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La guerre des elfes tome 5

De

Mi-humaine, mi-elfe, Mella est la fille du roi Henry et de la reine Bleu. En voyage dans le Monde analogue, la Princesse se retrouve par accident sur les terres de Haleklind et fait une terrible découverte : des forces rebelles s'apprêtent à envahir le Royaume des Elfes au moyen d'une arme de destruction
massive. Mella se promet de sauver les siens... mais elle est loin d'imaginer quel ennemi la guette dans
l'ombre.





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:
: La guerre des Elfes L’Héritière
Pour mon cousin Wally et son adorable Barb.
Avec toute ma tendresse, bonne route à Luc.
Première partie
1
— Nous avons quoi ? explosa Henry.
— Une fille, répéta Bleu. Notre fille. Elle a quinze ans, presque seize. Elle s’appelle Mella.
Ils discutaient dans la Salle du Trône du Palais pourpre. Juste pour l’énerver, Bleu s’était perchée sur le bord du Fauteuil du Roi Consort. Comme il n’avait pas le droit de s’asseoir sur le Trône Impérial, Henry était accroupi à ses pieds sur la troisième marche de l’estrade. Assis à côté de lui, un médecin minuscule lui grattait le bras avec un instrument qui ressemblait beaucoup à une brosse à dents métallique. Henry le repoussa d’un geste impatient et fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ?
— Je prépare vos veines en prévision d’une injection de fondamentaux, Votre Majesté Consort.
Le médecin lui montra un petit sac en cuir qui gigotait. Un des fondamentaux en serait sorti à coups de griffe s’il n’avait pas resserré en vitesse le cordon. La créature lança un regard mauvais à Henry.
— Ne sois pas ridicule, Bleu ! Nous n’avons pas de fille !
Soudain, une pensée lui traversa l’esprit.
— À moins que…
Bleu secoua la tête.
— Non ! Je ne suis pas enceinte ! Une humanelfe me suffit, merci, soupira-t-elle. Elle s’est servie d’un cône d’oubli.
Les mâchoires de Henry se desserrèrent soudain.
— Nous avons une fille prénommée… Comment s’appelle-t-elle, déjà ?
— Mella.
— Notre fille qui s’appelle Mella a utilisé un cône d’oubli sur nous ?
Sous le coup de la nouvelle, Henry ne faisait absolument pas attention au médecin en train de lui attacher un tube transparent au bras. Ils ne pouvaient pas avoir une fille de quinze ans ! Ils n’avaient pas de fille de quinze ans ! D’ailleurs, ils n’avaient pas d’enfants, bien qu’ils soient mariés depuis seize ans maintenant. Il se rappelait vaguement qu’ils en désiraient. Ils étaient très jeunes à l’époque, mais la coutume royale des elfes voulait que les souverains conçoivent des héritiers le plus tôt possible.
— C’est une manie chez toi ! s’emporta Bleu. Répéter mes phrases sous forme de questions. Tu n’as pas idée à quel point cela m’agace.
Henry repoussa de nouveau le médecin.
— Je n’ai pas idée à quel point… ?
— Laisse le docteur tranquille ! le coupa Bleu. Il faut qu’il injecte ces fondamentaux dans ton système sanguin, sinon tu ne recouvreras jamais la mémoire !
Henry se figea. Les Léthés effaçaient des souvenirs bien précis de votre mémoire : des objets, des gens, des événements… votre propre mère s’ils étaient conçus par un bon magicien. Avait-il réellement une fille ? Le médecin étala un onguent sur sa peau. Elle s’entrouvrit et il y enfonça le tube transparent.
— Eh ! s’écria Henry. Ça fait mal !
— Ce ne sera pas long, Votre Majesté Consort.
Le médecin disposa un entonnoir à l’autre bout du tube et y déversa son sac de fondamentaux. Les créatures changèrent de texture et se faufilèrent telle de la fumée dans le tube transparent.
