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La goutte de trop

De
274 pages
Selbiaf vit avec sa famille à l'abri d'une bicoque en bois de mauvaise qualité, dans une des vallées surpeuplées et insalubres de la capitale. Père aimant, il subit le joug de sa femme, tourmentée par un désir incompréhensible d'amasser de l'argent pour en arroser ses frères. Jusqu'où iront la sensibilité et la détermination de Justeline, leur fille aînée, tandis que se révèle au fil des pages la profonde faiblesse de son père ? Le lecteur plonge dans une misère que n'atténue pas le semblant de fierté qu'affiche le peuple de la vallée.
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GatchouNJA MEN
La goutte de trop
Les mésaventures de Selbiaf
Lettres camerounaises
04/06/15 17:47
La goutte de trop
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collectionLettres camerounaisesl’avantage du présente positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, la collectionLettres camerounaises s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus Robert-Marie JOHLIO y Pedro VIÑUALES,El Esqueleto de un Gigante, 2015. Paul Emmanuel BASSAMA OUM,Un homme et ses deux femmes, 2015. P. K. NKAMANYANG Lola,Rustles on Naked Trees, 2015. André MVESSO, Lucie ou le retour au pays, 2015. Paul Vincent NLEPE MBAMA, Le fils de Hanna Ngale, 2015. Jeanne-Louise DJANGA,Fantasia. Bienvenue à Paris, France, Europe, 2015. Lacatus ELAT,Interprétations poétiques et philosophiques. Une poésie qui parcourt la vie, 2015. Joseph SOP,L’amour est un pseudopode, 2015. André-Pascal LIKWAÏ,La colline en larmes, 2015. André BION,Les enfants d’aujourd’hui, 2015. Golimé MARKUS,Le coup de ma fustibale, 2015. ÉPINGLÉ,Les faces du monde, 2015.
GatchouNJAMEN
La goutte de trop
Les mésaventures de Selbiaf
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06722-3 EAN : 9782343067223
Les rues
Deux années déjà depuis la fin brutale de Selbiaf. Un pauvre diable mort sans avoir vraiment combattu, simplement convaincu qu’il n’y avait rien à combattre, mort comme une vermine qu’on écrase sous les pieds, mais sous des roues désolées, mort à cause d’un nid-de-poule en création dans le bitume et à un tournant, mort en traversant une rue singulièrement étroite, une parmi les innombrables rues et routes de sous-développés qui détruisent des vies avec une froideur et une rapidité innommables, à cause, parfois, des petits trous sur la chaussée que l’érosion et les pneus transforment dangereusement en crevasses, les rendant encore plus aveugles et sourdes devant la désolation et la mort, encore plus assoiffées de sang, de vie, comme d’un carburant qui, en millions de litres seulement, pourrait alors enclencher la machine à pitié, les émouvoir, les calmer pour qu’alors, la mort violente des milliers de leurs victimes n’apparaisse plus si habituelle, si transparente et si inutile. Pourtant rien n’a changé. La rue qui un jour ôta la vie à Selbiaf est toujours la même, à peine plus large que deux petites voitures en dépassement. Son côté gauche, comme on vient de la vallée marécageuse, est bordé d’une haute barrière de béton bien crépie. Cette barrière entoure le CRB, un centre de recherche sur le bois. Une rangée de sapins symétriquement distribués sur une pelouse étroite, mais bien entretenue accompagne le mur et la rue dans une douce ascension. Seul un grand immeuble s’impose, tel un mirador gigantesque, au vaste domaine du CRB comme une victoire sur ces arracheurs de bon terrain que sont ces groupuscules d’Occidentaux pré et postcoloniaux qui, avec les « missionnaires », capitalistes jusqu’à la moelle des os, sont les propriétaires terriens dont les terrains, les plus grands et les mieux placés, sont acquis au prix de rien, aux noms sacrés de Joseph-Marie-Jésus, Marie-Jésus-Joseph… Seul un grand immeuble, disais-je, vient rompre l’harmonie de ce bel alignement d’arbustes. Il est à la fois vaste, haut et moderne d’architecture. Hissé sur de larges poteaux de béton rappelant les constructions dans certaines régions marécageuses, avec des pilotis, il s’enfonce dans l’enceinte du CRB, mais n’en fait pas partie. Le soleil fait briller ses murs en partie recouverts de céramique polie.
