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La lionne

De
147 pages
Bertrand du Chambon poursuit ici la saga commencée avec "Flavie ou l'échappée belle". Depuis que nous avions laissé Flavie en Europe, revenue du Brésil où elle avait été esclave puis richissime princesse, nous avons pu craindre qu'elle ne se perde au fil de ses aventures. Cette fois, vers 1820, elle part pour l'Afrique, afin de poursuivre sa lutte contre les trafiquants d'esclaves. Une part mystérieuse de ce continent va s'ouvrir, livrant ses ahurissants secrets à Flavie et sa compagne Inaua. Les deux femmes connaîtront chacune la forme étrange et sinueuse de ce qu'elles se refusent à nommer leur destin.
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www.editionsorizons.fr Littératures Littératuresest une collection ouverte, tout entière, àl’écrire, quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents. L’approche deLittératures, chez Orizons, est simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en faisons notre credo. Fabrication numérique : Socprest, 2012 Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre ISBN : 978-2-296-08783-5 © Orizons, Paris, 2011
La lionne
DANS LA MÊME COLLECTION Farid Adafer,Jugement dernier, 2008 Marcel Baraffe,Brume de sang, 2009 Jean-Pierre Barbier-Jardet,Et Cætera, 2009 Jean-Pierre Barbier-Jardet,Amarré à un corps-mort, 2010 Jacques-Emmanuel Bernard,Sous le soleil de Jerusalem, 2010 François G. Bussac,Les garçons sensibles, 2010 François G. Bussac,Nouvelles de la rue Linné, 2010 Patrick Cardon,Le Grand Écart, 2010 Bertrand du Chambon,Loin de Vārānasī, 2008 Daniel Cohen,Eaux dérobées, 2010 Monique Lise Cohen,Le parchemin du désir, 2009 Éric Colombo,La métamorphose des Ailes, 2011 Patrick Corneau,Îles sans océan, 2010 Maurice Couturier,Ziama, 2009 Odette David,Le Maître-Mot, 2008 Jacqueline De Clercq,Le Dit d’Ariane, 2008 Charles Dobzynski,le bal de baleines et autres fictions, 2011 Toufic El-Khoury,Beyrouth pantomime, 2008 Maurice Elia,Dernier tango à Beyrouth, 2008 Raymond Espinose,Libertad, 2010 Pierre Fréha,La conquête de l’oued, 2008 Gérard Gantet,Les hauts cris, 2008 Jean Gillibert,Exils, 2011 Gérard Glatt,Une poupée dans un fauteuil, 2008 Gérard Glatt,L’Impasse Héloïse, 2009 Charles Guerrin,La cérémonie des aveux, 2009 Henri Heinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale. Gérard Laplace,La Pierre à boire, 2008 Didier Mansuy,Cas de figures, 2011 Gérard Mansuy,Le Merveilleux, 2009 Lucette Mouline,Faux et usage de faux, 2009 Lucette Mouline,Du côté de l’ennemi, 2010 Anne Mounic,Quand on a marché plusieurs années..., 2008 Enza Palamara,Rassembler les traits épars, 2008 Béatrix Ulysse,L’écho du corail perdu, 2009 Antoine de Vial,Debout près de la mer, 2009 Nos autres collections :Profils d’un classique, Cardinales, Domaine littérairecorrèlent au se substrat littéraire. Les autres,Philosophie — La main d’Athéna, Homosexualitésmême et Témoins,ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).
