeux, puis les rouvrant grandement. Hébété. Abasourdi. Tout lui semblait conjoncturel en fm des comptes: - Nous devons partir d'ici! fit-il. - N'es-tu pas content? lui demandai-je. - Content? Je ne sais pas. Cela me paraît insensé. Fou, il ajouta, avant de se prendre la tête des deux mains en signe de déception. A mon tour, je l'observais: «Je ne suis donc pas seul à subir cette décision rédhibitoire des aînés! » me dis-je. Pour Otoukaza, tous les hommes étaient devenus fous pour agir ainsi, car la folie seule, parce qu'elle tue les sens, peut rendre capable de pires bêtises. Mais ceux que nous considérions comme tels avaient plutôt bonne conscience. Ils semblaient visiblement irréprochables. Ils pensaient bien que la folie s'était déplacée, qu'elle s'était emparée des voix inaudibles qui perdaient leur temps à s'interroger, à lésiner. Quand l'Histoire réclame des acteurs pour instruire, pour agir, quelques idéalistes se complaisent à cogiter. Il fallait partir. On devait partir. Tout le monde le savait. Mais tout le monde n'est jamais personne. Pourtant, ses décisions engagent chacun. Et le fou est celui qui oppose sa science à la raison commune. Dans le désordre, l'anarchie, le chaos, le fou n'est-il pas le rêveur qui entreprend d'y mettre l'ordre? La folie n'est ni dans la raison, ni dans son contraire,

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mais dans le nombre. Le solitaire en est l'incarnation. Vouloir marquer sa différence fait perdre le nord. Le suffrage donne à la majorité la force de la raison. Et la raison de sa force la rend triomphante. Par son don d'ubiquité, la folie se retrouve dans « l'être et le néant. » Elle est le grand empereur qui impose sa dictature en refusant de révéler son identité. A quelques jours du départ, les «fous» et ceux qui l'étaient moins s'entrecroisaient. La crainte devint paroxystique. Ne fallait-il pas questionner les grands? Chercher à comprendre, à percer les secrets de l'indicible? A dévoiler l'inaudible? Notre jeunesse nous condamnait à ne pas entrer dans les gîtes opaques de la classe des grands. Depuis le seuil, le mystère opposait un silence total à notre puérile curiosité. Se taire, voir, écouter, exécuter, la tétralogie ne devait souffiir d'aucune hérésie. Cette fidélité a un nom: l' obéissance. Aveugle, celle-ci paie. Otoukaza était obéissant. Il n'interrogeait pas. D'ailleurs, qui aurait-il interrogé? Les questions d'un garçon de son âge pouvaient-elles être gratuites? Il ne voulait pas être de ces « enfants d'aujourd'hui », qui ne sont d'aucune année, d'aucun mois, d'aucun jour, mais qui sont d'aujourd'hui. Tout simplement. Des ratés. Les grands se réunissent-ils en conciliabule qu'on les voit voltiger comme des mouches. Une femme est-elle saisie des douleurs d'accouchement qu'ils essaiment aussitôt le lieu tabou... Ils errent, flânent tout juste pour rire, se distraire. Comme des chiens, ils flairent partout, farfouillent, colportent des ragots qui opposent les parents, morcellent les familles, les clans. On ne devient pas mégère d'un coup. L'esprit naît dès la prime enfance! Otoukaza avalait des couleuvres. Tout lieu d'enfance est une première tombe, l'espace des premières amours. L'amour de la terre, du sol qui accueille le placenta, cette partie de soimême, de sa chair qu'on retrouve au dernier jour pour se reconstituer. Nul de son vivant n'est jamais total. Tout être n'est qu'une moitié de lui-même. L'autre moitié gît sur le chemin de l'éternel retour. La totalité est un don de la mort. Le couple de

