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La lumière et la nuit

De
198 pages
Jalila et Jasmine. Jasmine et Jalila. Deux soeurs jumelles, identiques en apparence, mais qu'en réalité tout oppose : l'une est effacée et intellectuelle ; l'autre, ambitieuse et sensuelle. A travers leur parcours, l'auteur questionne les difficultés identitaires de toute une jeunesse issue de l'immigration, livrée en pâture à une société du spectacle dont il nous livre ici une satire impitoyable. Aucune ne sortira indemne de ce roman d'apprentissage contemporain, véritable scanner d'une France gouvernée par l'hédonisme et l'argent, incapable d'intégrer ses propres enfants.
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Sam VorosLa Lumière et la nuit
« Ça n’est rien. Ça ne fait rien. Qu’est-ce qu’elle est, par rapport
à toi. Rien. Que dalle. T’es meilleure qu’elle. Bien meilleure. A tous
points de vue. Et puis, t’es encore jeune. Ton heure viendra — et elle
durera. Tandis qu’elle, ça n’est qu’une pouf comme la télé en pond La Lumière et la nuit
tous les six mois, dans un an elle sera nie, on n’en entendra plus
parler. » Roman
Jalila et Jasmine. Jasmine et Jalila.
Deux sœurs jumelles, identiques en apparence, mais qu’en
réalité tout oppose : l’une est e acée et intellectuelle ; l’autre,
ambitieuse et sensuelle.
A travers leur parcours, l’auteur questionne les di cultés
identitaires de toute une jeunesse issue de l’immigration, livrée
en pâture à une société du spectacle dont il nous livre ici une
satire impitoyable : obligation de plaire, pornographie, téléréalité,
école à deux vitesses…
Aucune ne sortira indemne de ce roman d’apprentissage
contemporain, véritable scanner d’une France gouvernée par
l’hédonisme et l’argent, incapable d’intégrer ses propres enfants.
Sam Voros enseigne la littérature en collège et lycée, et assure un cours d’écriture
créative à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. La Lumière et la nuit est son premier
roman.
Illustration de couverture : J. Allain / Jalka Studio
collection
ISBN : 978-2-343-04510-8
19 € 9 782343 045108 Amarante
Sam Voros
La Lumière et la nuit©L’Harmattan,2014
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343045108
EAN:978234304510811
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111La Lumière etlanuit
111111Amarante
Cettecollection est consacréeauxtextesde
création littérairecontemporaine francophone.
Elleaccueille les œuvres defiction
(romans etrecueils de nouvelles)
ainsiquedes essais littéraires
etquelques récits intimistes.
Laliste desparutions, avecune courte présentation
ducontenu desouvrages, peut être consultée
surle site www.harmattan.fr
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11SamVoros
LaLumièreetlanuit
Roman
L’Harmattan
1111111111111111111111111111Nepasfairedebruit.Surtoutnepaslesréveiller.Nepasle
réveiller. Trop tard. Cet imperceptible frémissement – im
perceptible,maisquesesoreillesdontl’inquiétudedécuple
les facultésperçoivent aussi nettement que le fracas d’une
bombe. Ce bruit de pas ensuite. Lointain, puis de plus en
plusproche.Dontlalourdeurvirileviolelapaixdusilence.
