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La Marche Turque

De
186 pages
Ce roman est une plongée dans l'univers des musiciens, avec leurs rêves, leurs angoisses, leurs succès ou leurs échecs. Pourquoi, comment peut-on décider à 18 ans de consacrer sa vie à la musique ? Voyage dans la musique, mais aussi dans le temps. Des années 70 à aujourd'hui, que reste-t-il de l'indispensable rêve adolescent ?
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Jean Tricot
La Marche Turque
Roman
La Marche Turque
Lola est disponible, curieuse, gentille, elle sait écouter… et aimer.
Elle devient ainsi la confdente de quatre musiciens de milieux Roman
sociaux très différents dont les destins, du bal populaire aux festivals
de Jazz, se croisent, s’entremêlent ou s’écartent.
Lola a les pieds sur terre, et ces grands enfants trouvent auprès
d’elle une adulte dont le regard pourrait peut-être donner une
cohérence à leurs vies chaotiques.
Ce roman est une plongée dans l’univers des musiciens, avec
leurs rêves, leurs angoisses, leurs succès ou leurs échecs. Pourquoi,
comment peut-on décider à 18 ans de consacrer sa vie à la musique ?
Voyage dans la musique, mais aussi dans le temps. Des années 70
à aujourd’hui, que reste-t-il de l’indispensable rêve adolescent ?

Jean Tricot est musicien, compositeur et chanteur.
À son actif quelques centaines de concerts, et l’écriture :
chansons, textes et nouvelles, compositions pour
le théâtre, la danse, la rue, les chœurs… Plusieurs
Vinyles et C.D, un livre pédagogique : “La Musique
à Mains nues”.
www.jeantricot.com
Illustration de couverture :
© Helena Rocio Janeiro.
ISBN : 978-2-343-02420-2
18 E
Jean Tricot
La Marche Turque









La Marche Turque






































Jean Tricot





La Marche Turque

Roman













Du même auteur :

LA MUSIQUE À MAINS NUES
SCEREN (CRDP – Académie de Montpellier)
















© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02420-2
EAN : 9782343024202 PREMIÈRE PARTIE