Lorsqu’il ouvrit la bouche pour protester, Henry découvrit qu’il était privé de parole. Il éprouva une drôle de sensation quand les fondamentaux pénétrèrent dans ses veines, puis un instant de confusion totale quand ils atteignirent son cerveau et commencèrent à démanteler les structures cristallines laissées par le cône. Ensuite vinrent des nausées à vous tordre les boyaux et à vous faire rendre vos tartines du petit déjeuner tandis que les débris tombaient dans son estomac. Les fondamentaux ressortirent enfin par son oreille et tombèrent directement dans le petit sac du médecin. Henry ne tarda pas à avoir les idées claires.
— Oh ! mon Dieu ! s’exclama-t-il.
— Tu te souviens, à présent ? demanda Bleu.
Henry se prit la tête entre les mains.
— Oh ! mon Dieu ! répéta-t-il. Elle s’est enfuie, c’est cela ?
Bleu acquiesça.
— Où ?
— Qui sait ?
— Quand ?
— Il y a trois jours.
— Trois jours ! tempêta Henry, incrédule. Pourquoi personne ne nous a prévenus ?
— Elle a raconté partout que nous l’envoyions en Haleklind pour parfaire son éducation.
Le médecin avait remballé son équipement. Il fit la révérence et sortit à reculons de la Salle du Trône. Henry remarqua à peine son départ.
— Quelqu’un l’accompagnait ?
— Je n’en sais rien. Elle a pris un aéro personnel.
— Mais elle n’a pas le permis de voler !
— C’est une Princesse du Royaume, Henry. Crois-tu sincèrement qu’on allait l’arrêter ?
Henry réfléchit quelques instants.
— Je suppose qu’elle ne s’est pas rendue en Haleklind.
— Exact. Aucune personne correspondant à sa description n’est entrée ou sortie de leur espace aérien et n’a franchi la moindre frontière, et tu sais que la Table des Sept est à cheval sur ce genre d’infraction.
La Table des Sept était le conseil suprême de Haleklind. Suprême et paranoïaque.
— Elle peut se trouver n’importe où ! s’exclama Henry, affolé.
Bleu se précipita dans ses bras. Elle tremblait comme une feuille.
— Henry… et si elle était… morte ?
2
— Je veux que cette fille meure, décréta la tête coupée de Lord Noctifer.
Il lançait des regards assassins à Jasper Blafardos, un Elfe de la Nuit qui avait subi des changements effroyables en dix ans. Pour commencer, il avait perdu énormément de poids. Un wangaramus se cachait-il encore dans ses intestins ? se demanda Noctifer. Les vers avaient certains avantages mais ils réclamaient tout le temps à manger. Leurs hôtes tendaient à maigrir de manière spectaculaire ; c’était d’ailleurs ainsi qu’on les repérait. Blafardos ressemblait à un fantôme. Pour la première fois depuis des années, on voyait ses pommettes. En outre, il ne cabotinait plus – l’Obscurité soit louée – et il parlait très peu. Il n’espionnait plus pour le compte de Mme Cardui, de Lord Noctifer ni de qui que ce soit d’autre. Il était un assassin à présent, peut-être le meilleur du Royaume. Exactement ce qu’il fallait à Noctifer.
Blafardos ne baissa pas les yeux. À une époque, il avait très peur de Lord Noctifer. Mais aujourd’hui, comment prendre au sérieux une pauvre tête coupée sur un cube en onyx ? En regardant bien, on voyait les veines et les tendons au bout du moignon. Néanmoins, il devait admettre que Sa Seigneurie avait fait un come-back miraculeux… et hautement secret. Grâce à une sournoiserie extrême et à un redoutable réseau de mandataires, il était quasiment aussi puissant qu’avant et, surtout, plus riche. Suffisamment en tout cas pour payer les frais extravagants de Blafardos.
— Impossible, répondit ce dernier. Le système de sécurité du Palais pourpre est inviolable.
