La guerre de l'once et du serpent

De
Publié par

Cette histoire se déroule le long du fleuve São Francisco, dans le Nordeste brésilien, sur une terre de légende et de superstitions, pauvre et aride, peuplée de bandits, de saints et de prophètes : le sertão. Nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale et le Brésil - dirigé par une main de fer par Getúlio Vargas qui a institué dès 1937 un Etat fort, l'Estado Novo - n'a pas encore choisi son camp.
Publié le : samedi 2 mai 2015
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782336377179
Nombre de pages : 228
Prix de location à la page : 0,0112€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Patrice Montagu-WilliamsLa guerre de l’once et du serpent
Nordeste brésilien • Septembre 1939
Cette histoire se déroule le long du fleuve São Francisco,
dans le Nordeste brésilien, sur une terre de légendes et
de superstitions, pauvre et aride, peuplée de bandits, de La guerre de l’once
saints et de prophètes : le sertão.
Nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale
et le Brésil – dirigé d’une main de fer par Getúlio Vargas et du serpent
qui a institué, dès 1937, un État fort, l’Estado Novo – n’a pas
encore choisi son camp.
Nordeste brésilien Quelque temps auparavant, Lampião, le plus célèbre
des cangaçeiros, ces sortes de « bandits d’honneur » Septembre 1939
brésiliens, et ses compagnons ont été abattus. Il n’était pas
question pour Vargas de laisser plus longtemps une région
entière sous le contrôle des bandes armées qui défièrent
les autorités du pays pendant près de vingt ans.
Alors, quand apparaît, au cœur même de ce sertão tout
juste pacifié, un étranger qui prétend fonder un « Nouveau
Territoire », le pouvoir envoie le capitaine – celui-là même
qui a éliminé Lampião – rétablir l’ordre.
Auteur d’un roman policier remarqué publié chez
Balland, La porte de jade, et d’un ouvrage sur le Brésil
récemment paru aux éditions Nevicata, L’âme du Brésil,
Patrice Montagu-Williams prépare actuellement
un roman qui aura pour décor le Brésil contemporain.
Après avoir passé une bonne partie de sa vie entre le Brésil et Paris, il
vit actuellement sur une île grecque.
Illustration de couverture : Gianluca Figliola Fantini.
Romans historiquesISBN : 978-2-343-06231-0
eSérie XX siècle20 € 9 782343 062310
La guerre de l’once et du serpent
Patrice Montagu-Williams
Nordeste brésilien • Septembre 1939








La guerre de l’once et du serpent



Romans historiques


Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant toutes
les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par séries
fondées sur la chronologie.

JOUHAUD (Fred), Le dernier vol du Capricornus.
Un hydravion dans la tourmente, 2015.
SALAME (Ramzi T.), Les rescapés. Liban 1914-1918, 2015
MAAS (Annie), Le fils chartreux de Barberousse, 2015.
JOUVE (Bernard), Le maréchal de Richelieu
ou les confessions d’un séducteur, 2014.
IPPOLITO (Marguerite-Marie), Mathilde de Montferrat,
Comtesse de Toscane, 2014.
WAREGNE (Jean-Marie), Francisco de Orellana.
Découvreur de l’Amazone, 2014.
SOREL (Jacqueline), L’Aigle et la Salamandre. Le roman
de Jean Ango, armateur dieppois au temps de la Renaissance, 2014.
DIJOUX (Colette et François), Les Mariés de l’an 9.
Deux Destins dans la Grande Guerre, 2014.
RAMONEDE (Célestine), Survivre sous la Terreur.
Le destin d’une aristocrate, 2013.
DIAZ (Claude), L’espoir des vaincus.
Soldats perdus d’Abd el-Khader à Sète, 2013.



Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site
www.harmattan.fr
Patrice Montagu-Williams











La guerre de l’once et du serpent
Nordeste brésilien
Septembre 1939






































































Du même auteur

La Porte de Jade, roman, Balland, 2011.
L’Âme du Brésil. Nevicata, 2014.


































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06231-0
EAN : 9782343062310




Note de l’auteur



Si la plupart des personnages de ce roman ont réellement existé,
tout le reste n’est que fiction.

