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La Fournaise tome 1

De
442 pages

Condamné à la perpétuité pour un crime qu'il n'a pas commis, Alex, treize ans, pense avoir touché le fond. Pourtant il y a pire que l'injustice... Il y a la Fournaise. Pas une prison, mais un enfer. Un monde terrifiant au plus profond des entrailles de la terre, où règnent des gardiens inhumains et des molosses mangeurs d'hommes...
Alex n'a pas le choix : il doit trouver le moyen de s'enfuir, quitte à risquer sa vie et celle des autres. Mais à qui se fier, quand même des prisonniers sont des tueurs sans pitié ?





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:
Alexander Gordon Smith
: La fournaise
Livre I
Traduit de l’anglais par Guillaume Le Pennec
Pour notre petit
Et tous les autres enfants perdus.
Toujours dans nos souvenirs.
Toujours dans nos cœurs.
Toujours libres.
: La fournaise
: La fournaise
Je pourrais vous dire le moment exact où ma vie est devenue un enfer.
J’avais douze ans, ça fait deux ans maintenant, et on me cherchait pas mal, au collège. Pas franchement une surprise : je viens d’un quartier difficile où tout le monde rêve de devenir un caïd. À l’heure du déjeuner, la cour se changeait en vrai champ de bataille. C’était surtout une guerre verbale : on s’injuriait, on ordonnait à une bande rivale de quitter notre territoire. Mes copains et moi, on contrôlait la cage à poules et on n’avait aucune intention de la laisser à qui que ce soit. Je n’ai réalisé que bien plus tard à quel point le collège peut ressembler à une prison.
De temps en temps, la provocation allait trop loin et on se battait carrément. Durant toutes mes années de scolarité, je n’ai jamais donné moi-même un seul coup ; le simple fait d’y penser me met mal à l’aise. Mais ça ne me rend pas meilleur pour autant. Je suis pire, en fait ; il y a une forme de noblesse à oser se battre avec ses poings !
Ce mardi-là avait commencé comme une journée ordinaire. Je ne me doutais pas que c’était le début de la fin. Le commencement de ma longue descente aux enfers. Johnny, Scud et moi étions assis sur la cage à poules. On parlait foot, en se demandant qui était le meilleur gardien de but anglais de tous les temps. C’était l’une de ces belles journées où tout semble parfait. Du genre grand ciel bleu et doux soleil. Quand je me remémore ma vie d’avant, c’est à cette journée que je pense. Je me dis que les choses auraient pu être très différentes, si j’avais juste quitté les lieux à temps.
Mais je n’ai pas bougé quand Toby et Brandon ont traîné un gamin à travers la cour. Je n’ai pas bougé quand ils ont commencé à le pousser violemment en le questionnant sur la Range Rover de son père. Je n’ai pas bougé quand Toby a envoyé un premier coup de poing et que le gamin s’est effondré. Je n’ai pas bougé quand Brandon a piqué le porte-feuille du petit et me l’a lancé.
Non, j’ai attrapé ce portefeuille, j’en ai tiré deux billets de dix livres et je les ai fourrés dans ma poche. Puis j’ai tourné le dos à tout ça : le gamin à terre, le bruit des coups étouffés. J’ai préféré concentrer mes pensées sur ce que j’allais m’acheter.
C’est à ce moment précis que ma vie a basculé.
Mon père me répétait souvent : « Suis toujours ton instinct, Alex. » Il savait de quoi il parlait. Il avait eu quelques ennuis, lui aussi. Rien de sérieux, deux ou trois affaires pas nettes qui ne s’étaient pas passées comme prévu. Un type bien, mon père, quoiqu’un peu trop paumé pour pouvoir donner ce genre de conseils.
Mais il avait raison. C’est pas pour rien qu’on a de l’instinct. Le jour où j’ai quitté l’école avec les vingt livres de Daniel Richards dans la poche, le mien me hurlait d’aller trouver le gamin et de les lui rendre. Je ne l’ai pas fait. Non, j’avais appris à étouffer la petite voix qui me disait de ne pas faire certaines choses, à ignorer le sentiment de haine de moi-même lorsque j’agissais ainsi.