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L’utilisation régulière du verre en rajoute à la beauté de cette construction à travers de grandes baies vitrées qui se peignent aux couleurs du ciel qu’elles reflètent inlassablement. Entre les gros poteaux de fondation se trouve un parking toujours décoré de belles voitures. Dans un angle de l’immeuble au premier étage, une imposante croix lumineuse à rayures vertes clignote avec une brutalité réglée ; elle attire l’attention du plus distrait même, et informe tout le monde de la présence à cet endroit d’une pharmacie. En bas, un ouvrage d’un peu moins du mètre de haut est implanté à quelque distance seulement des fondations de l’immeuble. Il est peint de couleurs fluo rouges et blanches. Il n’est pas là pour la parade. Encore que, bien qu’étant beau dans son genre, il n’est nullement assorti aux belles couleurs du bâtiment. Par son côté violent, il rompt net avec le paisible de la construction, car ce bâtiment est situé juste à un tournant, à l’endroit même où un important nid-de-poule se développe au centre de la rue. Après cette crevasse en herbe, lorsque l’on vient des bas-fonds, la rue entame une courbe soudaine à droite tout en grimpant courageusement vers le sommet. La présence de cette solide barrière bicolore y est nécessaire, car une voiture qui viendrait à manquer son virage échouerait, en l’absence de cette protection, dans les entrailles de l’immeuble. Or, cette rue est le théâtre permanent de la vitesse des automobilistes. Les voitures n’y ralentissent que si elles doivent disparaître sous ce grand immeuble ou sous un de ceux situés en face. Ce bâtiment est le seul de ce côté-là de la rue ; mais en face de lui, suivant la courbe de la route, une rangée d’immeubles est là, implantée dans les rebords de la pente. Des ensembles d’appartements d’habitation, des bureaux, des hôtels. De hauts immeubles qui limitent l’autre côté de la rue tel un garde-fou géant. La plupart des propriétaires, pour pallier le manque d’espace, utilisent le rez-de-chaussée comme parking. Devant ces immeubles, assis dans des coins, des gardiens, toujours plongés dans une contemplation nonchalante, font partie intégrante du paysage. Exposés au soleil selon les heures de la journée, ils suivent du regard et sans arrêt les voitures qui dévalent en trombe l’étroite rue, les yeux passant de l’espoir au désespoir quand les bolides freinent pour les solliciter ou pour repartir : une voiture qui se gare est toujours l’espérance d’un peu d’exercice physique et parfois de quelques pièces de monnaie.
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Ces immeubles, serrés les uns contre les autres, forment une barrière, une barrière qui, sans vraiment le paraître aux yeux du commun, en est une, austère, infranchissable. N’est-ce pas une barrière après tout? Si une barrière sépare deux lieux ou deux conditions, cette haie d’immeubles est une barrière, une véritable. Elle sépare la richesse de la pauvreté. Une seule fissure est ouverte dans cette continuité. Elle est située entre deux immeubles faisant directement face à la pharmacie. Elle aboutit à des escaliers. Porte d’entrée de l’autre côté de la ville. Lorsque l’on suit cette minuscule servitude, on tombe à la renverse devant le nouveau décor. C’est en contrebas un gouffre profond encerclé par des collines surmontées de hautes bâtisses. Une vision saisissante et si différente des merveilleux assemblages que l’on veut traverser. Comme le monde sait camoufler ses manques ! Une vision effrayante du dénuement, une pauvreté presque pittoresque, une belle illustration de la misère, une misère rendue encore plus violente par l’insolente proximité de l’opulence. On a sous les yeux un panorama de toits rouillés et serrés les uns contre les autres dans une solidarité malsaine. Ils décrivent une courbe lancée à l’assaut des sommets, grimpant courageusement les versants du piège naturel qui les entoure. Très serrés dans le fond, ils le sont moins comme ils gravissent les pentes ; on peut alors apercevoir quelques bouts de vertes feuilles entre certains toits. À certains endroits, les maisons sont si parfaitement alignées les unes au-dessus des autres qu’elles donnent l’impression d’être des maisons à étages délicatement posées sur les versants dangereux du relief. Lorsqu’on réussit à dégager son regard de ces saisissants bas-fonds, pour le remonter suivant l’alignement des maisons sur les versants, on tombe sur l’arrière-plan d’une autre chaîne d’immeubles qui surplombe la vallée. En déplaçant son regard, on peut voir une haute et impressionnante antenne cachée dans sa partie inférieure par une forme ronde et noire semblable à un énorme rocher. En observant cette ceinture rendue plus haute et plus menaçante par la présence des immeubles, on a une impression touchante de petitesse parce qu’immanquablement, on se transporte dans ces bas-fonds pour s’identifier à ceux qui s’y terrent. Généralement pris d’une peur sourde, on renonce à essayer les escaliers délabrés qui s’enfoncent dans l’autre monde.