C’estlui.Ellevaseretrouverenfacedelui,desasilhouette
qu’elle a toujours perçue comme gigantesque alors qu’il y
a bien longtemps que la sienne l’a dépassée. Je peux rien
faire. Rien pour empêcher ça. Putain fait chier. Ça lui rap
pelleunreportagequ’elleavu,suruntypequienvoulant
installeruneantennesurletoitdesamaison,s’estélectro
cuté si lourdement qu’on a dû l’amputer de tous ses
membres. Il racontait que ses enfants avaient assisté à la
scène. Que croyant mourir, il leur a dit au revoir pendant
quesesmembresgrillaient,sans pouvoirs’arracherà l’arc
électrique qui traversait son corps. Il y a des moments
comme ça dans la vie, où vous ne pouvez rien faire. Où
vous ne pouvez qu’attendre que ça passe. Ou pas. Alors
elleattendl’arrivéeduPère,commeuneesclavequiécarte
les cuisses en attendant le passage du sultan. C’est d’ail
leurs comme ça qu’il faudrait l’appeler. Le Sultan. Ça lui
iraitcommeungant,avectoutcequ’illeurfaitvivre.Mais
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111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,1111111111111111111111111111111111111111qu’est cequ’ilfout.Ilenmetdutemps.Maintenantellese
surprend à désirer son apparition, pour en finir, et aussi
parce que toutes ses forces vitales sont tendues vers cette
confrontationqu’ellen’aeudecessed’envisagerdepuisses
premières escapades nocturnes. Enfin. Le voilà. Elle ne le
reconnaît pas tout d’abord, tant il y a de distance entre le
démon omnipotent qu’elle a toujours vu en lui, et le petit
bonhomme à la démarche hésitante qui se présente à elle
dans ce qui ressemble à un pyjama pour enfant. Dire
qu’ellelevoitseraitinexact:disonsplutôtqu’elleéprouve
saprésence,qu’elleperçoitlachaleurdesoncorps,deson
haleine qui lui effleure dangereusement la poitrine. Ce
souffle qu’elle reconnaîtrait entre mille, irrégulier, lent et
puissantcommeceluideDarthVadordansStarWars.Jalila
je suis ton père. Elle sourit à sa blague pourrie. On se fait
toujoursuneblaguepourrieàcesinstantsoùtoutbascule,
oùlalégèretéduquotidiencèdelepasàlatragédiequiest
l’aboutissement logique de nos existences, mais à laquelle
nous sommes toujours trop insuffisamment préparés.
Pourquoitusouris.Qu’est cequitefaitsourire.Est ceque
tutemoqueraisdetonpèreparhasard.Nonje.Ellen’apas
le temps de répondre. Pas le temps d’en placer une alors
qu’il se tait, qu’un long silence s’installe entre eux qui lui
permettraitderépondre,maisqu’ellesesentcontraintede
respecter à l’égal de sa parole à lui rare, chaotique, solen
nelleetlaborieuse.Puissoudain,lalumière.Unéblouisse
ment qui l’aveugle ; qui l’aveugle oui, surtout après avoir
parcouru, au risque de se faire agresser ou pire, on ne sait
jamais dans ces zones de non droit comme ils disent à la
télé,lavillemaléclairéedansl’espoirirrationnelderentrer
àl’heure.J’auraisdûmettreencoreplusdetemps,oubien
nepasrentrerdutout.C’estça.Passerlanuitdehors,etne
revenir qu’au petit matin en faisant croire que j’étais
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je me suis moi même foutue dans la merde. C’est à cette
heure ci que tu rentres. Le ton de la voix, les mots choisis
sont exactement ceux qu’elle a prévus. Mais elle ne par
vienttoujourspasàsortirlaréponsequ’elleapourtantmû
rement préparée, apprise par cœur comme un rôle au
théâtre, alors ce sont d’autres mots qui sortent, des mots
banals et minables, ceux précisément que pour rien au
mondeellen’auraitvouluprononcer.Je.Excuse moiPapa.
Je. Je ne recommencerai plus. Y a pas d’excuses possibles.
T’es une fille indigne. Regarde comment t’es habillée. On
dirait une putain. Je comprends pas comment ta mère et
moi. Puis il dit quelque chose en arabe, qu’elle ne com
prend pas, qu’elle ne peut pas comprendre. Cette langue.
Elleluiatoujoursparurêcheetbarbare,d’uneviolencean
cestrale,périmée,préhistorique–incompatibleaveclafille
moderne qu’elle est, qu’elle veut être à présent, qui peut
sortir en boîte et draguer qui elle veut et puis traverser
toute l’étendue assoiffante de la nuit sans s’inquiéter de
l’heure du retour. Mais maintenant il est là. Maintenant il
lui rappelle qui elle est réellement. Qui elle ne pourra ja
mais cesser d’être. Alors elle sent le long de sa joue la ca
resse humide et salée de pleurs dus non pas à cette scène
niauxmotsdesonpère,maisàcela,qu’ellevientdecom
prendre, d’encaisser, cette prise de conscience du cercueil
immuableetnoirdontlesangleslacirconscrironttoujours
pourl’empêcherdeprendresonenvol.Cettevie.Cettevie
là bas, par delà l’épaisseur infranchissablement fragile de
la fenêtre. Cette vie insondable et grouillante, plus riche
qu’unromanouqu’unfilmouqu’unesérietélé.Ellen’ya
pas,n’yaurajamaisdroit.Maintenantellenevoitplusrien,
les larmes obstruent complètement son champ de vision
tandisquelePèreenchaînesurlecouplethabituel,maista
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et pourtant vous êtes si. Mais ça valait le coup, tout ça va
lait le coup. Rien que pour Marco et ses yeux qui ont volé
la couleur de la mer – la mer, par laquelle Jalila se laisse
doucement bercer en reprenant sa place, la tête baissée et
les yeux rouges, parmi les poupées immobiles de sa
chambred’éternellepetitefille. 11
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Jalila, qu’on invite à toutes les fêtes, qui est de toutes les
sorties ciné. Mais elle en a pris son parti. Elle sa salle de
ciné c’est la bibliothèque. Elle y passe quasiment tous ses
week ends, mais elle sait que ça servira. Que plus tard sa
vieserabienmeilleurequecelledeJalila.Plusconfortable.
