La grande maison de Louxor

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296265523
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LA GRANDE MAISON DE LOUXOR

FAWZIA ASSAAD

LA GRANDE MAISON DE LOUXOR
roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

ÉCRITURES ARABES

Derniers titres parus dans la collection

N° 40 Rezzoug Leila, Apprivoiser l'insolence. N° 41 Haddadi Mohamed, La malédiction. N° 42 Berezak Fatiha, Le regard Aquarel II. N° 43 Benkerroum-Covlet Antoinette, Gardien du seuil. N° 44 Moulessehoul Mohamed, De l'autre côté de la ville. N° 45 Ghachem Moncef, Cap Africa. N° 46 Al Hamdani Salah, Au-dessus de la table, un ciel. N° 47 Bensoussan Albert, Mirage à trois. N° 48 Koroghli Ammar, Les menottes au quotidien. N° 49 Zenou Gilles, Les Nuits. N° 50 Fares Tewfik, Empreintes de silences. N° 51 Tamza Arriz, Ombres. N° 52 Bouissef-Rekab Driss, A l'ombre de Lalla Chafia. N° 53 Kessas Ferrudja,Beur's story. N° 54 Bourkhis Ridha, Un retour au pays du bon Dieu. N° 55 Nouzha Fassi, Le ressac. N° 56 Hellal Abderrezac, Place de la régence. N° 57 Karou Mohd, Les enfants de l'ogresse. N° 58 Nabulsi Layla, Terrain vague. N° 59 Sadouni Brahim, Le drapeau. N° 60 Sefouane Fatiha, L'enfant de la haine. N° 61 El Moubaraki, Zakaria, premier voyage. N° 62 Bensoussan Albert, Visage de ton absence. N° 63 Guedj Max, L'homme au basilic. N° 64 Bensoussan Albert, La marranne. N° 65 Falaki Reda, La ballade du Berbère. Un exilé et l'Algérie d'autrefois. N° 66 Bahgat Ahmad, Mémoires de Ramadan, Egypte. N° 67 SamIal Sharif, Les rêves fous d'un lanceur de pierres.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1283-1

,

PREMIÈRE PARTIE

L'EMERGENCE

D'UNE DYNASTIE

UN CORDON

OMBILICAL

Elle porte le joli nom arabe de Sawsan, Suzanne en français, Seshen dans l'ancienne langue des Egyptiens, ce lotus qui s'ouvre au lever du jour, comme pour donner naissance au soleil. Sa mère se nommait Warda, Fleur, et son père Guirguis, Georges. Elle est née dans la Grande Maison blanche des bords du Nil de Louxor, près du temple où se répétait sans fin le mariage d'un dieu et d'une déesse et la naissance d'un nouveau soleil. Pour sa mère, elle n'a jamais été qu'une fille. Mais son père avait eu pour elle de grandes ambitions. Il avait imaginé qu'elle deviendrait femme Pharaon, comme Hatshepsout, fille des dieux, Soleil féminin qui avait, autrefois, régné.
* * *

Guirguis avait toujours rêvé de ce personnage d'histoire et de mythe. Caressé des yeux le visage de la déesse Hathor, sa mère. Lui ressemblait-elle? Sous son masque de Pharaon, il y avait eu une petite fille, puis une femme. Ses traits pouvaient reproduire ceux de la déesse, se reproduire sur son enfant. Pourquoi pas? Il Y pensait, depuis... depuis quand? Un jour, il avait décidé que l'Histoire était mal racontée, qu'elle glorifiait la guerre et les héros victorieux des guerres. 9

Mais son rêve datait d'avant ce jour. Il venait des profondeurs du temps. C'était comme une prière. Les matins, il ouvrait les volets du grand balcon de sa maison, respirait la brise fraîche de l'aube, se recueillait un petit moment devant le temple de Hatshepsout, construit sur l'autre rive du fleuve, pour les naissances répétées du dieu et de sa fille, Hatshepsout.

