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La Fournaise tome 2

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Alex et ses amis pensaient être enfin libres. Mais ils auraient dû se douter qu'on ne s'échappe pas si facilement de la Fournaise. Au lieu de ça, ils découvrent les horreurs qui se trouvent dans les tunnels situés sous la prison, bien pires que les panteleurs ou le directeur... Et le temps est compté avant qu'ils ne se transforment eux aussi en monstres !


Dans ce gouffre obscur, leurs pires cauchemars vont prendre vie...





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À Papa,
L’architecte et la source d’inspiration
de tant de bonnes choses dans ma vie.
Je t’avais bien dit que c’était un vrai boulot !
: La fournaise
: La fournaise
: La fournaise
Il faut que je vous avoue un truc.
Je ne suis pas un mec bien.
J’ai toujours raconté que je ne volais que des inconnus, que je ne prenais que des trucs qui ne leur manqueraient pas vraiment : du fric, des appareils électroniques, pas de quoi en faire une maladie.
Mais c’était un mensonge. Je ne me suis pas arrêté là. J’ai dévalisé les gens que j’aimais, je leur ai volé ce qu’ils avaient de plus précieux. Je ne me suis pas contenté de piller leurs placards et leurs tiroirs, je leur ai brisé le cœur et j’ai pris tout ce qui pourrait me rapporter quelques billets une fois revendu.
Alors, n’allez pas imaginer que je suis une victime innocente qui ne méritait pas d’être enfermée dans l’enfer sous terre qu’est le pénitencier de la Fournaise. Ce n’est pas le cas.
Soyons clairs : je n’ai pas tué mon meilleur pote Toby quand on s’est introduits dans cette maison. Ce sont les cols noirs qui l’ont abattu avant de m’accuser du meurtre. Mais j’ai fait des choses tout aussi graves. J’ai tué des personnes à petit feu ; je les ai tailladées de l’intérieur, je leur ai fait tellement de mal qu’elles auraient préféré mourir.
Ce n’est pas le moment de tout confesser, mais je n’en aurai peut-être plus jamais l’occasion. La mort se rapproche à toute vitesse. Je sens ses doigts glacés autour de mon cou.
Il y a deux ans, quand j’en avais douze, ma grand-mère est morte. Elle a eu une crise d’épilepsie au milieu de la nuit et s’est étouffée avec sa langue. Ma mère était anéantie, évidemment. Elle a pleuré pendant des semaines. Elle ne mangeait plus et nous parlait à peine, à mon père et à moi. Elle restait prostrée pendant des heures, penchée sur le petit pendentif en argent que ma grand-mère lui avait laissé, et caressait doucement du doigt les vieilles photos glissées à l’intérieur.
Une dizaine de jours après l’enterrement de mamie, j’ai attendu que ma mère soit endormie pour me glisser dans sa chambre et récupérer le pendentif. Tu parles d’un butin ! Dix livres anglaises, c’est tout ce que j’en ai tiré. Une pauvre poignée de pièces pour le seul truc qui avait servi d’héritage à ma mère. J’ai vu le mec à qui je l’avais vendu arracher les photos à l’intérieur et les foutre à la poubelle. Et je n’ai pas éprouvé le moindre remords.
Ma mère savait que c’était moi qui l’avais pris. Elle n’a jamais rien dit mais je l’ai lu dans ses yeux. Il n’y avait plus de chaleur dans son regard, plus d’amour. Quand elle se tournait vers moi, ce n’était pas moi qu’elle regardait mais le fantôme du fils qu’elle aurait aimé avoir, du fils qu’elle avait perdu pour toujours.
Mon histoire sera plus facile à supporter si vous comprenez que je méritais d’être envoyé à la Fournaise, finir ma vie dans les souterrains les plus infâmes de la planète. Et que je méritais tout ce qui m’est arrivé là-bas.