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l'homme et de la terre est un amour de mystère. Mystère des origines de la création et de la fm recréatrice. L'éternel recommencement! En rattachant l'homme au cordon de l'astre tellurique, l'ontogenèse n'est pas avare d'énigmes. Aussi loin qu'il se trouve, l'esprit toujours revient y voguer, flâner sur les artères magiques, sinueuses et broussailleuses du royaume de l'enfance où sont enfouis les souvenirs ardents du soleil couchant. Le paysage de Dzopété obéissait au cri des saisons. Il se drapait d'une végétation veloutée et fleurie qu'enveloppaient des arbustes aux branchages desséchés par la rudesse estivante. Derrière cette flasque armure se hissaient de gros arbres géants au tronc nu, à travers lesquels s'infiltraient les rayons de soleil. Dans leur chute du haut du fmnament, ils dessinaient sous nos regards rêveurs de sublimes frondaisons qui venaient mourir sur le sol tapissé de feuilles mortes. Et sur ce dernier chapeauté de l'ombre falote de feuillages hirsutes, les gratte-ciel plongeaient leurs racines au tréfonds de la terre. Entre les troncs raides, rêches, cachant par endroits quelques cocons de chenilles emmaillotés de toile blanche, nous nous infiltrâmes, frondes bien armées de caillou, en quête de malencontreux oisillons emplumés.

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Nous avons gardé la certitude que le moyen affluent, comme d'autres par ailleurs, n'est pas sans divinité protectrice. Les divinités sont là. Toujours. Ces dames des eaux déterminent la part de butin qui revenait à chaque pêcheur selon son mérite. Sur le chemin, de grand matin, les ragots agrémentés de frôlements bruyants des cannes à pêche contre les troncs d'arbres, nous avancions hâtivement en appréciant les stridulations aurorales des oisillons et des insectes. Ces créatures magiques font de nos nuits de repos leur jour de labeur.

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Rien de leurs chants, de leurs cris perçants, rien de ce qui survenait à Dzopété, en brousse, sur terre ou sur mer, ne tenait du hasard? Tout avait un sens, une signification, une explication. C'est faute d'être en mesure de les interpréter que nous en faisons des faits fortuits. Quelques indiscrétions des Anciens nous renseignaient sur certains phénomènes. Nous apprenions, par exemple, que Vôhfiô est un oiseau de malheur. Faute de nom perdu dans la nuit des temps, il est désigné par le son effrayant de sa funeste mélodie qu'il n'entonne qu'une fois, pour annoncer un deuil. Il faut le distinguer d'un autre Vôh-fiô Onouane5. Bien que chantant comme le premier, celui-ci se distrait à répétition et ne présage de rien. On nous exerçait au décryptage des codes et des messages de la Nature, à sa langue ésotérique à travers les espèces. Du temps, de l'espace, du phénotnène observé découlait la lointaine signification. j Le retardataire qui se lançait à la suite des autres en brousse, s'astreignait à aiguiser son acuité visuelle, auditive, sensitive. Il devait se laisser guider méticuleusement par des symboles. Tarttôt il se référait aux empreintes des pieds dans des endtbits humides, tantôt il flairàit au carrefour des layons, à terre, une tige obstruant une ou plusieurs directions. Alors, il s'engageait sur la voie libre; la bOnhe, empruntée par ses prédécesseurs. Et quand il risquait de se perdre, il hélait, lançait des hourvaris. L'écho des voix lointaines trahissait la direction. En ayant recours à ses sens, en sondant le rôle de chacun, l'homme est à même de juguler les forces du cosmos, d'en être l'habile maître et de communiquer avec l'être supérieur en lui. Cette école de génie faisait très peu d'émules. Elle nous paraissait tellement sélective, exigeante que l'ardeur prométhéenne de ses adeptes parmi les grands nous laissait indifférents. Fallait-il commencer par écouter les centaines de milliers d'oiseaux chanter, interpréter le son de chacun pour en déceler le message? Par quels traits se convaincre de ce que la
5 Vôh-fio oiseau, traduction littérale de l'auteur.