Les lèvres de la tête coupée se tordirent. Il fallut quelques instants à Blafardos pour comprendre que ces contorsions équivalaient à un sourire. Quelle déplaisante vision !
— Elle n’est plus au Palais pourpre, l’informa Noctifer.
« Développement intéressant », pensa Blafardos. Humanelfe, Mella ne quittait le palais qu’en de rares occasions officielles, deux fois par an au maximum, et aucune n’était prévue dans les six mois à venir.
— Où est-elle ?
Les énergies générées par le cube d’onyx fonctionnaient de manière aléatoire, si bien que Noctifer louchait de temps à autre. Ses yeux regardaient dans des directions opposées à cet instant même. Ils blanchirent avant de se focaliser de façon déconcertante sur un point derrière l’oreille gauche de Blafardos.
— Nul ne le sait.
Le cube et la tête étaient protégés par un champ magique conçu par l’armée. Ainsi Lord Noctifer – du moins ce qu’il restait de lui – était devenu indestructible et virtuellement immortel. Le cube étant alimenté par énergie solaire, on ne pouvait pas l’éteindre – issue ironique pour un suicide raté.
— Je dois la trouver avant de la tuer ? demanda Blafardos.
— De toute évidence.
— Dans ce cas, je double mes frais.
— Je m’en doutais, répliqua Noctifer sans émettre d’objection.
— Suis-je limité dans le temps ?
— Bien sûr ! Tu as un mois à partir d’aujourd’hui ; le plus tôt sera le mieux.
Blafardos fit un rapide calcul mental. Un mois plus tard aurait lieu le seizième anniversaire de la princesse Culmella. Sa mission avait donc un rapport avec la succession impériale. Après une légère hésitation, il évita de poser la question à Noctifer. C’était probablement plus sûr de rester dans l’ignorance. Il prit une profonde inspiration.
— Honoraires triplés pour un travail rapide.
— D’accord.
L’air pensif, Blafardos se mordit la lèvre inférieure.
— Des instructions particulières ?
— Une seule. La ramener ici pour la tuer.
— Ici, dans votre manoir ?
— Exactement.
Il comprenait que Noctifer veuille la mort de l’humanelfe, mais pourquoi la tuer chez lui ?
— Vous risquez d’attirer l’attention sur vous, Votre Seigneurie.
— Cela me regarde. Les termes de notre contrat sont les suivants : la trouver, la ramener et l’assassiner.
— Dans ce cas…
— Je sais, je sais, l’interrompit Noctifer, agacé. Je quadruple la somme.
Il reprit le contrôle de ses yeux et lança un regard perçant à Blafardos.
— J’en conclus que tu acceptes la mission.
— Oh oui, Lord Noctifer !
La position de l’aéro furtif personnel de Blafardos était indiquée par un petit drapeau impérial planté dans un pot de fleurs, quelques mètres à côté de la porte latérale. Bien que désireux de s’en aller sans être vu, l’assassin ne résista pas à l’envie de jeter un coup d’œil derrière lui. Le manoir de Noctifer était un cauchemar gothique avec ses blocs d’obsidienne et ses tours en granit accrochées à flanc de falaise au-dessus d’une mer déchaînée. La pluie le cinglait, le vent geignait sans fin, résultat de sortilèges météorologiques si bien conçus, disait-on, que personne ne pouvait les stopper. La rumeur rapportait qu’une malédiction pesait sur les lieux. Le manoir avait appartenu à Hamearis, duc de Burgonde, avant que les démons l’assassinent. Peu après avoir investi les lieux, Lord Noctifer avait tenté de se suicider en se jetant du haut des remparts.
