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La magie du frangipanier

De
168 pages
La magie du frangipanier, c'est l'histoire de Clémence, belgo-rwandaise, qui, alors qu'elle n'avait que 13 ans, a vécu au cœur de Bruxelles une agression dévastatrice. C'est l'histoire d'un homme de bonne famille devenu violeur par faiblesse et celle de son ami, violeur par vice. C'est l'histoire à plusieurs voix d'une tragédie des hommes. Comme il y en a beaucoup.
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Monique Bernier
La magie du frangipanier
Fiction
La magie du frangipanier
Livres libres collection dirigée parMarc Bailly
Une collection où vivent plaisir, liberté, imaginaire et qualité. Le plaisir de la lecture.Trop souvent oublié dans un monde qui file à la vitesse du numérique, le plaisir de la lecture offre pourtant une fenêtre sans limite sur le monde qui nous entoure. Pour certains, synonyme d’apprentissage, d’élitisme, de difficulté, la lecture plaisir a trouvé sa collection. La liberté. De ton, de style, de genre, d’écriture. Une collection qui se veut sans barrière, sans limite, sans étiquette. Les auteurs seront libres de développer leur univers, d’exploiter leurs idées, de faire naître aux détours des pages, des galeries de personnages fascinants… Pour des lecteurs qui pourront, en toute liberté se plonger dans des récits riches, joyeux, tristes, dangereux, excitants, bondissants, drôle, terrifiants… L’Imaginaire au pouvoir! Qu’estce que l’Imaginaire? Mais finalement, qu’estce qui n’est PAS Imaginaire. Une collection qui se permet tout, ne se refuse rien et qui ouvre grandes les portes d’une véritable aventure littéraire aux parfums exquis! La qualité. Livres Libres se veut une collection de qualité et exigeante, qui ne publiera que le meilleur, au service d’une littérature de qualité (mais accessible), et d’un lectorat tout aussi exigeant… Livres Libres propose des ouvrages inédits d’auteurs belges qui partagent une volonté tant de qualité que de divertissement. Livres Libres, finalement n’est pas une collection! C’est une expérience littéraire.
Déjà parus:
• Hugo Poliart,Superflus, 2015. • Marc Bailly (sous la dir.),La Belgique imaginaire – Anthologie tome 1, 2016. • MariePaule Eskénazi,Walter ou Naïm, héros ou assassin, 2016. • Sophie et Jacques Mercier,Toute une vie d’amour, 2016. • Frédéric Livyns,L’obscur, 2016. • Pierre Mainguet,Le silence ne répond jamais, 2016.
MONIQUE BERNIER
La magie du frangipanier
R O M A N
La collectionvivent plaisir, liberté et imaginaire.
D/2016/4910/46
© AcademiaL’Harmattan s.a. Grand’Place, 29 B1348 LOUVAINLANEUVE
ISBN : 9782806103024
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editionsacademia.be
… et il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l’on t’a confisqué.
Yasmina Kadra,L’attentat
Clémence se dépêche. Elle quitte l’appartement où elle vit avec sa mère et descend l’escalier quatre à quatre. Elle ne supporte pas d’arriver en retard aux cours. Encore moins depuis ce jour où elle s’est tapé la honte en ouvrant la porte de l’auditoire face à l’armée des étudiants déjà au travail. Tous les yeux tournés vers elle, le professeur obligé d’interrompre son exposé, les regards inquisiteurs… Et ce sentiment d’être nulle. Moins que rien. Un morceau de bois mort. Elle a failli s’effondrer sur le sol. Vite un siège inoccupé ! Elle s’y est affalée. Plus jamais elle n’arriverait en retard ! Plutôt rater le cours et se rattraper le lendemain avec les notes de Virginie. Elle accélère son allure. Ce matin, elle n’a pas entendu son réveil. Elle a sauté du lit. Déjà en retard ! Sur son GSM elle a vu un message, elle n’aurait pas dû répon-dre. A perdu du temps. A filé à la salle de bain,fait sa toilette sans se brosser les dents, a juste avalé sonyaourt et bu l’orange pressée que sa maman lui avait préparée. Encore deux étages. Pourvu que les métros ne soient pas en grève. Elle bondit en sautant les marches. L’uneet puis l’autre… Comme dans une danse, elle se sent légère.
