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La Marmoréenne

De
283 pages
Kate NicNiven est près de la victoire décisive et elle est bien déterminée à ne rien laisser s’interposer. Pas même la chose qui lui a pris son âme, l’horreur qui rôde dans les cavernes près de la mer. Mais elle a toujours besoin du fils de Seth, Rory, et de son pouvoir qui lui permet de déchirer le Voile. Et elle est prête à tout pour lui mettre la main dessus. L’âme de Seth se corrompt maintenant, à cause de la blessure que Kate lui a infligée. Il ne peut maintenant plus qu’espérer assurer la survie de ceux qu’il aime. Et si la
fille de son frère, Hannah, courait un danger mortel, serait-ce suffisant pour le forcer à retourner dans son monde pour défier Kate? Rory le suivra-t-il? Rory MacSeth soupçonne qu’une force sombre est tapie à l’intérieur du Voile, une noirceur qui veut s’en échapper, mais une seule Sithe sait à quel point cette force est près de réussir: l’amoureuse de Seth, la sorcière Finn. Personne ne vit éternellement. Mais certains sont prêts à tout pour y parvenir…
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Copyright © 2013 Gillian Philip
Titre original anglais : Icefall
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Strident Publishing Ltd
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet
Traduction : Patrick Moisan et Sophie Beaume (CPRL)
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Catherine Vallée-Dumas
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Illustration de la couverture : © Steve Stone
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89752-461-6
ISBN PDF numérique 978-2-89752-462-3
ISBN ePub 978-2-89752-463-0
Première impression : 2015
Dépôt légal : 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada

Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
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Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
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Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Imprimé au Canada

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion
SODEC.
Conversion au format ePub par:www.laburbain.comÀ Elizabeth Garrett, qui a accueilli le clan en exil.
Et comme toujours, à Lucy et Jamie Philip.« À toi qui m’es donné, à qui le temps est donné
Vers qui j’ai tendu la main à travers le temps pour saisir
1La tienne dans cette course folle »
Edwin Muir
« Quand la position est désespérée, vous devez vous battre. »
Sun Tzu, L’Art de la guerre
« Malédiction sur vos deux maisons . »
Mercutio, Roméo et Juliette

1. N.d.T.: Traduction libre.LES SITHE ET LES SIMPLES MORTELS
(encore présents ou disparus depuis longtemps)
Kate NicNiven Reine des Sithe, par consentement
Fils de Griogair et de Lilith ; demi-frère
Seth MacGregor (Murlainn)
de Conal
Jed Cameron (Cuilean) « Simple mortel » ; demi-frère de Rory
Rory MacSeth (Laochan) Fils de Seth et demi-frère de Jed
Hannah Falconer MacConnell (Currac-sagairt) Fille de Conal MacGregor
Autrefois guerrier de Kate, maintenant
Iolaire MacEarchar sous les ordres de Seth ; amoureux de
Jed
Sorcière, mère de Conal et amoureuse
Leonora Shiach
de Griogair
Griogair MacLorcan (Fitheach) Père de Conal et de Seth
Conal MacGregor (Cù Chaorach) Fils de Griogair et de Leonora
Lilith Bras droit de Kate ; mère de Seth
Stella Shiach (Reultan) Demi-sœur de Conal et fille de Leonora
Aonghas MacSorley Amoureux lié à Stella (Reultan)
Finn MacAngus (Caorann) Fille de Stella et d’Aonghas
Eili MacNeil Amoureuse de Conal
Frère jumeau d’Eili et meilleur ami
Sionnach MacNeil
d’enfance de Seth
Liath et Branndair Loups domestiques de Conal et Seth
Faramach Corbeau de Finn
Gelert Chien de chasse de Grian
Gardiens des portes des eaux vers
Gocaman et Suil
l’autre monde
Orach, Braon, Carraig, Sorcha, Fearna, Oscarach,
Diorras, Sgarrag, Fraoch, Sulaire (cuisinier), Grian Guerriers du clan de Seth
(guérisseur)
Capitaine du clan de Kate ; père adoptif
Cluaran MacSeumas
d’Iolaire
Gealach, Alainn MacAleister Deux jeunes capitaines du clan de Kate
Glanadair Capitaine du clan de Faragaig
Leoghar Lieutenant de Glanadair
Capitaine « simple mortel » du clan de
Nils Laszlo
Kate
Cuthag, Gealach, Darach,
Guerriers du clan de Kate
Raib MacRothe
Langfank Un Lammyr
Lauren Rooney L’autre cousine de Hannah
Sheena et Martin RooneyAileen Falconer L’autre famille de Hannah
Shania et Darryl
Mademoiselle Emmeline Snow Une gentille étrangère
Le « Loup » de Kilrevin Un homme plutôt méchantPrologue
Il n’avait jamais réussi à bien dormir en ville. Ce n’étaient pas les bruits qui le gardaient éveillé, la
plainte lointaine d’une alarme de voiture ou le fracas et les cris d’étudiants ivres sous sa fenêtre.
C’étaient les lumières, le rayonnement et le bourdonnement des réverbères, ou encore l’éclat
furtif des phares d’une voiture transperçant les rideaux. D’un geste désinvolte, Carraig lança sa
cigarette à demi consumée dans le cendrier et posa son bras sur ses yeux ; rien à faire, l’éclat
éblouissant aux teintes orangées s’infiltrait dans ses yeux malgré tout.
« Je vais retourner dans le Nord, pensa-t-il. Dès demain . Il fait plus noir dans le Nord. »
Les réverbères et la ville étaient préférables à l’autre solution, non ? Parfois, il se le
demandait. Parfois, il se demandait s’il aurait préféré ne plus vivre, plutôt que de vivre cette
demi-vie. Sur les centaines d’années qu’il avait vécues, il n’en avait vécu que trois de ce côté-ci
du Voile. Et pourtant, il savait qu’il n’avait rien raté. Il pouvait vivre sans les cigarettes ; elles ne
lui permettaient que de passer le temps.
Carraig en alluma une autre.
Demain, il avait du travail, un petit boulot d’installation électrique dans une maison de retraite,
à la sortie de la ville. Un autre point positif, non ? Il aimait l’électricité ; elle lui avait toujours fait
penser à un étrange phénomène semblable à la télépathie. Il aimait la sensation du courant
électrique, sentir sa pulsation pendant qu’il travaillait avec. Il y avait immédiatement pris goût et
il avait appris rapidement, fasciné par sa beauté et sa force invisibles, par ses dangers
inhérents. Une force prévisible, quand on la connaissait, mais qui représentait un danger qu’il ne
fallait jamais prendre à la légère. Une force qui pouvait devenir capricieuse quand on la traitait
de façon irrespectueuse. De l’autre côté du Voile, il avait toujours considéré les générateurs et
les turbines de Murlainn comme une frivolité. Et maintenant, il se disait que si jamais ils
pouvaient y retourner — une pensée qui réveilla en lui un sentiment de nostalgie —, il
accepterait avec joie de s’occuper de l’entretien de ces machines.
Il fallait qu’il passe moins de temps à se languir de son chez-soi. Il sortit ses jambes du lit
étroit, s’avança vers la fenêtre, tira le mince rideau et ouvrit la fenêtre à guillotine. Le châssis se
coinça rapidement, alors que la fenêtre était à peine ouverte de quelques centimètres.
Jurant à voix basse, Carraig sortit sa dague de son nécessaire de voyage pour extirper le
clou rouillé qui empêchait la fenêtre de s’ouvrir davantage. Il lança le clou dans la rue et ouvrit la
fenêtre pour laisser l’air glacial s’engouffrer dans la pièce.
L’air froid d’octobre était vicié par l’odeur de bière et de vomi. Il se pencha à l’extérieur pour
voir un jeune homme occupé à se vider les tripes dans l’entrée de l’hôtel. Il y eut un cri, puis le
propriétaire de l’hôtel sortit brusquement pour pousser le jeune homme dans la rue, où une
voiture freina avant de faire une embardée en klaxonnant. La voiture manqua de peu celle de
Carraig, garée sous sa fenêtre et recouverte d’une épaisse couche de givre.
« Vers le nord », pensa-t-il.