Il avait eu la chance de ne pas mourir et la malchance de se rater, la chance que Hamearis ait installé des sortilèges de sécurité au cas où un coup de vent fatal emporterait ses invités par-delà les parapets et la malchance de tomber la tête d’un côté, dans la zone de sortilèges, son corps détrempé par la pluie de l’autre, sur les rochers environnants. On avait mis six mois avant de le retrouver – les temps étant durs, il avait renvoyé tout son personnel –, si bien que son corps déchiqueté avait pourri. En revanche, la tête était en parfait état. Un admirateur lui avait acheté son premier Corps en Boîte – la version de base peu onéreuse qui prenait en charge les fonctions cérébrales mais ne permettait aucune communication. Noctifer avait développé un code basé sur les clins d’œil et était parvenu à se reconstituer une fortune personnelle. Désormais, seize ans après, il comptait à nouveau parmi les elfes les plus riches et les plus puissants du Royaume, même si très peu de gens étaient au courant. À en juger par ce dernier rebondissement, il caressait encore l’ambition de monter sur le trône.
Blafardos ajusta sa cape d’escamotage sur sa tête et grimpa dans l’aéro invisible, un grand sourire aux lèvres : il imaginait Noctifer à la « tête » du Royaume…
3
Le rat revenait. Silas Sulfurique l’entendait, le sentait, percevait chacune de ses sales pensées de rongeur. La bestiole voulait le tuer, il en était persuadé. Tout le monde voulait sa peau en ce moment. Surtout le Dr Philenor.
Accroupi dans un coin de sa cellule (son endroit préféré), Sulfurique était éclairé par un pâle rayon de soleil provenant de l’unique soupirail. Les dalles étaient marquées par des stries et des taches de sang brun là où, autrefois, il avait essayé de creuser un tunnel à mains nues. D’habitude, il cogitait, nu ou couvert d’excréments, mais, aujourd’hui, il portait un costume. Aujourd’hui n’était pas un jour ordinaire.
Il exacerba tous ses sens afin de découvrir quel autre ennemi le menaçait. Son esprit sillonna les couloirs dédaléens de l’Asile de fous de la montagne de la Double Chance et s’accrocha à l’oreille gauche d’une infirmière, un petit Elfe de la Nuit mignon et rondouillet qui prévoyait d’acheter des sardines à son chat dès la fin de son service. Il y avait une offre spéciale sur les sardines chez le poissonnier devant lequel elle passait tous les jours avant de rentrer. Elle en achèterait quatre à prix réduit. À la maison, elle les couperait pour Mistigri qui les adorait crues. Quatre sardines feraient un dîner plus que satisfaisant pour Mistigri. Une fois qu’il serait repu, l’infirmière pourrait revenir au milieu de la nuit, quand l’asile dormait, et utiliser son passe-partout afin d’accéder à la cellule de Sulfurique et l’assassiner. Elle était comme toutes les autres infirmières. Ces harpies voulaient tuer Sulfurique. Mistigri aussi. Et le poissonnier. Sans oublier les sardines.
Des cafards grimpaient aux murs. Il les entendait facilement grâce à ses sens décuplés. Ils cliquetaient, mangeaient, entonnaient des chants guerriers. Ils programmaient de le supprimer, dès qu’ils auraient rassemblé suffisamment de soldats. Il y avait une armée de cafards stationnée au creux des murs ; seulement elle n’était pas assez importante. Alors les blattes se reproduisaient sans interruption dans des fermes spéciales, entraînaient leurs petits à exterminer. Quand ils seraient assez nombreux, c’est-à-dire 3,7 milliards environ, les cafards sortiraient des murs et le mangeraient en commençant par les pieds. Ces bêtes-là attaquaient toujours les pieds en premier. Elles gardaient les yeux pour la fin, ainsi vous assistiez au spectacle de votre mort jusqu’à l’ultime moment.
Une mouche bleue se faufila par une fissure dans la fenêtre et se mit à bourdonner nonchalamment dans la cellule. Une espionne pour le compte des cafards, à coup sûr. Les insectes se serraient les coudes dès qu’il s’agissait de tuer des humains. Les insectes et les microbes. Le Dr Philenor élevait des microbes géants, de la taille d’un moineau. Il les conservait dans de vieux mouchoirs puis les lâchait sur ses ennemis. Ils pénétraient dans vos narines et vous rendaient malade.