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vue d'une espèce animale est signe de mauvaise fortune et augure d'un malheur latent? Comment savoir de quelle chair animale faut-il se priver pour le succès d'une épreuve? Cette sagesse hybride, aux frontières de l'anthropologie et de la sémiologie, n'est pas moins ardue, moins excessive. L'astreinte défiait nos capacités. On y passerait toute une vie. Nous longions la piste, appréciant du regard la beauté du paysage bucolique, les fresques des moineaux qui batifolaient dans les nuages. Parvenu au zénith, le soleil laissait voir au loin, dans un fond d'horizon bleu des branches verdâtres. Touffues, entremêlées et défiant l'espace, elles formaient des dessins bizarres dont l'imagination nous faisait rapprocher, les uns des hommes se donnant la main, les autres des animaux avançant à la queue leu leu. L'image particulière de ces deux « tortues» qui se rencontraient nez à nez efheure toujours mon esprit. La gueule obtuse, elles semblaient se plaindre, accusant le sort d'avoir fait d'elles une espèce à part où le mâle se confond avec la femelle, quand les autres bêtes, pourtant moins astucieuses, jouissent d'une sélection plus équitable. Elles versaient quelques larmes de rancœur, de tristesse que les balles de pluie et les tornades de mars emportaient dans leur chute. A elles seules la ruse, la carapace protectrice, la vie sur terre, l'agilité eh mer, la longévité! Pouvaient-elles tout avoir ? C'est la Nature, peintre divinement inspiré qui, pour nous réjouir, étalait d'une main invisible son génie inimitable. Elle offrait ainsi à la curiosité de notre regard ce spectacle des tableaux rustiques en forme de zigzags. Ce langage pittoresque était si beau à voir que la plupart d'entre hous fmirent par s'improviser poètes en herbes, à force d'imagi11ation. Quand nous n'allions pas à Nyè, nous avions coutume de bifurquer à Bifoune. Cette source d'eau limpide, toujours d'une fraîcheur glaciale à fendre la gorge, était seulement à quelques enjambées. Une eau lustrale dont les «praticiens d'herbes », depuis la nuit des temps, recommandaient la consommation matinale comme thérapie contre les douleurs gastriques. La légende faisait l'effet d'un sésame!

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Cachée au pied d'une colline en pente verticale, ce ru imposait une galopade forcenée que la saveur de son eau rocheuse avait sportivement réussi à transformer en distraction. Arpenter le monticule faisait revivre les muscles endoloris. Pendant la journée, nous y allions souvent pour passer le temps. Nous disposions le long du sentier, du haut de la pente jusqu'à la base, des troncs de bambou sur lesquels nous glissions en poussant des cris de joie, en nous attribuant des surnoms héroïques. Et plus nous nous en tirions avec des écorchures, plus nous nous adonnions à la dangereuse distraction, pensant prétendument qu'il était de la nature d'un homme, digne de cet attribut de triompher des souffrances bénignes. Ensuite, la cour, plate et vaste, servait de terrain de jeux, surtout de football. Chaque soir, après avoir vaqué à nos besognes, nous nous y retrouvions pour des entraînements ou pour des compétitions. Nous nous ruâmes sur une pelote qui bondissait de-ci de-là, exigeant une grande adresse au risque de se perdre, pour toujours, à travers les épines d'herbes infranchissables. A ce jeu collectif, les enfants de Dzopété devaient leur esprit de solidarité. Quelquefois, il fallait s'enfoncer dans la forêt profonde, à la recherche des figues. Et il y en avait à chaque saison. Immanquablement. Les figuiers, ces arbres au tronc gigantesque perdus en pleine brousse, cachaient dans leurs feuillages hérissés les délicieux fruits à la sève incarnate. Parvenir jusqu'à ces géants de la flore équatoriale était presque un défi. Certains figuiers étaient découverts dans les profondeurs les plus étirées de la forêt dense. Parfois, il fallait une demi-journée de marche à travers ruisseaux et savanes. Ici, on enjambait un iule, au loin s'enfuyait un serpent alerté par nos cris. Le soleil perforait le feuillage épais de la végétation et dessinait dans le plein de l'espace sauvage de lumineuses frondaisons. Grimpant à coup de sudation, Otoukaza réussissait ce que d'aucuns n'osaient tenter. On le regardait monter, aller au ciel par le chemin des branches qu'il escaladait l'une après l'autre. Le miracle de cette ascension se mêlait de l'inquiétude d'une