Bertrand du Chambon La lionne
2011
Ce que la main ne perçoit pas, le cœur le sait. Ibn Arabi
Chapitre 1 V ous ne me connaissez pas. Je n’ai encore jamais écrit de livres. Seulement des lettres. Beaucoup de lettres. J’ai écrit ce livre pour tenir la promesse que j’avais faite à Flavie : raconter la suite de nos aventures. Elle avait écrit, il y a quelques années, un récit qui contait notre périple depuis le Brésil jusqu’au nord des États-Unis de l’Amérique, en passant par la jungle, l’Amazone, les îles Caraïbes. Nous avions passé par Haïti. Nous avions passé par La Nouvelle-Orléans. Nous étions passées par des épreuves nombreuses. En raison de ces faits, Flavie m’avait dit : Inaua, s’il m’arrivait malheur, tu raconteras notre histoire. Je voudrais que tu racontes la suite, s’il te plaît. Par dignité, je n’ai pas osé lui dire que je ne m’en sentais pas capable. Car je n’en suis pas digne. Flavie est une femme éduquée, qui est née dans l’aristocratie, en France : dans une région qui s’appelle le Bourbonnais. Elle s’est enfuie au Brésil pour échapper à la Terreur. Elle a épousé le duc de Toiros, qui était un monstre et un assassin. Cet homme comptait parmi ses esclaves une chose de rien du tout, une fillette, une « pièce de Guinée » : c’était moi. J’ai écrit : « il me comptait ». C’est la vérité vraie. Nous étions comptées chaque jour car nous étions susceptibles de nous enfuir : de marronner. Nous pouvions être des nègres marrons. Ils ont osé nous appeler de la sorte. C’est Flavie qui m’a dit de m’enfuir avec elle. Nous nous sommes enfuies dans la jungle. Nous étions des fuyardes. Ils ont fait de nous des fuyardes. Je ne sais pas écrire, et de plus je suis pleine de rancœur, ou de rancune -je ne sais pas quel est le terme exact en français, et je m’en moque. Une négresse, une fuyarde ! … À leurs yeux, ma peau avait la couleur de la boue. Nous étions attachés à leur terre et nous en faisions partie. J’ai été un caillou. J’ai été un caillou ! On pouvait me mettre dans un lance-pierre ou faire de moi la part du mortier ou un bout de masure. Voyez comme j’écris mal : un bout de masure. Quels mots affreux. Quelles sonorités stupides. Dans ma langue à moi, le doezia, je chante. À longueur de journée, je chantonne et murmure et récite des comptines de mon pays pour ne pas oublier ma langue maternelle. Celle de mes ancêtres, celle de ma forêt. C’est la langue de la forêt profonde. Je chante les mots de mon enfance, les mots que disaient ma mère, mes grands-mères et mes tantes. Les mots ont un goût dans ma langue : c’est le goût du lait des seins de ma mère, des seins de mes tantes. Leurs seins tombaient et il en issait du lait et ce lait était fait de mots. Ici ce n’est pas pareil. Vos mots à vous sont durs. On ne les chante pas. Vous méprisez les chanteurs, les musiciens. Encore plus étrange : vous allez voir les musiciens le soir, seulement le soir, mais vous ne les écoutez pas. Vous les regardez. Vous ne savourez pas la musique. Vous ne dansez pas avec vos cuisses et vos fesses. Je déteste votre langue. J’écris désormais dans votre langue : celle de l’ennemi. Car vous êtes mes ennemis, ne vous y trompez pas. Ne me croyez jamais des vôtres. J’écris dans votre langue parce que je l’ai promis à Flavie, c’est tout, mais vous, je vous conchie. Nous les personnes forestières dont vous avez fait des esclaves, nous chantons toute la journée, nous sommes comme les oiseaux de la forêt, nous pépions rien que pour vous faire chier, et du haut de nos très grands arbres nous vous chions dessus. Oiseaux-mouches. Nous sommes des oiseaux-mouches. Les barreaux de la cage sont trop larges pour nous et nous passons au travers. J’écris dans