Et c’est comme ça que je suis devenu un criminel.
C’était tellement facile ! Ça a commencé quand Toby, Brandon et moi, on s’est mis à rançonner les gamins du collège. Sauf que j’ai été puni seulement deux ans après.
On leur piquait des pièces de monnaie, un billet de cinq parfois… Au bout d’un moment, ce n’était plus assez. Quand Toby a suggéré qu’on cambriole une ou deux baraques, Brandon s’est retiré. Pas moi. Trop gourmand pour ça. Alors on l’a fait. On s’est introduits dans un petit bungalow à trois rues de chez moi, en sachant qu’il était inoccupé pour la nuit. Résultat ? Environ trois cents livres de butin, trouvées dans une fausse boîte de conserve. Et encore un tas de bijoux qu’on n’a finalement pas osé revendre et qui ont fini à la poubelle.
Je n’ai toujours pas oublié la vieille dame qui vivait là – entraperçue sur des photos de mariage sur la cheminée. Ces bijoux représentaient sûrement plus pour elle que n’importe quelle somme d’argent. Mais j’ai ignoré mes doutes comme j’ignorais le reste de mes mauvaises pensées. C’est facile de commettre un crime tant qu’on n’y pense pas.
Et je n’ai jamais songé aux conséquences. Pas une fois. Même si tout le monde parlait du durcissement des méthodes de la police. Même après l’annonce d’une tolérance zéro sur les crimes de jeunes délinquants, après le fameux « été du massacre », où les gangs s’étaient entretués. Même après la construction du pénitencier de la Fournaise, la prison de haute sécurité pour jeunes délinquants réputée la plus dure au monde. Un endroit qui, paraît-il, vous avalait tout cru si vous aviez le malheur d’en passer les portes. Je me souviens des frissons qui m’ont traversé la première fois que j’ai vu des photos de la Fournaise à la télé. Mais je n’aurais jamais imaginé finir là-bas. Pas moi.
Bien sûr, je savais que je ne pourrais pas continuer comme ça indéfiniment, mais comme l’argent continuait à tomber, j’avais fini par me convaincre que j’étais invincible. Qu’il ne m’arriverait jamais rien. Pour mon treizième anniversaire, je me suis offert un nouveau vélo. Pour mes quatorze ans, un ordinateur dernier modèle. J’étais le roi du monde et personne ne pouvait m’arrêter.
Mais en vérité, tous les sentiments sombres et terribles que j’avais refoulés étaient toujours là. Je les sentais qui bouillaient et enflaient en moi. Dans mon for intérieur, je savais que je courais à la catastrophe, le genre de truc dont je ne pourrais jamais me relever.
Et, comme dans tous les films noirs, la catastrophe s’est produite à l’occasion d’un dernier coup.
: La fournaise
: La fournaise
La maison était déserte et nous le savions. Toby avait été rencardé par le copain d’un copain : les propriétaires étaient absents pour la semaine et avaient laissé chez eux assez de matériel électronique pour équiper tout un pays. Il y avait aussi un gros paquet de fric provenant de leur salon de thé.
Nous attendions dans le jardin de derrière, juste au cas où, cachés sous un petit buisson. Il pleuvait drôlement ce soir-là.
— Allons-y, Alex, grommela Toby en essuyant l’eau qui ruisselait sur son visage. C’est plus vide que le cercueil d’Elvis là-dedans !
Toby avait un truc avec Elvis. Il aimait tellement sa musique qu’il refusait de croire à sa mort. Je scrutai l’arrière de la maison. Toutes les lumières étaient éteintes et on n’avait perçu aucun mouvement à l’intérieur depuis une demi-heure.