1 - Lola

J’adore écrire, c’est peut-être ce qui m’a poussée à
accepter ce poste de nuit. On entend souvent des écrivains
invités dans les émissions littéraires déclarer qu'ils
préfèrent travailler la nuit, pendant toutes ces heures où on
est absolument seul, tranquille, en prise directe avec les
fantômes, les rêves, les souvenirs, les envies secrètes. Moi
je ne suis qu’une infirmière puéricultrice, pas vraiment
seule à l’hôpital, on me dérange souvent, mais je peux
grappiller quelques heures entre deux soins, entre deux
cauchemars des enfants. Je ne dois pas dormir, alors le
meilleur moyen de me tenir éveillée, c’est d’écrire.
N’importe quoi, j’en ai de pleins cahiers, poèmes,
nouvelles, observations sur ma vie et sur mon travail,
portraits d’enfants que je regarde se battre contre la
maladie, de collègues empêtrés dans leurs contradictions,
leurs bavardages syndicaux, leur générosité suicidaire.
Mais depuis que j’ai rencontré Jean et ses trois amis
musiciens, j’écris surtout pour essayer de comprendre ce
microcosme tellement nouveau pour moi.
C’était au vernissage de l’exposition de mon amie
Chantal, que j’avais connue au temps où j’étais avec elle
aux beaux-arts. L’affiche sur papier kraft annonçait
“Collages et Bricolages“ : vieilles affiches publicitaires
découpées et assemblées à contre sens, morceaux de bois
trouvés sur la plage, bouts de chiffons multicolores, terre
cuite, poussière et métal rouillé. J’aimais beaucoup cette
ambiance postmoderne, tellement chaleureuse, chargée de
temps passé, et éloignée du chic techno et de
l’obsolescence programmée. J’en parlais avec Chantal qui
m’a présenté Jean, son cousin, a-t-elle précisé. Il était
visiblement venu là pour lui faire plaisir, hermétique aux
7arts plastiques en général et aux créations de sa cousine en
particulier, il n’a même pas fait l’effort de s’intéresser à
notre bavardage enjoué sur l’esthétique de la mémoire des
objets et m’a aussitôt parlé de musique, me révélant qu’il
était pianiste, comme il aurait dit je suis le frère du pape
ou le fils du président, persuadé que ça allait me
passionner et me séduire, me proposant de nous revoir dès
le lendemain pour me présenter des musiciens - des types
très intéressants, affirmait-il - avec qui il allait bientôt
jouer.
J’ai toujours été curieuse et, dans la mesure du possible,
disponible. Cet angelot élégant m’intriguait, et son odeur
de propre m’attirait déjà, je suis donc venue à l’heure de
l’apéritif, place de l’horloge, où il m’attendait avec trois
jeunes hommes qui n’étaient pas encore ses amis, ni les
miens.
C’est lui qui m’a fait remarquer que leurs prénoms
étaient ceux des quatre évangélistes. Il y voit un signe.
Foutaises, ça ne me fait ni chaud ni froid, j’aurais été plus
impressionnée s’ils avaient porté les noms des Trois
Mousquetaires, mais ça a l’air important pour lui, Dieu
faisait partie de sa famille, semble-t-il !
J’écris aussi pour essayer de trouver un sens à ce qui
m’arrive : quatre hommes tournent désormais autour de
moi qui ne suis pas d’une beauté remarquable, tout juste
agréable à regarder, mais surtout, d’après eux, facile à
vivre, car je ne suis pas trop compliquée... C’est que je
n’exhibe pas mes états d’âme, je présente au monde un
visage apaisant. Et je sais bien, moi, pourquoi je les
intéresse : c’est que je les écoute avec un réel plaisir,
j’écoute leur musique, et surtout leurs histoires, leurs
questions, leur avalanche de mots, il semble que je les
rends bavards.
Luc, le plus fragile, Luc l’écorché s’est mis peu à peu à
me raconter sa vie, au fil de nos rencontres. Il recherchait,
8provoquait ces moments en tête à tête avec moi, me
croisant comme par hasard dans la rue et m’invitant à
boire un café, mais il n’a jamais essayé de me séduire,
comme s’il ne voyait pas la femme en moi. Je ne suis pas
son genre ? Ou bien pense-t-il que c’est lui qui n’est pas
mon genre ? Je suis donc devenu son confesseur, et sa
plume.
Marc, lui, s’obstine à me draguer : laborieusement,
lourdement. Je lui ai pourtant clairement dit qu’il ne me
plaisait pas, mais il croit m’impressionner en me racontant
lui aussi ses aventures de musicien, sa méthodique
ascension dans le métier, comme il dit, alors que c’est
justement son ambition et son opportunisme qui me
dérangent. Quant à Mathieu et Jean…