Le Nord n’était pas sa véritable patrie, mais il lui donnait l’impression de s’en approcher. Son
clan lui manquait. Son capitaine lui manquait, de même que le garçon, qu’il n’appelait plus «
pierre de sang », même en pensée. Parce que cette époque et ces espoirs étaient révolus, et il
n’y avait plus aucune raison d’y penser. Rory MacSeth, voilà quel était l’unique nom du garçon.
Ça et Laochan, bien que, désormais, il n’eut plus la moindre chance de devenir ce jeune
champion.
Un frisson monta le long de l’échine de Carraig, et il leva les yeux vers le chemin de fer
surélevé en fronçant les sourcils. Un train tardif passa les arches, son flanc sombre ponctué de
fenêtres crasseuses faiblement éclairées ; le bruit du train s’estompa au loin, en direction de la
gare centrale. Les ombres de ce monde n’étaient pas fiables, mais il pouvait jurer avoir vu
quelque chose bouger dans le passage inférieur, sous l’arche centrale.
Carraig souffla une bouffée de fumée et lança son mégot par la fenêtre. Le boutincandescent de la cigarette alla s’éteindre sur le trottoir froid. Carraig s’immobilisa et se pencha
en avant pour projeter son esprit dans l’ombre.
Plus rien ne bougeait maintenant dans l’obscurité ; son esprit ne rencontra pas de blocage
hostile. Comment pouvait-il se fier à ses instincts, qui lui mentaient si régulièrement dans cet
endroit étranger ? Cela pouvait avoir été un rat, un chat ou encore un ennemi meurtrier, mais il
n’y avait plus rien. Il cracha et s’éloigna de la fenêtre en la faisant descendre bruyamment.
Son capitaine était aussi forcé de se terrer ici, dans cet autre monde, et Carraig n’avait pas le
droit d’estimer qu’il était dans une situation pire que celle de Murlainn. Il n’avait pas le droit
d’estimer qu’il en savait plus que son capitaine ni qu’il ressentait plus que lui l’étrangeté de
l’autre monde. À moins de prendre en considération son âme blessée et saignante, pensa-t-il
amèrement. Depuis plus de trois ans, l’âme de Murlainn le quittait lentement ; Carraig ne pouvait
pas s’empêcher de se demander quand il serait trop tard. Peut-être que pour Murlainn, il était
déjà trop tard. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il s’était résigné à l’exil. Peut-être que
Murlainn ne se souciait plus de rien. Sa vie avait peut-être déjà été réduite à sa plus simple
expression, à rien de plus que le sang qui coulait dans ses veines.
Carraig frissonna de pitié. Parfois, il était heureux de ne pas avoir d’enfant, de ne pas avoir
de lien qui puisse être rompu par la reine-sorcière. Même si Murlainn était lié à une autre
sorcière, elle ne pouvait rien faire pour l’aider. Rien de plus que le reste d’entre eux.
Et pourtant, même si la puissance de la sorcellerie de Caorann était négligeable, elle avait
beaucoup d’influence sur Murlainn, par d’autres moyens. Carraig sourit. Il aimait bien Caorann.
Elle savait comment c’était de faire face à la pointe acérée des sautes d’humeur de Murlainn.
Elle voulait que son amoureux soit en sécurité, mais elle savait aussi bien que les autres que
même si l’autre monde était un endroit sûr pour le clan, Murlainn ne pourrait plus jamais être en
sécurité. Pas tant qu’il continuerait à se vider de son âme.
S’il parlait aux autres membres du clan, s’ils allaient voir Caorann tous ensemble, peut-être
intercéderait-elle. Peut-être ferait-elle entendre raison à leur capitaine. Le simple fait d’y penser
éclaira le cœur de Carraig. Il valait mieux mourir rapidement au combat contre la reine que de
pourrir lentement en exil. Sans doute Murlainn le savait-il, au plus profond de ce qui restait de
son âme.
Carraig fourra sa chemise de rechange et son iPod dans son nécessaire de voyage, ne
laissant que sa trousse de toilette et les clés de sa voiture sorties pour le lendemain. Il se rendit
compte qu’il souriait. Une nuit de sommeil presque décent lui sembla soudain possible. Ensuite,
il ne lui resterait qu’un dernier boulot. Et après, un long voyage vers le nord, vers un ciel où les
étoiles étaient visibles et vers l’oreille attentive de la sorcière amoureuse de son capitaine.
« Caorann. Nous en avons assez. Ramène-nous chez nous. »
* * *
Elle leva la tête en plissant les yeux pour se protéger du reflet argenté de la mer. Pendant un
long moment, elle retint son souffle ; le battement de son cœur ralentit avec un bruit sourd. Mais
la voix n’était qu’une plainte qui butait contre sa conscience, comme une voix lointaine ou à demi
imaginée. Il n’y avait personne d’assez proche pour l’appeler ; s’il y avait eu quelqu’un, elle serait
déjà morte.
Finn lança un dernier regard furtif par-dessus son épaule, puis elle se détendit. La large plage
de sable blanc était déserte, uniquement occupée par les mouettes et les crabes qui allaient en
tous sens. Un aigle solitaire planait dans les cieux au-dessus du pic. Elle aurait aimé plonger
directement dans la mer d’été, mais cela lui aurait paru injuste, comme de voler un monde entier
et de le garder pour elle. Elle n’était pas censée être dans ce monde-ci, de toute façon. Elle
retournerait bientôt de l’autre côté.
Bientôt.
Elle lança ses chaussures et s’avança dans les vagues étincelantes de soleil. Elle tortilla ses
orteils dans le sable meuble. Parfois, l’écart de temps entre les deux mondes la réconfortait ;l’été était fini depuis longtemps de l’autre côté du Voile et, pourtant, il s’étirait de ce côté-ci.
Pourquoi se dépêcher de retourner dans la froidure de l’hiver ? Surtout que le frisson qui s’était
enfoui au fond de ses os l’habitait toujours. Elle jeta un regard en direction de la caverne, qui
n’était qu’une ombre contre la falaise. L’obscurité y était plus opaque, une obscurité que le soleil
ne pourrait jamais toucher.
Finn secoua la tête pour chasser ses souvenirs. Si elle attendait que le soleil pénètre sa chair
aussi profondément que le froid y avait pénétré, elle ne retournerait jamais chez elle. Et elle
devait retourner chez elle.
Bientôt.
L’éclat du soleil se refléta sur les ailes d’une volée de bécasseaux qui couraient sur le sable
mouillé le long du littoral. Surplombant le bleu profond de la mer, une mouette se laissait porter
par un courant ascendant.
« Ce n’est pas juste pour les autres. »
Il y avait ici des oiseaux, le ciel et les vagues baignées de soleil qui réchauffaient ses pieds.
Ce monde n’était pas qu’ombres et cavernes.
« Je dois retourner bientôt dans l’autre monde. Mais j’informerai le clan. »
Elle ne leur dirait pas tout. Elle ne pouvait pas leur dire tout ce qu’elle avait vu et ce qu’elle
avait fait. Jamais.
« Mais je parlerai de la porte des eaux à Seth. Peut-être. Je lui en parlerai, quand le moment
sera venu. »
Les rayons du soleil réchauffaient son cou, et la brise était chargée de parfums salins et
d’herbes. Au-dessus de sa tête, l’aigle tournoyait de plus en plus haut dans le ciel bleu, scrutant
une lande qu’elle savait déserte à des kilomètres à la ronde. Elle avait le temps. Encore cinq
minutes pour drainer l’horreur qui avait pénétré ses os, et elle retournerait chez elle. Puis, elle
attendrait le bon moment pour tout dire à Seth. Pour lui dire ce qu’elle avait trouvé, et peut-être
une partie de ce qu’elle avait fait.
Bientôt.
* * *
Le soleil hivernal n’était pas encore levé, mais une pâle lueur à l’horizon laissait deviner la
naissance de l’aube. Carraig ferma la porte miteuse de l’hôtel derrière lui et contourna la flaque
de vomi de la nuit dernière, puis il s’arrêta sur le trottoir, faisant tourner les clés de sa voiture
entre ses doigts.