Concernant le vocabulaire utilisé, le lecteur qui le désire peut se
reporter au glossaire, en fin d’ouvrage.





Pour Claudia et Joana




Dieu est grand mais la forêt est encore plus grande.
Proverbe brésilien




I
CAUCHEMARS
(Nuit du samedi 2 au dimanche 3 septembre 1939)



Depuis la période des chercheurs de diamants, ces
garimpeiros qui occupaient le village bien avant qu'il ne
s'appelle Neuland, le Nouveau Territoire, l'once
tachetée a appris à se méfier des hommes aussi elle
s'approche rarement des maisons habitées. Surtout les nuits
de pleine lune, comme cette nuit-là, justement. Bien sûr,
quand elle ne trouve même pas un petit moço, une sorte
de cochon d'inde, à se mettre sous la dent, il arrive
qu'elle quitte la caatinga, cette végétation typique du
Nordeste du Brésil formée d'arbrisseaux épineux. Elle
se glisse alors dans la cour d'une ferme et s'attaque à un
veau. Elle le déchire sur place pendant qu'il est encore
vivant et se débat en meuglant. Elle emporte un jarret
ou un morceau d'épaule pour nourrir ses petits et
abandonne le reste sur place car elle sait que les
mugissements désespérés de l'animal ont alerté les paysans.
Aussitôt qu'ils ont compris ce qui se passait, ceux-ci
décident d'aller chercher le chasseur d'onces – un type
que tout le monde respecte et qui vit avec femme et
enfants à l'entrée du village – car ils savent que le fauve,
tôt ou tard, reviendra.
Le lendemain, à l'aube, muni d'un fusil et d’une corne
qui imite le feulement du jaguar, la chama onça, le
chasseur part de la rive du fleuve et s'enfonce tout droit dans
la forêt. Tous les cent mètres environ, il tue deux ou
trois singes avec son fusil et il en fait un charnier. Il
espère que l'odeur des cadavres encore chauds va attirer le
félin. Il avance comme ça, sur un kilomètre ou deux,
puis il revient sur ses pas. Calmement, il se prépare au
face à face avec la bête. Ce sera elle ou lui. Souvent, le
15
jaguar, affamé, se fait prendre. Mais il arrive aussi que
l'animal, couché sur une branche, immobile et
parfaitement silencieux, attende le chasseur. Le jaguar se laisse
alors tomber sur sa nuque quand il passe sous l'arbre et
enfonce ses crocs dans le crâne de l'homme.
Au village, tout le monde sait que chasser l'once est
un métier dangereux dont le savoir-faire se transmet de
père en fils. Mais le jeu en vaut la chandelle : avec la
vente d'une peau de jaguar, on peut faire vivre toute sa
famille pendant un mois, car, dans cette région du
Brésil, on nait pauvre et on meurt souvent encore plus
pauvre que l'on n’est né.


