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La Guerre de la Sor'cière

De
794 pages

La magie sanglante est un pouvoir ravageur. La jeune Elena le tient entre ses mains... et bien plus encore. Car tout dépend du Journal Sanglant, un puissant talisman forgé cinq siècles auparavant. Seuls les secrets contenus dans ses pages permettront à Elena de vaincre le maléfique Seigneur Noir. Malheureusement, le Journal Sanglant est caché à Val'loa, la cité légendaire sur laquelle règne Shorkan, le bras droit du Seigneur Noir. Pour s'en emparer, Elena aura bien besoin de ses compagnons, dont le guerrier manchot Er'ril, le seul homme capable de déverrouiller les protections magiques, ou encore de son dragon Ragnar'k...


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James Clemens

 

 

 

La Guerre de la Sor’cière

 

 

Les Bannis et les Proscrits – Livre trois

 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Troin

 

 

 

 

Bragelonne

 

 

 

À Carolyn McCray,

Pour son amitié, pour ses conseils et pour m’avoir donné les dragons.

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PRÉAMBULE À LA GUERRE
DE LA SOR’CIÈRE

[NOTE : Le texte ci-dessous est une lettre ouverte du professeur J. P. Clemens, traducteur de la série Les Bannis et les Proscrits.]

 

Chers étudiants,

Vous voici de retour parmi nous pour poursuivre la lecture des Parchemins Kelvish. Bienvenue. En tant que traducteur de ces textes, je sollicite quelques minutes de votre temps pour vous faire part de mes commentaires sur mon travail et sur certaines des rumeurs qui l’entourent.

Comme chacun sait, les Parchemins originaux ont été emportés par les âges. De ce récit antique, il ne demeure que des copies manuscrites découvertes voici plus de cinq siècles dans les cavernes des îles de Kell, et tombant désormais en poussière. Parce que la langue dans laquelle elles furent rédigées est morte depuis un bon millénaire, des centaines d’historiens et de linguistes ont vainement tenté de les reconstituer et de les traduire. Mais, sous ma supervision, à l’université de Da’Borau, une équipe d’experts distingués a enfin réalisé l’impossible : une retranscription complète et exacte de l’histoire d’Elena Morin’stal.

Vous tenez dans vos mains l’œuvre de ma vie. Et je tiens à dire ma conviction que cette œuvre se suffit à elle-même.

Pourtant, en dépit de mes objections, mon collègue Jir’rob Sordun a été chargé de rédiger un préambule aux deux premiers textes et de mettre les lecteurs en garde contre la duplicité de l’auteur des originaux.

Ces funestes avertissements étaient-ils bien nécessaires ? Pour autant que je respecte le professeur Sordun, il me semble que les histoires situées durant l’« âge noir » d’Alaséa se passent d’enjolivements et d’introductions extravagantes. Bien que cette époque antique soit drapée de mystère, et que les événements survenus alors soient souvent relatés de manière contradictoire, toute personne saine d’esprit saura que les récits afférents ne sont que des fictions perverses issues d’un esprit dément. Était-il vraiment nécessaire que Sordun le précise ?

Examinons les faits.

Que savons-nous réellement de cet « âge noir » ? Nous savons qu’Elena Morin’stal fut bel et bien un personnage historique – les références contemporaines sont trop nombreuses pour le nier –, mais le rôle qu’elle joua dans le soulèvement contre le Gul’gotha n’est, de toute évidence, que pure élucubration. Elena n’était pas une sor’cière. Elle n’avait pas le poing souillé par la magie sanglante. Je suis prêt à parier que des charlatans lui avaient peint la main en rouge afin de la faire passer pour un messie ayant reçu l’onction divine, et ainsi soutirer à de crédules villageois leurs pièces de cuivre durement gagnées. Parmi lesdits charlatans devait se trouver un écrivain de talent modéré, qui aura inventé ces histoires abracadabrantes pour ajouter plus de poids à leur imposture. Je suppose qu’il régalait les paysans de ses fables en leur faisant croire qu’elles étaient réelles, et qu’ainsi fut forgé le mythe de la sor’cière.

J’imagine aisément les fermiers aux dents écartées le regardant fixement, bouche bée, tandis qu’il leur parlait d’og’res féroces, de nymphes farouches, de fiers montagnards et d’el’phes aux cheveux argentés. J’entends presque leurs hoquets de stupéfaction face à la magie de feu et de glace brandie par Elena. Mais, dans l’Alaséa éclairée d’aujourd’hui, il n’est sûrement nul besoin d’avertir les lecteurs que de telles choses sont pure fiction.