Toby avait raison. La baraque était vide. Mais je ne voulais surtout pas risquer de tomber sur un type furieux qui aurait finalement décidé de rester chez lui. Ce genre de truc était déjà arrivé par le passé, un jour où on s’était attaqués à une grande maison de campagne. Je m’étais retrouvé nez à nez avec un homme qui, manifestement, se dirigeait vers les toilettes. Nous avions échangé des regards stupéfaits, pendant un instant qui m’avait semblé durer une éternité avant de pousser tous les deux un cri. J’avais déguerpi, le mec sur mes talons. Et comme si ça n’était pas suffisamment flippant, je précise que le type était à poil.
Par chance, rien de tel ne nous était arrivé depuis, mais je tenais à éviter de croiser les propriétaires de la maison, habillés ou non.
Toby me donna un coup de coude et je hochai la tête, en sentant un filet d’eau froide me couler dans le dos. Le buisson nous protégeait du plus gros de l’averse, mais de temps en temps les gouttes nous ruisselaient sur le visage et dans le cou, en provoquant des chatouillis atroces. À l’époque, je me disais que la torture chinoise de l’eau devait ressembler à ça. Maintenant je sais que ça n’a rien à voir.
— D’accord, dis-je.
Je me redressai en me frottant les jambes pour chasser un début d’engourdissement. C’était une nuit d’hiver glaciale mais le clair de lune baignait tout d’un éclat argenté. Si je n’avais pas été aussi concentré sur l’idée d’enfreindre la loi, j’aurais pu m’arrêter pour admirer le paysage.
Je pris une profonde inspiration et traversai le jardin au pas de course jusqu’aux fenêtres du salon. Je m’arrêtai en entendant une exclamation de colère dans mon dos. Derrière moi, Toby sautillait à cloche-pied dans la boue en tenant son autre pied entre ses mains.
— De la crotte de chat ! siffla-t-il avec une expression de dégoût. Pourquoi je me débrouille toujours pour marcher dans la merde !
J’aurais voulu sourire, mais je ne pouvais pas. J’étais trop remonté – l’adrénaline avait envahi mon corps tout entier, comme avant chacun de nos coups. Elle aiguisait mes sens et faisait battre mon cœur à toute vitesse. J’avais l’impression d’être un animal conscient du moindre son, du moindre mouvement et de la moindre odeur, prêt à détaler au premier danger.
Je plongeai la main dans les grandes poches de mon manteau pour en tirer les deux accessoires dont un cambrioleur peut avoir besoin, en plus d’une torche électrique : un diamant coupe-verre et la flèche à ventouse d’un pistolet en plastique. Après en avoir léché l’extrémité, j’appliquai la ventouse contre le panneau de verre en bas à droite. Je tirai deux fois dessus pour m’assurer qu’elle était bien en place, puis j’appuyai la lame contre le verre, en traçant un cercle presque parfait. Une fois le diamant dans ma poche, je tirai doucement sur la fléchette, qui se libéra en laissant un trou dans le carreau.
— Et voilà1 ! murmurai-je en souriant malgré l’insupportable tension. À toi l’honneur, Tob.
Je me décalai sur le côté en regardant Toby, qui tentait de nettoyer sa chaussure dans le terreau de la plate-bande. À chaque raclement, de gros paquets de boue venaient s’ajouter au reste, si bien que sa chaussure disparaissait désormais dans une énorme boule brune.
— Toby ! m’écriai-je.
Il s’adressa brusquement à moi, l’air boudeur.
— Elles m’ont coûté un max, dit-il.
— Eh bien tu t’en achèteras d’autres avec l’argent que tu vas te faire ce soir, répondis-je. Carrément vingt paires, si ça te fait plaisir.
Toby m’adressa un sourire, puis s’approcha des fenêtres, pour glisser sa main à l’intérieur et tripatouiller le système de fermeture.
Après quelques secondes, on entendit un cliquetis et la fenêtre s’entrouvrit en grinçant.
— Waouh, commenta-t-il, surpris. C’était presque trop facile.