Plus heureuse. Ces heures perdues dans les livres elle les
regagneradansquelquesannées,quandsonsalaireluiper
mettradesortiretdevoyageroùbonluisemblera.EnInde.
En Australie. Là où le soleil embrasse les contours flam
boyantsd’unmondemeilleur.D’unmondepluslointainet
plus vrai. Le Père lui a expliqué ça. Qu’il faut faire des
choix dans la vie, et que le premier, celui qu’il ne faut pas
louper au risque de louper sa vie entière, c’est de décider
quand on préfère être heureux : ta sœur Jalila est heureuse
aujourd’hui,maisdansdixanselleauraunemploiminable
etpeud’heuresdeloisirs.ToienrevancheJasmineavecles
bulletins que tu rapportes tu auras un emploi stable, bien
payé et qui te permettra de faire ce que tu voudras. Elle
avait acquiescé comme elle acquiesce à tout ce que dit le
Père – il sait de quoi il parle, lui qui revient de tellement
loin, qui a sacrifié une situation honorable au pays pour
que ses filles puissent jouir, dans la patrie de Molière, de
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et, à terme,d’un meilleur avenir. Quelle connecette Jalila,
depascomprendrequ’ilfaitçapourleurbien.Queçan’est
pas par égoïsme ni perversion, mais au contraire parce
qu’ilneveutpasqu’ellesréitèrentsespropreserreurs.Par
foisjemedisqueçan’estpasmasœur.Quec’estuneétran
gère, une inconnue, qui est passée sur le billard pour me
ressemblermaisquec’estunmensonge,unecomédie,mais
alors pas marrante du tout. C’est pour ça qu’aujourd’hui
comme tous les autres jours, elle l’évite au lycée, de peur
qu’elle la contamine, par ses rires bruyants, ses manières
déplacées, ses fréquentations. C’est comme ces mendiants
dans le métro, qu’on n’ose approcher comme si avec leur
puanteur ils pouvaient nous transmettre, rivée à elle
comme l’effort à la sueur, leur déchéance. Je ne veux pas
êtrecommeelle.Quelesgarçonsnevoientquemesjambes
et mes fesses. Ne me regardent, ne m’adressent la parole
que pour ça, qui n’est pas moi mais qu’on peut retrouver
sur le corps désirable, disponible mais aussi dépourvu de
volonté qu’un cadavre, de n’importe quelle pétasse. Je
veux être aimée pour moi même, ou pas aimée du tout.
C’est comme ce connard qui s’avance vers moi, qu’est ce
qu’ilmeveut.Julien.C’estcommeçaqu’ils’appelle.Julien.
