La marche sur les cendres

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Parcourant à pied le tour de la Mancha sur les traces de Don Quichotte, dans cette Espagne qui évoque si bien la mort, Stéphane Handien, veuf de Claire depuis quelques mois, prisonnier de ses souvenirs et de sa douleur, marche à côté de son amour défunt. La vie est comme un tronc d'arbre qui se ramifie en branches et, sur la route de son existence, Stéphane, confronté à cette géométrie des choix, consumera son chagrin et, sur les cendres de son bonheur passé, recouvrera le goût de vivre.
Publié le : mardi 1 novembre 2011
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EAN13 : 9782296472471
Nombre de pages : 178
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La marche sur les cendres
Collection « Vivre et l’écrire » dirigée par Pierre de Givenchy Voir en fin d’ouvrage la liste des titres de la collection Du même auteur, chez d’autres éditeurs Jeux de billes, Éditions Créacop, Paris 1985 La clef des chemins – Le tour de France buissonnier d’un couple de randonneurs, Éditions Atlantica, Collection Sauve Terre, Biarritz 2002 Les Pèlerins de Compostelle, Éditions de La Martinière, Collection Voix de sagesse, Paris 2004 Les Moyens du bord, Éditions Cheminements, Le Coudray-Macouard 2006 Paroles de marche, Albin Michel, Collection Carnets de sagesse, Paris 2011 Mais la pluie…, The Book Edition, Collection Poésie, (Internet) 2011
© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris ISBN 978-2-296-55655-3EAN 9782296556553
Denis Boulbès
La marche sur les cendres
L’Harmattan
CHAPITRE I N IV – E 5, km 160, 14 heures. Arrêt pour Llanos del Caudillo. Stéphane Handien quitte la moiteur et la puanteur du car, quelque part dans l’immensité de la Mancha, et tombe dans le feu de l’été castillan. Il récupère son sac à dos dans la soute puis, stupéfié de lumière, il interroge l’horizon du regard, les terres planes jusqu’au ciel, les croix noires des poteaux téléphoniques et de leur traverse, l’infini seulement barré du flot des camions remontant d’Andalousie, et, là-bas vers l’Est, une tour blanche dans l’air embrasé. Le car s’éloigne et se fond dans le soleil. La sueur dégouline déjà dans son dos. Les chaumes dont chaque brin luit comme une étincelle sentent le desséché. Juillet tombe droit. Stéphane croise les doigts et lance l’incantatoire invocation au courage des pèlerins : – Ultreïa! Plus loin, plus longtemps, plus fort ! Sous la rage du ciel il suit pendant deux kilomètres la route rectiligne bordée par quelques arbres maigres et sans nom. À droite, une maison blanche au soubassement peint d’un bleu violent, suivie d’une rue vide même de chiens, une haie décharnée : voici Llanos del Caudillo. Place de la Constitution, la mairie, l’église, les drapeaux de l’Espagne et de la Castille. Des portes fermées, trois pins jaunes, un cyprès noir, des bancs de béton. Le soleil tranche l’ombre en minces pans à l’aplomb des toits, dans l’angle de deux murs, l’ombre qui l’attire comme un puits. Il s’adosse là. Les rues en damier débouchent sur des chemins dont l’exacte ligne se perd droit devant dans l’espace ; leur géométrie est celle d’un cimetière.
