La Malédiction

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296150188
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Écritures arabes Collection dirigée par Marc Gontard

Collection Écritures arabes
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Abdallah, Poèmes sur les âmes mortes.



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ACCAD Évelyne, L 'ExcÙée. ZRIKAAbdallah, Rires de l'arbre à palabre. Poèmes. La parole confisquée. Textes, dessins, peintures de prisonniers politiques marocains. ABA Noureddine, L'Annonce faite à Marco ou A l'aube et sans couronne. Théâtre. ABA Noureddine, C'était hier Sabra et ChattÏa. AMROUCHE Jean, Cendres. Poèmes. AMROUCHE Jean, Étotle secrète. SOUHELDib, Moi, ton enfant Ephraim. BEN Myriam, Sur le chemin de nos pas. Poèmes. TOUATI Fettouma, Le printemps désespéré. ABA Noureddine, Mouette ma mouette. Poèmes. BELHRITIMohammed Alaoui, RuiJles d'un fustl orphelin. Poèmes, suivis de L'Epreuve d'être. Pamphlet. BENSOUSSAN Albert, L'Échelle de Mesrod. Récit. MORSYZaghloul; Gués du temps. Poèmes. BELAMRI abah, Le Galet et l'Hirondelle. Poèmes. R BEKRITahar, Le chant du roi errant. Poèmes. HOUARILeïla, Zeida de nulle part. LAABIAbdellatif, DÙcours sur la colline arabe. BEREZAK Fatiha, Le regard aquarel. AMROUCHE Jean, Chants berbères de Kabylie. KALOUAZAhmed, Point ktÏométrique 190. Roman. SAOUDI Fathia, L'oubli rebelle. Beyrouth 82. Journal. KAClMIEl Hassani, Le mouchoir. FARÈSNabile, L'eXIl au féminin. GUEDJ Max, Mort de Cohen d'Alger. BEN Myriam, Sabrina, tIs t'ont volé ta vie. Roman. RAITH Mustapha, Palpitations intra-muros. Roman. YACINEJean-Luc, L'escargot. Roman. LAABIAbdellatif, L'écorché vtf

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LAABIAbdellatif, Le baptême chacaliste. Théâtre. COISSARDG. et DJEDIDI H., Chassés Croisés. TAWFIKEl Hakim, L'Ane de sagesse. BaUKHEDENNA Sakinna, journal: Nationalité: Immigré(e). BENsaUSSANAlbert, Le dernier devoir. BEKRITahar, Le cœur rompu aux océans. Poèmes. HaUARI Leïla, Quand tu verras la mer. ACCAD Évelyne, Coquelz'cot du massacre. CHNIBER Mohamed Ghazi, Les murmures de la palmeraie. REzzauG Leila, Apprivoiser l'insolence.

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0086-8

Mohamed HADDADI

LA MALÉDICTION

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Octobre

1926

Madjid Oussane avait sept ans, et il fréquentait pour la première fois l'école. L'école de garçons du village de colonisation d' Acif- Tala, dans la plaine, pour la première fois, avait un maître indigène. Il est vrai qu'il ne restait plus d'Européens dans ce village, sinon le cantonnier et un vieux fermier qui allait bientôt partir. Il restait une mairie, au bas de l'école, un abreuvoir entouré de pins, tout à fait à gauche, et le cimetière, que nous appelions « thajebbant », pour le distinguer de notre cimetière. Oussanedescendait chaque matin de Thighilt, son village, que les mauvaises langues insultaient en accolant à son nom le terme péjoratif d'Oukermous. Cela donnait: ThighiltOukermous ; c'était une injure, et cela nous faisait de la peine, « la colline du cactus» ! Il Y avait aussi le cousin de Madjid, Arezki, et son voisin Idir Houhou. Idir et Madjid étaient orphelins de père. Arezki possédait un vieux père et méprisait un peu les enfants des veuves. C'est peut-être pour cela que les deux orphelins entretenaient une certaine complicité, en se faisant des confidences dont l'autre était exclu. C'était constamment la guerre froide qui, de temps en temps, déclenchait des combats. Paradoxalement, Majdid prenait le parti de son voisin contre son cousin. Le père d'Arezki, un Hadj, était au courant de cette trahison et disait quelquefois des paroles dures contre les veuves. Le pauvre Madjid, sensible comme une fille, pleurait souvent le soir en s'ouvrant à sa mère. Son respect pour son oncle, il le pratiquait comme un devoir religieux, et quand il se mettait à vouloir comprendre, cela lui donnait un sorte de vertige moral! 7