On le nommait:

«

« Splendeur des Splendeurs ». Si beau! Encore plus beau le soir: une colonnade toute simple, creusée dans une falaise aux reflets d'or; des chapiteaux qui répétaient le mystérieux visage de la déesse Hathor, belle femme aux oreilles de vache, caressée par le soleil, son père, son époux. Pourquoi Hatshepsout ne renaîtrait-elle pas, comme les soleils, comme les grains d'orge? C'était bien cela, l'ambition de ses ancêtres, les anciens Egyptiens: se répéter, comme les ~rains d'orge, comme les soleils. Pourquoi sa fille ne répeterait-elle pas ce règne de paix et de beauté?
* * *

Château des Millions d'Années »,

Quand elle est arrivée, septième enfant d'une famille où filles et garçons alternaient avec une régularité de mécanique, sa mère prévoyait un garçon. Sawsan apportait le désordre. Ce n'etait qu'une fille. Warda en était fort attristée. Le grand-père a fait semblant de prendre son chagrin au sérieux. Il a dit à Warda avec un bel accent de Haute-Egypte, celui qui chante avec le soleil : - Tu es déçue? Tu n'en veux pas? C'est facile. Il n'y a qu'à l'étouffer. Personne ne s'en rendra compte. Il a pris un ~rand coussin, l'a fourré dans le berceau. Warda a pousse un grand cri. L'aïeul a parlé, triomphalement. - Dis la vérité. Tu la veux. Dis que tu la veux! * * * 10

Le père, lui, la voulait ardemment, cette petite fille. Un détail semblait lui indiquer le signe des ancetres. Elle était née l'index dans la bouche, comme les Soleils et leurs fils, ces Horus que l'on nomme aussi Pharaons, qui naissaient enfants d'un mariage de dieux, une grosse tresse juvénile en travers de la joue gauche, l'index, et non pas le pouce, dans la bouche. On lui disait bien, toutes les fois qu'une fille naissait, ou que l'on rêvait d'une fille: - Une fille, c'est un monde nouveau. Cette croyance populaire, dans un pays où l'on attache tant d'importance au garçon, le rendait pensif. Quand on habite Louxor, la vieille Waset, la ville du Sud, la Thèbes d'Homère, celle que les Romains nommaient Diospolis Magna et les Grecs, Diospolis Megale : Grande Ville de Dieu, et que les Arabes ont surnommée, AI-Aqsor, les Fortifications, quand on voit du balcon de sa maison, de l'autre côté du fleuve, le temple de Hatshepsout, ce Pharaon femme portant barbe postiche, doub1e couronne, on ne saurait empêcher l'imagination de gambader pour traverser les siècles, et le temps de s'effacer devant les vies répétées d'un grain d'orge!
* * *

Il était le maître incontesté de Louxor. Son nom: Guirguis, fils de Mikhail, petit-fils d'un autre Guirguis, fils de Mikhail Son nom n'en finissait pas de remonter de Guirguis en Mikhail Il l'apparentait à l'Horus, l'époux de la aéesse Hathor, le dieu soleil représenté par Pharaon. Sans doute Guirguis signifie-Hl en grec Ge orge, travailleur de la terre. En arabe, on dirait tout simplement fellah. Mais l'arabe, on n'a commencé à le parler en Egypte qu'à l'approche de notre millénaire, après l'avènement de l'Islam. Au début de l'ère dite chrétienne, quand les Egyptiens découvraient le Christ et se convertissaient au christianisme, le pays était occupé par les Grecs et les Romains et Ge orge representait le nom d'un saint: Mari Guirguis. Ses icônes peuplent les églises du pays. Monté sur un cheval blanc, le cor s couvert d'une cuirasse d'argent, il tue le monstre du

ma r à tête de crocodile. L'ange Mikhail1ui ressemble. Lui aussi, monté sur le même cheval blanc, tue le même mons11