S’il fermait les yeux, les choses n’étaient pas si mal, à l’aube du jour. Même la ville était
rafraîchie par le froid de la nuit qui venait de finir, et l’air glacial était vivifiant. Les lumières
s’estompaient dans la rue tandis que la barre du jour s’élargissait entre les immeubles.
Carraig se remémora la promesse qu’il s’était faite, et son estomac se serra. Un dernier
boulot, puis direction le nord. Le toit et le pare-brise de sa voiture étaient recouverts d’une
épaisse couche de glace, mais il avait le temps de réchauffer la voiture et d’écouter les
nouvelles du matin en attendant.
Les rues étaient si calmes que Carraig hésitait à tourner la clé dans le contact. Il essaya par
trois fois, puis le moteur hoqueta avant de rugir. Il syntonisa le poste de T o d a y, le volume au
minimum, puis il s’enfonça dans le siège du conducteur ; son souffle embua la vitre.
L’un des présentateurs riait d’un commentaire émis par le journaliste sportif. Il avait raté la
blague. Carraig se pencha en avant et monta le volume de la radio. Il jeta un coup d’œil à sa
montre, impatient. Il essuya la condensa-tion de la vitre d’un coup de paume. Plus tôt il partirait,
plus tôt il aurait réparé le circuit électrique de cette foutue maison de retraite Merrydale et plus
tôt il pourrait rejoindre son clan.
Il soupira, secoua la tête et appuya sur l’accélérateur.
Carraig connaissait l’électricité. Il eut le temps de sentir le courant se déplacer dans le circuit
de la voiture et, quelque part dans ses veines, dans ses os, il put sentir le mouvement ducontacteur de basculement, l’instant où le circuit se fermait.
Il eut le temps de comprendre, mais pas celui de prendre son souffle pour crier. Une boule de
feu embrasa l’air à la vitesse de la pensée. Les derniers instants de Carraig s’envolèrent dans
une explosion écrasante de lumière et de chaleur, suivie d’une pluie d’éclats de verre.
PREMIÈRE PARTIEHannah
Le son était si faible que je ne l’aurais jamais entendu si une faible brise avait soufflé. Un
murmure, comme le bruissement de feuilles ou le frottement d’une lame d’acier contre le cuir.
J’hésitai en jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, puis je remontai mon sac à dos sur
mon épaule. J’avais probablement tout imaginé. J’avais des choses à faire, des livres à lire, des
brochures à étudier. C’était ma dernière année d’école, et j’étais impatiente de découvrir où la
vie me mènerait. Je n’avais pas le temps de me laisser effrayer par des ombres.
Et pourtant.
Je me tournai pour scruter la rue. Une belle journée d’automne. L’air était froid et le ciel
couvert, oui, mais de faibles rais de lumière perçaient les nuages pour illuminer le béton fissuré
et la tôle ondulée. C’était la partie miteuse de la ville, la partie déserte. Il n’y avait aucune raison
pour que la ruelle entre les entrepôts soit aussi sombre. Sauf mon imagination.
Sauf que j’étais presque sûre d’avoir entendu l’écho d’un pas.
Rien ne bougeait. Les ombres se répandaient de la ruelle pour former une tache sombre
entre une voiture garée et un poids lourd ; une tache très sombre quand le soleil ne brillait pas.
Je n’entendais pas même le cri d’une mouette. C’était la fin d’après-midi, et même les pubs
miteux étaient silencieux. Étrange. J’avais l’impression d’être enfermée dans une capsule de
silence et de peur.
Je haussai les épaules. Je reniflai. Je poursuivis ma route. Je m’arrêtai de nouveau.
Le silence n’était pas complet. Je pouvais sentir une présence, la présence d’une chose
pensante et haineuse, une chose qui pouvait bouger. Une chose qui bougerait, quand elle le
déciderait.
Je m’immobilisai. Je pouvais sentir la peur glaciale monter dans mon dos, me sommant de
courir. Je ne devais pas courir.
« Trop tard pour appeler Rory. »
Et de toute façon, voulais-je l’appeler ? Si ce qui m’attendait était plus sinistre qu’une blague
suicidaire mal avisée de cousine Lauren et ses amies, je pouvais l’attirer dans un piège en
l’appelant. Ils ne devaient pas lui mettre la main dessus. On pouvait se passer de moi. À long
terme.
Une idée qui ne me plaisait pas vraiment. À court terme.
Je montrai les dents. Il existait toujours la possibilité que ce soit seulement Lauren, et je ne
voulais pas me ridiculiser. Je ne voulais pas réagir de manière exagérée.
Mais je ne croyais pas que c’était Lauren.
— Allez, sors.
Ma voix se répercuta sur les murs.
— J’ai dit de sortir. Si tu en as le cran.
C’était bien. J’avais parlé d’une voix assurée. Mais je n’arriverais plus à parler d’une voix
assurée maintenant qu’une ombre avait émergé de la ruelle. Une femme, d’après ce que je
pouvais deviner de la silhouette qui s’avançait, grande et élégante. Oui, une femme : des
cheveux pâles tressés, un sourire d’excuse dessiné sur le visage. Elle tenait une épée d’une
main légère, presque désinvolte, puis d’un coup de poignet, elle dressa la lame et l’approcha de
son visage en signe de salut.
Ravissante, pensai-je. Très gracieuse, même. Avec un peu de chance, elle accomplirait sa
tâche avec autant de grâce. Rapidement et sans douleur.Évidemment, j’aurais préféré qu’elle n’exécute tout simplement pas sa tâche. Je laissai mon
sac à dos glisser de mon épaule et le brandis dans un geste menaçant.
— Hannah Falconer McConnell.
Ce n’était pas une question.
— Oui ? Et ensuite ?
— Suis-moi, dit la femme aux cheveux pâles. Sans faire d’histoires.
— Je ne peux rien jurer.
— Ne me complique pas la tâche.
— Oublie ça. Dans tes rêves.
Je lançai mon sac à dos dans sa direction.
Pathétique. Le sac était lourd ; mes mouvements, lents. La femme fit un pas de côté, puis
abattit son épée, cou-pant la sangle du sac. Je plongeai pour reprendre mon sac dans sa chute
et le lever devant moi comme un bouclier. Encore plus pathétique, mais j’aurais aimé entendre
d’autres suggestions.
— Tu es une idiote, me dit la femme.
Je ne gratifiai pas son commentaire d’une réponse. De toute façon, j’eus à peine le temps de
projeter le sac devant moi pour intercepter la lame, qui transperça la toile du sac pour
s’enfoncer dans les manuels, les cahiers de notes et les brochures d’université en papier glacé.
Les devoirs avaient toujours eu leur utilité.
Soupirant d’exaspération, la femme dégagea son épée et saisit mon sac de sa main libre
pour l’enlever d’un geste vif.
— Maintenant, reste calme. Finissons-en. Ce sera rapide, je te le promets.
Je titubai en arrière tandis qu’elle jetait mon sac au sol. Je ne savais pas ce qui était le plus
fort de mon incrédulité ou de ma terreur. Tout était arrivé si vite. Je me rendais chez moi à pied,
frustrée à l’idée de devoir étudier à l’université du coin en briques rouges l’année prochaine
parce que « tu ne peux pas partir d’ici, pas toute seule, on ne peut pas te perdre de vue ». Et
maintenant, je n’obtiendrais jamais de diplôme, parce que j’allais mourir.
Ce n’était pas ainsi que j’avais prévu de passer ma vie ni ma soirée. J’aurais aimé me sauver,
mais cela ne semblait plus possible.
— Chut ! fit la femme d’une voix douce, en dressant son épée dans une trajectoire qui
traversait mon cou.
Au point le plus élevé de son geste nonchalant, elle hésita, puis elle fronça les sourcils en
baissant les yeux.
Je haletais et je tremblais de tout mon corps, mais je suivis son regard. Une pointe d’acier
était apparue entre les côtes de la femme, à gauche de son sternum, et tandis qu’elle poussait
un grognement de surprise, un bras musclé entoura son cou, et elle fut tirée brutalement en
arrière. Je vis la pointe de la lame jaillir davantage de sa poitrine ; j’étais incapable de détourner
le regard.