Les autres étages sont aménagés en bureaux, ce qui, le matin et le soir, leur donne l’impression d’avoir une
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grande maison rien qu’à elles. Dans le couloir du rez-de-chaussée, par automatisme, elle regarde par l’inters-tice si du courrier a été déposé dans leur boîte aux lettres – le facteur a l’habitude de passer tôt. Rien. Quand elle ouvre la porte, un courant d’air la glace et la fait frissonner. Au-delà, le gris, le brouillard, le froid. Et la morosité des passants. Elle déteste. Faut-il vrai-ment affronter cette couleur de fin du monde ?
Bruxelles est sombre. Les murs gris suintent d’humi-dité. Les gens marchent tête baissée pour éviter les flaques et les excréments abandonnés par les chiens. Leurs propriétaires rechignent encore à ramasser leurs déjections comme s’il était normal de couvrir la planète de leurs crottes. Nous ne le savons pas mais le monde appartient aux chiens, pense-t-elle chaque fois qu’elle évite de glisser sur l’une de ces souillures. Elle referme la porte, ajuste son sac, enfile ses gants, enfonce les mains dans les poches et prend la direction du métro. Le ciel est tellement obscur qu’il semble n’y avoir qu’un seul nuage compact qui se déverserait sur la ville dans une fine bruine glacée. Les fontaines si chan-tantes en été se taisent et ressemblent à des végétaux morts. Dans les petits parcs où, à la belle saison, elle a l’habitude de s’asseoir à l’ombre des feuillages, les arbres nus dressent inutilement leurs branches froides comme des corps amaigris qui imploreraient le ciel de leur pardonner leurs méfaits. Les saisons passent, la vie tourne. Bruxelles s’endeuille et se prépare à passer de longs mois dans la brume et la froidure, plongeant les passants dans la solitude de leurs rêves d’impossible. Ce n’est pas la ville qu’elle n’aime pas, c’est l’hiver. Mais elle doit s’y faire : chaque année, à cette période, elle verra le gris avancer et entourer toute chose, toute chimère, comme une ombre qui redessinerait les con-tours incertains de l’existence.
Et dire qu’elle pourrait vivre sans saison, dans un des pays les plus lumineux de la planète ! Un pays où tous les matins, le soleil, en même temps que le chant de l’oiseau, efface les brumes et les rosées de l’aurore. Clémence est métisse. Moitié africaine, moitié belge. Élise, sa maman, est blanche, née à Bruxelles. Elle a ren-contré son papa sur les bancs de l’Université Libre de Bruxelles où elle était étudiante. Lui aussi. Rwandais, il résidait en Belgique depuis une dizaine d’années. Il a la peau noir anthracite, couleur de la nuit. Il faut direavait. Lucien Mukagasi est mort il y a trois ans déjà. Elle avait seize ans et venait à peine de sortir la tête hors de l’eau. Grâce à lui, à ses côtés dans les heures les plus sombres. Elle le revoit. Est-il vraiment mort ? Elle en doute, elle le sent si proche. Aujourd’hui encore il lui arrive de sentir son souffle contre son oreille. Elle devine son sourire éclairant la grisaille de l’automne, le surprend frôlant sa peau sombre dans une caresse apaisante, lui tenant la main pour l’encourager. Elle aimerait encore plonger dans son regard où se devinait toute la sagesse de l’Afrique… et ses contradictions. Pourtant il est parti.Il a rejoint ceux de sa famille. Son père avait beaucoup souffert. Il n’en a pas sou-vent parlé, pas à elle en tout cas. Il ne voulait pas l’en-combrer avec le malheur. « Plus tard », disait-il, « tu as assez à faire, plus tard je te dirai ». Il n’en a pas eu le temps. Il les a quittées à cause d’une longue et pénible maladie selon les termes consacrés. En réalité, c’est le chagrin qui l’a emporté. Son cœur et son corps étaient usés. À se frotter à tant de douleurs, la vie s’épuise d’elle-même. Dans une existence, il y a toutes sortes de limites que nous ne pouvons dépasser et le nombre de deuils est une de ces limites. Bien sûr, ce nombre varie d’une personne à l’autre et chacun a son propre seuil de tolé-
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