tre. Or l'image immortalise celle d'Horus, le dieu soleil qui avait régné sur l'Egypte: Horus, monté sur un cheval âe pierre, tuait le dragon de l'obscurité et ramenait la lumière. Puisque Pharaon représentait l'Horus, Guirguis pouvait se glorifier d'une ascendance pharaonique. Il se disait même que cette mystérieuse ascendance expliquait son amour pour la déesse Hathor et pour sa fille I-fatshepsout. Mais ces considérations, il ne les faisait que sous le masque de la plaisanterie ou de la confidence. C'est qu'il était cnrétien, qu'à la suite des Guirguis et des Mikhai1 qui composaient son nom complet venait se faufiler, on ne sait pourquoi, un 'Abd-el-Messih. 'Abd-el-Messih signifie Serviteur du Messie. Quand on se pique d'être chrétien depuis le temps où saint Marc évangélisait l'Egypte, ce pays où la Sainte Famille avait trouvé refuge, on n'établit pas des liens de filiation entre Mari Guirguis, l'ange Mikhail et l'Horus des païens. On n'adore pas la déesse. Au contraire, on avait enseigné à Guirguis, comme à son père Mikhai1, qu'Horus était le dragon à abattre parce que païen et masqué d'une tête de faucon, qu'une deesse à tête de vache ne pouvait être qu'une vulgaire idole. Guirguis ne voulait pas offenser sa famille et son peuple, lui dont le nom n'en finissait pas de remonter de Guirguis en Mikhai1 et se terminait, on ne sait pourquoi, peut-être pour indiquer son ascendance chrétienne ou pour abreger l'interminable lignée ancestrale, par un Abd-el-Messih, Serviteur du Messie.
* * *

Un fait divers a renforcé l'illusion du rêve. La bonne, une fille du peuple, avait enterré le cordon ombilical et le placenta de Sawsan dans le jardin de la maison. On aurait ait qu'elle accomplissait une mise au tombeau en vue d'une renaissance. Un cordon ombilical n'est après tout qu'un lien entre une vie et une autre vie. Autrefois, on disait qu'il était le double du nouveau-né, son ka, pour ainsi dire son âme. Sur les murs du temple de Hatshepsout, un dieu potier à tête de bélier, Khnoum, façonnait sur son tour Pharaon et son double: deux enfants naissaient en même temps, l'index dans la bouche. Le mythe raconte en12

core ceci: le double accompagnait Pharaon sa vie durant, comme un invisible frère jumeau. Pour ce double, le ka, Pharaon faisait construire un tombeau, sculpter une statue. A l'heure de la mort, le double déployaIt sa force de vie, animait sa statue, les images peintes sur les murs de son tombeau, se battait contre les démons de l'obscurité pour renaître, enfant, avec un autre double qui lui ressemblait comme un frère jumeau. C'est ainsi que le défunt entrait dans sa maison funéraire pour en sortir rajeuni. A Thèbes, du côté de l'Occident, il y a d'innombrables demeures de kas, des kas de rois et de reines, de nobles et de gens du commun, tous ces gens du passé, qui, en masses de plus en plus compactes, ont désiré renaître avec le Soleil. Il y a aussI la demeure du ka de Hatshepsout. Guirguis, qui faisait remonter son arbre généalogique imaginaire aux anciens Egyptiens, nourrissait une timide conviction: une chaîne de cordons ombilicaux liait sa fille à Hatshepsout comme autrefois le Soleil régnant aux Soleils défunts.

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LES ANCÊTRES

Il était de modeste origine. Mais nos grandes familles le sont toutes, même les Pharaons d'autrefois l'étaient. Notre peuple d'Egypte, sans cesse vaincu, occupé, oublie vite les gloneux ancêtres, et continue d'exister, après chaque déclin, comme s'il fallait repartir de rien. Deux siècles d'occupation Hyksos avant la dynastie de Hatshepsout. Combien de siècles d'occupation ottomane avant cene des 'Abd-el-Messih ? Cinq. Oui. Cinq siècles.
* * *