Sa surprise s’était transformée en rage, mais il était trop tard. Elle tenta de se retourner, mais
l’éclat argenté dans ses yeux s’estompait déjà. Elle s’affaissa sur les genoux ; son épée racla la
chaussée avant de tomber bruyamment. Elle me lança un dernier regard irrité, puis elle bascula
et mourut.
L’homme penché sur le corps tira son épée. Il n’arrivait pas à la retirer du corps et dut poser
un pied sur le dos de la femme pour tirer dessus par secousses brusques. L’épée émit un
horrible son de succion qui me donna envie de vomir. Mais pas par altruisme. Je me disais
simplement qu’elle aurait produit le même son en sortant de mon corps.Mon sauveur haussa un sourcil.
— Ça lui apprendra à garder l’esprit ouvert.
Quelqu’un respirait très fort et très rapidement. Ce n’était pas le nouveau venu, l’homme à la
barbiche bien taillée, aux cheveux noirs en bataille et au visage balafré. Ce n’était certainement
pas la putain morte. Ce devait donc être moi.
J’inspirai profondément en souriant.
— Sionnach, dis-je. Tu n’as rien de mieux à faire que de me servir de garde du corps ?
Il haussa les épaules et regarda le cadavre.
— Non.
Il fronça les sourcils.
— Ça va ?
Non, je suis sur le point de tomber et je crois que j’ai envie de pleurer.
— Bien. Je vais bien.
Je poussai un soupir en frissonnant.
— Tu ne devrais pas rentrer seule chez toi, dit-il à voix haute. Où est Rory ?
— Il travaille. À la bibliothèque.
— Eh bien, nous avons besoin de lui. Appelle-le.
Comme j’en mourais d’envie, j’obtempérai. Évidemment, Sionnach ne me donna pas le temps
de reprendre mon souffle ou de me peigner. Quand l’amour de ma vie apparut, accourant vers
moi comme un Indiana Jones maigre et blond, je haletais et je suais à cause des efforts
déployés pour aider Sionnach à tirer un cadavre dans une entrée. Sionnach laissa tomber le
bras inerte de la femme et se redressa, lançant un regard accusateur à Rory, qui s’arrêta.
— Sionnach, dit-il à bout de souffle.
Sionnach secoua la tête.
— Hannah était seule. Plus jamais, tu m’as compris ?
— Oui. Je sais. Mon Dieu, Hannah, je suis désolé.
Je chassai une mèche de cheveux humides derrière mon oreille et je souris, tâchant d’avoir
l’air décontractée ; j’étais si heureuse de le voir que la peur de la mort me quitta comme une
peau de serpent. J’aimais ressentir le nœud d’amour qui se serrait en moi. Il me rappelait que
j’étais toujours humaine, que le fait d’être humaine ne se limitait pas à être pourchassée dans
une ruelle.
Un large sourire se dessina sur le visage de Rory. C’était drôle de le voir se faire donner des
ordres par Sionnach, maintenant qu’il le dépassait de quelques centimètres. Il était grand,
sauvage et plein d’espièglerie ; un garçon perdu qui avait grandi. Ses cheveux pâles avaient
foncé durant les dernières années, son visage s’était aminci et endurci, et ses yeux gris avaient
la même lueur sombre que ceux de son père. Il avait toutefois gardé sa beauté elfique qui
m’avait charmée quand je l’avais vu pour la première fois, durant le jour le plus chaotique de ma
vie. Mieux encore, il m’aimait toujours. J’espérais qu’il m’aimerait toujours. Mon petit Rory Bhan.
Mon amoureux. Mon cousin.
Sionnach toussa.
— Quand vous serez prêts.
Rory détourna soudain le regard, et je forçai une moue pour m’empêcher de rire. J’aimais
entendre Sionnach lancer un sarcasme. Nous n’avions pas eu la chance de voir le Sionnach
d’antan souvent au fil des trois dernières années. Pas depuis qu’il avait perdu sa moitié, pas
depuis qu’Alasdair Kilrevin avait plongé son épée dans le corps de sa jumelle.
Il se raidit et leva la tête.— Quelqu’un vient. Fais-le maintenant.
— Quoi ? fit Rory, surpris.
— Fais-le.
Docilement, Rory tendit la main vers l’air léger et la chose fragile qu’il contenait. La nervosité
de Sionnach était contagieuse. Mon cœur, que je croyais s’être arrêté cinq minutes auparavant,
quand il s’était serré dans ma gorge, redescendit dans ma poitrine et se remit à battre follement.
Un choc différé, peut-être, qui me donna le vertige. Ma peur se transformait en panique, parce
que je savais que Sionnach avait raison, comme toujours ; Rory avait du mal avec le Voile.
C’était plus qu’inhabituel ; c’était une première.
— Rory, qu’est-ce qui ne va pas ?
Les doigts de Rory tâtonnaient dans l’air, comme s’ils avaient glissé sur du verre. Il jura. Je
pouvais sentir la panique monter en lui.
— Je croyais qu’il s’amincissait, sifflai-je.
— C’est ce qu’il fait, dit-il. Du moins, ce qu’il faisait.
— Dépêche-toi. Voile ou pas, quelqu’un va remarquer le cadavre.
— Sans blague.
Sionnach restait silencieux, se contentant de laisser son regard dériver dans les ombres.
C’était bête. Le Voile était censé s’étioler, mais il avait bien choisi son moment pour retrouver
des forces. Rory n’arrivait pas à le saisir. Pendant un instant, il parut complètement abasourdi,
mais il serra les poings, et son visage s’assombrit.
Il avait le regard glacial de son père. Il ouvrit la main et la tendit brusquement comme une
lame, parvenant à saisir quelque chose que je ne pouvais voir.
Sionnach fit un pas en direction de la ruelle.
— Quelqu’un approche, qui que ce soit.
Rory poussa un grognement et tira sur le Voile, qui commença à se déchirer comme une toile
cirée. Il plongea son autre main dans la déchirure et tira d’un geste implacable. Les muscles de
son poignet se tendirent sous l’effort.
Il poussa un autre grognement, et l’ouverture s’élargit enfin. Il lâcha prise et se redressa. Il se
figea.
Il tituba en arrière et il serait tombé s’il n’avait pas buté contre moi.
— Rory…, fis-je.
Un tremblement le secoua ; sa peau était devenue froide. Je levai les yeux en direction de la
déchirure dans le Voile. Quelque chose suintait de l’ouverture, une chose noire et glaciale
comme la peur. Instinctivement, je m’éloignai de l’ouverture en tirant Rory avec moi.
Pendant un instant, il se laissa entraîner, puis il se raidit et se défit de ma prise. À quatre
pattes, il rampa jusqu’à l’ouverture, se remit péniblement debout et saisit à deux mains les
rebords de la déchirure dans le Voile. Même Sionnach dévisageait maintenant Rory, oubliant
l’intrus.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il d’une voix rauque qui laissait deviner une pointe de
peur.
Rory ne lui répondit pas. L’ouverture dans le Voile faisait à peine un mètre, et pourtant, je
parvenais à voir son ombre distordue se dessiner à l’endroit où elle interceptait les faibles
rayons du soleil. L’ouverture était arquée vers l’intérieur, comme si elle était sur le point de
s’élargir.
De toutes les fois où Rory avait déchiré le Voile, je n’avais jamais rien ressenti de tel. Le Voile
lui avait toujours obéi, mais j’avais tout à coup l’impression qu’il s’était rebellé pour la premièrefois. Au cœur de la membrane, on pouvait presque deviner une boule de noirceur qui tentait de
s’échapper.
Je n’avais jamais été effrayée par le Voile qui séparait les deux mondes, jamais. Même la
première fois que Rory l’avait déchiré devant moi, quatre étés auparavant, il y avait ce qui me
semblait une éternité, j’avais été seulement sidérée et méfiante, remplie d’une colère rationnelle.
Je n’avais jamais ressenti la peur qui me nouait maintenant les tripes. Peu importe ce qu’était
cette noirceur, elle ne m’intriguait pas. Je voulais seulement qu’elle parte, mais j’avais
terriblement peur qu’elle ne parte pas. L’ouverture s’élargit, s’arqua davantage, s’étira comme
un être vivant.