Parce que la Fournaise n’est pas une prison comme les autres, c’est un cauchemar archi réel. Un endroit où des tarés équipés de masques à gaz – on les appelait les panteleurs – hantent les corridors la nuit pour emporter des garçons hors de leur cellule. Un endroit où ces gamins kidnappés reviennent sous la forme de monstres, tout en muscles sous une peau recousue. Et où ces malheureux sont finalement transformés en cols noirs, les âmes damnées du directeur.
Je l’ai vu de mes yeux. J’ai vu ce qu’ils avaient fait subir à Monty. J’ai vu ce qu’il était devenu juste avant de mourir.
Je suis un sale type, comme tous les autres prisonniers, même les « gentils » que j’ai rencontrés là-bas comme Donovan, Zed et Toby (non, pas le vieux pote qu’on m’accuse d’avoir tué, mais un nouveau copain portant le même nom). On pensait avoir trouvé un moyen de s’échapper, tous les quatre, en provoquant une explosion dans la salle d’excavation avec du gaz piqué en douce dans les cuisines. Mais personne n’échappe à ses propres démons. Les panteleurs ont emmené Donovan la nuit précédant notre évasion. Zed, le nouveau Toby et moi, on a quand même mis notre plan à exécution. Peut-être que la Fournaise était trop bien pour nous. Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’était pour Gary Owens, un timbré qui avait découvert notre plan et nous avait suivis en s’accrochant à nous.
Non, peut-être que notre destin consistait à voir les horreurs qui se trouvaient dans les tunnels situés sous la prison.
Car telle était notre porte de sortie : la rivière qui s’écoule sous le ventre de la Fournaise. On ignorait où elle menait et on s’en foutait. On se disait qu’on serait mieux n’importe où ailleurs qu’à la prison.
Mais on se trompait.
Oh oui, sous le ciel s’étend l’enfer, et sous l’enfer s’étend la Fournaise. Mais les horreurs qui rampent dans les souterrains encore en dessous… on n’aurait pas imaginé. Alors là, oui, on parle d’une punition vraiment appropriée pour quelqu’un comme moi.
: La fournaise
: La fournaise
Être englouti par cette rivière, c’était comme d’être avalé par la mort.
J’eus d’abord le souffle coupé, la glace liquide vidant l’air de mes poumons. Je les sentis qui se ratatinaient, sans plus le moindre oxygène. Je tentai d’inspirer mais je ne fis qu’avaler de l’eau gelée. Elle s’enfonça d’un coup au fond de ma gorge.
Le courant était trop fort. Il s’était emparé de mon corps et me ballottait d’un rocher à l’autre comme une poupée de chiffon. Je sentis la douleur d’une entaille à ma jambe gauche, puis je heurtais violemment un rocher et j’eus l’impression que ma conscience explosait. Je tentai tour à tour de nager ou de m’accrocher à quelque chose. Tout pour ne pas me faire broyer par la violence des eaux.
Au début, je crus que j’y arrivais. La douleur disparut et j’eus la sensation de dériver au milieu d’une rivière tranquille. Sauf que je continuais de me faire tailler en pièces. La souffrance avait seulement été remplacée par un engourdissement.
Pour finir, je cessai de lutter et je m’abandonnai à cette tombe liquide. Ce n’était pas juste. On avait tout fait comme il fallait, Donovan, Zed, Toby et moi. On avait trouvé la fissure dans le sol de la salle deux, accumulé en douce des gants remplis de gaz depuis la cuisine et fait sauter la roche. On aurait dû être libres. La rivière était censée être notre voie express pour quitter la Fournaise. Elle devait nous ramener vers la surface, et on aurait pu revoir les étoiles, hurler à la lune et sentir le souffle de la nuit sur notre peau.
Au lieu de quoi la rivière ressemblait à un molosse de cauchemar qui nous agrippait dans ses mâchoires écumantes et nous secouait comme des pantins.