Ellel’atoutdesuiterepéré,ilfaitpartiedel’équipedefoot
etsortavecLudivine,labombassedulycée.Qu’est ceque
tu veux. Soudain il hésite, vacille, ses yeux la fuient, peut
êtrea t elleététropagressivemaisqu’est cequ’elleypeut,
ilsnesontpasdumêmemonde,delamêmedimension.En
luiadressantlaparole(mêmepas:ens’approchantd’elle,
puisqu’il n’a rien dit) il remet en question l’équilibre pré
caire et sacré des relations sociales entre élèves, un équi
libre aux règles plus précises et impossibles à enfreindre
que celles qui régissent celui si fragile et pourtant si exact
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d’une voix adoucie, feignant une sympathie qu’elle sait
qu’ellene pourrajamais éprouveràsonégard. La voixdu
jeunehommetremble,adesmodulationsdejeunefillepré
pubère,elle ne l’ajamaisvusi vulnérable c’enestpresque
touchant. Paraît que t’es bonne en philo. Quand il a com
mencé sa phrase elle a cru qu’il s’arrêterait à bonne, s’ap
prêtait à le gifler en lui faisant remarquer qu’il l’avait
confondueavecsasœur,maislàellenecomprendpas,de
meureinterdite,pourquoiJulien,Julienl’écervelé,Julienle
débile mental, qui sort avec Ludivine dont le quotient in
tellectuel est inversement proportionnel à la taille des
seins,pourquoiJulienvient ilmeparlerdephilo ?Et?lui
demande t elle de cette voix de racaille qu’elle a appris à
prendre pour se défendre d’être différente des autres,
d’être une petite intello qui ne demande qu’une seule
chose, une seule et toute petite et misérable chose, qu’on
lui foute la paix. Et. Et je me suis demandé, vu que le bac
approche, si tu pouvais pas me donner des cours. Je suis
prêt à les payer le prix qui te conviendra, l’argent ça n’est
pasunproblèmedansmafamille.Ellesentsonsoufflesur
ses lèvres, son souffle puissant de footballeur expirant
comme après un match de coupe du monde, quand re
tombe, d’un seul coup, la pression de toute une vie. Non,
a t elle envie de lui répondre, comme ça, tout de go, sans
justification ni éclaircissements, mais quelque chose l’en
empêche,elleignorequoi.Peut êtrea t ellepitiédelui,ou
quelque chose comme ça. En tout cas l’impression que
l’êtreauquelelles’adresseestradicalementdifférentdece
luiqu’elleméprise,quipassesontempsàbécoterLudivine
surlebancdelacour.Qu’ilmériteundélai,uneplusample
réflexion avant d’essuyer le premier refus de toute son
existence. Alors elle fait quelque chose qu’elle ne fait
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cour et elle appelle le Père. Lui, au bout du fil, d’une voix
paniquéecarellen’appellejamaisdulycée:AllôJasmine?
est ce que toutva bien?Alors elle déballe tout, luiexpose
la situation comme elle l’a toujours fait, dans une totale
transparencecontrairementàJaliladontlavieestpoureux,
alorsqu’ilslacôtoienttouslesjours,aussimystérieuseque
celles de ces filles qui font le bonheur de la TNT car elles
onttoutesunlourdsecretàexposeràtoutelaFrancemais
à dissimuler à leur propre famille. Et elle s’attend au non
qu’elles’apprêtaitàopposer,lesouhaitedetoutsoncœur,
detoutessesforces–làencoreelleignorepourquoi–mais
c’estuneautreréponsequivient,uneréponsequ’elleasen
tiedébarquerdèsl’instantoùelleaprononcélemotargent,
où est sortie de ses lèvres la phrase l’argent ça n’est pas un
problème dans ma famille qu’elle a reproduitetelle quelleen
ne modifiant que le déterminant possessif. Alors, dans un
curieux mélange d’angoisse, de déception et d’enthou
siasme, elle interrompt la communication aussi rapide
mentquepossibledepeurqu’unsurveillantlasurprenne,
puissedirigeversJuliendontlevisages’éclairedusourire
vainqueur et béat qui a toujours été le sien, qui semble
n’appartenirqu’àcertainsêtresélus,favorisésdusort,dont
elle a conscience de ne pas faire partie, tout du moins pas
encore. 111
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Desannéesd’incompréhension,decuriositéinsatisfaite.Le
mystèredelavie,del’unionentredeuxêtres.Ellevaenfin
lepercer–sefaire,unfrissonlaparcourtàcetteidée,mais
n’est cepasça,précisément,quivaluiarriver?percerpar
lui.Biensûrelleadéjàembrassédestasdegarçons,Marco
est loin d’être le premier. Mais sentir en elle un homme,
une présence étrangère à son corps et qui la rattache à ce
monde, lui prouve qu’elle en fait partie comme tous ces
couples qu’elle croise dans la rue et qui ont l’air heureux
parcequelanuitvenueilssaventqu’ilssentirontunautre
corpsfrémiràl’unissonduleur,uncorpsquileurprouvera
leurexistenceaussisûrementquelessillonslaissésparun
caillou dans l’eau prouvent qu’on l’y a lancé, ça ne lui est
encore jamais arrivé. Et avec Marco ça ne pourra être que
grandiose.Qu’inoubliable.Sesyeux.Sesyeuxd’unbleude
ciel dégagé et pur. Mais surtout son corps. Son corps
d’athlète tatoué, d’une virilité de bête fauve, qu’elle sent
frissonnersouslesvêtementscommeunechoseautonome,
vivantdesaproprevie,touteslesfoisqu’ilss’embrassent.