Ce ne sont pas les meuglements du veau égorgé qui
réveillent le Padre : il ne dormait pas. Couché dans son
hamac, comme un Indien, il transpire, les yeux grands
ouverts.
Il s’est encore gavé de Pervitine, une saloperie à base
de méthamphétamine que l’on donne aux soldats, chez
lui, en Allemagne, et que l’on appelle aussi
tablettes stuka. Ça permet de rester éveillé et de garder le
moral. Il paraît même que l’on en fait une piqûre chaque
jour au Führer.
D’ailleurs, qu'un veau soit emporté par une once
alors que tout le village pue la mort à plein nez, quelle
importance ?
De toute façon, ça fait bien longtemps que le Padre
n'arrive plus à dormir. Chaque soir, il se cherche une
excuse. Aujourd'hui, il se dit que ce doit être la pleine
lune. À moins que ce ne soit l'odeur des cadavres.
Pourtant, il devrait se reposer parce que, demain, à l’aube,
c'est le Grand Jour, celui du jugement par les armes.
16
Mais il n'y arrive pas car son cauchemar est revenu,
comme une mouche verte qui vient pondre ses œufs
dans une plaie. Il a, d'ailleurs, renoncé une fois pour
toutes à s'en débarrasser.
– Scheisse ! gueule-t-il en se levant avec peine.
Il titube en se dirigeant vers la planche en bois posée
sur un bidon qui lui sert de table et s'empare d'une
bouteille à demi vide de cachaça, cette eau-de-vie obtenue
par la fermentation du jus de canne à sucre dont il
surveillait lui-même la distillation au village. Il boit au
goulot, rebouche la bouteille, puis il sort. Les étoiles brillent
dans un ciel sans nuages. D'ailleurs, il n'y a jamais de
nuages dans la région.
Le Padre a commis une faute : il a cru en la parole du
Chef. C'est ça qui l’a perdu et, s’il est venu jusqu’ici,
dans ce pays de sauvages, c’est pour sauver ceux qui,
comme lui, ont été trahis.
Il rentre dans la maison et retourne se coucher avec
sa bouteille. Il la serre contre lui, comme une mère son
enfant, et essaye de s'endormir.
Un grondement lointain le réveille alors qu'il
commençait à s'assoupir.
– Scheisse ! braille-t-il une nouvelle fois.
On dirait qu'il n'a retenu que ce mot de sa langue
natale, comme si, à force de vivre ici, il avait tout oublié.
Pourtant, il sait que la Vague arrive. Une vague de plus
de quatre mètres de haut : c'est la mer qui, à certaines
périodes de l'année, repousse devant elle l'eau du fleuve
avec violence. Le bruit est assourdissant et on l'entend à
des kilomètres. Mais lui, avec son esprit embrumé,
pense que, ce bruit, c'est celui de la guerre, cette
connerie de guerre que ces imbéciles, qui se sont
autoproclamés civilisés, préparent de l'autre côté de l'océan et qui
17
va les anéantir tous. Alors, il se lève à nouveau et se
dirige jusqu'à son piano. Il s'assoit et se met à jouer le
prélude n°1 de Bach. Comme le soir où les SS étaient
arrivés.


Tout l'après-midi, il s'était promené avec Engel sur
les bords du lac Tegemssee, en haute Bavière. Bientôt, il
faudrait rentrer à Berlin. Les événements se
précipitaient et il était inquiet : la guerre entre les SA, le
premier groupe paramilitaire nazi fondé par Hitler et dirigé
par Ernst Röhm, et les SS, commandés par Heinrich
Himmler, un minable qui se prenait pour un descendant
erde Henri 1 l’Oiseleur, roi de Germanie, était déclarée
et elle ne ferait pas de prisonniers.
Le patron de la pension Hanselbauer, où ils étaient
descendus, était un membre du Parti. Impossible de
prévoir qu'il allait les dénoncer.
Il s'était installé au piano et avait commencé à jouer.
Pour Engel. Mein schutzengel, mon ange gardien,
comme il disait. C'est alors que les SS avaient enfoncé la
porte.
Engel voulut dégainer son Luger. L'homme en
uniforme noir lui tira aussitôt une balle dans la tête. Lui
s'était levé lentement et se tenait debout, sans faire un
geste, ses décorations sur la poitrine. Il s'attendait à être
exécuté comme les autres, mais le SS s'était alors figé.
– Je ne vais pas descendre un héros qui a fait la
bataille de la Marne et Verdun lui dit-il. Fous le camp
avant que je ne change d'avis.
C'était la Croix de Fer de 1ère classe qu'il portait sur
sa chemise brune qui l'avait sauvé.