Cela dit, je dois vous faire une confession. Pendant que je traduisais les Parchemins, j’ai commencé à y croire. Qui n’aurait pas envie de croire qu’une jeune fille ayant grandi dans un verger isolé puisse changer le monde ? Et ce qu’elle a, selon l’auteur, fini par accomplir : qui n’espérerait pas que ce soit vrai ?

Bien entendu, en tant qu’érudit, je sais que tout cela est impossible. La nature possède des lois immuables ; ce que l’auteur affirme en conclusion des Parchemins est un mensonge flagrant, qui ne peut qu’affaiblir notre société. Pour cette raison, j’en suis venu à accepter le fait que ma traduction devait être proscrite et réservée aux esprits éclairés – ceux qui ne risquent pas de se laisser duper par son message final.

Toutefois, en dépit de ces restrictions sévères, j’ai entendu des rumeurs absurdes concernant les empreintes qui lient chaque exemplaire de ces textes à son propriétaire. Dans certains cercles, on chuchote que les lecteurs ayant marqué les cinq tomes et relié toute la série à l’aide de rubans de soie sont tombés sous l’emprise d’une magie antique canalisée par ma traduction. C’est une idée parfaitement ridicule, dont je tiens responsable l’imprimerie universitaire qui a fabriqué ces livres. Exiger que chacun des volumes soit marqué avec un doigt différent de la main droite ne fait qu’entretenir le mythe. Requérir une telle chose, tout particulièrement quand l’histoire contenue dans ces livres suggère que la main d’une sor’cière peut manipuler une puissante magie, constitue une négligence quasi criminelle de la part d’un éditeur.

Même si je suis flatté que l’on attribue un tel pouvoir à mon œuvre, je ne peux qu’être choqué et confondu par une stupidité aussi flagrante.

Peut-être ai-je trop sévèrement jugé mon illustre collègue. En fin de compte, peut-être vaut-il mieux avertir tous les lecteurs potentiels. Laissez-moi donc répéter l’ultime mise en garde de Jir’rob Sordun, telle qu’elle figure dans le préambule du premier texte :

 

« Et de jour comme de nuit, dans la veille comme dans vos rêves, souvenez-vous… L’auteur est un menteur. »

 

Sincèrement et humblement,

 

J. P. Clemens,

Professeur d’histoire ancienne

ASSIGNATION DE RESPONSABILITÉ

pour le troisième Parchemin

 

Cet exemplaire vous a été personnellement attribué. Vous en êtes seul responsable. En cas de perte, de détérioration ou de destruction, vous ferez l’objet de sanctions sévères (telles que fixées par vos lois locales).

Toute transmission, copie ou lecture à voix haute en présence d’un non-initié est strictement interdite.

Par la présente, vous reconnaissez avoir été informé de vos obligations et dégagez l’université de toute responsabilité pour les dommages éventuels que la lecture du Parchemin pourrait occasionner – à vous ou à ceux qui vous entourent.

 

Signature                         Date

 

Apposez ici l’empreinte de votre majeur droit ;

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

Si vous êtes entré en possession de ce livre autrement que par les canaux universitaires officiels, veuillez le refermer sans attendre et alerter les autorités compétentes afin qu’elles le récupèrent. Toute désobéissance pourra entraîner votre arrestation et votre incarcération immédiate.

 

VOUS AUREZ ÉTÉ PRÉVENU.

LA GUERRE DE LA SOR’CIÈRE

Annoncée par le rugissement d’un dragon et engendrée par un maelström de flammes et de glace, ainsi débuta la guerre.

Par la fenêtre ouverte me parviennent le bourdonnement d’une lyre et la voix assourdie d’un ménestrel, montant comme de la vapeur depuis les rues en contrebas. Ici, dans la cité de Gelph, le carnaval d’été bat son plein. Tandis que la chaleur brûlante de la journée cède la place à la moiteur étouffante du début de soirée, les citoyens se rassemblent sur la grand-place pour la fête du Dragon – un moment de réjouissances et de libations.