Nous l’avions pris par surprise. Le Voile, je veux dire. Cette pensée me traversa l’esprit,
étrange et inattendue. Nous avions éveillé quelque chose qui n’avait pas prévu de s’éveiller,
nous l’avions pris au dépourvu, nous l’avions troublé alors qu’il ne s’attendait pas à être déchiré.
« Et tant mieux », pensai-je instinctivement.
Rory rapprocha les deux rebords de l’ouverture et se raidit, fermant la déchirure. Je n’arrivais
pas vraiment à voir qu’elle était maintenant fermée, mais je pouvais le sentir, parce que
l’étrange froideur s’était évanouie.
Rory resta immobile pendant ce qui me parut une éternité, puis il détendit les doigts et fit un
pas en arrière.
J’inspirai pour demander : « Et qu’allons-nous faire de la putain morte maintenant ? », mais je
n’en eus pas l’occasion. Rory tendit la main, presque sans y penser, et déchira de nouveau le
Voile.
Il se déchira comme un bout de gaze. Il n’eut qu’à tirer d’un doigt, sans même forcer.
Je le regardai, bouche bée, mais Sionnach ne parut pas surpris. Il attrapa le cadavre de la
femme par le bras et le tira vers la nouvelle déchirure, puis il le poussa par l’ouverture. Je me
ressaisis, puis je l’aidai à pousser le pied du cadavre qui pendait par le trou tandis que Sionnach
lançait l’épée de la femme de l’autre côté. Sans dire un mot, Rory referma la déchirure, et la
femme avait disparu.
Nous étions là, à reprendre notre souffle, les yeux rivés sur l’endroit où s’était trouvé le cadavre
quelques instants auparavant, quand le silence fut interrompu par l’éclat soudain d’une musique
R&B quelconque.
Sionnach se retourna. La musique s’arrêta subitement ; un téléphone tomba par terre dans
un claquement. Bouche bée, nous vîmes une main manucurée surgir de derrière le coin en
direction de l’appareil.
D’un geste nonchalant, Sionnach s’approcha et posa lourdement un pied sur la main. On
entendit un glapissement de douleur, et il se pencha pour ramasser le téléphone, qu’il fit tourner
dans sa main, posant le pouce sur l’écran tactile d’un œil intéressé.
— Sors, dit-il. Sors de là, Lauren.
Il me jeta un coup d’œil en haussant un sourcil.
— Oh ! merde, murmura Rory.
Je poussai un juron plus créatif.
Lauren se leva en titubant, serrant sa main blessée, puis elle nous lança un regard noir.
Sionnach avait le visage impassible, et je pensai : « Oh non ! » Quand il fit un geste en direction
de l’épée cachée à l’intérieur de sa veste en cuir, Rory l’arrêta en posant une main sur son bras.
Sionnach se renfrogna.
Je m’obligeai à sourire.
— Salut, Lauren.Rory poussa un long soupir.
— Sionnach, regarde où tu mets les pieds. Ça va, Lauren ?
— Oui, cracha-t-elle.
— Qu’as-tu vu, Lauren ? lui demanda Sionnach.
— Rien. Comme si ce que vous faites pouvait m’intéresser. Je ne regardais même pas.
— Vraiment ?
— Tu as cassé mon meilleur ongle.
Elle croisa les bras agressivement.
— Mais ce n’est rien comparé à ce que vous avez fait de cette fem…
Cette fois, Rory dut s’interposer devant Sionnach, saisir sa veste et la tirer pour cacher la
lame qui émergeait de son fourreau. Il adressa un sourire tendu à Lauren.
— Tu parles de la femme ivre ?
— La…, commença Lauren.
— Femme ivre, dis-je.
— Elle n’avait pas l’air ivre quand…
Sionnach contourna Rory et tendit le téléphone à Lauren en pinçant les lèvres dans ce qui
ressemblait presque à un sourire. Lauren restait là, immobile, en nous jetant des regards
nerveux.
Le petit sourire affecté et peu convaincant de Sionnach resta fermement en place tandis qu’il
présentait de nouveau le téléphone à Lauren. Je savais qu’il se demandait toujours s’il devait
tuer Lauren, alors je le poussai d’un coup d’épaule. Rory et moi lui barrions maintenant la route,
mais je savais qu’il pouvait nous contourner rapidement s’il le voulait.
— Au beau milieu de l’après-midi, comme ça, dit Rory. Ivre morte.
Lauren nous toisa d’un œil méfiant.
— Où est-elle passée ?
— Je ne sais pas, dit Rory en haussant les épaules et en pointant une fenêtre sale du pub le
plus proche. Peut-être là ? Mon Dieu, j’espère qu’elle ne reviendra pas !
Oh, très convaincant Rory… Digne d’un comédien professionnel. J’adressai mon plus beau
sourire à Lauren.
— Je suis certaine qu’elle ne reviendra pas.
Je savais parfaitement qu’elle ne s’était pas laissé convaincre le moins du monde, mais
Sionnach avait toujours les yeux rivés sur elle. Il s’efforçait mentalement de convaincre Lauren,
tout comme Rory. Avec ces deux-là sur son cas, elle n’avait pas la moindre chance. Elle roula
enfin des yeux en poussant un soupir.
— Stupide ivrogne, dit-elle en mordillant son ongle cassé avec ressentiment. À cause d’elle,
je me suis cassé mon meilleur…
— Eh bien, fit Rory. C’est terminé maintenant. Tu veux nous accompagner ? Tu pourras jouer
sur ma Xbox.
— Rory.
Sionnach s’était raidi et adressait à Rory le genre de regard mauvais qu’il lui lançait quand il
n’était qu’un sale môme qui avait l’habitude de s’enfuir.
— Sionnach, répondit Rory en lui retournant son regard mauvais. Ce n’est pas un problème.
— Si, c’en est un.
J’aurais appuyé Sionnach, mais j’étais toujours troublée.
— Sionnach, elle a vu quelque chose. On ne peut pas simplement la laisser…
— Vivre ?— Sionnach !
Lauren n’entendit rien de cette conversation mentale. Elle regardait toujours Rory en plissant
les yeux.
— Tu as Grand Theft Auto ?
— Non, mais il a le dernier Call of Duty.
Je donnai un coup de pied derrière la cheville de Sionnach.
— Ouais, viens avec nous.
— Eh bien, c’est une première. Merci, dit Lauren en m’adressant un large sourire.
Je pouvais toujours sentir la colère de Sionnach suinter de ses pores, mais c’était une offre
que Lauren ne pou-vait refuser, une offre sur laquelle je n’avais pas l’intention de revenir. Elle
était ma cousine, mais même si je ne l’aimais pas particulièrement, il était indiscutablement
étrange que je ne l’aie jamais invitée dans ma nouvelle maison. Après tout, cela faisait au moins
trois ans que je ne l’avais pas mordue au visage, et elle n’avait pas essayé de m’arracher les
yeux. Nous étions peut-être maintenant plus matures, plus sages ; peut-être aussi que cette
accalmie s’expliquait par le fait que nous ne devions plus partager la même salle de bain, que
nous ne vivions plus ensemble.
J’habitais maintenant avec ma vraie famille, avec mon oncle et le clan en exil qu’il dirigeait.
J’étais heureuse. J’étais probablement plus heureuse que chacun d’entre eux puisque j’étais la
seule qui n’était pas troublée par le mal du pays. En fait, ma vie aurait été parfaite sans ces
demandes d’admission à l’université et le risque très élevé d’être traquée et tuée.
— Débarrasse-toi de Lauren dès que possible, me dit Sionnach. Nous commettons une
erreur.
— Tout ira bien.
— Nous allons tous le regretter.
En moins de dix secondes, j’en vins effectivement à le regretter. À l’école, Lauren était
encline à zieuter Rory un peu trop longtemps à mon goût et, maintenant, tandis qu’on marchait
dans les rues désertes pour retourner à la maison, elle me donnait l’impression d’avoir été
greffée à son flanc par une intervention chirurgicale. Rory était beaucoup trop poli et naïf pour
lui dire d’aller se faire voir, et Sionnach avait décidé de prendre ses distances et de nous suivre
cinquante mètres derrière.