Il aurait voulu que les choses fussent plus simples. Cette simplicité, il la souhaitait dans ses sentiments primordiaux, la pureté de sa pensée et de ses actes, toujours remise en question dans les faits; la laideur du chemin le rendait poète. Sa mère n'aimait pas le voir pleurer. Mais ces larmes lui procuraient du repos. Sa mère s'appelait Mouli : elle était seule à porter ce prénom. Dans le continent! Cela aussi le rendait poète, surtout que Mouli était belle et calomniée. Elle avait une formule: la malédiction. Elle expliquait tout par la malédiction et elle s'en remettait à Dieu. C'était formidable comme philosophie! Madjid admirait sa mère; pour lui, c'était une femme exceptionnelle, parce qu'elle était victorieuse dans sa fragilité. Mais sa philosophie était brûlante comme le feu; elle consumait ses remords et, en même temps, elle l'empêchait d'aller plus loin dans l'investigation. Son oncle, Hadj, était un homme très pieux: il pratiquait la prière cinq fois par jour, donnait la dîme de tous ses biens, jeûnait trois mois par an et, de plus, il avait visité les lieux saints dans des conditions à peine croyables. Pendant plus d'un an, il avait vécu comme un moine mendiant, en allant de Tighilt jusqu'à la Mecque avec ses pieds! Pourtant, certains bergers ricanaient en parlant de lui. D'après eux, chaque fois que Hadj touchait sa pension d'ancien combattant, il allait à Alger se débaucher dans de~ lieux où l'on buvait des boissons enivrantes, en compagnie de femmes damnées. Cette horreur paraissait impossible à Madjid, mais Arezki lui-même admettait que son père était un «bon vivant»! Non seulement Arezki n'avait pas honte de ce que racontaient les bergers, mais il en était presque fier! Un jour où Idir cherchait à lui donner mauvaise conscience, Arezki ricana, à la manière des bergers, puis il inventa une histoire qui mettait en cause la vertu de toutes les femmes, surtout des veuves! Madjid lui dit : « On dirait que nous n'appartenons pas à la même famille, toi et 8

moi; tu ressembles à un chacal! ». Arezki se tut, parce que Madjid le battait à la lutte et aux poings. Idir Houhou était un gros garçon tout rond, avec une grosse tête crépue et pleine de cicatrices. Il avait de grosses joues, des lèvres épaisses, comme celles d'un nègre, mais des mains toutes petites et toutes mignonnes, comme celles d'un petit caïd. - Moi, je deviendrai quelqu'un, disait-il à Madjid. Je n'ai pas les mains d'un berger ou d'un paysan. D'ailleurs, ma mère a fait des rêves. Elle me voit toujours assis sur une chaise d'argent... Quand Arezki était présent, il ricanait, ou disait des mots très vulgaires. Idir ne pouvait pas se mesurer à ce fils de Hadj, qui était bien nourri. Il ne mangeait rien à la maison; il se nourrissait de figues qu'il récoltait à droite et à gauche, de fruits qu'il maraudait, ou d'herbes sauvages qui donnaient à ses genciveS et à sa langue une couleur verte. Ce n'était pas un voleur; ce qu'il prenait dans les champs et les jardins, il le prenait ouvertement, en s'amusant, comme s'il s'agissait d'un jeu. Madjid, qui était scrupuleux jusqu'à l'excès, le secondait dans ses larcins avec une volupté toute chaude. A force d'être complices et victimes à la fois, ces deux garçons vivaient une amitié très intime qui faisait jaser. La mère d'Idir était originaire de Bouira. Elle parlait kabyle, mais avec un accent arabe, et utilisait beaucoup de mots qui étaient passés dans le vocabulaire de son fils. Idir connaissait même des proverbes de Bouira, et des expressions savoureuses, que Madjid s'évertuait à utiliser pour détendre l'atmosphère, en les déformant, mais jamais devant les bergers. - Si tous les Musulmans sont appelés à aller au paradis, disait souvent Idir, nous serons encore malheureux. Car il y aura encore des bergers parmi nous! 9