Pourtant, leur gaieté m’irrite. Comme ces idiots ont la mémoire courte ! Alors que, papier devant moi et plume à la main, je m’apprête à rédiger la suite de l’histoire de la sor’cière, j’entends encore hurler les mourants et rugir les dragons par-dessus la musique et les joyeux éclats de voix qui résonnent au dehors.

La véritable signification de cette fête s’est perdue au fil des âges. Le premier carnaval d’été fut un événement bien sombre, conçu pour réconforter les rares survivants de la guerre des Îles – leur donner l’occasion de panser les blessures de leur corps tailladé par les épées ennemies et de leur esprit déchiqueté par la trahison de leurs alliés. Les fêtards d’aujourd’hui ont oublié jusqu’à l’origine de l’échange rituel de dents de dragon factices et de perles peintes en noir. Jadis, celui-ci symbolisait le lien existant entre…

Ah, mais je vais trop vite ! Après tant de siècles, et avec tant de souvenirs qui se bousculent dans ma mémoire, je me surprends sans cesse à décrocher de l’implacable marche du temps. Assis dans cette chambre de location, au milieu de mes parchemins et de mes encres, je revois Elena, debout sur les falaises aux Ampoulées, observant son armée draconique déployée devant elle dans la lumière du couchant – et il me semble que c’était hier.

Comment se fait-il que plus on vieillit, plus on accorde de valeur au passé ? Ce que j’ai fui jadis est désormais ce dont je rêve. Est-ce là la véritable malédiction que m’a jetée la sor’cière : vivre éternellement, mais rester enfermé dans le passé ? Tout en trempant ma plume dans l’encre, je prie pour que l’ultime promesse qu’elle me fit se révèle vraie, et que je meure après avoir fini de raconter son histoire.

Même si la chaleur de la journée s’attarde encore dans ma chambre tandis que la fraîcheur nocturne se répand au dehors, je ferme la fenêtre et barricade mon cœur contre le bruit des festivités. Je ne puis relater un tel carnage en écoutant la joyeuse mélodie des ménestrels et les éclats de rire tonitruants. Cette partie de l’histoire d’Elena Morin’stal ne peut être retranscrite qu’avec un cœur froid.

Ainsi, alors que la fête du Dragon débute dans les rues de Gelph, je vous invite à tendre l’oreille et à vous concentrer. Entendez-vous une autre sorte de musique ? À l’instar de nombreuses grandes symphonies, les doux accords d’ouverture sont souvent oubliés lorsque claironnent les cors et grondent les tambours. Mais cet oubli est une insulte faite au compositeur, car c’est durant ces moments de calme que la scène est dressée pour la tempête à venir.

Alors, écoutez bien. Prêtez l’oreille, non pas à la lyre ou aux tambourins qui résonnent dehors, mais au murmure du ressac alors que la marée se retire aux premières lueurs de l’aube. Car telle est l’ouverture de la symphonie que je m’apprête à vous chanter.

LIVRE PREMIER

LARMES ET MARÉES

1

Debout au bord de la falaise, avec le fracas des vagues pour seule compagnie, Elena scrutait le bleu de l’océan. À l’horizon, le soleil se levait à peine, nimbant les lointaines îles de l’Archipel d’un halo de brume rosée. Plus près de la côte, un petit chalutier luttait contre la marée pour effectuer sa besogne parmi les brisants. Mouettes et sternes tournaient au-dessus de son unique mât, se disputant tandis qu’elles pêchaient dans les mêmes eaux généreuses. Plus près encore, au pied de la paroi escarpée, la plage rocailleuse était déjà envahie par les corps affalés des otaries. L’aboiement d’une mère qui réprimandait son petit ou le rugissement d’un mâle jaloux de son territoire montaient parfois jusqu’à Elena.

Avec un soupir, la jeune fille tourna le dos à l’océan. Les dragons des mer’ai étaient partis quinze jours plus tôt, et, le long de la côte, la routine habituelle avait déjà repris le dessus. Telle était la résilience de la nature.

Comme pour souligner cette dernière, une brise matinale souffla les cheveux d’Elena dans ses yeux. Irritée, la jeune fille repoussa les mèches importunes de ses doigts gantés et tenta de les coincer derrière ses oreilles, mais le vent mit tous ses efforts en échec. Deux lunes s’étaient écoulées depuis la dernière fois où Er’ril lui avait coupé les cheveux, et ceux-ci avaient atteint une longueur pénible : encore trop courts pour que la jeune fille les attache avec des rubans et des épingles, mais trop longs pour qu’elle dompte facilement les boucles qui commençaient à se former. Elena se gardait pourtant de se plaindre, craignant qu’Er’ril la tonde de nouveau.