Je me disais la même chose. C’était effectivement un peu trop facile. J’aurais dû me douter à ce moment-là que quelque chose clochait, mais l’avidité est un moteur puissant. Je ne rêvais que d’entrer dans la maison pour en ressortir avec tout ce que je pourrais porter. Si tout se passait comme prévu, les bénéfices de la soirée garantiraient la tranquillité et le repos pendant des mois.
— Allez, au boulot, dis-je.
Je serrai les dents et tirai sur la fenêtre pour l’ouvrir en grand. Derrière, la pièce était sombre, pourtant je distinguais des rangées d’étagères et deux canapés. Plusieurs lumières rouges semblaient nous fixer dans le noir. J’imaginai soudain les yeux d’un chien de garde démoniaque prêt à bondir, babines retroussées, et à dévorer le moindre intrus.
Ce n’étaient pas des yeux, seulement les diodes de veille d’une série d’appareils électroniques qui ne tarderaient pas à se retrouver au fond de nos sacs. Une vraie fortune !
— J’y vais le premier, dit Toby. Fais-moi la courte échelle.
Il leva la jambe mais je ne fis pas un geste pour l’aider.
— Pas question que je touche ça, lançai-je en contemplant les couches de boue et de saloperies qui semblaient carrément soudées à sa basket. Et si tu me faisais entrer, plutôt ?
Il soupira et joignit les mains devant lui. J’appuyai mon pied au creux de ses paumes et posai un genou sur le rebord de la fenêtre. Puis je me hissai à l’intérieur. Après avoir scruté l’obscurité pour m’assurer que l’endroit était désert, je me laissai tomber à terre, sans faire le moindre bruit sur l’épais tapis.
Toby me tendait déjà deux grands sacs de toile. Je les récupérai et lui saisis le bras pour le hisser jusqu’à moi. Il était presque à l’intérieur quand sa chaussure souillée glissa sur le bois du cadre de la fenêtre. Avec un cri de surprise qui parut assourdissant, il me tomba dessus. Nous nous étalâmes par terre en renversant une plante au passage.
Pendant un interminable instant, je restai allongé, écrasé par le poids de Toby, incapable d’entendre quoi que ce soit à l’exception des battements affolés de mon cœur. Mais il n’y eut ni claquement de porte, ni cris terrifiés, ni bruits de pas dévalant les escaliers. Au moins, étions-nous désormais certains que la maison était vide. La chute maladroite de Toby aurait pu réveiller un mort !
Je me redressai, puis lui tendis la main.
— Désolé, souffla-t-il d’un air penaud en se relevant.
— Espèce de boulet, répondis-je. Commence à embarquer les appareils électroniques, je me charge de trouver l’argent.
— Pigé.
Toby tira une torche de son sac et dirigea le rayon de lumière vers la rangée de gadgets high-tech qui s’alignaient sous l’énorme télé. Je sortis ma propre lampe de poche avant de quitter la pièce, en le laissant à son travail.
On ne s’habitue jamais vraiment à la sensation d’être chez quelqu’un d’autre sans permission. Tout est différent : l’odeur, l’atmosphère. Même l’air a un goût bizarre. J’imagine que ça a un lien avec la raison pour laquelle on est là. C’est comme si la baraque elle-même ne voulait pas de vous, comme si elle attendait que vous commettiez le moindre faux pas pour vous aspirer dans une pièce obscure, à tout jamais.
Tentant d’ignorer ces pensées, je pris un petit couloir en direction des escaliers. D’après l’ami d’ami de Toby, les proprios avaient stocké les bénéfices de la semaine dans une boîte à l’intérieur de leur bureau, en même temps qu’un paquet de fric obtenu lors d’une soirée de charité, le week-end précédent. Cool !
La maison était plutôt ancienne, mais bien entretenue. Les escaliers ne grincèrent pas une fois tandis que je montais. Je balayai l’air de ma torche pour voir où j’allais et les ombres parurent danser devant moi. En arrivant à l’étage, je déglutis péniblement tout en maudissant mon imagination.