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chute du haut des cimes. De temps en temps, il s'arrêtait, soupirait sans regarder le sol de crainte, disait-il, d'avoir des vertiges et de perdre ainsi l'équilibre. Otoukaza n'avait pas à envier aux singes leur native agilité. Il savait défier ces troncs gigantesques, s'arc-boutant sur son trône et s'accrochant avec justesse à la branche supérieure jusqu'à joncher les cimes. Une ficelle de liane au bout de laquelle pendait une machette bien ceinte à la taille, il longeait son parcours ascendant vers la tête de l'être afm de mieux le dominer. Parvenu au sommet, il contemplait au loin le paysage hétéroclite, bigarré de la brousse sauvage. Bientôt, on ne le verra plus qu'à la danse des branches. Là, d'un coup de main, il cueillait un amas de fruit. Il lui fallait donc commencer la charité bien ordonnée par lui-même. La langue grelottant d'envie, le jeune homme se mettait à déguster les fruits dont la saveur succulente faisait couler l'eau à la bouche des spectateurs. Arborant un sourire narquois comme il savait le faire, il en écrasait la quantité voulue en lançant des « qui veut? » à la multitude sur terre qui le suppliait, le chahutait même. Il laissait flirter sa langue raide avec la peau mûre du fruit. Il l'étreignait entre les amygdales. Il lui faisait parcourir les recoins buccaux et le préparait par un bain de salive à l'épreuve fatale. Les boules veloutées parfumaient sa bouche de cette odeur de résine que recèle la sève de l'arbre. Et clac! Il fendit les fruits qui maculèrent sa bouche, rougirent ses dents et ses fmes lèvres. II exhibait les noyaux adipeux aux spectateurs, les yeux de plaisir mi-clos. Il claquait la langue extatique contre le palais et laissait tomber des coquilles évidées qui, au passage, éclaboussaient les feuilles vertes du frais de leur sang. II éjectait des lèvres les noix fades. Et celles-ci venaient élargir le cimetière de celles qui, ressuscitées par la terre généreuse, prenaient racine au pied de leurs gîtes. Les branches garnies se laissaient bien faire, ravies de la visite inopinée des villageois. Elles craignaient de n'être utiles qu'à remplir les vessies des simiesques aventuriers alors que les

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hommes savaient leur rendre honneur en faisant de leur richesse bucolique un effet de commerce. Elles saluaient donc leur arrivée salvatrice qu'elles attendaient dans un silence victimaire avec un enthousiasme naturel. Leur liesse inavouée se manifestait avec la complicité du vent par un léger frémissement. Les branches semblaient reconnaître au grimpeur le mérite du couronnement. Et même, elles se le disputaient, chacune exhibant dans un silence bavard, ce qu'elle avait de plus que d'autres à offrir et qui était resté pendant des jours à la merci des grimaçants. Otoukaza qui n'était pas sourd, ne cachait pas son enthousiasme. Il répondait à chacune d'elles par un sourire, tirait les branches flexibles à l'aide d'un long bâton recourbé à l'extrémité. A coups de machette, il sectionnait les plus garnies. Celles-ci venaient atterrir avec fracas à la grande joie de ceux qui, las d'envie, les accueillaient impatiemment au pied de l'arbre en poussant des hourras... Le plateau du ciel, récupérant les espaces libérés, s'ouvrait peu à peu et faisait dissiper la pénombre. On rentrait au village en colonne indienne, les paniers pleins. Et bientôt, au cœur du marché communal, des clients agités se rueront frénétiquement sur une poignée de noix en échange de quelques pièces d'argent. Notre scolarité était à ce prix! Nombreux sommes-nous à devoir son aboutissement à la générosité de la Nature et à l'imparable servitude des parents... Sur la piste du retour, c'est une gazelle ou une antilope aux pattes lestes qui s'enfuyait au galop à travers les broussailles, ou encore un essaim d'abeilles trahies au son harmonieux des ailes, les becs collés à la cire. Là, il ne fallait aux hommes que le courage de venir au bon moment extraire le miel enfoui à l'intérieur d'un tronc d'arbre.