J’étais en colère et, étrangement, ce n’était pas par jalousie. C’était simplement parce que
Sionnach avait plus le droit d’être avec nous que jamais Lauren ne pourrait l’avoir. Personne
n’avait le droit de prendre sa place.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, et Sionnach m’adressa l’un de ses plus beaux
sourires.
— Ce n’est pas grave.
Eh bien. Ça ne l’embêtait peut-être pas, mais moi, si.
Personne n’aurait osé dire que nous vivions dans la plus belle partie de la ville, mais c’était
certainement dans la plus vieille. La moitié du vieux dédale de rues et d’immeubles qu’on
appelait Fishertown, une appellation difficile à justifier étant donné la petitesse du lieu, avait été
détruite pour être remplacée par des entrepôts, des usines et des bureaux. Ce qui restait de
l’ancienne ville, quand les organisations caritatives patrimoniales avaient enfin réussi à prendre
le dessus, se trouvait à l’autre extrémité de la zone industrielle, coupé du reste de la ville :
quelques rues pavées et des rangées de petites maisons éclairées par des réverbères que je
soupçonnais ne pas être ceux d’origine. À l’époque victorienne, un armateur avait fait bâtir une
énorme maison au sud, contre la falaise qui surplombait son fief. La maison était maintenantdélabrée, une propriété en vente qui n’arrivait pas à trouver acheteur parce que la mer rongeait
ses fondations. Franchement, je n’aimais pas la vue qu’offrait la falaise criblée de tunnels et de
cavernes, quand on marchait sur le promontoire. À deux heures du matin, réveillée en sursaut,
je pouvais imaginer la maison qui s’affaissait dans l’un de ces trous.
La belle-mère de Rory avait trouvé la maison, ou plutôt, la maison l’avait trouvée. Un coup de
foudre immobilier. La maison n’avait pas de nom, et on ne lui en avait pas donné ; Orach
m’avait déjà dit que si on nommait une chose, on se liait à elle, un lien qui allait dans les deux
sens. L’énorme maison, qui se trouvait au bout d’une allée sombre et venteuse qui traversait
plus de deux acres de jardins envahis par les rhododendrons, était vieille et n’avait jamais été
rénovée. Ses chambres et ses couloirs formaient un dédale de recoins. C’était là que nous
vivions tous. Et quand je dis tous, je suis sérieuse. L’endroit était fréquenté par ce qui semblait
être la totalité d’un peuple en exil, et on y entrait comme dans un moulin. Quand je revenais de
l’école, je ne savais jamais qui m’accueillerait.
Tandis que Rory s’avançait dans l’allée en traînant les pieds aux côtés de Lauren, je fis une
pause sous les lauriers sauvages pour attendre Sionnach. Il rit silencieusement quand il arriva à
côté de moi, avant de poser un bras sur mes épaules. Ensemble, nous entrâmes dans la
maison et contournâmes les objets posés çà et là dans le hall. Des casques de moto, des vélos
de montagne, deux paires de bottes de randonnées pleines de boue, un sac de croquettes pour
chien. Une caisse de bouteilles de vin vides, pour le recyclage. Des planches à neige, qui
attendaient un nettoyage et un cirage avant l’arrivée de l’hiver. Je jurai en trébuchant sur un sac
d’ordinateur portable. Heureusement que l’ordinateur n’était pas dans le sac, parce que j’y
enfonçai un coup de pied.
Je n’avais jamais réussi à comprendre le mode de vie grégaire des Sithe. Ils semblaient
incapables de vivre en petites familles nucléaires. Ils devaient vivre dans d’énormes fourmilières
humaines ; plus ils étaient de fous, plus ils riaient. Et pourtant, si vous aviez besoin d’espace et
de solitude, c’était possible d’en trouver. On pouvait même trouver la paix et la quiétude.
Enfin, c’était possible d’avoir un moment de répit, entre deux tirades que s’échangeaient le
père et la belle-mère de Rory. Au moment où nous rattrapâmes Rory et Lauren, qui nous
attendaient dans le hall, mon cœur se serra. La porte de la cuisine était fermée, mais nous
pouvions tout entendre ce qui s’y disait.
— SALE FÉE ARROGANTE ET VANITEUSE ! Qu’est-ce qui te fait croire que tu sais mieux
que moi ce que tu fais ?
— Oh, ce n’est certainement pas parce que j’ai plus d’expérience. Ce n’est certainement pas
parce que j’ai vu mille choses de plus que toi et que j’en sais dix mille fois plus, parce que j’ai
vécu un peu plus longtemps que toi.
Rory avait posé la main sur la porte de la cuisine, mais il s’était arrêté dans son élan. S’il
entrait maintenant, c’était possible que Seth et Finn arrêtent de crier, mais c’était tout aussi
possible qu’ils n’arrêtent pas. Et ce serait alors encore plus gênant. Il me regarda en haussant
un sourcil, et je secouai la tête. Sionnach poussa un soupir, à moitié exaspéré, à moitié triste,
puis il partit en direction du jardin et de son atelier, à l’arrière de la maison.
Rory et moi regardâmes Lauren en souriant.
— Désolé pour le vacarme, dit Rory. Allons à l’étage.
Lauren fixa la porte de la cuisine d’un œil apeuré.
— Dieu du ciel ! Il est violent ?
— Ha ! fis-je en m’esclaffant. Dans ses rêves. Ne fais pas attention.
— Attends de les voir quand ils auront fait la paix, dit Rory en roulant des yeux. Ce seraencore plus gênant.
— Je te le prouverai ! Je te montrerai ce que j’ai vu, si tu as le cran d’aller voir !
— Pas la peine. Tu hallucinais. Je ne veux pas partager tes hallucinations.
— Parfois, je pourrais te FRAPPER, SETH MACGREGOR !
— Je t’en prie. Généralement, TU NE TE FAIS PAS PRIER.
Il y eut un silence horrible, puis, quelques secondes plus tard, un éclat de rire. On entendit
une casserole tomber par terre avec fracas, puis le bruit d’une table qu’on poussait. Un
grognement, puis des rires étouffés.
— Je te tuerais si je ne t’aimais pas autant.
— Ouais, ouais. Je voudrais bien te voir essayer. Tais-toi et embrasse-moi, femme.
— Oh, pour l’amour du ciel, dis-je. Partons d’ici.
— Si ma mère traitait mon père de fée, il la tuerait, dit Lauren en montant l’escalier. Je suis
surprise d’entendre Docteur Terreur se laisser faire.
Rory se raidit, un pied sur la marche la plus haute, puis il se tourna en jetant un regard acéré
à Lauren.
— Comment as-tu appelé mon père ?
— Excuse-moi, dit Lauren en haussant les épaules. Je croyais que tout le monde l’appelait
ainsi.
Je sentis une vague de ressentiment traverser le corps de Rory.
— Personne ne l’appelle ainsi en ma présence. Compris ?
Je lui projetai une petite pensée.
— Calme-toi, Laochan.
— Tu parles. Personne n’a enduré ce qu’il a enduré. On ne se fait pas des cicatrices en
laissant son gros derrière sur une chaise toute sa vie.
— Ton père trouve ça drôle, tu sais.
Je jetai un coup d’œil à Lauren, qui nous regardait comme si nous avions perdu l’esprit.
— Ça ne le gêne pas.
— Eh bien, moi, ça me gêne.
Puis, il haussa les épaules.
— Viens, Lauren. Ma chambre est à l’étage.
En fait, ce n’était pas vrai. Ça gênait effectivement Seth. Il était toujours embarrassé, il savait
qu’il n’aurait plus jamais un visage parfait. Personnellement, je le trouvais encore plus beau
maintenant, comme si la vie lui avait donné une bonne raclée dont il s’était relevé, plus fort et
plus sage que jamais. Les coups que lui avait donnés le « Loup » de Kilrevin avaient légèrement
déséquilibré la symétrie de son visage. Sa paupière droite ne s’ouvrait plus autant que la gauche
en raison d’une profonde balafre verticale que le « Loup » avait tracée sur son visage, et ses
yeux étaient maintenant habités par le mal du pays, qui leur avait donné une sorte de beauté
mélancolique. Comme c’était ironique. Ou peut-être que ses dieux inexistants avaient un terrible
sens de l’humour.