La mouche vola à un mètre de Sulfurique. Il l’attrapa d’une main experte et l’avala.
Le rat se rapprochait et il n’était pas seul ! Le rongeur venait avec sa femme et ses enfants – quatre ratons affamés, moitié moins gros que leurs parents mais dotés de dents de piranha. Cette sortie familiale avait pour but l’assassinat de Sulfurique.
Ils avaient donc tous l’intention de tuer Sulfurique : les rats, les mouches espionnes, l’armée de cafards, les microbes géants du Dr Philenor, les infirmières et leurs chats, les sardines et les poissonniers, tout être capable de creuser, voler, ramper, entrer d’une manière ou d’une autre dans sa cellule capitonnée. Cependant, Sulfurique n’avait pas peur.
George le protégeait.
Il entendit un scritch scratch à la porte de sa cellule. Un instant, Sulfurique se demanda si la famille rat ne l’avait pas encerclé. La porte s’ouvrit sur Colias Nastes, l’aide-soignant.
— Nous sommes habillé ? l’interrogea Nastes en entrant avec un plateau. Je vois que oui ! Très bien, Silas. C’est une journée importante pour nous, n’est-ce pas ? Tu sais pourquoi cette journée est si importante, Silas ?
— Oui, marmonna celui-ci, l’air renfrogné.
— Bien sûr ! s’exclama Nastes sur un ton enjoué.
L’homme chauve et dodu zézayait. Il s’était laissé pousser une moustache pendante, à la manière du Dr Philenor.
— C’est aujourd’hui que nous rencontrons notre comité de révision. Voilà pourquoi on porte son costume du dimanche ! Parce qu’on doit paraître sous son meilleur jour.
Il posa le plateau par terre à côté de Silas. Il comportait une tasse de bière médicinale, un quignon de pain rassis et un morceau de fromage moisi.
— Merci, grommela Sulfurique en prenant soin de ne pas croiser le regard de Nastes.
Il était capital de ne pas regarder les aides-soignants dans les yeux car ils étaient équipés d’armes oculaires microscopiques qui envoyaient des rayons invisibles dans votre crâne et faisaient fondre votre cerveau. Il prit le fromage et l’émietta.
— Comment va George ? s’enquit Nastes.
« Demande-le-lui toi-même ! » George était apparu plus tôt que prévu. Normal : il avait senti le fromage. Il les toisait à cet instant, toutes dents dehors, dos contre le mur du fond. L’expérience avait appris à Sulfurique que les idiots comme Colias Nastes ne remarquaient jamais ce qui se trouvait sous leur nez. Il murmura donc :
— Bien.
George sourit et hocha la tête.
Colias Nastes toussota.
— Petit conseil d’ami, Silas. À ta place, je ne parlerais pas de George au comité de révision. Tu comprends bien pourquoi…
— Oui, marmonna Sulfurique.
Il voulait que Nastes s’en aille, maintenant, afin qu’il puisse boire sa bière et donner le fromage à George. Si George avait faim – et il avait toujours faim –, il risquait de manger l’aide-soignant et non son fromage. Comment expliquerait-il cet incident au comité de révision, hein ?
Par chance, Colias Nastes se dirigea vers la sortie.
— Déjeune bien, Silas. L’infirmière ne va pas tarder à te conduire à ton entretien.
Il secoua son trousseau et choisit les trois clés qui fermaient la porte.
— Bonne chance.
Dès que Nastes fut parti, Sulfurique sema les miettes de fromage par terre en lignes droites et parfaites, comme George l’aimait. Finalement, George ne devait pas avoir faim car il ne toucha pas son petit déjeuner et les morceaux attirèrent le rat que Silas avait entendu peu auparavant. Le rongeur sortit de son trou, dévisagea un long moment l’homme assis dans son coin puis s’avança à petits pas. Alors qu’il grignotait la miette la plus proche, Sulfurique l’attrapa et le mangea en commençant par la tête. Après tout, il n’était pas un cafard !