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Les vieux étaient les plus gâtés de ces saisons avec le foisonnement des chenilles de toutes sortes qui traînaient le long du chemin des plantations. Je me souviens encore de cette espèce couleur orange dont j'avais une sainte horreur. Le corps parsemé d'épines, elles déployaient leurs mille-pattes infnnes, avançant comme des vagues d'eau de mer vers ma direction. Jamais personne n'avait pu me convaincre qu'elles sont inoffensives. Pas même Enabiyén, ma grand-mère que j'affectionnais tant et à qui je vouais une confiance aveugle. Enabiyén eut beau scander tous mes slogans de preux guerrier, d'homme intrépide qu'incarnait mon défunt homonyme, celui dont je porte le nom maternel, elle eut beau tenter de me séduire en usant des pseudonymes d'affection par lesquels elle savait convertir spontanément ma tristesse en humeur de gaieté, en vain. Les chenilles restaient toujours la pire des espèces vivantes! Il y avait des jours où se dégageait de toutes les cases le parfum asphyxiant de ces créatures qu'on empaquetait avec des condiments assaisonnés au beurre d'arachides, au Ndock ou chocolat sauvage ou encore au Ngwane ou concombre. Les gourmets attestent qu'il n'y a sur terre meilleure saveur que les menus fétiches. Ce n'était pourtant pas la fête. C'était la saison. L'abondance qu'elle apportait créait une ambiance de cérémonies discontinues.
Un jour, sans doute pour m'éprouver - et de quelle manière - elle me laissa défaire un paquet de silure au fond

duquel était soigneusement cachée une chenille vivante. Une grosse. A la vue du reptile, je balançai tout, devins presque hystérique. Je pleurais en tremblant de tous mes membres. Je me demandais toujours comment était-ce possible qu'on se nourrisse, en temps de paix, de telles incongruités. Mais j'eus la réponse à ma question plus tard, le jour où il me vint le courage de goûter à ce plat trop présent dans l'alimentation villageoise. Enabiyén eut tort d'avoir raison trop tôt. Je confie ma dette toujours entière envers cette femme décharnée à la justice du sort !

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Que dire alors des champignons? Ces minuscules parapluies blancs, érigés en colonies qui drapaient les zones humides, étaient la passion des vieux - toujours eux - qui en faisaient leur menu adulé. Au hasard d'un regard furtif, on découvrait cette armée végétale défier la fringale des passants. Et comme pour ravir la vedette aux chenilles, ces groupuscules de « soldats» en casque colonial dégageaient, en pleine cuisson, une odeur appétissante! Il Yavait une espèce de taille fme, au chapeau garni d'une pointe noirâtre au centre. Elle pousse sur des souches d'arbre. Les vieilles l'appellent ironiquement Fam ke sill.o. Subtile manière d'interdire aux hommes de se plaindre des menus de misère qu'elles leur font avaler lorsque la saison se montre avare d'abondances. Fam ke sili a le génie de déjouer la faim, de « tromper» l'estomac. Il a le secret de la survie. Faut-il oublier, enfm, ces belles histoires que Mvégno avait coutume de nous raconter sur Dzopété, ses habitants, les guerres tribales d'autrefois, les exploits magiques des grands patriarches qui les ont faites? Les stratèges victorieux des conflits titanesques étaient alignés dans la tribu Essangui dont il était lui-même issu. Il parlait beaucoup d'Eyi nkoa, preux résista.nt à la pénétration coloniale dont l'héroïsme lui parut sans égal. Il ne tarissait pas d'éloges à l'égard de ce guertier aux méthodes de luttes redoutables. Profondément mystique, Eyi nkoa était à la fois invulnérable et infatigable. Tête d'une armée d'indigènes, il
livra guerre aux colons Dzamane, les Allemands première moitié du siècle dernier - intraitables

- les vrais

de la et cruels qu'il

vainquit sans coup férir. Munis de simples arbalètes, et surtout d'armes invisibles, pétris aux techniques de lutte inimitables, aptes au dédoublement, ses militaires purent ainsi anéantir les « visages pâles. » Quand les ennemis les croyaient éloignés, ils apparaissaient dans leur dos, les attaquaient avec prouesse, puis
6 Littéralement « l'homme ne demande pas. »