Je me lassai rapidement du nouveau jeu de Rory, puisqu’il m’était impossible de m’en
approcher. Ce n’était pas très amusant de les regarder, Lauren et lui, étendus sur le lit, refusant
de me laisser jouer. Quand je me levai pour m’étirer, mon regard fut attiré par une ombre noire
dans le ciel. J’ouvris la fenêtre pour me pencher sur le rebord et je vis un corbeau faire des
boucles et des tourbillons impossibles dans l’air. C’était Faramach. De tous les oiseaux qui
vivaient près de la falaise, il n’y en avait aucun qui prenait autant de plaisir à se donner en
spectacle.Finn était avec lui. Elle se tenait sur le bord de la falaise, bras croisés ; elle le regardait voler.
Soit sa querelle avec Seth était terminée, soit elle était sortie en coup de vent. Dans un cas
comme dans l’autre, ce n’aurait pas été une première. J’avais toutefois l’impression qu’ils
s’étaient réconciliés, parce qu’elle semblait parfaitement heureuse. Ses cheveux volaient
follement dans la brise, et malgré le vent glacial qui soufflait sur la falaise, elle ne semblait pas
avoir froid.
Elle passait beaucoup de temps à cet endroit, surtout quand Seth travaillait à l’extérieur,
même si ce n’était plus qu’un bout de terre érodé par le vent et envahi par les herbes et les
ajoncs, même si la barrière qui s’était sans doute érigée sur la falaise à une certaine époque
avait depuis longtemps plongé dans la mer. Tout ce qui restait du jardin, c’étaient les bosquets
de lauriers et de rhododendrons qui poussaient contre la maison, empêchant toute lumière de
pénétrer les fenêtres des pièces au rez-de-chaussée. Au début, je m’étais demandé pourquoi le
clan avait décidé de ne pas tailler le bosquet pour avoir une vue sur la mer, mais j’avais fini par
comprendre. Ce n’était pas la bonne mer. Ils l’aimaient, mais ils ne voulaient pas se rappeler
constamment la mer de l’autre monde. Il n’y avait pas d’îles à l’horizon ici, seulement la mer et
le ciel à perte de vue.
Finn aimait la falaise, pourtant. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Je la regardai s’assoir
sur le rebord de la falaise, laissant ses jambes pendre dans le vide, puis elle se pencha en avant
pour suivre les acrobaties aériennes de Faramach qui plongeait vers la mer. Mon cœur se serra
en la regardant.
Faramach jaillit de nouveau vers le ciel, mais Finn continuait de regarder en contrebas. Il
devait y avoir quelque chose qui la fascinait au pied de cette falaise démente.
La mer avait pris une teinte bleu argenté. Elle scintillait comme un million d’ampoules, si
éclatante qu’elle m’éblouissait. Je ne voulais pas rester tout l’après-midi avec un couple d’accros
à la Xbox. Ils n’avaient même pas commencé à jouer, ils choisissaient toujours leurs armes
parmi un arsenal ridiculement varié. On ne pourrait jamais changer les garçons, et même
certaines filles. De toute façon, Finn serait de bien meilleure compagnie.
Malheureusement, malgré mes tentatives de sortir sans me faire voir, je ne me rendis pas
loin. À gauche de l’escalier, la porte du salon était ouverte, et Grian s’était appuyé sur le
pommeau du noyau de l’escalier en me jetant un regard sombre et en me bloquant le passage.
Je jetai un coup d’œil par-dessus son épaule dans la pénombre de la pièce. Le volume du
téléviseur était si élevé que je pouvais entendre chacune des répliques des personnages à
l’écran.
Je toisai de nouveau Grian. Il était grand et blond, et c’était un guérisseur né. Je ne savais
pas auquel de ces traits il fallait attribuer cet air de supériorité qu’il arborait de façon
permanente.
— Par ici, dit-il. Nous avons un mot à te dire.
De très mauvaise grâce, je descendis les dernières marches d’un pas lourd et j’entrai dans le
salon. Les personnes qui composaient le « nous » ne semblaient pas avoir envie de me parler.
Les autres, ils étaient une dizaine, étaient vautrés sur les canapés et les fauteuils qui meublaient
la pièce, les pieds posés sur les tables et autres surfaces, buvant de la bière directement à la
bouteille en regardant un épisode de La Vipère noire sur DVD.
On ne pourrait jamais changer les garçons, me dis-je pour la deuxième fois en quelques
minutes.
— Bande de glandeurs, dis-je. Il fait beau dehors. Vous pourriez au moins ouvrir les rideaux.
— Salut Hannah.— Hé, Hannah.
— Ferme la porte, jeune fille.
Couché sur les genoux d’Iolaire, Jed fit bouger un doigt dans ma direction en guise de
salutation.
— Que quelqu’un ramasse ces cacahuètes avant que Finn arrive, dis-je en poussant le bol
renversé du bout du pied.
— Elle est occupée, ricana Fearna.
— Ils ne se disputent plus ? demanda Iolaire en jetant un bref coup d’œil vers la porte.
— Non, répondis-je en avalant une cacahuète.
Un soupir plein de sous-entendus s’éleva.
— Laissez-les tranquilles, dit Braon en arrivant derrière moi, les bras chargés d’un plateau
plein d’ailes de poulet et d’une bouteille de sauce piquante.
Ce n’était pas dans son habitude de cuisiner pour cette bande de paresseux ; elle devait avoir
un petit creux.
— Seth doit retourner travailler demain. Bien sûr qu’ils se disputent.
— Je sais, dit Iolaire. Ce n’est qu’une excuse pour se réconcilier ensuite.
— Il ne devrait pas partir, dit sèchement Grian en posant la main sur ma tête. Sa place est
ici. C’est à Seth de vous surveiller, toi et Rory. Pas à moi.
— Il doit aller travailler, Gri, dit doucement Braon. Nous devons tous manger.
— Nous pourrions le faire vivre, dit Grian.
Braon lui adressa un regard qui voulait dire « tu peux essayer de dire ça à Seth ».
Grian appuya sur le bouton de sourdine de la télécommande.
— Hé, vous voulez bien m’aider ?
Iolaire prit deux ailes de poulet sur le plateau, en donna une à Jed, qui était toujours couché,
et pointa l’énorme téléviseur de l’autre.
— Laisse-la tranquille, Gri. Elle ne fait rien de mal.
— Mais les choses pourraient changer, dit Grian, qui refusait de lâcher le morceau. Vous
pourriez vous concentrer, bande de paresseux ? Vous savez que nous avons une visiteuse.
— Calme-toi, mec, grognai-je.
— À quoi pensait Sionnach quand il t’a laissée emmener quelqu’un ici ? Et où est-il d’ailleurs ?
J’aimerais m’entretenir avec lui.
Je poussai un soupir, puis je fis un signe de tête en direction du jardin et de l’atelier de
menuiserie de Sionnach.
Braon hésita, s’apprêtant à mordre dans une aile de poulet, puis elle ouvrit la bouche.
— Il va bien ?
— Comme d’habitude, dis-je. Nous avons eu un… petit problème. En revenant. Voilà
pourquoi nous avons dû demander au seul témoin de l’incident de nous accompagner, en fait.
Grian se raidit en croisant les bras, comme si mon explication lui avait donné raison. Jed
repoussa le bras d’Iolaire, qui lui tendait une aile de poulet, et se redressa, son sourire niais
quittant peu à peu son visage.
— Quel genre d’incident ? demanda-t-il.
Je me mordis les ongles.
— Oh, une femme, dis-je. Sionnach a dit qu’elle s’appelait Darach. Il l’a… Euh, il s’est occupé
d’elle. Tout va bien.
— Darach, cracha Iolaire. Je la connais.
— Tu la connaissais, dis-je sèchement.Il y eut un moment de silence.
— Quelqu’un a été blessé ? demanda brusquement Jed.
Je secouai la tête. Puis, en y repensant, j’ajoutai :
— Personne, sauf Darach.
— Seigneur, dit Iolaire.
— Sionnach aurait dû tuer la fille aussi, dit Grian.