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L’heure est venue d’affronter les journées de marche à venir, seul. saisi par le silence et l’immobilité du bourg qui semble abandonné, une appréhension ronge le courage qui l’exaltait encore au petit matin, à la halte café casse-croûte quelque part vers la fin du pays Basque. Presque un malaise, un abattement. Un passage en creux presque quotidien depuis la mort de Claire, il y aura bientôt cinq mois. Claire son épouse, sa femme, depuis dix ans. Pendant les derniers préparatifs, son sac à boucler, la banque, la maison à laisser en ordre, il n’avait cessé de rappeler en lui leur bonheur partagé, affirmant la certitude de ce bonheur en écartant de leur passé leurs querelles et leurs fâcheries. « Oui, je suis ici par fidélité à Claire, pour ne pas trahir notre communion de randonneurs. Encore une fois marcher avec elle à mon côté. Et quel pays au monde évoque mieux la mort que l’Espagne ? Son passé de misère, de sauvagerie et de cruauté, l’obscurantisme, la peinture des ténèbres, les femmes resserrées sur leurs chagrins, les hommes prisant la souffrance et le sang, une Espagne noire et calcinée. Ici, dans la Mancha de Don Quichotte, je veux déposer mes hantises de mort. Ma folie. Claire aurait compris, elle si vivante, qui n’aimait pas ce pays. Elle aurait accepté d’y marcher, mais seulement au printemps, lorsque les bords des chemins sont couverts de fleurs. »
Sur les traces de Don Quichotte il lui semblait pouvoir se débarrasser du méchant livre de ses épreuves, qu’il feuilletait jour après jour comme le héros feuilletait ses livres de chevalerie, en mettant à son tour la main à l’épée pour s’escrimer à grands coups contre les moulins de sa détresse. En vain, dit le livre, mais Stéphane avait relevé que, mis à part les sottises que Don Quichotte « débite sur tout ce qui concerne sa folie, ses propos sont empreints de bon sens et il s’exprime avec clarté et discernement. Aussi, personne
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ne peut croire qu’il a perdu la tête ». Il n’avait pas vraiment lu les deux tomes du livre, il les avait parcourus en s’attardant sur quelques-unes des aventures les plus connues, deux ou trois pages ici, quatre ou cinq pages là. Quant au dernier chapitre, qui traite de la maladie, du testament et de la mort du héros, le titre même l’arrêta ; il saisit pourtant quelques phrases et n’en retint surtout que l’aveu du mourant : « Félicitez-moi de n’être plus Don Quichotte de la Manche, mais Alonso Quixano », et sa fin : « Don Quichotte de la Manche avait passé de cette vie à l’autre. » Son père n’avait pas osé questionner son fils, et encore moins le conseiller. Ce grand gaillard plutôt flegmatique était intimidé. – Est-ce qu’il t’a parlé ? demandait-il à son épouse. – Non, rien ; il dit qu’il a envie de marcher. – J’ai peur d’une bêtise. – Moi aussi, tu le sais bien. Des fois, il a l’air d’un damné. S’il acceptait d’aller voir un médecin pour ça, un psychologue, un psychiatre. À la télé, ils parlent d’une aide au travail de deuil. Ils pensaient au suicide, sans oser le mot. Depuis que Stéphane un soir de mai leur avait avoué son désarroi, la douleur de sa solitude. Sa mère avait d’abord craint qu’il ne se laisse aller dans ce qu’elle appelait « les bas-fonds », ce à quoi son père l’aurait plutôt encouragé. Elle, la droiture incarnée, restée romanesque malgré son expérience de la vie, pensait à ces filles faciles qui entraînent les hommes dans l’alcool, le jeu, Dieu sait quelle déchéance encore. Ça se passait ainsi dans les romans qu’elle lisait au collège, jusqu’à ce que l’héroïne vertueuse et courageuse extraie de la fange celui qui s’avèrerait être son Prince Charmant. Ou bien elle imaginait pour lui une vie de loyauté hautaine tout entière consacrée au souvenir de son épouse, cependant qu’elle-même reprendrait auprès de lui, son garçon aîné, la place qu’une autre avait occupée. Aussitôt après, lucide et
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honteuse de son amour possessif, elle lui reconnaissait le droit à une nouvelle compagne, aussi aimante et agréable que Claire. Mais ces derniers temps, Stéphane leur paraissait si triste… – Tout de même, il devrait l’admettre. Nom d’un chien, à son âge, il devrait se ressaisir ! ronchonnait son père. Je le comprends, mais il y a un temps pour pleurer et un temps pour se tourner vers l’avenir. Il n’est ni le premier ni le dernier veuf, hélas. – C’est encore trop tôt. Mais parle-lui, toi, lui répondait sa mère. Il tournait et retournait des phrases dans sa tête sans trouver la bonne formulation ; du coup, dimanche, à l’heure du café, après que Stéphane leur eut rappelé qu’il partait le jeudi suivant, il avait lâché tout à trac : – Vraiment, pourquoi vas-tu te rôtir dans ce pays de corbeaux ? – Pour respecter un projet que nous avions, Claire et moi, avait répondu Stéphane, ému par l’inquiétude si inhabituelle dans la voix de son père. Il n’aurait pas accepté plus de curiosité ou de réflexions. À bientôt quarante ans, il tenait encore et toujours à marquer son indépendance envers ses parents. Il les aimait beaucoup, on aime ses parents, ça va de soi, la question ne se posait pas ; il estimait leur devoir la reconnaissance due à l’amour qu’ils lui avaient donné, et de temps à autre, même pendant son mariage, il allait seul chez eux pour recevoir un peu de leur tendresse, comme lorsqu’il était petit garçon, mais plus encore pour leur offrir ce bonheur de s’occuper de lui. Pour autant, le bouleversement de sa vie ne l’avait pas plus rapproché d’eux, quoi qu’ils en aient désiré. Il avait pris un peu brutalement ses distances avec eux lorsqu’il occupait son premier poste de laborantin à Lyon, dans un lycée privé : il s’était mis en ménage avec une
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