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disparaissaient d'un coup, de la même manière. Ne comprenant rien à ces subtiles techniques de lutte, les «fantômes» reculèrent et ne revinrent plus jamais. Sans cette victoire miraculeuse, affirma le narrateur, la capitale de la région septentrionale aurait été fondée dans le village du chef guerrier. Ce dernier ne cachait pas sa haine à l'égard d'une race de personnages n'ayant de pied qu'un seul orteil, alors qu'il en comptait, lui, cinq à chaque pied! Un seul orteil? Eyi nkoa, comme les siens, n'avait cure de chaussures! Lors d'une autre guerre, fratricide cette fois, il dut affronter un autre chef de guerre tout aussi redoutable d'une contrée lointaine. L'armistice n'ayant pu être conclu, les deux chefs décidèrent d'entrer en guerre. Pour prévenir de sa puissance, l'ennemi prit un silure fumé, recroquevillé en cercle la queue attachée aux nageoires durcies. Il le montra ostensiblement à Eyi nkoa, puis le jeta dans une cuvette d'eau en disant: - Regardez ceci et dites ce que vous voyez! Les gens poussèrent des cris ahurissants en voyant l'aquatique nager tranquillement dans l'eau. Il tournoyait au fond du récipient, allant et venant, avalait l'eau, hérissait ses nageoires, montrait le plat du ventre. Extraordinaire démonstration de puissance! De nouveau, il le sortit puis le rendit à sa stature mortuaire. De partout, les gens accouraient pour se rincer l' œil de ce prodige à nul autre pareil. Un mystère inédit, indicible, indescriptible. Les bouches étaient béates d'émoi. La réplique d'Eyi nkoa fut horrible. Il pétrifia séancetenante un des lieutenants du magicien exhibitionniste. La victime demeura comme une statue sans savoir exactement ce qui lui arrivait, sans que son chef n'ait été de force à le réanimer. Parvenu à son village, Eyi nkoa ordonna que l'infortuné redevienne vivant. Par la seule force de sa parole, cela fut fait instantanément. La guerre entre les deux camps fut meurtrière et ne cessa qu'au prix d'une médiation longue et laborieuse d'autres tribus.

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Mvégno aimait bien qu'on lui pose des questions, qu'on l'interroge. Notre silence lui arrachait les questions de la bouche: - Sais-tu, toi, indexant un petit, sais-tu pourquoi le vieux Bidoumkô a-t-il un petit bras? demanda-t-il mezza voce, de crainte d'être surpris en flagrant délit de médisance: - Non, nous répondîmes d'une seule émission de voix, désireux de l'entendre: - Alors? Pourquoi ne me le demandez-vous pas? Vous pensez que je vais, moi Mvégno, imaginer tout le temps, vos petites préoccupations d'enfants? Si vous voulez être sages, posez-moi des questions. Installés en demi-cercle, nous l'écoutions attentivement: - A Mang-Ossi, Bidoumkô a affronté les Kombé, une tribu pourtant minoritaire, mais bien servie en puissants sorciers. Grâce à ses trente-trois vampires, je vous dis bien trente-trois, il put échapper à une mort certaine. Quand on le saisissait, tel vampire le transformait en grosse pierre, tel autre en arbre, tel autre en oiseau, en grain de sable... Il volait à une vitesse d'avion et signalait son passage aux bruits des arbres fléchis par la pression du vent mystique. Il parvint ainsi à déjouer l'ardeur acharnée des agresseurs et ne s'en tira qu'avec une fracture au bras. Le mal, comme d'autres maux de nature mystique, est incurable. Il le drainera. jusqu'à son dernier jour. Allez-vous encore poser des questions? - Oui, nous répondîmes. Pourquoi devons-nous abandonner Dzopété ? lui demanda Otoukaza. - Je ne sais pas. C'est de la sorcellerie. Voilà! Je ne peux dire davantage. Otoukaza avait l'air embarrassé. Il méditait sur les propos du narrateur comme s'il voulut les mettre en doute: - Crois-tu au pouvoir des sorciers, à leur capacité de nuisance? La sorcellerie existe-t-elle vraiment? lui demanda-til. Philosophe, Mvégno répondit: - Que je croie ou pas, qu'est-ce que ça peut bien changer à l'affaire? Chaque homme est singulier dans son genre et son