Dans les temps reculés de leur histoire familiale, les ancêtres de Guirguis n'habitaient pas Louxor, mais Qous, sur la route des caravanes du Wadi Hammamat qui unit la mer Rouge à la Vallée du Nil. AutrefOis, quand Thèbes était à l'apogée de sa gloire, les bateaux de Hatshepsout débarquaient à Qous les merveilles du pays de Pount, pays mythique de la déesse Hathor : du bois d'ébène, de l'ivoire pur, de l'or vert, des plumes, des flèches, des serviteurs avec leurs enfants, des arbres de myrrhe fraîche qui produisaient de l'encens, chair des dieux. Puis Qous a effacé le souvenir de Thèbes. Qous a eu une cour, des poètes, des savants, des docteurs de l'Islam connus jusqu'à La Mecque, un gouverneur, Aladin, honoré par Schéhérazade dans les Contes des Mille et une Nuits. Qous a été célèbre jusqu'au jour où Le Caire lui a volé la 14

gloire. Du temps des' Abd-el-Messih, ce n'était plus qu'une petite ville de province. Ses notables assuraient le commerce avec l'Asie et le Soudan par les mêmes voies antiques utilisées par Hatshepsout, mais n'apportaient que des objets de première nécessité, du bois de sapin plutôt que du précieux bois d'ébène. De l'encens aussi. - Pour protéger du Mal et du mauvais œil ? Ou l'our lire dans la fumée des encensoirs des mots magiques? Etablir un lien avec les dieux? - Ils guidaient leurs caravanes de chameaux chargés de maigres richesses à travers les déserts et la mer Rouge. Affrontaient les Bédouins qui guettaient leur passage pour les attaquer. Les étoiles, la nuit, leur montraient le chemin. Les dunes, ils ne s'en servaient jamais comme points de repère. Un coup de vent changeait leur place, comme un malin génie indiquant la fausse route. Ils ne rêvaient pas de creuser le canal qui devait un jour relier la Méditerranée à la mer Rouge et l'Orient à l'Occident. Pourtant ce canal aurait fait alors de leur commerce le plus riche du monde. Un rêve aussi ambitieux, ils le laissaient aux aventuriers étrangers. Eux n'étaient que de modestes aventuriers. Mais dans cette préfecture de Qous au glorieux passé, ils étaient des notables, possédaient la seule maison blanchie à la chaux, enviée par tous les habitants du lieu et des environs, même par I envoyé du gouvernement central qui avait osé, un jour, la convoiter. Pour une telle insolence, l'envoyé du gouvernement central reçut la bastonnade.
* * *

Un personnage d'histoire, ou de légende, haut en couleurs, marque le commencement de cette ère nouvelle, celle des' Abd-el-Messih. Un des ancêtres, l'arrière-grandpère de la grand-mère de notre Guirguis, aurait été ce général Ya'coub qui s'est battu pour Bonaparte lors de la bataille d'Egypte. Fallait-il s'enorgueillir de cet ancêtre, en faire le grain d'orge choisi entre mille grains d'orge? Pour des vies répétées. Lui qui n'avait été que le collaoorateur de Bonaparte? Certains diraient: - C'est un traître! Personne n'aimerait s'en réclamer.
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Quand on y pense, dans un pays écrasé depuis des millénaires, encore beau et si mal gouverné, peuplé de braves gens, - « un troupeau doux et paisible» ecrivaient les grands voyageurs -, on serait tenté de s'enorgueillir d'un ancêtre qui n'était ni mouton bêlant, ni chien fidèle. Il a pris les armes, on a dit qu'il était un traître. Et Guirguis, tel que nous l'avons connu, n'aurait pas cherché à le réhabiliter. Au temps de ce général, on ne demandait pas aux hommes forts de sa race de faire la guerre. On payait plutôt des mercenaires. Pour qui l'Egypte se serait-elle battue? Contre qui? Des deux côtés de la barrière, des occupants qui convoitaient le pays. Les paysannes auraient crevé un œil, coupé une Jambe, un bras à leur fils plutôt que de l'envoyer à la guerre et les hommes forts de la race du général Ya'coub se seraient révoltés, comme ces pauvres paysans de la Légion Thébaine qui ont refusé de se battre pour les empereurs de Rome. - Notre religion nous interdit de tuer, ont dit ceux-ci à leurs commandants. On leur a coupé la tête. Ils étaient, disait-on, des traîtres. L'histoire les a réhabilités. Elle en a fait des Saints. Le ~énéral Ya'coub n'a pas eu cette chance. Il est demeure traître. Et Guirguis, qui détestait la guerre, comme ces paysans de la Légion Thebaine, ne s'en enorgueillissait pas. Pour repousser les Français, la Grande Porte a envoyé, à la tête d'une expédition ottomane, un Albanais, Mohammed' Ali. Le général Ya'coub, qui n'a pas su mériter le titre de saint, ni se faire ériger une statue, qui est demeuré traître, est parti avec les soldats de Bonaparte pour fuir les représailles des Turcs et de leurs serviteurs. TIest mort sur le bateau de guerre qui l'emmenait. La légende dit encore ceci: les Français l'aimaient tant qu'ils n'ont pas jeté son corps à la mer. Ils l'ont conservé dans une baignoire pleine de vin. Arrivés en France, ils lui ont fait de grandes funérailles.
* * *