- Il paraît que, là-bas, il n'y aura pas la malédiction, répondait Madjid. C'est cela qui fait la différence. Dans ce monde, il y a aussi la malédiction; dans l'enfer, il n'y aura que la malédiction... Toi et moi, nous allons beaucoup souffrir ici ! - Ecoute, ne le dis à personne. Je crois quelquefois que Dieu est injuste! - Non, non. Ma mère m'a expliqué, mais je n'ai rien compris. Dieu nous attend avec impatience pour nous faire comprendre... Idir souriait, mais ce n'était pas un sourire malicieux. Il avait acquis une certaine résignation qui donnait à son regard et à tout son visage un cachet émouvant. Il ne portait jamais de pantalon. Son vêtement consistait en une tunique sombre, qui était à la fois une chemise et une gandoura. Ce vêtement s'usait toujours au niveau des genoux et au niveau des fesses. Le souci majeur de ce brave garçon était de cacher ses fesses par de nombreuses pièces de plusieurs couleurs. S'il voyait quelqu'un sourire, il tâtait son vêtement pour s'assurer que les pièces n'étaient pas décousues. La mère d'Oussane faisait tout pour aider cette famille, qui, pour comble, avait un grand garçon bègue et un peu sot, dont tout le village se moquait sans pitié. Madjid avait fini par croire à la malédiction. Le soir, Madjid retrouvait deux autres garçons voisins, ayant à peu près le même âge que lui: Ighil et Halim. Halim avait deux autres frères, plus jeunes, et deux sœurs mariées, l'une aux Aït-Kouffi, l'autre aux Maatka. Elles passaient pour belles, tout simplement parce qu'elles avaient le teint très blanc et de longs cheveux clairs. Pourtant, Madjid les trouvait quelconques; il n'était pas impressionné par leurs foulards frangés et leurs robes de soie, quand elles venaient passer quelques jours chez leur mère, qui était petite, polie et mignonne. Par contre, la sœur d'Ighil, la sœur aînée, brune et élancée, avec de
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très beaux pieds nus et des yeux fascinants, avait un sourire triste d'un énorme pouvoir. Les jours de fête, Tassadit se faisait belle, et quand Madjid la voyait passer dehors, il la suivait du regard, sa respiration changeait de rythme. Elle avait au moins deux ans de plus que son frère et Madjid, mais elle paraissait avoir leur âge. Ighil avait la simplicité de confier à son camarade: «Tu sais, ma sœur t'aime bien! » Cette phrase, entendue à plusieurs reprises, flottait à la surface de sa mémoire comme une belle fleur et parfumait ses pensées. A sept ans, Madjid était amoureux d'une lointaine cousine, et, étrangement, de Tassadit, en l'honneur de laquelle il confectionnait des vers. Le gros Idir écoutait ces poèmes tout naïfs et s'écriait: « Ah, non, c'est moi qui l'épouserai quand je serai assis sur ma chaise d'argent! » - Malheureusement, lui répondait Madjid, je crois que tu fais partie des maudits! Cette histoire de malédiction, Idir la trouvait ridicule. Il affirmait que la pauvreté était un accident; il posait de drôles de questions sur l'intelligence et la sagesse de Dieu. Le poète le suppliait de ne pas blasphémer. Quand survenait Arezki, ou quand tombait sur eux Halim, comme une grêle, les deux complices tournaient la page. Les intrus avaient beau multiplier des procédés pour leur extorquer des confidences, ils n'obtenaient jamais rien. Surtout Halim, qui était légèrement plus âgé qu'eux, qui se débrouillait toujours pour se vêtir chaudement, qui pratiquait le mensonge et le vol. Madjid l'appelait l'avocat du diable, en sa présence, mais Halim ne se fâchait jamais, parce qu'il disait que sa mère appartenait au même « adroum » que celle du poète. Malgré le troupeau de chèvres qui se multipliait, le pauvre Halim habitait encore une cabane avec ses deux jeunes frères et sa petite mère. Celle-ci se levait chaque jour à l'aube et se rendait à la forêt de Bou-Mahni, en compagnie d'autres veuves, pour s'approvisionner en bois. 11

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