Cette perspective lui arracha un froncement de sourcils. Elle en avait assez de ressembler à un garçon. Bien qu’elle ait accepté de se déguiser pendant que ses compagnons et elle traversaient les contrées d’Alaséa, ici, dans la solitude des falaises aux Ampoulées, il n’y avait pas d’yeux pour l’épier, et donc aucune nécessité de se faire passer plus longtemps pour le fils d’Er’ril. Du moins, c’était ce qu’elle se répétait sans cesse. Mais elle n’était pas certaine que son protecteur soit du même avis.

À titre de précaution, elle avait donc pris l’habitude de porter un bonnet quand Er’ril était dans les parages. Elle espérait cacher à son protecteur que ses cheveux repoussaient et que leur teinture noire s’estompait. Aux racines, le feu naturel de sa crinière réapparaissait enfin.

Elena tira son bonnet de sa ceinture, l’enfila et coinça ses mèches éparses dessous avant de remonter le sentier qui menait au cottage. Elle aurait été bien incapable de dire pourquoi elle accordait autant d’importance à sa chevelure. Ce n’était pas seulement de la coquetterie, même si elle ne pouvait nier que cela jouait un petit rôle dans le subterfuge qu’elle entretenait vis-à-vis d’Er’ril. Après tout, elle était une jeune fille – une jeune femme, presque. Il était bien normal qu’elle répugne à passer pour un garçon.

Mais il n’y avait pas que cela. La véritable raison de l’attitude d’Elena venait justement à sa rencontre, les sourcils froncés et l’air mécontent. Vêtu d’un pull de laine pour se protéger contre la fraîcheur matinale, Joach arborait la même chevelure flamboyante que sa sœur – à ceci près que la sienne était retenue en arrière par un lien de cuir noir. Parce que la présence de son frère lui rappelait leur famille, Elena ne voulait plus dissimuler ses origines. En continuant à se teindre, elle aurait eu l’impression de renier ses parents.

Comme Joach approchait d’elle, Elena distingua son rictus exaspéré et l’affliction dans ses yeux verts – une expression qu’elle avait souvent vue sur le visage de leur défunt père.

— Tante My te cherche partout, lança le jeune homme en guise de bonjour.

— Mes leçons ! (Elena s’élança vers son frère.) J’avais presque oublié.

— Presque ? la taquina Joach alors qu’elle le rejoignait.

Elena se rembrunit, mais ne réfuta pas ses accusations. De fait, elle avait complètement oublié ses leçons du matin. Ce devait être sa dernière séance d’entraînement à l’escrime avant que Mycelle parte à Port Rawl récupérer l’autre moitié de leur groupe. Kral, Tol’chuk, Mogweed et Méric avaient rendez-vous avec la guerrière dans deux jours. Pour la centième fois, Elena se demanda comment ses amis s’en étaient tirés à Ruissombre. Elle espéra qu’ils étaient tous indemnes.

Tandis que son frère et elle rebroussaient chemin vers le cottage, Joach marmonna :

— El, tu as toujours la tête dans les nuages.

Irritée, la jeune fille pivota vers lui… et vit son sourire en coin. C’étaient les mêmes mots que leur père employait pour la réprimander, quand elle perdait la notion du temps. Elle prit la main de son frère. À présent, il était toute la famille qui lui restait.

Joach serra la main gantée de sa sœur. En silence, ils traversèrent le petit bois de cyprès et de pins battus par les vents. Alors que le cottage de Flint apparaissait au sommet de la falaise, devant eux, le jeune homme se racla la gorge.

— El, je voulais te demander quelque chose.

— Mmmh ?

— Quand tu partiras pour l’île…

Elena grogna intérieurement. Elle ne voulait pas penser à la dernière partie de leur quête, la récupération du Journal Sanglant sur l’île de Val’loa – et encore moins depuis que son frère lui avait décrit les horreurs qui l’attendaient là-bas.

— J’aimerais t’accompagner, acheva Joach.

Elena faillit trébucher de surprise.

— Tu sais que c’est impossible. Tu connais le plan d’Er’ril.