On ne l'aurait même pas remarqué dans la vieille ville de Qous, le changement apporté par l'expédition fran16

çaise. Mais le commerce des' Abd-el-Messih les poussait p'lus loin, jusqu'aux bords du Nil, jusqu'à Louxor.L'hiver, Ils pouvaient voir l'Europe entière emboîter le pas aux grands voyageurs qui avaient inspiré Bonaparte. Un spectacle s'offrait à eux: des étrangers emportaient avec eux de vieilles pierres! On les appelait Khawagas, ou Frangs, ou 'afarits : démons d'enfer. On murmurait gue les pires canailles pouvaient agir impunément, protégees par le régime des Capitulations, jugées par leurs Consuls respectifs, dans des Tribunaux speciaux, le plus souvent acquittées sans autre forme de procès, et personne pour juger les Consuls! On peut l'assurer sans que pour cela il y ait des documents écrits: les démons d'enfer qui démantelaient les temples, pillaient les tombeaux, exportaient loin, très loin, les trésors du pays, ces étrangers qui rendaient aux Soleils de Thèbes une étrange gloire ont attiré les' Abd-el-Messih à Louxor.
* * *

Ils n'étaient pas arrivés pour protéger nos ancêtres oubliés. A Louxor, ils chercnaient de nouvelles sources de profit. Ils se sont contentés de petits gains. Comment pouvaient-ils soupçonner que les vieilles pierres representaient des trésors? Les paysans puisaient leur engrais dans la poussière azotée des temples et quand ils avaient besoin d'une meule, ils sciaient une colonne antique. Eux n'étaient même pas des paysans; ils n'avaient besoin ni d'engrais, ni de meule. Cet ancêtre qui a vu partir l'obélisque du temple de Louxor s'appelait-il Guirguis, ou bien Mikhai1 ? Nous l'imaginions, Sawsan et moi, livrant sa marchandise dans la vieille Thèbes. Anthropologues et ethnologues étudient son vêtement, l'interrogent sur ses mœurs et coutumes. Lui regarde Mohammed 'Ali, le pacha délégué par l'empire ottoman pour gouverner l'Egypte. Mohammed ' Ali se romène sur les bords du Nil avec son conseiller, le consu Yde France. Comment expliquer à l'ancêtre que c'est Bernardino Drovetti, l'Italien naturalisé ?! L'homme n'en finit pas de le dépouiller. L'homme ne fait qu'accumuler de précieuses 17