J’allais mourir ici, je le savais. Et d’un seul coup, j’avais envie de retourner dans ma cellule, de profiter de la lumière, de la chaleur. Parce qu’avec le plus sadique des gardes, on pouvait toujours négocier. En comparaison de la fureur du courant d’eau glaciale, même le directeur avait l’air humain.
Soudain, quelque chose se brisa au plus profond de moi. Mes poumons sur le point d’exploser, j’essayai de nouveau de respirer. Le rugissement de l’eau déclina progressivement.
Je n’étais pas effrayé. Je n’étais pas triste. Je n’étais plus rien.
sep
Je voulus ouvrir les yeux, mais en étais incapable. Tu es mort, dit une voix. Peut-être la mienne, peut-être celle de quelqu’un d’autre. Les morts n’ouvrent pas les yeux.
C’était logique mais j’avais envie de les ouvrir quand même. Je fixai l’obscurité en priant de toutes mes forces pour que ma vue fonctionne. Très lentement, l’écran noir en face de moi se fendit et un faible rayon de lumière dorée s’immisça dans mon cerveau. Il apaisa un peu le froid glacial qui régnait en moi.
Je sentis mon engourdissement s’estomper, remplacé par une souffrance, lancinante. Je recrachai surtout l’eau de la rivière, mais j’avais aussi recraché autre chose, quelque chose de lourd et d’acéré qui m’enserrait les tripes depuis l’instant où j’avais sauté.
Je renversai la tête en arrière, mon corps tout entier tremblant d’un feu glacé, et je tentai de me concentrer sur la lumière. Je savais de quoi il s’agissait, bien sûr. C’était la vie après la mort qui m’appelait, ce truc que, paraît-il, les gens observent juste avant la fin. Mais je m’en foutais à présent. J’étais prêt à me laisser emmener là où je méritais d’aller, tant que ça mettrait un terme à la souffrance.
J’essayai de tendre les mains, d’accueillir ma propre mort. Et durant quelques instants la lumière se fit tellement intense que j’eus la sensation de baigner dans de l’or. Puis elle s’éteignit d’un coup et me laissa retomber dans l’obscurité et la douleur.
Tu es mauvais, dit la voix, celle de mon esprit délirant. Et les mauvais ne vont pas au paradis.
Je voulus hurler mais c’était trop pour moi. Le monde vacilla, se déroba et disparut.
sep
Les vibrations du sol me tirèrent hors des profondeurs. Cette fois je n’essayai même pas d’ouvrir les paupières. Je m’accrochai simplement à ces minuscules frémissements qui m’indiquaient que j’étais toujours vivant. Si la douleur irradiait dans tout mon corps, j’avais conscience de ne pas être allongé sur la roche froide du tunnel. Quoi que puisse être cet appui, c’était doux et il en émanait une légère chaleur.
Je perçus un poids sur mes épaules, quelque chose qui me tirait. Pendant un court moment, mon esprit céda et je me retrouvai allongé chez moi dans mon lit. Je n’étais plus qu’un gamin victime d’une mauvaise fièvre et ma mère me serrait fort contre elle, refusant de me lâcher même quand je tentai de me débattre.
Puis j’entendis le rugissement de l’eau et tout me revint brutalement en mémoire : l’explosion, le combat contre les cols noirs, les aboiements des chiens mutants qui tentaient de creuser les éboulis derrière nous, puis le saut dans l’inconnu. Je m’efforçai de raviver le souvenir de ma mère mais il avait disparu comme tout le reste de mon être. J’appuyai ma tête contre le sol mou, comme pour m’enfoncer au sein de sa chaleur et échapper à la peur et à la douleur.
Une fois de plus, je me sentis aspiré vers le néant.
sep
Des voix, cette fois. Martelées avec une telle force que j’avais l’impression de les sentir vibrer en moi.