Mathieu avait enfin arrêté de jouer dans des orchestres
de bal. Il avait monté un groupe de musique entre jazz et
rock, il jouait ses propres compositions, j’entendais dire
que c’était très original, d’un bon niveau musical, mais
qu’il manquait quelque chose… Je sais bien ce qui
manquait, moi, c’est le sourire ! Un soir, je n’étais pas de
garde et j’ai réussi à aller les écouter. Ils passaient en
première partie de John Scofield, l’idole de tous les
guitaristes. Bien sûr, le public n’était pas là pour eux. Bien
sûr, les techniciens et les organisateurs étaient aux petits
soins de Scofield, et le concert du groupe de Mathieu s’est
déroulé dans une indifférence à peine polie, même si
j’estime qu’ils ont très bien joué. À la sortie, je l’ai
retrouvé dans le hall bruissant des conversations des
mélomanes, il était seul, avec l’air d’un chien perdu. On se
connaissait par l’intermédiaire de Jean avec qui
j’entretenais une relation agréable, suffisamment aérée :
on était venus ensemble au concert, mais à cet instant il
parlait avec d’autres musiciens. J’ai suivi mon impulsion
sans hésiter quand j’ai vu Mathieu arborer sa tête de
martyr : je ne lui ai pas laissé le temps de se lamenter sur
9son destin d’artiste maudit, je lui ai dit – je sais de quoi tu
as besoin, toi – et j’ai déposé un baiser vigoureux sur sa
belle bouche, avant de partir en riant retrouver Jean qui
m’attendait à la voiture. On peut penser qu’à partir de là
l’histoire devient compliquée, mais c’est mon histoire et
elle me convient, pour l’instant.
J’aime Mathieu. J’aime Jean. J’aime la douleur de
Mathieu et l’assurance légère de Jean. Demain matin je
vais retrouver Mathieu. Jean le sait, il doit en souffrir,
mais ne dira rien. Il m’attendra, tranquillement. Peut-être,
d’ailleurs, aime-t-il me partager avec son ami. Parlent-ils
de moi quand ils se retrouvent ? Je ne le pense pas. Ou
alors délicatement, sans allusion à nos étreintes. Ces deux-
là ont de l’élégance, ce n’est pas comme leurs deux
copains, Luc et Marc, l’aigri et l’ambitieux, avec qui ils
passent des heures à parler de musique au lieu d’en faire.
Mathieu dit souvent que la musique est sa vocation. Je
sais que je ne pèse pas bien lourd face à cette
concurrente ! J’ignore s’il a du talent, et ce que ça veut
dire. Mais si moi j’aime l’écouter jouer, n’est-ce pas le
plus important ? Nous avons de grandes discussions à ce
sujet. Il est assez désespéré, me parle longuement de
l’absence de critères objectifs – c’est son grand mot – en
matière d’évaluation de l’art. Ainsi, pour la plupart des
gens, Jean Michel Jarre égalerait Debussy. Il n’y a pas de
solution, me dit-il : l’artiste a toujours été confronté à ce
problème. Le public veut être étonné, mais en même
temps il a peur de tout ce qui est nouveau. Les producteurs
ne pensent qu’à gagner de l’argent, et les politiques à
préparer les élections. Quant aux critiques… ils sont
sourds, analphabètes et corrompus ! Il est intarissable sur
ce thème.
Et mon Mathieu, orfèvre de l’impalpable, continue
dans son cagibi obscur à polir sa musique, note après note,
des nuits entières, pendant que je suis de garde à l’hôpital.
10Et quand je rentre au petit matin, j’ai besoin qu’il me
prenne dans ses bras, qu’il me berce doucement, mais je
sais bien que tant que je n’aurai pas écouté sa dernière
maquette, et les explications qui vont avec, il ne pourra
rien me donner d’autre. Ensuite, sans doute conscient de
son égoïsme, il me demande comment c’était à l’hôpital, il
parvient à m’écouter un peu, en explorant délicatement ma
peau sous le chemisier, et je sens que je glisse, je vais
tomber dans la mer, il y aura du soleil et des oiseaux, je
l’aime.
C’est merveilleux : les hommes s’imaginent qu’ils sont
forts, tout le leur fait croire, et qu’ils ont des destins
extraordinaires, une mission sacrée, et que les femmes
n’ont rien d’autre à faire que de les regarder avec
admiration, les consoler quand ils ont mal, quand le
monde ne tourne pas comme ils le voudraient autour d’eux,
être là, simplement, aimantes et douces… Et j’aime jouer
ce rôle, dans cette comédie séculaire. Je ne sais pas si ce
que je fais toute la nuit à l’hôpital dans le pavillon des
enfants intéresse Mathieu, et ça m’est bien égal. J’ai un
métier utile, difficile et passionnant, un salaire correct et