Etpuissapeau,sapeaublanche,d’uneblancheurabsolue
contrairementàlasiennebrunâtre,indéfinie,maghrébine,
sale. Une peau de Français, qui lui fait se dire, mais c’est
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quidansquelquesinstants,valapénétrer,déposerenelle,
danslestréfondsdesonvagin,sasemenceimmémorialeet
pure.Maissurtoutc’estMarco.Marco.Marco.Marco.Quel
bonheurdenefairequ’unaveclui.Quelhonneur,quelpri
vilège. Je suis sûre que des tas de filles voudraient être à
ma place. Y a qu’à voir, au club, toutes celles qui se bous
culaientpourdanseraveclui,quipétaientdescâblestoutes
les fois qu’il me choisissait moi plutôt qu’elles. Vite, elle
s’allongesurlelit.L’attendencoretouthabillée,secouéede
tremblements incontrôlables qui doivent être le prélude
encore ignoré d’elle, du bonheur. C’est bizarre, tout de
même, chez lui. Tous ces posters de filles à poil, et, en de
horsdeça,levidecomplet,degrandsmursblancscomme
dans les hôpitaux, sur lesquels elle s’amuse à projeter les
scènesd’amourqu’ellevavivreàprésent,oùlescorpss’en
trelacent avec élégance, harmonie et beauté. Elle ne lui a
pas demandé ce qu’il faisait dans la vie. Peut être qu’elle
aurait dû. Et puis non, ça n’a pas d’importance. Ce qui
comptec’esteux.Rienqu’eux. Unbruitdepas.Précipités.
Déterminés. Qui lui rappellent, mais elle doit se tromper,
ceux du Père. C’est lui, c’est Marco. Il vient vers elle, tient
la capote entre ses doigts aux veines visibles, effrayantes.
Déshabille toi.Elleleregarde.Nelereconnaîtplussousce
masque de haine féroce qu’est devenu son visage, son vi
sage brusquement plus âgé, tendu tout entier par la seule
obsession de son désir impérieux et qu’elle doit satisfaire.
Déshabille toiluihurle t ilalorselle s’exécute,letee shirt,
lejean,lesoutien gorge,leslip,commesisavieendépen
dait.Calme toiMarco,calme toi. Jet’ensupplie calme toi.
Il lui fait peur avec ses yeux exorbités, dont le bleu n’est
plus celui du ciel mais d’une béance qui lui donne le ver
tige, par laquelle elle craint d’être aspirée, comme un trou
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11111111111111111111111,111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,111111111111111111111111111111111111,11111,1,11111111111,111111111,111111,1111111111,111,1111111,111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111danslacoqued’unavionoud’unvaisseauspatial—alors
oui c’est le ciel, mais un ciel de danger, un ciel de mort. Il
s’est jeté sur elle. La plaque de tout son poids contre le lit.
Elle ne peut plus bouger. Suffoque. Bloquée, prisonnière,
cependantqueluisedémène,luifaitmal.Maintenantc’est
elle qui hurle, mais lui s’en fout. Continue de se démener
aveclamêmeindifférenceobstinéeques’ilétaitunboxeur
et elle, un punching ball. Quand la bite ressort, pareille à
une créature indépendante du reste du corps qui l’écrase
maisdontlepoidss’allègesoudain–ungenredevergéant
ou bien d’alien –, elle est surprise qu’elle ne soit pas plus
ensanglantée, que l’incommensurable souffrance qu’elle
vientd’éprouvernelaisse,lelongdumorceaudechairqui
décroîtàvued’œilmaintenantquetoutestterminé,quede
ridicules taches de sang qu’on pourrait croire dues à une
blessure superficielle, insignifiante. Il se relève, remet son
jean–lebrefcrissementdelafermetureéclair–puisils’en
va,aussinaturellementques’ilvenaitdepisser,lalaissant
seule sur le lit, nue, grelottante, ensanglantée et ravalant
ses larmes, plus minable qu’un pantin désarticulé et se
disantqu’est cequej’aifaitmonDieuqu’est cequej’aifait
maisquemaintenantilesttroptard. 11
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