vieilles pierres: une collection pour le roi de Sardaigne, de quoi meubler le département du musée de Turin, une collection pour la France, pour la consoler d'avoir manqué ce premier marché... Il fallait l'alerter, l'ancêtre! Il aurait empoigné ce toutpuissant Drovetti, l'ancêtre qui ne craignait ni la loi, ni le aésert ! Il n'aurait pas pu détrôner Drovetti. Personne ne pouvait alors détrôner Drovetti. Champollion s'avouait vaincu et les Egyptiens exécutaient les ordres de Drovetti. Ils amélioraient leurs voies de communications, pour que leurs trésors soient plus facilement emportés. Il s'appelait Guirguis, ou bien Mikhaïl, cet ancêtre qui a vu partir l'un des deux obélisques. Parti, avec tous les honneurs d'un cadeau de prince à prince, sur une barge spécialement construite pour le transporter à travers le Nil, la mer et les canaux de France: le Toulon. C'était, disait-on, le plus grand événement de la technologie moderne : déplacer ce monument digne de la grandeur de la France: scier à la base le plus beau des deux obélisques, le plus proche des eaux, le l1.isser entier, et non pas coupé en trois tronçons, sur ce navire si grand qu'il devait attendre l'inondation pour traverser l'estuaire et se lancer sur les hautes eaux au fleuve. Il y avait, alors, une épidémie de choléra. Elle n'a pas fait de victimes parmi les Français. Mais d'innombrables fellahs sont morts à la tâche. L'obélisque a fait bon voyage. Il a quitté Louxor les derniers jours de décembre 1831. Il est arrivé à Toulon deux ans plus tard, décembre 1833. L'opération avait coûté si cher à la France que l'autre obélisque est resté sur place, à la porte du temple. En échange de ce cadeau, Mohammed' Ali a reçu de Louis-Philippe une horloge. L'ancêtre ne l'a jamais vue. - Cette 11.0rloge, amais marché, disent aujourd'hui les j guides aux touristes.
* * *

Il lisait la Bible, l'ancêtre. Il s'appelait Guirguis ou bien Mikhail Les antiques statues n'etaient que de vulpaires idoles de païens. Lui était chrétien, détenteur de la verité.

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* * *

Mais son fils, qui a cru l'ancêtre, a construit cette Grande Maison près du temple de Louxor, l'a couverte de chaux blanche, comme en Grèce, pour renvoyer la chaleur du soleil et retenir la fraîcheur des nuits. C'était le père de notre Guirguis.

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LA GRANDE MAISON PRÈS DU TEMPLE DE LOUXOR

Louxor n'était alors qu'une petite bourgade massée autour du temple. Deux, trois mil1ehabitants. Comme un village qui aurait grandi en proportions, avec des masures construites en briques de boue séchées au soleil. Les toits servaient. de basse-cour et les pipeonniers jouxtaient les maisons: de petites tourelles carrees, blanchies à la chaux, percées de trous, piquées de branches d'arbre, pour servir de reposoir aux pIgeons, avec des gargoulettes rangées au sommet, parfois comme un pyramidion fait de cruches renversées. Palmiers et sycomores, joncs et chardons poussaient dans le désert proche, au milieu des décombres de monuments antiques. A peine quelques maisons de maître dont la modeste apparence contrastait avec la grandeur des ruines. On l'appelait El-Aqsor, les Fortifications, ou les Palais, mais seuls res étrangers qui ne savaient même pas prononcer les mots arabes El-Aqsor et disaient Louxor se doutaient qu'il y avait là les restes de la vieille Thèbes. Le temple était alors fort habité. Sur le toit du sanctuaire et de la salle hypostyle, il y avait la Maison de France, destinée aux visiteurs français. On l'avait construite pour les gens de l'expédition chargée d'abattre l'obélisque. La grande colonnade abritait la maison de Mustapha Agha, consul honoraire d'Angleterre, de Belgique, de la Russie des Tsars, et marchand d'antiquités. Les chapiteaux du temple émergeaient à peine au-aessus d'une masse de pigeonniers et de masures de pauvres paysans. Logeait dans ce voisinage celle que l'on appelait Lady. Lady Luce Ouff Gordon chantait les hymnes au soleil découverts par Na20

ville. On aurait dit qu'elle remplaçait les grandes prêtresses d'autrefois. Pour couronner le tout, il y avait, perchée sur les colonnes du temple, la mosquee d'Abou EI-Heggag, plus loin, une très vieille église, dont la coupole s'éfevait naut dans le ciel, plus haut que le minaret de la mosquée. Une légende raconte comment le saint de fa mosquée