suffisant pour l’aider parfois, ma vie se conjugue au
présent, goutte après goutte je la bois, je ne rêve qu’en
dormant, moi. Je laisse Mathieu penser que ces heures
passées à manipuler de fugitives vibrations de l’air sont
plus importantes que tout au monde, mais à une
condition : qu’il n’arrête jamais d’y croire, qu’il ne
renonce jamais à poursuivre l’inaccessible étoile, le Saint
Graal, parce qu’alors je ne pourrais plus l’aimer.
Et quand j’ai trop peur que ça arrive, quand je vois les
yeux de Mathieu se perdre dans le brouillard, je vais
retrouver Jean. Ce garçon, je n’arrive pas à dire cet
homme aux boucles blondes sur une tête d’ange, est une
injustice incarnée. Et il le sait. Aucun problème d’argent,
papa est trop content de pouvoir dépenser une infime
11partie de sa fortune en poussant son fils vers la gloire.
Parce que ça ne fait aucun doute : Jean jouera avec les
meilleurs musiciens, dans les plus grands théâtres, on lui
commandera des musiques de films, il finira par apprendre
à jouer, bien sûr, il sera un bon pianiste, naturellement.
Naturellement.
Jean a un joli petit appartement, en plein centre-ville,
avec beaucoup de lumière et un piano tout neuf, mais il dit
qu’il préfère le crapaud de maman. J’aime ce coté vieille
France qui lui fait dire papa ou maman, plutôt que mon
père ou ma mère et crapaud plutôt que piano demi-queue,
comme si on était toujours entre gens de bonne
compagnie…
La musique n’est pas un problème pour lui, mais une
évidence, un droit. Il a toujours su qu’il serait musicien,
son père le lui a dit, sa mère, avec son regard humide
d’adoration, a organisé l’éclosion de son talent
indiscutable, chaque note qu’il joue est inspirée. Son front
haut, son regard clair et ses mèches blondes en sont la
manifestation joyeuse, le temps que je passe à son côté est
aérien, parfumé, facile. Je prends ses belles mains de
pianiste dans les miennes, je me penche pour les regarder
comme une bohémienne, mais l’avenir de Jean n’est pas
une question, il est la certitude tranquille d’une continuité.
Déjà enfant, les fées ont souri à son berceau, ce n’est pas
de sa faute, n’est-ce pas ?
Jean n’arrive pas à comprendre que je continue à faire
ce travail obscur, avec des horaires inhumains, torcher des
gamins malades lui paraît une humiliation inutile. J’ai
essayé de lui raconter ces heures passées à tenir une vie
dans mes bras, et le bruit de mes pas dans la lumière
tamisée des couloirs silencieux, mais les mots se heurtent
à la frontière du monde merveilleux et exaltant de La
Création.
- Tout le monde, chacun a le droit de créer, martèle-t-il.
12Le droit ou l’obligation ? Et si je suis heureuse comme
ça, parce que j’ai une place, une vraie ? La discussion ne
dure jamais longtemps, je sais bien que Jean a du mal à
assumer sa vie heureuse et lumineuse comme si la mienne
à côté était injustement grise. Seule la chair nous
rapproche vraiment, l’amour avec Jean est raffiné, les
draps sont parfumés, la baignoire vaste, sa peau très claire
impeccablement propre attire irrésistiblement mes doigts,
ma bouche, oserai-je lui dire sans rire que c’est quand il
me fait gémir de plaisir que je crée ?
… Et c’est ainsi que je vis, éponge, papier buvard,
oreille disponible et cœur ouvert aux enfants malades
comme aux musiciens compliqués. Mes cahiers s’empilent,
l’un d’eux sera consacré à Luc, toujours triste ou en colère,
fier, intraitable, raide comme un piquet. Il me parle de plus
en plus. Je sens que ça lui fait du bien, mais je n’ai pas à le
soigner, et d’ailleurs l’écouter me passionne, tant sa parole
est incroyablement vraie, il ne s’agit donc pas non plus de
charité, oserais-je nommer l’amitié ?
Je l’écoute, j’essaie de conserver ses mots bien au
chaud, j’attends la nuit, et un moment d’accalmie dans le
service pour en faire des phrases, une histoire, celle de
Luc. Le ton de Luc est dur, le rythme de ses mots est
saccadé, haché. Il me parle en regardant ailleurs, comme
s’il cherchait quelque chose qui fuit toujours plus loin.
Son obsession est de me dire la stricte vérité. C’est sans
doute la raison de ces longs silences qui ponctuent nos
échanges : il ne veut pas se laisser emporter par l’envie
d’enjoliver, de romancer ce qu’il vit comme un échec
programmé, son destin.