— Oui, mais il suffirait d’un mot de toi…

— Non, coupa-t-elle. Il n’y a pas de raison que tu viennes.

Lui posant une main sur le bras, Joach l’arrêta.

— El, je sais que tu veux me tenir à l’écart de tout danger supplémentaire, mais je dois retourner là-bas.

La jeune fille se dégagea et regarda son frère dans les yeux.

— Pourquoi ? Pourquoi penses-tu que tu dois y retourner ? Pour me protéger ?

— Non. Je ne suis pas stupide. (Joach baissa le nez ; il refusait de soutenir le regard de sa sœur.) Mais j’ai fait un rêve, chuchota-t-il. Deux fois pendant la dernière demi-lune.

Elena continua à le regarder fixement.

— Tu crois que c’est un tissage ?

— Oui.

Joach releva enfin les yeux. Ses joues étaient roses d’embarras. Peu de temps auparavant, il avait découvert qu’il partageait l’héritage de magie élémentale de leur famille. Il possédait le pouvoir de tissage, un art oublié que seuls quelques rares membres de la Fraternité pratiquaient encore, et qui lui montrait en rêve des bribes d’événements futurs. Frère Flint et frère Moris travaillaient avec lui pour déterminer le niveau exact de son pouvoir.

— Je n’en ai parlé à personne d’autre.

— Ce n’est peut-être qu’un rêve ordinaire, suggéra Elena.

Mais sa moitié sor’cière avait commencé à s’agiter en entendant les paroles de son frère. Une simple allusion à la magie suffisait à embraser son sang. La Rose de ses deux poings était fraîche, et elle croyait presque entendre le pouvoir chanter dans son cœur. Déglutissant, elle ferma son esprit à l’appel de la magie.

— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était un tissage ?

Joach grimaça.

— Je… Je ressens un truc bizarre quand je tisse. Comme une onde dans mes veines, une tempête intérieure qui mettrait le feu à tout mon être. Et je l’ai ressentie pendant ce rêve-là.

Une tempête intérieure, songea Elena. Elle éprouvait la même chose quand elle touchait sa propre magie sauvage. Il lui semblait qu’un ouragan faisait rage dans son cœur, et que, faute de pouvoir s’en échapper, il hurlait d’énergie contenue. Au seul souvenir des flots de pouvoir brut qui l’avaient parcourue, la jeune fille se surprit à se tordre les mains. Elle se força à les détacher l’une de l’autre.

— Parle-moi de ton rêve.

Joach hésita et se mordit la lèvre.

— Allez, raconte, insista Elena.

Il baissa la voix.

— Je t’ai vue au sommet d’une haute tour à Val’loa. Une bête noire ailée décrivait des cercles autour du parapet…

— Une bête noire ailée ? C’était Ragnar’k ? demanda Elena, nommant le dragon aquatique qui partageait la chair du sanguinaire Kast et était lié par le sang à la mer’ai Sy-wen.

Machinalement, Joach toucha la dent de dragon en ivoire que Sy-wen lui avait offerte, et qu’il portait pendue à un cordon autour du cou.

— Non, ce n’était pas un dragon. (Ses mains tentèrent d’esquisser une silhouette ; très vite, il capitula avec un haussement d’épaules.) C’était plus une ombre qu’une créature de chair et de sang. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est que…

Sa voix mourut, et son regard dériva vers l’océan. Il me cache quelque chose, réalisa Elena. Quelque chose qui l’effraie profondément. La jeune fille passa la langue sur ses lèvres sèches, se demandant soudain si elle voulait savoir.

— Qu’est-ce que c’était, Joach ?

— Tu n’étais pas seule en haut de la tour.

— Qui d’autre était là ?

Joach reporta son attention sur elle.

— Moi. J’étais debout près de toi, et je tenais dans ma main le bâton de pol’bois que j’ai volé au mage noir. Quand la bête a piqué vers nous, j’ai brandi le bâton et je l’ai abattue d’un éclair.

— Ça prouve bien que ça n’était qu’un cauchemar, argumenta Elena. Tu ne pratiques pas la magie noire. Tu as juste rêvé que j’avais besoin de ta protection. L’onde que tu as ressentie était probablement due à l’inquiétude et à la peur plutôt qu’à une manifestation de ton pouvoir.

Les sourcils froncés, Joach secoua la tête.