18
Engel, l'ange blond, liquidé à dix-huit ans, comme un
chien, sous ses yeux, parce qu'il voulait le défendre ! Il
n’avait peur de rien et il serait resté jusqu'au bout à ses
côtés.
La vie n'est que mensonges, pense le Padre tout en
continuant à jouer du piano. Le Führer, le seul homme
pour lequel il aurait donné sa vie sans hésiter, avait été le
premier à trahir pour rassurer les industriels qui ne
voulaient à aucun prix de la révolution que les SA
projetaient une fois arrivés au pouvoir.
Au fond, il n'y a que son cauchemar qui n'ait pas
déserté, se dit-il. Il sait que, lui au moins, ne va jamais lui
fausser compagnie, comme l'Indien, ce mameluco qu’il
avait adopté à la demande des gens du village : le traître
était passé dans le camp ennemi sitôt qu'il avait compris
que tout était perdu et qu'une bande de paysans armés
de fusils ne pouvait rien contre un bataillon de soldats
équipés de mitrailleuses et de canons.
Il aurait voulu que l’Indien devienne le fils qu’il
n’avait jamais eu, celui qui prendrait sa suite et dirigerait
le village après sa mort.
C’est pour cela qu’il lui avait montré comment
manger avec une fourchette et un couteau avant de lui
apprendre patiemment à lire et à compter. Si l’on lui en
avait laissé le temps, il en aurait même peut-être fait un
vrai national-socialiste !


On n'entend que le son du piano. Tout est silencieux
autour de lui. Normal : le capitaine avait renvoyé ses
soldats avant que la nuit ne tombe.
19
– Demain, je veux un duel d'homme à homme,
Padre, avait dit l'officier. À deux cents contre un, ça ne
serait pas de jeu !
Ils ne sont plus que trois, avec l'Indien, le traître que
le capitaine avait épargné.
– Il nous faut un témoin, Padre, lui avait expliqué le
policier en le prenant à part, quand la bataille avait pris
fin. Quelqu'un qui racontera aux autres ce qui s'est
réellement passé. Un traître fera l'affaire. C'est très bien, un
traître. C'est insubmersible et il nous survivra longtemps
à tous les deux. En plus, il rapportera ma version des
faits. Il n'a pas le choix, s'il ne veut pas passer pour un
salaud. Comme ça, il n'y a aucun risque que l'on fasse de
cette histoire une légende !
– Tu as peur des légendes, capitaine, avait-il
demandé ?
– Les légendes, c'est ce qu'il y de plus dangereux,
Padre. Surtout pour un policier. J'ai dû en affronter une
il n'y a pas si longtemps et c'était le combat le plus
difficile de ma vie !
Bien sûr, grâce à son arme secrète, ces jumelles à
infrarouges qui lui permettaient de voir la nuit, il aurait pu
profiter de l'obscurité pour essayer de descendre le
capitaine et s'enfuir dans la forêt. Mais il ne le ferait pas et
l'autre le savait.


°°°°


Au même moment, dans le lit d'une femme qui avait
été découpée à la machette quelques heures plus tôt
avec son nouveau-né qu'elle essayait de protéger en le
20
serrant dans ses bras (ses hommes avaient appliqué avec
une joie sadique sa consigne de ne pas faire de
prisonniers), le capitaine essayait, lui aussi, de trouver le
sommeil en fumant un Romeo y Julieta, un cigare qui le fait
tousser à chaque fois.
Son arme était sur le lit, à portée de main. Posé sur le
dossier d’une chaise, parfaitement immobile, comme s’il
était empaillé, et silencieux, contrairement à son
habitude, Alphonse, son perroquet, ne le quittait pas des
yeux.
Le capitaine avait dû traîner le cadavre de la mère et
celui de l'enfant dans la rue afin de se faire une place
pour dormir. Mais ce n'était pas l'odeur du sang séché
collant à la paillasse qui maintenait le soldat éveillé, ni le
son du piano qu'il entendait à l'autre bout du village : lui
aussi revivait son cauchemar. Comme chaque nuit.


La traque des cangaceiros avait débuté longtemps
auparavant. Même le pisteur, José Felix dos Santos, le
plus célèbre rastador du sertão, un homme qui
connaissait pourtant la région comme personne, était
désorienté. Plusieurs fois, ils avaient trouvé des indices : un des
cangaceiros boitait et les traces qu'il laissait un peu
partout étaient visibles. Mais la bande arrivait toujours à
leur échapper. Les hommes commençaient à croire
qu'ils étaient victimes d'une caapora, cette sorte de
démon qui habite les forêts et protège les animaux car ses
pieds sont tournés vers l'arrière pour que ses traces
puissent égarer les chasseurs.
Mais, un jour, ils avaient appris que le coiteiro, le
protecteur des cangaceiros, s’appelait Pedro de Candida et
21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.