Le rat avait meilleur goût que la mouche bleue.
4
Les vêtements analogues étaient vraiment bizarres. Elle s’était inspirée des photos et avait revêtu un pantalon bleu (comme les garçons !) qui lui collait aux fesses et une espèce de chemise en coton sans boutons.
Le Monde analogue était très étrange lui aussi. Elle s’était habituée aux diligences mécaniques et en avait même conduit une. Elle tenait contre son oreille des petites boîtes qui vous parlaient ou jouaient de la musique. À l’hôtel, elle avait regardé une fenêtre dont le paysage changeait tout le temps, avec des humains qui accomplissaient des exploits, faisaient la guerre ou l’amour. Ce n’étaient que des jouets magiques, même si, dans son journal, son père prétendait qu’il n’y avait rien de magique dans ce royaume. À ses yeux, il n’y avait pas plus bizarre que ces grandes pistes goudronnées qui quadrillaient le paysage comme des toiles d’araignées. Elle marchait sur le trottoir d’une de ces pistes, justement, et examinait les maisons de chaque côté.
Elles étaient plus petites que le Palais pourpre, bien entendu, mais elle les trouvait aussi minuscules par rapport à la plupart des bâtiments du Royaume des Elfes, où les maisons de ville possédaient au moins deux étages, et celles de la campagne, un bois, un jardin, des granges… Celles-ci comportaient une petite pelouse, quelques fleurs et buissons, parfois un arbre esseulé. Elle n’en revenait pas que son père ait pu vivre dans ces demeures de brique et non de pierre.
Elle parvint devant une cabane à trois pans et sourit devant le panneau qui indiquait « Arrêt de bus ». Chez elle, un bus était un baiser. Son sourire s’élargit : il s’agissait de l’abri sous lequel patientait son père lorsqu’il allait à l’école. Elle en conclut que la maison paternelle ne devait plus être très loin.
Mella ralentit afin de répéter son histoire une dernière fois dans sa tête. D’après le journal de son père, il était censé vivre en Nouvelle-Zélande. Mella ignorait tout de cet endroit mais imaginait un pays très éloigné de l’Angleterre et encore plus du Royaume des Elfes. Henry avait choisi ce pays parce que M. Fogarty y avait prétendument posé ses valises. Mella n’avait jamais rencontré M. Fogarty, qui était décédé avant sa naissance, mais elle lui avait parlé une ou deux fois et il avait bien voulu répondre à ses questions. Il lui avait raconté l’histoire qu’ils avaient servie à la mère de Henry, à laquelle ils avaient ajouté un petit sortilège pour qu’elle les croie sur parole. En gros, son fils avait épousé une Néo-Zélandaise et il n’était pas question qu’ils viennent en Angleterre vu qu’ils s’occupaient de M. Fogarty, quatre-vingt-dix-neuf ans et grabataire. (Feu M. Fogarty avait trouvé cela très amusant.) Ce même sortilège avait embobiné le père de Henry. Aucun des deux ne savait qu’ils étaient grands-parents depuis quinze ans. M. Fogarty avait prévenu Henry qu’une telle annonce les encouragerait à se rendre en Nouvelle-Zélande et mettrait leur plan par terre.
Selon le journal, le père de Henry était gentil mais faible. Quand son épouse l’avait mis dehors, il s’était installé avec une femme deux fois plus jeune que lui. La mère de Henry, quant à elle, fascinait Mella. Elle dirigeait une école de filles. Peu compatissante, sans états d’âme, intelligente, autoritaire et indépendante, elle avait un avis sur tout. Et, le comble, elle vivait avec une autre femme (très jolie, d’après Henry) qui s’appelait Anaïs Ward.