avait pris possession de la ville. Cela se passait au

XIf

siè-

cle. Vivait alors à Louxor une femme rkhe nommée Tarzah. Elle était copte et chrétienne et son nom était une déformation de l'antique Taouseret. Lui, un saint homme descendu du ciel. Il avait, dit-on, miraculeusement sauvé les Pèlerins de la soif sur la route de La Mecque. C'est la raison pour laquelle on l'appelait Abou EI-Keggag, Père des Pè1erins. Tarzah savait déchiffrer le langage des étoiles. Elle y avait lu qu'un homme venu d'ailleurs lui arracherait le pouvoir. Alors elle a interdit à tout inconnu d'entrer dans la ville. Les soldats de la dame riche ont voulu refouler Abou EI-Heggag. Lui a fait appel aux bons sentiments. - Dites à votre Dame que je suis un Eauvre homme et que la terre appartient à tout le monde. Qu'elle me donne la surface d'une couverture de chameau. Sa requête a été acceptée. Alors le saint homme a défilé le tissu de la couverture, a encerclé le petit bourg autour du temple, tournant autour avec son fil. Tarzan a vite compris que par ce geste symbolique, il prenait possession de sa ville. - C'est Youssef Abou EI-Heggag, a-t-elle dit. J'ai lu son nom dans les étoiles. Elle a demandé au saint homme de l'épouser. La légende les unit par les liens du mariage. Ils sont enterrés dans deux cryptes proches, unis, comme le sont, dans le temple de Louxor, le dieu et la déesse. Le père de Guirguis se doutait-il qu'il instaurerait à Louxor un pouvoir d'un autre genre?
* * *

La famille d'Abou EI-Heggag habitait près de la mosquée, à l'intérieur du tempfe. Lui allait convoiter un terrain de choix sur les bords du Nil, proche du temple, de la
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très vieille église et de l'allée de sphinx qui reliait Karnak à Louxor; pour la grande fête d'Opet, celle du mariage sacré. Autrefois, le dieu soleil de Thèbes, Amon-Ra, longeait cette allée avec son épouse, Mout, et leur fils, Khonsou, dans des barques portées par des théories de prêtres. Leurs déplacements étaient accompagnés de liesse populaire. Hommes et femmes se bousculaient autour d'eux. Ils voulaient voir les dieux, les toucher, leur poser des questions, leur demander des grâces, les prendre pour témoins de leurs malheurs, de leurs querelles. Les dieux parlaient aux hommes et aux femmes, res jugeaient, les bénissaient. De l'allée de sphinx, il ne restait, sur une longueur de deux kilomètres, que des décombres, débris de piédestaux, fragments de corps et de têtes, des décombres jusqu'à Karnak, où on les trouvait encore entiers, corps de lion et têtes de femmes. Mais les dieux et les pharaons ne se déplaçaient plus sur cette allée. La tradition de la sortie en barque se continuait pourtant à Louxor, à l'occasion du mouled d'Abou El-Heggag. Ses barques faisaient alors le tour de la petite bourgade massée autour du temple. Les notables et les gens du peuple se déplaçaient de 1a campagne voisine pour l'approcner, lui demander la baraka. Le vieux Mikhai1 ne désirait ni le voisinage d'Abou ElHeggag, ni celui des dieux. Il était attiré par celui des Européens.
*
* *

A vec la maison commence la grande histoire de la famille. On pourrait la placer au cœur d'un arbre généalogique imaginaire, là où se ramifie, en branches plus frêles, un tronc ~ui plonge ses racines dans la terre. Elle a d abord attiré toute la famille à Louxor. Les frères se sont installés sur les mêmes bords de Nil, en direction de Karnak. Mikhaïl s'est fait construire une deuxième maison jouxtant la première, puis une troisième, celle-ci encore plus proche du fleuve, avec un embarcadère qui ressemblait à celui des dieux d'autrefois et dont la façade s'est bientôt unie à celle d'une quatrième, puis à celle d'une cinquième, plus belle, qui devait un jour ap,partenir à Guirguis, encore plus procne de la mosquée d Abou ElHeggag et du temple de Louxor. L'ensemble formait un 22

somptueux croissant de lune en bordure des constructions, pauvres et riches, gui se massaient autour du temple et de la mosquée et de l'eglise. Un Italien en avait été l'architecte. Il ne pensait pas trahir le style du pays en introduisant dans ses plans une façade Renaissance, des colonnes ioniennes, et au-dessus d'une cage d'escalier haute de quatre étages, une coupole doublée d'une mosaïque de verres colorés, traversée de lumières. Puisqu'aux époques dites Basses, l'Egypte avait été occupée par les Grecs et les Romains.