Six portes donnaient sur le palier, toutes fermées. En poussant doucement la première, je me retrouvai dans une salle de bains d’un blanc immaculé. La deuxième était celle d’un placard vide. Enfin, presque vide. Quelque chose bondit vers moi depuis les ténèbres et me frappa au front. Je faillis hurler de peur et levai le bras pour repousser mon assaillant, avant de réaliser qu’il ne s’agissait que d’un balai. Je le remis dans le placard et refermai la porte d’un coup de pied, sans plus me soucier de faire du bruit. Je passai devant une petite commode pour atteindre la porte suivante.
La troisième fois est la bonne, comme on dit. La porte ouvrait sur une vaste pièce avec un bureau disposé contre un mur. En m’approchant du meuble, je n’en crus pas mes yeux : sur le plateau en noyer se trouvait une pile de billets de dix et de vingt, ainsi que plusieurs sacs remplis de pièces. Il devait bien y en avoir pour deux mille livres.
Je tendais la main vers l’argent, un grand sourire sur le visage, quand j’entendis un cri venu du rez-de-chaussée.
Je me figeai. Mon sang se glaça et je sentis mon crâne se hérisser d’un coup. La maison n’était pas vide. Toby avait été surpris par une femme apparemment très choquée. Ce qui voulait dire qu’il allait foncer vers la sortie la plus proche. Moi, par contre, j’étais coincé au premier. Je fourrai les billets dans ma poche.
Quand les cris recommencèrent, je pris conscience que je m’étais trompé. Ce n’était pas la propriétaire qui criait ; c’était Toby.
Mais le choc que je ressentis alors n’était rien par rapport à la terreur qui m’envahit quand je me retournai. Tapi dans l’ombre derrière la porte du bureau, juste devant moi, se tenait une silhouette immense. Un homme dont le costume noir se confondait avec la couleur des murs, mais dont les deux yeux luisants et la grimace sinistre brillaient dans les ténèbres, tels ceux d’un requin dans un océan gris et froid.
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
: La fournaise
: La fournaise
Imaginez ma réaction. Je courus droit vers la porte ouverte, le type fut plus rapide. Il la referma brusquement avant d’essayer de m’agripper avec un bras de la taille d’un tronc d’arbre. Je me baissai pour l’esquiver mais cet homme bougeait à la vitesse de l’éclair. Il m’arracha la lampe des mains, pour la lancer contre le mur. Elle se brisa en heurtant une étagère et la pièce se retrouva plongée dans le noir complet.
Enfin, presque complet. Je ne voyais plus que deux yeux, qui scintillaient toujours dans l’ombre, comme deux pièces d’argent. Ils suivaient chacun de mes mouvements, sans jamais ciller, tellement brillants qu’ils me donnaient l’impression de me transpercer l’âme.
Il fallait que je me sorte de là. J’ignorais qui était ce gars, j’étais chez lui et, à en juger par sa stature, il était sans doute capable de me retourner comme un gant, sans le moindre effort. J’étais en train de me demander si je pourrais sauter par la fenêtre sans me tuer quand il prit la parole.
— Où est-ce que tu comptes aller exactement ? demanda-t-il d’une voix si grave que je sentis vibrer les lattes du plancher. Je te vois parfaitement, Alex.
Quand j’entendis mon nom, mon cœur cessa de battre l’espace d’un instant. Ce type ne pouvait pas savoir qui j’étais. C’était impossible. Je vivais à presque deux kilomètres de là et je ne venais jamais dans cette partie de la ville, sauf pour les cambriolages. Et puis je compris. C’était un flic. Il nous avait suivis, Toby et moi, après un autre coup et nous avait piégés en utilisant cette maison comme appât.
La panique m’envahit. Finalement, ce que je pensais ne jamais voir arriver était en train de se produire : j’étais sur le point d’être arrêté. Un autre hurlement à vous percer les tympans retentit dans la pièce en bas. Qu’est-ce que la police faisait à Toby ? J’eus soudain envie d’être chez moi, blotti dans mon lit. J’aurais voulu ne jamais avoir volé l’argent de Daniel Richards. Et je sentais que si je ne parvenais pas à sortir de cette pièce, je ne retrouverais pas mon lit avant des mois, voire des années.