(Mella avait failli rater ce détail la première fois qu’elle avait lu le journal intime de son père. Il qualifiait sa mère de « gay », et Mella en avait conclu que sa grand-mère était une personne joyeuse, heureuse de vivre. Seulement, au fil des pages, Martha Atherton lui avait paru tout sauf enjouée. En fait, elle semblait franchement sinistre. À l’évidence, Henry avait peur d’elle. Plus tard, Mella avait découvert le vrai sens de « gay » dans le Monde analogue.) Le plus excitant dans l’histoire ? Martha était . Le père de Mella l’était aussi, bien entendu, mais il avait passé tellement de temps dans le Royaume qu’il était pratiquement devenu un Elfe de la Lumière. Il réfléchissait, parlait et se comportait comme un elfe. Sa grand-mère était différente. Elle n’avait jamais entendu parler du Royaume. Mella avait hâte de rencontrer une humaine pur jus.humaine
Bonjour, grand-mère. Je m’appelle Mella !
Elle perfectionnait cette phrase pourtant simple depuis un mois. C’était mieux que : Vous ne me connaissez pas, mais vous vous souvenez que vous avez un fils prénommé Henry… Et que : Cela risque de vous faire un choc mais nous sommes de proches parentes. Voire : Salut ! J’arrive de Nouvelle-Zélande, et devinez quoi ? Ou, pire : Bonjour, madame Atherton, je suis votre petite-fille. Si ce que Henry avait écrit à son propos était vrai, elle comprendrait tout de suite. Ce serait un choc, bien entendu, mais elle ne le montrerait pas. Elle répondrait de sa voix sérieuse et sévère, terriblement humaine : Entre, Culmella. Je te présente ma petite amie. Ce serait trop cool !
Ce qu’il se passerait ensuite, Mella n’y avait pas beaucoup réfléchi. Cela se déroulerait selon les coutumes humaines. On l’inviterait probablement à rester. On l’emmènerait peut-être faire du shopping (elle avait de l’or dans son porte-monnaie – Mella savait déjà qu’il ouvrait de nombreuses portes dans ce Monde analogue si exotique). Mella aimait à penser que la suite de son aventure était entre les mains des Dieux. Les Anciens Dieux étaient ouverts à ce genre d’entreprise. On lui demanderait des nouvelles de son père, bien sûr. Comme elle avait lu son journal, elle saurait exactement quoi leur dire. Elle avait bien répété son histoire et avait même cherché des informations sur la Nouvelle-Zélande, au cas où…
Ici, aucune maison n’avait de concierge animé par sortilège. Chez elle, il suffisait de poser la main sur le portail pour qu’une voix vous chuchote le nom de la maison, de son propriétaire, vous indique si vous étiez le bienvenu ou non. Les entrées disposaient d’un système de sécurité qui paralysait les visiteurs indésirables, et les couvrait de goudron et de plumes s’ils insistaient. Le Monde analogue ne possédait même pas d’annonceur de base. Certaines maisons arboraient des plaques nominatives, toutes affichaient un nombre, mais impossible de savoir qui vivait là à moins d’être déjà au courant.
Dans quelle maison habitait donc son père autrefois, qu’occupaient sa grand-mère et Anaïs aujourd’hui ? Une horrible pensée lui traversa soudain l’esprit : et si elles avaient vendu et déménagé ? Au Royaume, le concierge lui aurait fourni ces informations, y compris la façon de se rendre dans la nouvelle résidence de la personne. Mais ici…
Mella se serait battue. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?
Elle ralentit le pas, examina chaque maison avec soin. Elle était absolument certaine que son père n’avait jamais mentionné de numéro dans son journal. Pourquoi l’aurait-il écrit ? Il savait où il vivait et le carnet devait rester privé (comme si cela était possible sans sortilège de protection ! Mais son père était allergique aux sortilèges). Avait-il précisé un nom ? Mella chercha en vain dans sa mémoire. Que faire ?