votre langue qui essaie de me transformer en pierre, en fer, en métal. Mais j’ai été un caillou chez vous, je sais ce que c’est qu’être un caillou, et je peux vous dire que, fût-ce un projectile, plus jamais je n’accepterai d’être un caillou, y compris dans la fronde de vos ennemis. Oui, je sais écrire dans votre langue de fer avec sa paille de fer et ses crocs d’airain qui m’arrachent la bouche. Oui, je sais conjuguer vos verbes de crétins. Oui, je fais exprès d’écrire des mots tels que « personnes forestières ». Je sais que ce n’est pas du français correct. Je vous pisse au nez. Ce sale travail que je déteste, je ne le fais que parce que je l’ai promis à Flavie, et je vous jure que j’irai jusqu’au bout. Comme ça, vous saurez, si vous voulez savoir. Je dirai ce que j’ai vu. Je raconterai ce que Flavie a fait. Je dirai pourquoi je me suis unie à son fils, Francesco. Je narrerai les us et les coutumes de Doezia, de la forêt sacrée de Doezia qui sont mon peuple, je montrerai que je sais peindre
des fresques comme savaient le faire toutes les filles et toutes les femmes de mon peuple avant que nous ne fussions victimes de rapts. Oui, je sais utiliser un verbe au subjonctif. Que je vous emmerdasse. Ce sont vos parents, vos grands-parents qui venaient nous enlever jusque dans la forêt sacrée et qui nous mettaient des chaînes aux poignets. Aussi aux chevilles. Aussi haut que nous pouvions grimper aux arbres nous grimpions et jusqu’en haut des très grands arbres ils nous traquaient. Très loin en bas, sous nos pieds, très loin sous les frondaisons des arbres, ils piétinaient les corps des animaux sacrés qu’ils avaient tués et ils se moquaient même des écailles du pangolin et ils méprisaient toutes les formes de vie de la forêt sacrée. Assassins. Sales têtes de pauvres assassins. Je ne sais même pas s’ils étaient de grands contempteurs de toute forme ou manière de vivre. Peut-être étaient-ils si stupides qu’ils ne les voyaient pas, ces formes de vie multiples. Jamais ils ne se transformaient. Ils étaient toujours eux-mêmes, et mêmes. Ils n’étaient jamais les autres. Ils étaient pauvres en esprit. Ils arrivaient sur nos côtes avec des marchandises qu’ils nommaient pacotille, bimbeloterie et fanfreluches et en échange ils nous prenaient nos cousins, nos nièces, nos neveux, nos sœurs, nos frères, parfois aussi nos propres parents ! Ils ont pris mon papa ! ! ! Ils ont pris mon père en échange de fanfreluches. Arrêtez-vous une seconde. Arrêtez-vous à ce point de mon récit et réfléchissez : croyez-vous que j’aurai pitié du fils ou de la fille d’un homme qui a vendu mon Seigneur Papa ? Non point. Je n’aurai nulle pitié. J’aurai depuis longtemps creusé un trou pour vous dans la forêt sacrée. J’appellerai les fourmis rouges qui sont des légions de diables et vous, vous aurez du miel de nos abeilles sur la tête et vous verrez les fourmis rouges approcher vos yeux qui sont précieux et vous me demanderez pardon. Vous me demanderez pardon en voyant s’approcher les rouges fourmis venues d’Enfer. Mais dans la forêt sacrée je ne commettrai point de meurtre car c’est interdit et je rappellerai les fourmis et je vous sortirai du trou et je lécherai le miel sur vos paupières car il ne faut rien perdre des dons de la forêt et de retour au village, avec un yatagan que j’aurai pris aux négriers, je vous ouvrirai le ventre afin que les cochons se régalent de vos tripes. Vous ne savez rien. Je suis une Toma de la forêt sacrée, je me nomme Inaua Essikassoné Bapuovogui et je chante le doezia qui est la langue de Doezia qui est mon village et vous ne connaissez pas mon pays. Vous venez sur le continent qui est ici en disant que c’est l’Afrique. Vous