« … faut se bouger… »
« … pas le laisser ici… »
« … lui trancher la gorge…, on va tous mourir à cause de lui… »
« … pas partir, c’est toi qui as la seule lumière, tu peux pas… »
« … en finir pour de bon, tu ferais mieux de bouger ou ce sera ton tour… »
Un nuage noir s’abattit sur mon esprit et je me sentis repartir. Je paniquai. Il fallait que je reste éveillé à tout prix. Je luttai contre la partie de moi qui désirait en finir. Le sol bougea. Quelque chose me tenait solidement. Des bras minces autour de mes épaules.
— Arrête, Gary ! Il peut encore nous sortir d’ici. Donne-lui une minute de plus !
D’autres souvenirs me revinrent d’un coup : deux amis qui sautaient à mes côtés et un troisième type. Gary Owens. Le psychopathe qui avait pris le contrôle des Crânes et qui avait déjà tué de sang-froid.
L’évocation de Gary fit monter en moi plus d’adrénaline que le courant ne l’avait fait. Cette fois je parvins à ouvrir les yeux tout grands. La lumière était toujours là, vaguement argentée. Elle émanait d’une silhouette noire qui se détachait sur le gris des parois et se rapprochait de moi. Je clignai des paupières et vis les veines de mes propres rétines se dilater dans les ténèbres. L’ombre devint plus nette et prit la forme d’un corps musclé surmonté d’un visage aux yeux morts qui me contemplait d’un air méprisant.
— Juste à temps, mon pote, lança Gary.
Je pus voir qu’il avait le visage méchamment tailladé et qu’un filet de gouttes écarlates s’échappait de sa manche gauche.
— T’as merdé ! reprit-il. Tu nous as tous condamnés.
— Alex ?
La voix provenait de derrière moi et faisait vibrer le sol. Je relevai la tête, avec l’impression qu’on tirait sur les tendons de mon cou à l’aide de pinces chauffées à blanc. Zed était assis à côté de moi, frissonnant, et me tenait contre lui. Je tentai de me relever mais il refusa de me laisser faire. Je posai une main sur la sienne, la serrai aussi fort que mes doigts affaiblis me le permettaient et il finit par céder.
— Merde, j’ai cru que t’allais y passer, dit-il tandis que je me relevai tant bien que mal. Je t’ai vu te fracasser la tête contre un rocher.
— Est-ce que l’un de vous… ? bredouillai-je.
Je m’efforçai de rester immobile pour que la douleur ne revienne pas. Vaine tentative. Je portai mes mains à mes tempes et me retrouvai les doigts maculés de sang.
— C’est moi, répondit Zed. J’ai réussi à te mettre la main dessus et à te tirer hors de l’eau.
— Et Toby ? demandai-je.
Il y eut un silence, puis Zed poussa un soupir.
— Il n’avait aucune chance, finit-il par dire. L’explosion l’avait foutu en l’air. Je suis désolé, Alex.
— On aurait dû le laisser là-haut, dis-je.
La tristesse me serrait la gorge. Mon univers se remit à tanguer. Je fus assailli de visions de Toby, le plus jeune gars que j’aie croisé dans la Fournaise. J’imaginais son corps brisé contre les rochers en même temps que je voyais mon vieux copain du même nom, abattu d’une balle dans la tête par les cols noirs. L’obscurité du tunnel envahit à nouveau mon champ de vision et le tumulte de la rivière fut brusquement assourdi.
— Alex, Alex ! Reste avec nous ! Bats-toi !
Ces paroles me réveillèrent.
— On a réussi ? demandai-je en baissant les yeux vers les eaux.
Ce n’était peut-être que l’effet de la fièvre mais j’avais l’impression de voir un rayon de lumière à travers le plafond du tunnel derrière nous. C’était le trou depuis lequel nous avions sauté. Et de l’autre côté provenait le hurlement très reconnaissable des sirènes de la Fournaise.
— Ouais, on a réussi, siffla Gary. On a réussi à s’éloigner à portée d’un jet de pisse des cols noirs. Super plan, petit con !