Je tâtai l’argent au fond de ma poche, en réalisant à quel point j’étais pathétique d’avoir tout risqué pour quelques centaines de billets. Cet argent ne me servirait à rien derrière les barreaux. Mais peut-être qu’il se révélerait utile ici. Je saisis autant de billets que possible et les lançai vers l’homme. Et sans attendre de voir l’effet que cela produisait, je plongeai vers le sol, roulai hors de sa portée et me relevai de l’autre côté de la pièce.
Je ne voyais pas la porte, il faisait trop sombre. Je tâtonnai le long du mur, en sachant que je n’avais que quelques secondes avant de sentir l’énorme paluche du flic se refermer sur mon épaule. Mais il n’y avait rien, rien que des étagères et des bouquins. En jetant un coup d’œil derrière moi, je vis les yeux désincarnés de l’homme traverser la pièce à toute vitesse et je faillis bien me laisser tomber à terre en hurlant de terreur.
Alors qu’il s’approchait, me dominant de toute sa taille, ma main entra en contact avec le chambranle. Tendant désespérément le bras, je saisis la poignée et tirai avec une telle force que la porte faillit sortir de ses gonds. Elle frappa le type en plein visage mais sa seule réaction fut d’éclater de rire. Un grondement grave et rocailleux qui me suivit sur le palier.
— Cours, Alex. Cours, cours, cours ! lança-t-il tandis que j’avançais à tâtons en direction de l’escalier.
Qu’est-ce que c’était que ces conneries ? Quel genre de flic aurait dit un truc pareil ?
Je courais trop vite et je trébuchai en haut des marches, manquant de faire un sacré plongeon dans les ténèbres, avant de me rattraper à la rampe. Je tentai de planifier ma fuite en descendant les marches. De toute évidence, il fallait éviter la pièce par laquelle nous étions entrés : je n’avais aucune intention de croiser ceux qui s’y trouvaient avec Toby. Restait la porte d’entrée, juste en face de l’escalier. Ou bien je pouvais me frayer un chemin jusqu’à l’arrière de la maison. Dans tous les cas, je n’irais pas loin dans le noir.
Mais ce ne fut pas l’obscurité qui causa ma perte. Pratiquement à la seconde où mon pied quittait la dernière marche, toutes les lumières de la maison s’allumèrent simultanément. Je poussai un hoquet de surprise et me plaquai les mains sur les yeux. Mon élan me projeta contre un mur. L’illumination soudaine m’avait complètement déstabilisé. J’étais désorienté, avec l’impression de voir trente-six chandelles. Je plissai les yeux pour me protéger de l’éclat aveuglant et constatai que le hall était vide. Un bref coup d’œil vers la porte d’entrée m’apprit qu’il y avait trop de verrous pour pouvoir la forcer, aussi me ruai-je vers la porte de derrière.
J’aurais du mal à dire précisément ce qui s’est passé ensuite. Je ne sais pas si mes yeux ne s’étaient pas encore habitués à la lumière, ou si la peur et l’adrénaline jouaient des tours à mon cerveau, mais c’était comme si une silhouette était sortie du mur. L’instant d’avant, la voie était libre. Et voilà que, d’un seul coup, un autre colosse me barrait la route. Il était si grand et si large d’épaules qu’il paraissait occuper le moindre centimètre carré d’espace disponible.
Frappé de stupeur, je pilai en manquant de perdre l’équilibre. L’homme était vêtu d’un élégant costume noir rayé et d’une chemise blanche rehaussée d’une cravate noire. Il ressemblait plus à un entrepreneur de pompes funèbres qu’à un flic. Mais c’est son visage qui me fit le plus peur. Il semblait à la fois impassible et grimaçant. Ses yeux d’argent me fixaient avec une joie mauvaise, comme un gamin qui s’apprête à écraser un insecte.
— Bouh ! cria-t-il d’une voix tout aussi grave et inquiétante que celle de l’homme à l’étage.