dites qu’il y fait toujours chaud. Vous n’avez jamais passé la nuit dans la forêt près du fleuve, ô crétins insipides à la peau grenue comme crapauds ! Vous croyez que nous sommes ignorants, que nous ne connaissons pas les mathématiques. Vous n’avez jamais remarqué que nous avons des bouliers pour compter ! Vous croyez que nous sommes des hommes primitifs dotés de religions qui « s’apparentent au paganisme ». Vous n’avez jamais constaté que nous avons dans nos maisons des oreillers de bois pour pratiquer le voyage spirituel ! Vous dites que nos maisons sont « de pauvres cases » ou des huttes. Vous n’avez jamais songé que nous habitons la forêt pluviale et qu’un toit fait de feuilles est une solution intelligente ! Et quand j’écris « paganisme » ou « forêt pluviale », vous dites : « C’est impossible, une Noire ne peut quand même pas écrire comme ça ! D’où tiendrait-elle ces mots ? Comment peut-elle nous connaître et nous parler de son monde ? » Mais jamais il ne vous viendrait à l’idée que j’ai pu tout apprendre, car j’ai été éduquée par Flavie, car j’ai suivi des cours d’anglais à La Nouvelle-Orléans, car j’ai parlé avec un avocat de la Louisiane, car j’ai longuement discuté avec un médecin des États-Unis de l’Amérique du Nord, car j’ai appris beaucoup de choses en dirigeant la plantation avec Francesco lorsque Flavie a repris les terres après la mort de son ancien époux, le duc infect, et qu’elle a affranchi les esclaves et partagé un peu de son immense fortune. Vous verrez surgir de nulle part d’autres personnes telles que moi. Des personnes éduquées, intelligentes, qui ont su patiemment apprendre vos us et retournent contre vous les armes dont vous avez eu l’imprudence de les pourvoir. Je suis votre ennemie. J’ai entendu les cris qu’a poussés ma mère lorsque j’ai été enlevée. J’ai vu les marins qui la violaient. Leur peau était rouge à cause du soleil et ils grognaient comme des porcs, un peu comme le Señor Dona, le directeur nain de la banque que je connais au Pernambouc et où je plaçais mon argent lorsque je vivais encore au Brésil. (Le Señor Dona avait la tête d’un pourceau et, dans son dos, ses employés l’appelaient : Porcinet.) J’ai aperçu des hommes en uniformes blancs et bleus qui soulevaient les femmes de mon clan et les maintenaient attachées. Ils ligotaient ces dames parce qu’elles venaient de la Forêt Sacrée. J’ai entendu ces gens qui se disaient capitaines, commandants, amiral. Alors qu’il leur eût été si simple de se dire
assassins... — Meurtrier Durand ! Emportez ces femelles au navire. — Oui mon Assassin ! Tout de suite, mon Assassin ! Tu as entendu, Tueur Georges ? L’Assassin Martin a dit de mettre les femmes sur le bateau. Voilà un bon dialogue de théâtre, et qui serait plus honnête. En quelle année sommes-nous ? En 1825, je crois bien, et c’est l’hiver. Il doit neiger au dehors. J’ai fermé les volets. Je peux laisser jaillir ma fureur noire et verte et rouge, invectiver les descendants de ceux qui ont tué mes parents. Le lecteur pour lequel j’écris descend d’un tortionnaire qui a pelé la peau de mon père. Mais pourquoi écris-je, en ce cas ? Quelle est la force aberrante qui me pousse à vous parler, ô meurtriers ? Assurément, la colère. Il me faudra bien cinq cents pages pour vider tout ce fiel. Je pense réellement que c’est, et de très loin, ma motivation la plus forte. Je veux vous montrer que je suis vivante et que je donne encore de bons coups de griffe. Vous ne m’avez pas tuée, ô tueurs répugnants ! Je suis vivante et je vous crache dessus ! Bon. Ça va mieux après ça. Enfants de meurtriers. Vous êtes les enfants et les petits-enfants des meurtriers. Vous n’avez même pas encore définitivement