LA GUEULE DU LOUP

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Détenus, personnels, fantômes de la nuit ou du passé, qui sont les véritables maîtres de la prison ? De courtes histoires, presque des instantanés, quelques scènes du quotidien carcéral parfois dérisoires, parfois cruelles, parfois poignantes. Une succession de portraits. Morceaux de vie. C'est à une expérience en souffrance que l'auteur nous convie, sans que soient écartés l'humour ou la tendresse.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296209688
Nombre de pages : 121
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SYLVIE DAZY

LA GUEULE DU LOUP

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0668-1

Yaurait-il des ébauches d'âmes qui se sentent ébauches, des embryons de moi destinés à la refonte, des êtres essayés qui disparaîtront dans le néant et qui en auront conscience. Y aurait-il des hommes que Dieu rature? Victor Hugo

Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison? Marguerite Yourcenar

Pour Dominique Djadel, Renée Carlouet, Jane Sautière, Catherine Siefert et Isabel Gonzalez éducateur, éducatrices et assistante sociale de l'administration pénitentiaire, qui m'ont aidée à aimer ce métier et dont l'amitié a transformé ma vie.

HEURE D'HIVER

Sans se voir, d'un étage à l'autre, les surveillants se parlent. Depuis longtemps les verrous ont claqué, la nuit commence. Il est 18 heures 45, la prison se vide. Au rond-point en haut des escaliers, ils arrivent, par groupes, des bâtiments qu'ils laissent. Les repas du soir sont distribués, les chariots ont rejoint les cuisines au sous-sol. Chacun à sa place dans la cellule. La nuit va commencer. Hier soir, ils ont dû travailler une heure de plus, pour rattraper la nuit qui s'étire, et enfin se fier au ciel par dessus les toits, si bleu, si calme. On entre dans l'hiver. La nuit a commencé. Du dehors arrive la relève. Les vestes sont ouvertes sur les pulls sombres, les surveillants ont chaussé des baskets. La ronde, dans la détention déserte, sera silencieuse. Au rond-point, le brigadier fait l'appel. Ce soir, manque-t-il quelqu'un? Ceux qui partent plaignent ceux qui arrivent. On porte les mouchards à l'épaule, on plaisante, on aimerait mieux être ailleurs. Le brigadier se tait, il a perdu une feuille, où est-elle passée? La fatigue tombe sur les hommes. Une plaque de bois supporte les fiches de présence, un registre vieillot devient la main courante, c'est le grand blanc de la prison qui

s'étale. Pas une clé ne tinte aux trousseaux. Le gradé a l'énervement silencieux. Chacun attend cette feuille perdue où il apposera sa signature indifférente. Les longues allées de détention se sont calmées, plus de portes à verrouiller, de serrures qui renâclent bruyamment, personne ne réclame le chef C'est l'heure en suspens de la prison. Soudain, du bloc D, un petit chuintement qui frissonne et s'amplifie, comme des pas de mouettes sur le muret des plages. Les surveillants se retournent vers la grille, l'armée en face s'immobilise. Une vingtaine de rats, grisâtres, fixent les hommes. Dans la pénombre les rongeurs s'affolent. Ils sont remontés du ventre de la maison d'arrêt, de ces galeries tortues et souterraines où se digèrent les longues heures de la réclusion. D'abord les cuisines, cernées de néons, éclairant de petits carrelages écornés et les plans de travail où l'on découpe une viande un peu mauve. Les chariots de distribution ont ramené des étages leurs bassines vides, leurs bacs couverts, les louches, et s'enchevêtrent maintenant près du monte-charge. Puis le grand magasin, une caverne de conserves et de pâtes ou d'eau de javel. Traînent contre les murs les derniers matelas de mousse, avec leurs brûlures de cigarettes, dont il faudra se débarrasser. Souvent les grands bruits de la laverie remontent jusqu'aux étages. On y voit s'empiler les couvertures élimées, les draps, les serviettes informes, les bleus de travail des auxiliaires. Une odeur de lessive, incongrue, s'étire jusqu'à l'atelier et disparaît. Un amas de quincaillerie attend de soigner les boyaux qui courent à travers la prison, les veines qui remontent le long des 12