Je titubai en arrière en secouant la tête. L’homme ne me laissait qu’une seule issue possible : celle par laquelle nous étions entrés. Je bondis à l’intérieur du salon, prêt à me jeter par la fenêtre en hurlant. Mais ce que je vis dans la pièce sapa toutes mes forces ; mes jambes se changèrent en coton. Je dus faire appel à toute ma volonté pour réussir à simplement rester debout.
La pièce, déserte cinq minutes auparavant, était soudain pleine d’inconnus, tous aussi massifs les uns que les autres. Le salon spacieux ressemblait maintenant à une maison de poupée garnie de meubles minuscules. Leur apparence aussi était quasi identique. Et tous arboraient les mêmes costumes noirs impeccables. J’en dénombrai quatre et les bruits de pas dans mon dos me firent comprendre que les deux autres se trouvaient dans le hall.
Mais l’individu qui retenait toute mon attention se tenait entre les géants. Il tremblait et tressautait comme sous l’effet d’une attaque d’épilepsie. Il semblait tout petit par comparaison, et portait un manteau de cuir noir qui contrastait avec la pâleur de son crâne chauve à la peau parcheminée.
Je savais désormais pourquoi Toby avait crié. L’homme était affublé de ce qui ressemblait à un masque à gaz, un vieil appareil tout rouillé qui recouvrait la partie inférieure de sa figure et s’étendait par-dessus son épaule jusqu’à un réservoir dans son dos, semblable à celui d’un plongeur. Il respirait en sifflant à travers ce dispositif, comme s’il était en pleine crise d’asthme. Au-dessus du masque, ses yeux étaient braqués sur moi, semblables à deux raisins plantés dans de la bouillie rance. Et la manière dont ils me scrutaient me donnait envie de me recroqueviller sur moi-même et de disparaître.
Il me fallut quelques instants pour remarquer le corps frêle et tremblant de Toby étendu au sol, sous le pied de l’un des hommes en noir. Il me regardait, les traits déformés par la terreur, les yeux écarquillés, me suppliant silencieusement de l’aider. Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais même pas qui étaient ces hommes. En examinant la silhouette ratatinée près de la fenêtre, je me surpris à prier pour voir débarquer les uniformes familiers de la police, plutôt que ce défilé de masques à gaz et de géants.
— Alex ! Trop aimable de te joindre à nous, lança l’énorme gorille en costume noir debout au-dessus de Toby.
Son visage ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui des autres, à l’exception d’une sorte de gros grain de beauté sur son menton. Sa voix aussi me rappelait celles que j’avais déjà entendues, comme un grondement de tonnerre au loin.
— On dirait que tout le monde connaît mon nom, dis-je.
C’était sorti tout seul. Malgré la terreur qui me paralysait sur place, j’étais déterminé à ne pas donner à ces types le plaisir de me voir flipper.
— Si j’avais su qu’il y avait une teuf ici ce soir, j’aurais apporté un gâteau, ajoutai-je.
À mon grand étonnement, ma blague les fit glousser, un son si grave que j’entendis vibrer les panneaux de verre restant à la fenêtre. C’était le bruit le plus terrifiant que j’aie jamais entendu.
— On voulait te faire la surprise, reprit l’homme.
— Bon, dans ce cas arrêtez-moi. Arrêtez-nous, dis-je, pressé de quitter cette pièce. Vous nous avez pris en flagrant délit ; emmenez-nous au poste et on passera aux aveux.
Encore ce rire grinçant qui me mit mal à l’aise. Une fois le silence revenu, le costaud se tourna vers son petit compagnon, comme s’il attendait des ordres. Plusieurs secondes s’écoulèrent tandis que le malade au masque à gaz nous étudiait, Toby et moi. Puis il plongea ses yeux sombres dans les miens et hocha la tête.
— Quoi ? demandai-je, cherchant désespérément à comprendre ce qui se passait. Qu’est-ce qu’il nous veut, ce type, putain ?
— Il veut que tu dises au revoir à ton ami, reprit le colosse.