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LA FULGURANTE

ASCENSION

DU VIEUX MIKHAÏL

De ce grand-père nous ne connaissons qu'un tableau peint à l'huile et quelques photos jaunies par le temps. Mais on avait tant parlé de lui, ce grand-père qui construisait l'avenir. Il en devenait un souvenir d enfance. La plus vieille des photos le montre vêtu d'un caftan de drap gris et d'une malhafa, un ample manteau assorti au somptueux caftan. Il porte un tarbouche rouge, une luxuriante moustache, signe de virilité, d'épais wurcils. Son regard est beau, plein d'idées. - C'était un homme d'action, le vieux Mikhail, disait Guirguis. Les idées foisonnaient dans sa tête. Et du portrait se détache un grand-père marchant sur une voie royale, sa tête, lourde d'idées, projetée vers l'avant, ses mains impatientes croisées derrière le dos, un homme à tout faire derrière lui, tenant un carnet et un crayon des deux mains, pour enregistrer les idées à mesure qu'elles foisonnaient.
* * *

Vêtu de son caftan et de sa malhafa, le vieux Mikhai1 avait donc quitté Qous pour Louxor. Il ne voulait pas se protéger des démons d'enfer qui envahissaient le fleuve et ses deux rives: archéologues, antiquaires, ressortissants de pays européens. Il était ébloui par ces illustres étrangers qui sillonnaient le Nil sur leurs maisons flottantes, se croisaient, s'arrêtaient, se rendaient visite, s'enfonçaient 24

dans les champs, hantaient les temples et les tombeaux, estampillaient les vieilles pierres. Il se souvenait de Naville qui tirait, du pont de la « Titania », sur les canards et les pigeons, chassait, dans la campagne, les bécassines. Il se

souvenait de Lady Duff Gordon qui naviguait sur

«

la Ga-

zelle », de toutes les femmes décolletées, portant chapeau de paille, parasol, battant la terre comme avec une canne d'homme efféminé.
* * *

Il avait quitté Qous pour Louxor au temps du Khédive Ismail Les belles femmes envahissaient alors les rues, comme au Caire et à Alexandrie. Des Italiennes, des Grecques, des Françaises... Elles accompagnaient leurs maris ou leurs amants qui travaillaient dans 1es arsenaux, les fabriques de canons, les chantiers navals, installaient des fabriques de textiles ou de papier, une fonderie, pratiquaient le commerce du coton, creusaient les canaux àe Suez, d'Ismaïlia, ne manquaient pas d'aller voir les vieilles pierres de Thèbes. Toutes ces gorges, tous ces bras nus qui accompagnaient les démons d'enfer donnaient sûrement beaucoup d'idées au vieux Mikhail A Louxor, on ne connaissait alors ni l'électricité, ni la radio, ni le cinéma. Seule l'élite lisait le journal. On circulait lentement, par voie d'eau, en chaland, en felouque, en bateau, ou par voie de terre, à dos d'âne, de cheval, de chameau. Les plus riches avaient leurs calèches, les plus pauvres, leurs pieds nus. Entre deux maisons, deux villages, on se déplaçait comme d'un monde à l'autre. Dans les champs, la vie suivait régulièrement, comme dans l'Antiquité, le rythme des saisons imposé par le fleuve Nil : inondation, semences, moissons. Mais le train reliait, depuis la deuxième moitié du siècle, les petites villes à la capitale. La poste et le télégraphe fonctionnaient. Le vieux Mikhaïl se devait d'avoir de grandes idées. Le tableau peint à l'huile et les photos jaunies par le temps le disent clairement. Il devait changer l'ordre des choses, dominer les deux pôles de son nouveau monde: celui des étrangers, et l'autre, celui des traditions. Puisqu'il prévoyait l'avenir touristique du pays. 25

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