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Une autre entrée se trouve à quelques centaines de mètres du virage, juste en face de l’impressionnante entrée secondaire du CRB. C’est un carrefour. La rue principale continue vers le haut, bitumée, décorée de jolis nids-de-poule et toujours accompagnée de la pelouse et de ses sapins bien taillés. Une autre rue s’en détache et coule en pente douce vers la vallée, non bitumée, boueuse ou poussiéreuse selon les saisons. On y aperçoit, par endroits, des plaques de bitume : elle a dû avoir ses beaux jours. Creusée dans le flanc de la colline, elle va vers les pierres d’une carrière désaffectée, abandonnée, sous la forme d’une falaise de cent cinquante mètres de haut. Un dangereux piège pour qui s’aventurerait derrière les immeubles construits in extremis sur ses rebords. En bas dort un lac aux eaux pourries, polluées par des déchets de toute sorte qui suintent inlassablement de l’opulence. Le trop-plein de ces eaux coule en un ruisseau infatigable vers les plus bas-fonds. Cette route s’arrête là. Elle avait aidé à l’exploitation des pierres dix ans auparavant. Elle ne veut pas se risquer plus bas sur des flancs pierreux et abrupts. On n’a plus besoin des pierres. Il n’y a que des hommes en bas, au fond, dans la vallée encerclée.
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Des gîtes
Lorsque l’on vient du côté de la carrière abandonnée, en affrontant le versant ouest de la vallée, on tourne aux coins de plusieurs dizaines de maisons. C’est une descente pénible et périlleuse à travers des escaliers en pierre aux marches très hautes, construites dans la plus grande parcimonie de béton. On s’appuie sur les murs des maisons qui bordent le passage. Des maisons précocement vieillies du fait de la précarité des matériaux utilisés dans leur construction : quelques bambous ficelés sur des poteaux en bois de mauvaise qualité, le tout recouvert par une espèce de mortier, triste et incertaine, fait de terre sablonneuse détrempée avec de l’eau. Lorsque cette sorte de boue qui recouvre le squelette de bambou tressé a séché, elle est à son tour recouverte, chez les plus riches propriétaires, d’une couche de sable sale des rigoles, chichement garni en ciment. L’aspect du mur, lorsque pour parfaire la mascarade on en vient à le recouvrir d’une couche de peinture, généreusement diluée à l’eau, est acceptable. Et même, il est beau et dégage une illusion de solidité. Une personne habituée à des constructions modernes avec des murs faits de béton, de fers, de parpaings bourrés, garnis d’une couche de sable fin normalement trié, copieusement mélangé à du ciment et soigneusement taloché, avant d’être artistiquement recouverts de peinture à huile ou de carreaux ; cette personne, disais-je, ne peut pas croire si on lui raconte que des murs comme ceux qui quadrillent la vallée ne tiennent pas longtemps, qu’ils perdent rapidement de leur aplomb dans une recherche incontrôlable du sol, comme s’ils sont, plus que les autres objets et structures dans la nature, soumis à la pesanteur. Curieusement, ils n’atteignent que rarement le sol tant sollicité. Ils se stabilisent toujours dans une effrayante position oblique, attendant une pluie « terrible » qui viendrait leur assener le coup de grâce pour qu’ils accomplissent leur inévitable destin. Ils sont plantés sans fondation véritable dans les bas-fonds mouillés en permanence par de nombreux petits ruisseaux qui dévalent les trois versants en s’agrandissant de déchets d’eau sortis aussi bien des portes, des fenêtres que des bouches de vidange de water-closets. Cette humidité pourrit facilement les planches qui les soutiennent !
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