13
2 - Luc

Il y en a qui y arriveront, ça se voit tout de suite, dans
leur façon de te regarder, de parler, ils sont insouciants,
légers, sympas, confiants, papa est derrière. Moi j’ai la
rage, c’est elle qui me tient debout, mais je sais bien que
tôt ou tard, je me casserai la figure : le fils d’une
couturière dont le mari marocain a disparu sans laisser
d’adresse ne devient pas concertiste !
Je leur en veux pas, à ces bourges, ils y sont pour rien,
mais pas d’illusion, en cas de coup dur, ce sera chacun
pour soi.
Mathieu est un cas particulier, une drôle de rencontre
en travers de ma route. Ce type me colle aux fesses depuis
quelques années, je vois pas ce qu’il me trouve, comme
s’il avait besoin de moi, comme si je pouvais lui apprendre
quelque chose, alors que je comprends même pas le nom
des cours qu’il suit à la fac, ni à quoi ça peut le mener !
Il y croit, il s’y croit, il doute de rien, il a naturellement
eu sa médaille au conservatoire, alors que j’ai même pas
eu le courage de me présenter à l’examen !
On a quand même joué ensemble, dans plusieurs
orchestres, comme s’il se sentait obligé de me faire
engager avec lui, de me pistonner.
Mais ces tentatives de faire de la guitare mon gagne-
pain sont oubliées, enterrées, la musique doit rester pure,
un plaisir, un rêve, un effort gratuit. Je me suis donné pour
objectif de jouer la arche turque à cent cinquante à la noire.
J’en suis à quatre vingt, j’ai le temps. Une heure par jour,
montre en main, métronome sur la table. L’important est
de bien faire entendre toutes les notes, en place, justes.
Passer du staccato au legato. Respecter la partition. J’avais
quinze de moyenne en troisième, je ne fais pas une seule
faute d’orthographe. Si je voulais, je serais chef de
chantier à l’équipement, mais j’ai la nuque trop raide, je
15suis fier, un peu gitan, un peu arabe, un peu racaille. Je
fais le boulot, sans me faire remarquer, et le soir, Mozart !
Un jour, j’avais seize ans, on m’a donné le quarante
cinq tours des Rolling Stones, “Satisfaction“. Je l’ai
écouté des dizaines de fois, et j’ai décidé que je jouerais ça
à la guitare. J’ai fait les vendanges, juste avant la rentrée
scolaire, et avec cet argent, j’ai acheté une guitare
électrique demi-caisse d’occasion. En bricolant avec
François qui s’y connaît en électronique on a réussi à la
brancher sur la radio. Le son est ignoble, mais ça me suffit
pour l’instant. On peut apprendre tout seul, faut pas en
faire un plat ! Le seul problème c’est d’accorder la guitare,
et pour ça, j’allais chez René, qui joue de la mandoline,
connaît un peu la guitare et a composé, prétend-il, des
centaines de chansons que personne n’a jamais chantées.
J’en étais à apprivoiser “Satisfaction“ en essayant de
jouer le riff de guitare tout en chantant “I can’t get no…“,
quand j’ai rencontré Mathieu, avec qui j’irai plus tard au
conservatoire. Il était jeune étudiant, venait d’arriver de
Marseille, habitait à deux pas de chez moi, ne connaissait
personne ici et m’a demandé de lui montrer ma guitare
qu’il m’avait vu trimbaler dans la rue. Il en avait une à la
main, une classique dans un bel étui, et il était branché
Brassens, Brel, Ferrat… Il jouait comme un pied, n’avait
aucun rythme, mais m’a appris qu’on pouvait aussi faire
des accords avec la guitare pour s’accompagner, m’en a
montré quelques-uns, que je notais sur du papier quadrillé
avec des petits ronds pour montrer l’emplacement des
doigts sur le manche. Bonne affaire.
Difficile de respecter la chronologie. Il y a eu cette
rencontre chez Fred, ça faisait déjà plusieurs années que
Mathieu m’entraînait derrière lui, comme s’il me devait
quelque chose. On était en troisième année de
conservatoire, je commençais à bien bouger les doigts sur
le manche, et on a trouvé ces deux types, veste en cuir,
16cheveux longs, j’ai aussitôt senti le fric, et le bourge
camouflé. Je supporte que Mathieu se prenne pour un
artiste, tant que ça se voit pas trop. Mais ces deux-là ont
l’uniforme, la façon de parler, l’aisance face à nous, avant
même de savoir jouer. C’est ce qu’on vérifie tout de suite
chez Jean. Moi, j’ai bossé pendant des heures le blues, j’ai
repiqué des phrases entières de John Lee Hooker, et j’ai
appris quelques accords un peu plus compliqués quand
même que mi-la-si basique, des accords bien dissonants
que m’a montrés “ le chien “, un très bon guitariste de jazz,
Michel, de son vrai nom. Mais il paraît que l’important
c’est la spontanéité, et quand ça ne joue pas ça cause, ça
fait des discours, et ça a rencontré Keith Jarret, et ça a un
piano, un vrai, à la maison, et une platine Lenco sur
laquelle on peut varier la vitesse pour repiquer plus
facilement les plans intéressants !
Mathieu, avec sa naïveté et ses bons sentiments, a l’air
de se régaler. À moins qu’il ne soit plus malin que moi ?
Peut-être a-t-il raison ? Ces deux-là pourront nous être
utiles, ils ont l’air de connaître du beau monde, et dans ce
milieu, si t’as pas de relations…
Tout de même, je dois le reconnaître, ce sont ces beaux
garçons qui m’ont fait découvrir Jimi Hendrix, le
pouilleux, le sale nègre descendant d’esclaves, le drogué
fringué comme une vieille pute avec ses chemises à jabot,
ses grosses lèvres obscènes et sa voix de marchand de
frites effarouchant les bourgeois ! Jimi Hendrix dont j’ai
su plus tard qu’il était encore considéré avec Django
Reinhardt, le gitan voleur de poules, comme un génie par
la plupart des grands guitaristes dans le monde entier.

“Hey Joe, where you goin’ with that gun in your
hand ?“

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