— La fille n’a que dix-sept ans, dis-je, tandis que mes joues s’empourpraient.
— La fille est une sacrée fouineuse. Nous avons pu le sentir dès qu’elle est entrée. Toi et
Rory êtes des idiots.
— Ravale ces paroles et fous-les…
— Des idiots suicidaires, dit Grian en hurlant. Tu sais ce que ça veut dire, de se planquer ?
— Quelqu’un veut regarder Big Bang Theory ? interrompit joyeusement Iolaire. Je ne trouve
pas le chasseur de sorcières si drôle que ça.
— C’est parce que ce n’est pas une comédie, c’est un documentaire historique, marmonna
Diorras. Je sais de quoi je parle.
— Moins de comédies, plus de bulletins de nouvelles, fit Grian sèchement.
Il appuya sur un bouton de la télécommande en pointant le téléviseur comme s’il avait voulu
le faire exploser, puis il extirpa son téléphone de sa poche.
— Je viens de consulter le site Web de la BBC. Vous voulez voir ?
— Non, dit Sorcha en portant une bouteille de bière à sa bouche.
— Moi, si, dit Iolaire en se redressant, poussant la tête de Jed dans un même mouvement,
geste qui provoqua un grognement de protestation.
— Regardez, dit Grian, et tout le monde se tourna vers le téléviseur.
— Ils étaient tranquilles, dit une femme dans un microphone enveloppé d’une bonnette
parevent.
Ses cheveux virevoltaient devant son visage pâle, puis elle replaça sa coiffure et croisa les
bras. Derrière elle, on pouvait voir les ruines d’un logement social, entouré de murs noircis par la
fumée.
— C’était un couple calme et réservé. Ils semblaient gentils. Le coin est tranquille.
L’image changea pour retourner au journaliste chauve, vêtu d’un pardessus sombre et
présentant un visage solennel à la caméra.
— Les cadavres ont été trouvés dans une chambre à l’étage, et selon les rapports
préliminaires, la porte de la chambre avait été barricadée de l’intérieur. De plus, des armes ont
été retrouvées près des victimes. La police refuse de commenter à ce stade-ci de l’enquête.
Pour Reporting Scotland, ici…
Grian appuya sur le bouton de sourdine de la télécommande. Le silence parut oppressant
pendant un instant, comme s’il avait pu nous étouffer.
— Les victimes étaient Sgarrag et Fraoch, au cas où vous vous poseriez la question. Ils ont
été tués parce qu’ils étaient seuls.
Grian me tapota la nuque avec la télécommande.
— Tu veux toujours aller à l’Université de Durham, Hannah ?
— Merde, murmura Sorcha.
— J’espère, dit Braon avant de s’éclaircir la voix, j’espère qu’ils étaient déjà morts quand la
maison a brûlé.
— Ils n’oseraient pas les brûler vifs, dit Iolaire d’une voix qui manquait de conviction. Ils
n’oseraient pas.Plus personne ne parlait. Je suppose que personne ne voulait trop y penser.
On ne parla pas de Sgarrag et de Fraoch dans les nouvelles en bref de fin de bulletin. La
présentatrice du journal parlait maintenant des faits insolites. Je n’avais pas besoin d’entendre
pour savoir de quoi il était question : on avait encore aperçu la Bête de Ben Vreckan. Au-dessus
de l’épaule droite de la présentatrice, on montrait une photo complètement floue de la Bête,
prise avec un téléphone. « Oui, bien sûr », semblait dire le sourcil cynique de la présentatrice.
— Hannah, dit Iolaire en m’adressant un regard implorant. Essaie de ne plus ramener
d’étrangers à la maison, d’accord ?
Il caressait du pouce la tête rasée de Jed ; ma colère fondit comme neige au soleil. Jed avait
fermé les yeux, mais je pouvais voir à sa mâchoire tendue qu’il ne dormait pas. Il était
mécontent, peut-être encore plus que tous les autres. L’invitation que Rory avait faite à Lauren
avait simplement reporté la possibilité d’un retour à la maison, déjà lointain, à encore plus tard.
— OK, grognai-je. Mais c’est seulement ma cousine Lauren.
— J’en suis certain, dit Grian entre ses dents, d’un ton qu’il essayait de rendre conciliant. Ça
va, pour cette fois.
Je tournai les talons pour m’en aller.
— Et la prochaine fois, dis-je, tu pourras en parler directement à Rory. C’est lui qui l’a invitée.
— Peut-être que Seth devrait s’occuper de vous pour une fois, au lieu de me laisser ça entre
les mains, dit Grian.
— Je vois que tu as beaucoup de choses à dire à Seth, répondis-je méchamment. Bonne
chanche.
Rory
Le battement sourd d’un autoradio, dehors, était assez fort pour le tirer de son sommeil agité.
Rory ouvrit les yeux et fixa le mur.
Ils avaient essayé de tuer Hannah. Il croyait s’être préparé à cette éventualité, mais la peur
qu’il avait ressentie était plus froide et plus hideuse que ce à quoi il s’était attendu. Il voulait
qu’elle soit ici, dans sa chambre, pour ne plus la quitter des yeux. On ne pouvait plus les
considérer comme des gamins, ils avaient vieilli. Mais Hannah devait être seule, et lui aussi.
C’était sa cousine germaine, de façon irrémédiable, et elle ne pouvait être sienne. C’était interdit
par le clan, par son père, par son frère.
Comme si Jed était un modèle de rectitude morale.
Rory se découvrit d’un coup de pied dans sa couette, puis il allongea les jambes hors du lit,
heureux de sentir le plancher froid sous la plante de ses pieds. Sa peau frissonna au contact de
l’air froid, parce qu’il ne portait qu’un pantalon molletonné, mais ça lui permit au moins de penser
à autre chose qu’à son ressentiment. Ça ne dura malheureusement pas. Il s’avança jusqu’à la
fenêtre et regarda dans l’allée sous sa fenêtre, où il vit son frère descendre maladroitement du
siège du passager de la Saab. Jed sortit en riant d’une blague d’Iolaire, puis il tituba et dut
s’appuyer sur le cadre de la portière.
Rory cligna des yeux. La rage l’habitait comme une douleur acide, et il savait qu’il n’arriverait
plus à dormir pendant longtemps. Il attrapa un t-shirt et l’enfila sur son torse nu, puis il sortit sur
le palier et se pencha sur la rampe. Quand il entendit le claquement d’une porte qu’on fermait, il
descendit à pas feutrés et s’assit en bas de l’escalier pour leur barrer la route.
Iolaire, qui l’aperçut avant Jed, s’arrêta en posant un bras sur les épaules de Jed. Ce n’était
pas qu’un geste d’affection, pensa Rory. Il retenait Jed.
Le sourire qu’Iolaire lui adressa était mal assuré.
— Bonsoir, Rory.
— Bonsoir, Iolaire. Encore bourré, mon frère ?
Jed lui lança un regard furieux.
— Laisse-le tranquille, Rory, dit doucement Iolaire.
— Non, c’est bon, dit Jed en souriant. Laisse-le faire, le petit dur à cuire.
— Arrête, Jed. Toi aussi, Rory. Il est trop tard pour ce genre de choses. Vous parlerez
demain, quand vous serez tous les deux plus en forme.
Iolaire passa à côté de Rory en tirant Jed derrière lui.
L’odeur de whisky qui suivait Jed était si forte que la gorge de Rory se serra.
— Ils ont essayé de tuer Hannah aujourd’hui, dit-il sèchement.
— Ouais, je sais…
— Oh, d’accord. Je croyais que tu avais oublié.
Iolaire lui lança un regard inhabituellement froid.
— J’ai dit d’attendre demain.
— Hé, Rory, fit Jed en se tournant à moitié. Écoute, personne ne lui fera de mal. Je te le
promets, d’accord ?
Rory leva les yeux vers lui. Il lui fit une moue de mépris, incapable de s’en empêcher.
— Tu me feras ta promesse quand tu seras sobre, mon frère, dit-il.
Dès qu’il eut prononcé ces mots, il les regretta, mais il était trop en colère pour aller s’excuser
auprès de Jed. Iolaire murmura quelques mots de réconfort ; il avait au moins eu l’intelligence