murs, serrures et chasses d'eau bruyantes, tout un bricolage qui tient depuis un siècle on ne sait trop comment. Parfois les couloirs se resserrent, ils se voûtent et se tassent, des insectes filent sur les murs. Au-dessous des cellules et des cours de promenade, un purgatoire organise la vie au-dessus, invisible, étouffé, sans hiver ni été. On en revient par des escaliers en colimaçon, que bloquent des portes d'un autre âge. Par où sont passés ces rongeurs. De quelle nuit viennent-ils, eux qu'on ne voit pas le jour. C'est que d'autres passages secrets creusent la vieille carcasse, cette arche d'un autre temps au milieu du monde moderne, indifférente à l'écoulement du temps, délabrée, toutepuissante. Les rats regardent encore les surveillants. Un premier rongeur détale. Les autres disparaissent tous en une seconde. Quelque chose les a trahis. Il est un peu trop tôt pour prendre possession du royaume. Il n'est pas la même heure ce soir pour les hommes et pour les rats.

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DJAMEL

Bouge pas de là. Djamel s'immobilise devant la porte. Petit Kabyle aux cheveux blonds, tes quinze ans ne te protègeront pas de la Cour d'Assises. Il a traîné son paquetage le long de la coursive, une couverture brune qui contient la misère trouvée sur lui au commissariat: un sac-à-dos avec quelques outils de monte-en-l'air raté, restés à la fouille, mais aussi un peigne, deux pulls, son calepin, une assiette et un bol Duralex fournis par la maison. Le poignard a été mis sous scellés. Sed lex, Djamel,Sed lex. Il a de la chance, le centre de jeunes détenus brille comme un sous neuf: le lino par terre n'est pas usé. On peut y traîner son paquetage, ne pas le porter en baluchon. Tout le monde s'en fout Djamel, si devant la 02, tu ne bouges pas de là. Depuis les cours intérieures montent des bruits sourds, des ballons qui résonnent contre un mur et des acclamations. Plus pointu, le bruit des clés qui ouvrent et qui ferment. Lentrée de la 02 t'est donnée par un gars en bleu. Regarde son mouvement Djamel : le pied gauche s'avance, il va bloquer la porte à un mètre du chambranle, c'est la main gauche qui fouraille la serrure dans un geste précis. La main droite est prête à se dres-

ser contre toi. Mais tu ne renâcles pas Djamel, tu ne sais pas faire. Dans sa cellule, l'enfant est seul, personne ne viendra le bousculer, le pousser hors du lit, lui dire qu'il cache la lumière. Au Raincy, il y a deux petites chambres chez lui, au fond du couloir à gauche et à droite, ses parents à gauche et ses deux frères aînés à droite. Djamel dort sur le canapé du salon, qui grince quand on le déplie. C'est pas grave, dis-tu, tu peux éteindre plus tard, quand tout le monde dort. Tu joues encore avec ta petite machine électronique, tard dans la nuit du Raincy. Seulement, au petit déjeuner, le lit n'est pas encore canapé, et les deux grands lui lancent "bouge-toi de là". Précipiter les gestes, recevoir la barre du canapé sur la jambe, avoir mal mais ne pas le montrer, ce n'est pas très dur. Bouge-toi d'là, on dirait qu'il le fait exprès d'être là où il ne faut pas. Mais il comprend bien finalement Djamel, il ne va jamais dans les chambres du fond parce que vraiment, là vraiment, y a pas de place. Sur la table de la cuisine, tu ne fais pas tes devoirs: tu pourrais, tes frères n'entrent jamais dans la cuisine, mais vas-y, bonjour la douleur les devoirs. Alors, il y a la cage d'escalier où on t'attend si tu veux, si tu veux il ya toujours de la place près des boîtes aux lettres. Il suffit juste qu'il serre les poings, qu'il rit plus fort, et il a sa place l'enfant. Il a suffit qu'il fasse l'homme et alors on lui a trouvé une chambre. Il y a même un gars en bleu pour lui ouvrir la porte.

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