Gary se retourna et, dans la lumière de son casque, je pus voir que nous étions dans une sorte de tunnel étroit au fond duquel les flots s’agitaient en tous sens. La rivière faisait un virage vers la gauche, laissant apparaître la bande de roche rouge sur laquelle nous nous trouvions. Pas assez large pour qu’on puisse parler de berge mais assez basse pour pouvoir se hisser hors de l’eau.
— On est encore trop près, dit Zed.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Gary.
Il s’approcha en boitillant sur l’étroite corniche jusqu’à me dominer de toute sa taille.
— Tu ferais bien de me donner une réponse satisfaisante, dit-il. Sinon je jure que je vais te fendre le crâne.
— Pourquoi est-ce que je devrais…, commençai-je mais Gary me cracha sa réponse avant que j’aie fini.
— C’est toi qui nous as mis dans ce pétrin, c’est à toi de nous en sortir !
— Mais il n’y a aucune chance pour qu’ils nous poursuivent, dis-je.
Je bougeai ma jambe de quelques centimètres et retins un cri de douleur. Des aiguilles de feu venaient de transpercer chacun de mes nerfs.
— Ce serait du suicide, repris-je. Même les cols noirs ne pourraient pas réussir un tel saut.
J’aurais mieux fait de me taire. Si la Fournaise m’avait appris une chose, c’était bien de ne pas tenter le destin. Soudain, quelque chose chuta en tournoyant depuis l’ouverture au plafond, une forme qui se tortillait et atterrit dans le torrent avec une énorme éclaboussure. Une forme bien trop massive pour être un homme.
— Oh merde, c’est pas les gardes qu’ils envoient…, souffla Zed d’une voix hachée.
Une autre forme se laissa tomber comme une pierre avant de pousser un hurlement sauvage en touchant l’eau.
— Les chiens ! hurlai-je.
: La fournaise
: La fournaise
Je tentai de me redresser mais mon corps s’y refusa. Par chance, Gary était plus qu’enthousiaste à l’idée de me filer un coup de main. Il fondit sur moi, me prit par le col puis me remit de force sur mes jambes et me secoua si fort que mes mâchoires s’entrechoquèrent. Il m’attira à lui et me fusilla de son regard de prédateur sans âme.
— Où on va maintenant ? hurla-t-il. T’as intérêt à avoir un plan, sinon je te jette en pâture à ces putains de chiens !
Un plan. J’en avais un en tête. M’allonger et mourir. C’était tout ce que mes jambes voulaient faire. Ce serait rapide, pensai-je. Ces immenses mâchoires canines, les muscles puissants et exposés, sans peau, et ces crocs. Une morsure, peut-être deux, et tout serait fini. Je n’avais sans doute pas encore recouvré tous mes esprits parce que l’idée d’être libéré de mon corps me fit rire.
— Pourquoi t’en trouves pas un, toi ? ricanai-je. Je nous ai menés jusqu’ici, maintenant c’est ton tour.
Gary me contempla comme s’il allait m’arracher la tête puis, avec un grognement de dégoût, il me repoussa en arrière. Je titubai mais Zed me rattrapa avant que je tombe. Un hurlement venant de l’eau se fit entendre, bien trop proche.
— Allez, Alex, me souffla Zed à l’oreille. Il faut qu’on trouve une idée. Je veux pas mourir ici, pas comme ça.
Ses paroles chassèrent mes délires et m’obligèrent à me concentrer sur la situation. La lampe du casque de Gary pivotait follement de gauche à droite comme il cherchait un moyen de s’échapper. Mais il n’y avait ni passages ni portes de sortie. Partout, je ne voyais qu’une chose : la roche.
Dans toutes les directions sauf une.
— Il faut qu’on y retourne, criai-je pour couvrir le rugissement de la rivière.