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espèce. De ce mystère de la diversité je déduis la certitude que mes yeux ne peuvent voir tout ce que la Nature cache dans l'être humain. - Moi, je ne crois pas à ces histoires de sorciers. - A quoi crois-tu ? - A rien. Je pense que l'homme ne sait rien. C'est par la même ignorance qu'on veut déserter Dzopété. Les sorciers ne sont pas moins ignorants que le commun des mortels. Nous leur prêtons des pouvoirs qu'ils n'ont pas réellement. - J'admire la pertinence de ta réflexion. Elle est plus grande que ton âge. Mais elle recèle un fond de naïveté. Que sais-tu de la sorcellerie, mon petit? Bien de choses existent sans que nous n'en ayons connaissance. Cela ne les empêche pas de s'exprimer. La sorcellerie n'est pas la fable de la tortue et de la panthère, de la gazelle et de l'escargot. Elle existe sans conteste. L'abandon de Dzopété portera les signes de cette sombre science des médiocres. Mvégno se tut un instant avant de poursuivre d'une voix confidentielle: - Je vais vous faire une confidence. Je vais trahir. Je vais me trahir. Et qu'il ne me revienne pas qu'un de vous l'a dévoilée! Sachez que tout félon fmit toujours par avoir la langue coupée. Alors, une âme, et pas des moindres, fut sacrifiée, des bêtes immolées par centaines pour la gloire de Dzopété. Ognane vécut du temps des aïeuls. Il n'eut ni femme, ni enfant, ni bien. Se nourrissant des plats communs du corps de garde, il vivait dans une hutte solitaire qui tenait à peine sur des piquets inclinés. De l'extérieur, on apercevait sa silhouette déambuler lourdement autour d'un pitoyable feu de bois. Les charbons rouge-vif étincelaient à travers les lézardes murales. Son état misérable inspirait pitié et tristesse. Quand elle se déploie totalement dans l'être, la misère se passe de superlatifs. Voilà ce que fut Ognane! À toute heure, même au milieu de la nuit, lorsqu'il entendait des pas sur la piste avoisinante, il questionnait: «Qui est là?» Les passants qui ne le connaissaient pas hâtaient le pas. D'autres, habitués à ce contrôle insolite devenu rituel, répondaient gentiment en

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déclinant leur nom. Cela se terminait par une courte conversation sans qu'il eut besoin de sortir de son logis. Toujours en éveil comme si jamais il ne dormait. Voilà que sa force de caractère, son intégrité en fIrent cependant un dignitaire respecté de tous. C'est cet homme qui s'offrit en sacrifice pour les générations futures, c'est à dire vous. Nous tous... - On l'avait donc tué ? lui demandai-je. - Non, justement. Il avait accepté de mourir. Mourir, pas pour lui-même, mais pour les autres. En plein jour, seul au corps de garde, en train de polir des lianes, il vit entrer un homme qui s'assit en face. L'étranger, silencieux, avait la même corpulence, le même visage, portait les mêmes habits et tenait sa tête baissée. L'hôte interrompit sa besogne, puis se mit à le dévisager. Quand l'individu releva la tête, le villageois reconnut ce sosie dont la soudaine apparition venait accomplir la plus grande prophétie de sa vie. Au même instant, l'avatar se leva et disparut. Personne d'autre ne l'avait aperçu. Personne d'autre ne pouvait l'apercevoir. Ognane venait de voir son double. Il venait de se voir. L'heure de sa mort venait ainsi de sonner. Il était dit qu'il mourra quand, en plein jour, il se révèlera à lui-même. C'est avec joie qu'il accueillit silencieusement la mystérieuse apparition. Les Anciens qu'il convoqua à son chevet, au moment de sa transition, reçurent mandat de conserver son os frontal. Ils prirent grand soin du cerveau qu'ils enterrèrent à l'arrière-plan du corps de garde, non loin du fumier. Trois jours plus tard, un corossolier surgit de teITe, au lieu sacré. L'arbre magique produit à chaque saison des fruits d'une saveur exquise. Il plonge sa racine directement dans la tête du vieux. On appelle l'arbre le «Cerveau d'Ognane.» Dzopété est donc «assis» sur l'âme de ce martyr. Il est sanctifié, béni pour l'éternité. Pour perpétuer la mémoire de l'éponyme, on lui attribua la paternité du village et de son site. Aujourd'hui, toutes les tribus disent: «Dzopété7 chez Ognane. » Quelle fierté! Quel honneur! Dzopété n'était plus que cette demeure céleste que décline son nom. Il devint l'aire de vie des Génies côtoyés par des humains. C'est ce travail
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Littéralement, Dzopété signifie « Dans le ciel ».

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