décidé d’abolir les décrets qui nous ont opprimées ! ! ! Nous étions des femmes de la forêt, avant que vous ne vinssiez nous ravir. Un jour, peut-être, quelqu’un lira ces lignes et voudra les publier, les faire connaître à la face du monde… Croyez-vous que j’ignore que jamais je ne serai lue de mon vivant ? Quel libraire courageux oserait vendre un livre pareil ? ! Ah, sots à la fesse plate, je puis vous insulter à longueur de pages ! Qui de vous me lira ? ! Ce ne sont pas vos enfants, les arrière-petits-fils des assassins, qui me liront, ce seront les enfants des enfants de leurs enfants, et peut-être en l’an de grâce 1930 -après l’abolition de l’esclavage par un Parlement de vrais et authentiques citoyens — peut-être alors, d’ici un siècle, vos descendants me liront-ils ! Lirontile, lirontile, ti la li la hou, lirontile, lirontile, et deviendront fous ! Qui sait ? Que puis-je espérer ? Un de ces foutriquets, un de ces misérables centurions à bascule versera-t-il peut-être une larme sur mes pauvres phrases de négresse, ou même une femme douce et bonne et courageuse et pleine de la force de sa fureur telle que Flavie se lèvera-t-elle, repoussant mon livre avec horreur, et clamera : Ah Seigneur ! que de misère et de cruautés ! Vite ! mon chapeau, ma calèche ! Allons voir le député séance tenante ! Et cette noble et douce âme en fleurs comme le réséda voudra parler à un monsieur gras et ingambe, lequel ira trottinant à l’Assemblée Nationale des Pantins de la République exiger qu’on abolisse enfin les lois que Napoléon le chacal avait prorogées. Car c’est lui, le petit chacal… le nain de Corse… cet impuissant matou fielleux castré… le joujou de Joséphine… c’est lui qui a exigé qu’on gardât le Code Noir, qu’on le reconduisît et le réinstaurât. C’est lui, ce petit tas de crottes, avec son manteau d’hermine couvert d’abeilles de merde, soumis à sa grue couronnée la Joséphine, qui a voulu qu’on conservât encore ce texte odieux, lequel définit depuis des siècles la conduite à tenir face aux maîtres et les devoirs des négriers. C’est ce bel homme charmant, ce poulpe au regard de cannelle, cette ganache qui dort sur son cheval avant de livrer bataille, ce roquet dont les Anglais s’assurèrent si bien en le faisant cloîtrer à Sainte-Hélène, c’est lui qui aurait voulu que je fusse maintenue dans les fers. Que croyez-vous ? Avez-vous pensé une seconde que j’allais oublier ? Si l’homme avait été entre mes mains, au lieu que les Anglais s’en fussent emparé, je l’eusse fait attacher sur un rocher de l’île de Porquerolles afin que les crabes minuscules petit à petit le dégustassent, à condition toutefois qu’ils n’eussent pas trouvé de nourriture plus saine ! Et que ses hommes, plus nombreux que les poux, ne l’eussent pas assassiné auparavant. Ah certes, je n’aime pas le roi, cette outre flasque ! Assurément je lui préfère la République, lorsqu’elle n’est pas trop avariée. Mais par-dessus tout, Mesdames et Messieurs, je hais l’empereur, ce teckel à la gueule pleine du sang de mes frères et mes sœurs. Par moments je pense à ce babouin aux mâchoires effrayantes, et j’en oublie qu’il est mort voilà dix ans. Je voudrais qu’il revive, pour mieux le tuer ensuite. Aux hommes du futur, je demande pardon pour la haine, pardon pour le fiel, pardon pour mes mots maladroits. Car contrairement à ce que l’on prétend, la haine ne fera point de bonne littérature, à moins d’être le duc de Saint-Simon ou le marquis que ma Flavie connut. Le duc de Toiros, que Flavie avait épousé (il y a plus de vingt ans, si je compte bien ; mais je n’en suis plus sûre du tout), le duc de Toiros, lui, n’écrivait pas avec son fiel. Je l’ai vu écrire sur le sable