— Pas question, mec, répondit Gary d’une voix tremblante. J’ai failli mourir la dernière fois. J’y retourne pas, impossible !
— On n’a pas le choix, rétorquai-je.
Je titubai jusqu’au bord de l’eau écumante. Elle bouillonnait contre la pierre en contrebas.
Il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Dans quelques secondes les monstres du directeur seraient sur nous.
— Tu préfères attendre ici d’être mis en pièces ? demandai-je. On y retourne. Ce sera moins dur cette fois.
Gary se dirigea vers moi, poings dressés. Mais il n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit. Un grondement sourd s’éleva près de nous et Gary fit volte-face pour braquer sa lampe sur deux yeux argentés et des crocs effilés émergeant de l’écume. Le chien se débattait pour s’arracher au courant, ses griffes raclant la pierre à grand renfort d’étincelles. Il poussa un hurlement et projeta son corps sur le sol dur, ses pattes arrière pédalant encore dans la rivière.
— On y va ! hurlai-je.
Je pris une profonde inspiration et me jetai à l’eau. Cette fois je savais à quoi m’attendre ; j’étais préparé au froid glacial et je parvins à garder l’air dans mes poumons. Le courant me tira vers l’avant mais je tendis les bras et pliai les jambes, en prenant soin de garder une main contre la paroi à ma gauche pour conserver un semblant d’équilibre.
Derrière moi, j’entendis deux autres sauts. Quelqu’un poussa un cri, étouffé par le vacarme de l’eau. Je me retournai et mon épaule râpa la pierre rugueuse.
Le faible éclat de la lampe du casque de Gary était à moitié immergé. Gary était toujours en dessous, il se débattait pour tâcher de rejoindre la surface. Zed avait disparu. Je ne voyais pas les chiens non plus, ce qui ne voulait pas dire qu’ils n’étaient pas quelque part dans le tunnel.
Je tâchai de ne pas céder à la panique et de nager à contre-courant en direction de Gary. Lui pouvait se noyer, je m’en foutais. Mais nous avions absolument besoin de cette lampe. Je tendis le bras sous l’eau et refermai mes doigts sur sa combinaison détrempée et la chair en dessous, puis tirai de toutes mes forces. Gary émergea de l’eau en hoquetant pour respirer. Il s’accrocha à moi d’une poigne d’acier.
— Braque la lampe devant toi ! lui criai-je tout en recrachant de l’eau. Cherche une corniche, une pente, n’importe quoi !
Je ne sais pas s’il m’avait entendu mais il ne cessa de jurer, même lorsqu’il heurta un rocher. Il tournoya sur lui-même et, pendant une seconde, la lampe illumina l’endroit d’où nous venions. L’image que j’aperçus se grava dans mon esprit : le visage terrifié de Zed et derrière lui deux paires d’yeux démoniaques qui gagnaient rapidement du terrain. Trop rapidement.
J’évitai un nouveau rocher tranchant à la surface de l’eau puis j’agrippai la combinaison de Gary au moment de franchir un nouvel à-pic. L’eau se referma sur moi et nous nous retrouvâmes au cœur d’un puits quasi vertical. Mais la chute ne dura pas longtemps et je parvins à reprendre mon souffle au moment où le cours de la rivière redevenait à peu près horizontal. Tant mieux car, juste devant nous, le plafond du tunnel descendait jusque dans les eaux. La rivière disparaissait au cœur d’un trou dans le sol.
Super. Derrière nous, la menace d’être mis en pièces, et devant, celle de la noyade.
Je n’eus pas le temps de formuler une autre pensée que j’étais déjà aspiré par les tourbillons. On se serait cru dans une machine à laver. Mon corps tournoyait si vite que je crus que mes membres allaient se désintégrer et mes yeux quitter leurs orbites. Nous plongions de plus en plus loin sous la terre.