— Honnêtement, j’ai pensé comme toi la première fois. La dernière chose que papa m’a dite, c’est de te protéger ; c’est un fardeau qui pèse lourdement sur mon cœur depuis. Mais après avoir refait le même rêve, hier, je n’en étais plus aussi sûr. Alors, je suis sorti discrètement. Il devait être minuit. Je suis venu ici et… et, en brandissant le bâton, j’ai lancé le sort de mon rêve.

Un mauvais pressentiment tordit l’estomac d’Elena.

— Joach ?

Son frère désigna quelque chose derrière elle. La jeune fille pivota. À quelques pas d’eux se dressait un pin foudroyé, à l’écorce noircie et aux branches brisées.

— Ça a fonctionné.

Elena écarquilla les yeux. Ses jambes flageolèrent, pas seulement à l’idée que le rêve de Joach puisse être prémonitoire, mais parce que son frère avait réussi à invoquer un pouvoir obscur. Elle frissonna.

— Il faut en parler aux autres, chuchota-t-elle. Er’ril doit être prévenu.

— Non, contra Joach. Ce n’est pas tout. Et c’est pour ça que je n’ai rien dit jusqu’à maintenant.

— Pourquoi ?

— Dans mon rêve, après que j’eus foudroyé la bête, Er’ril surgissait des profondeurs de la tour, son épée à la main. Il se précipitait vers nous ; je braquais le bâton sur lui et… et je le tuais. Comme la bête, il succombait dans une explosion de feu obscur.

— Joach !

Le jeune homme refusa de se laisser interrompre ; les mots jaillissaient de sa bouche en une irrépressible cascade.

— Dans mon rêve, je savais qu’il te voulait du mal. Qu’il avait l’intention de te tuer. Je n’avais pas le choix. (Il fixa sa sœur d’un regard douloureux.) Si je ne vous accompagne pas à Val’loa, Er’ril te tuera. J’en suis sûr !

Elena se détourna des absurdités proférées par son frère. Jamais Er’ril ne lui ferait de mal. Il l’avait protégée pendant toute leur traversée d’Alaséa. Joach devait se tromper.

Pourtant, la jeune fille ne pouvait détacher son regard des restes calcinés du pin. Le sort noir de Joach – celui qu’il avait appris dans un rêve – avait fonctionné.

— Ce que je viens de te dire doit rester un secret, Elena, lança son frère derrière elle. Ne fais pas confiance à Er’ril.

 

Non loin de là, Er’ril s’éveilla en sursaut de ses propres rêves agités. Des visions d’araignées venimeuses et d’enfants morts déchirèrent les derniers lambeaux de son sommeil, le laissant épuisé et courbaturé, comme s’il avait contracté ses muscles toute la nuit. Il repoussa ses couvertures et s’extirpa prudemment de son lit en duvet d’oie.

Torse nu, vêtu de ses seuls sous-vêtements en lin, il frissonna dans l’air frais. L’automne approchait, et même si une chaleur humide subsistait encore pendant la journée, les matins annonçaient déjà les lunes froides à venir. Pieds nus sur le sol dallé, Er’ril se dirigea vers le bassinet de toilette et le petit miroir en argent accroché au-dessus. Il s’aspergea le visage d’eau fraîche pour dissiper la toile d’araignée de ses cauchemars.

Il avait vécu tant d’hivers que ses nuits étaient toujours envahies par des souvenirs.

Se redressant, il détailla les traits anguleux, ombrés par un début de barbe, qu’il devait à ses ancêtres standi. Ses yeux gris le regardaient fixement depuis un visage qu’il ne reconnaissait plus. Comment cette apparence juvénile pouvait-elle dissimuler si totalement le vieillard qu’il était à l’intérieur ?

Er’ril se passa la main sur la figure. Extérieurement, il n’avait pas changé. Pourtant, il se demandait parfois si son défunt père reconnaîtrait l’homme qui lui rendait son regard dans le miroir. Cinq siècles d’existence l’avaient marqué, même s’ils n’avaient pas ridé sa peau ni fait grisonner ses cheveux. Er’ril laissa ses doigts descendre jusqu’au moignon de son épaule. Oui, le temps marquait les hommes de bien des façons.

Soudain, une voix s’éleva depuis un coin obscur de la pièce.

— Si tu as fini de t’admirer, on pourrait peut-être se mettre au boulot.

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