Nous ressortîmes dans un nouveau tunnel. Le courant était toujours fort mais la rivière devenait plus large, moins furieuse. Je vis Gary en face de moi et m’accrochai à lui. Lui aussi referma ses bras autour de moi comme si nous étions les meilleurs potes du monde. Un autre cri retentit derrière nous, c’était Zed qui jaillissait à l’air libre. Puis plusieurs aboiements aigus se firent entendre au moment où les chiens reprirent leur souffle.
— Là-bas ! m’écriai-je.
D’une main, je fis pivoter la tête de Gary pour braquer sa lampe sur un pan de mur effondré sur notre gauche. Des sillons pleins d’ombre remontaient la paroi jusqu’à une étroite corniche loin au-dessus des flots. La pente était escarpée, mais on devait pouvoir y grimper.
— Montons là-dessus, dis-je. Au moins jusqu’à ce que les chiens soient partis.
On nagea séparément vers la corniche. Mes bras et mes jambes me donnaient l’impression d’avoir été remplis de plomb. Quelque chose dans ma tête retentissait comme une cloche d’église. La rivière faillit bien nous emporter mais je parvins à saisir une saillie rocheuse et à m’extirper des eaux glacées. Gary m’avait devancé et escaladait déjà le mur. La terreur lui donnait des ailes.
Un cri résonna dans mon dos et je vis Zed qui luttait contre le courant. Je raffermis ma prise sur la saillie et tendis le bras vers lui au moment où il passait devant moi. Le courant, presque trop puissant, menaçait de nous aspirer tous les deux. Mais, avec un cri de défi, je parvins à tirer Zed jusqu’à moi.
À peine était-il sorti de l’eau qu’un museau fendit la surface. Des crocs aiguisés claquèrent à quelques centimètres de son pied. Le molosse se propulsa vers nous, sa chair à vif luisant dans la faible lumière de lampe de Gary. Mais il n’y avait pas de berge, pas de rive sur laquelle il aurait pu trouver un appui. Il s’accrocha au roc pendant ce qui parut durer une éternité, agitant violemment la gueule de gauche à droite. Puis l’autre chien déboula à toute vitesse en poussant des cris plaintifs, prisonnier du courant. Il s’écrasa contre le premier et le projeta à l’écart de la paroi. Les deux monstres furent emportés dans les ténèbres et leurs grondements sauvages se perdirent dans le tumulte des flots.
— Gary, attends ! siffla Zed. On n’y voit rien ici.
Dieu seul sait où je trouvai la force de grimper. Mais j’y parvins finalement sous l’impulsion d’une énergie primitive enfouie au plus profond de moi. À chaque geste pour atteindre la prise suivante sur le mur, j’avais l’impression d’être de retour dans le gymnase de la prison et d’affronter les Crânes sous une pluie de coups de poing et de pied. Mais ce qui est bizarre avec la douleur, c’est que plus elle devient familière et plus il est facile de la faire taire.
Je remarquai que la lumière s’était immobilisée. Gary avait atteint la corniche et, même s’il ne fit pas un geste pour nous aider à nous hisser sur la saillie rocheuse, il se poussa légèrement afin qu’on puisse y tenir à trois. Pour quelqu’un comme lui, c’était l’équivalent d’une déclaration d’amour. Zed s’effondra et je m’assis auprès de lui, les yeux tournés vers le torrent en contrebas.
— Où est-ce qu’on va maintenant ? finit par lâcher Gary. On a semé les chiens mais où est la porte de sortie ? T’as vraiment foiré ton affaire.
Je ne lui prêtai pas attention, préférant examiner notre nouvel environnement. La corniche sur laquelle nous nous tenions était étroite mais s’étendait sur la longueur de la caverne. Baignés dans une faible lumière, les murs paraissaient émaillés de poches d’ombre semblables à celles que l’on trouvait dans les salles d’excavation. La plupart n’étaient sans doute que des creux dans la pierre mais il devait forcément y avoir un passage quelque part devant nous.