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La mémoire du temps

De
311 pages
L'amour, au-delà du temps. Un merveilleux roman fantastique. Lisa, jeune parisienne de 22 ans, profondément déçue par l'amour, se rend en Bretagne pour assister au mariage de sa meilleure amie. Elle se retrouve alors plongée au cœur d'une triste histoire, vieille de 500 ans. Sorcières vengeresses, fée protectrice, druide bienfaiteur et autres personnages appartenant au monde invisible, attendent patiemment sa venue. L'auteur, elle-même bretonne, nous fait découvrir cette contrée, et nous en révèle ses aspects les plus mystérieux...
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1
La mémoire du temps
Elisabeth Vincent
La mémoire du temps

Fantasy



Éditions Le Manuscrit
Paris





© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-
2009
ISBN : 978-2-304-01902-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304019025 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01903-2 (livre numérique) 782304019032 (livre numérique) L’ESTUAIRE AUX SORCIÈRES
… Au plus loin que porte mon regard, il y a
la mer, et au-delà, il y a ma terre… Un endroit
parmi tant d’autres sur la planète, où les rêves
les plus insensés peuvent soudain prendre
forme et se réaliser. Un endroit, balayé par les
tempêtes et les superstitions, sculpté par les
embruns et les légendes d’autrefois…

C’est une histoire incroyable que celle que j’ai
vécue, si incroyable, qu’il m’a fallu des années
pour me décider à l’écrire. Des années à me dire
que personne ne croirait que cela m’est réelle-
ment arrivé, et pourtant ! Un jour j’ai ouvert les
yeux, et j’ai basculé dans un monde surprenant,
un monde invisible, là, juste sous notre nez, et
qui transforma ma vie, de façon irréversible.

Tout a commencé le 5 avril 1996 exactement,
quand ma meilleure amie Anne Virginie de la
Boissière épousa un beau jeune homme brun de
25 ans, aux yeux verts malicieux, son amour
d’enfance, le comte Luc Eliaz de Kermelan.
7 Elisabeth Vincent

Luc était l’unique descendant d’une noble li-
gnée bretonne remontant au huitième siècle et il
vivait avec ses parents dans le magnifique châ-
teau de ses ancêtres, situé dans le Finistère
Nord, à deux pas de l’océan, dans un endroit
nommé : L’Aber Wrac’h.
Anne et moi n’étions pas nées sous la même
étoile : elle avait vu le jour au sein d’une grande
famille de la bourgeoisie parisienne, s’étant en-
richie à la fin du dix-neuvième siècle grâce à
l’industrie ferroviaire, tandis que moi, je venais
d’un milieu radicalement différent, celui des ou-
vriers, simple et populaire.
C’est à l’école primaire de la rue Saint-Benoît
à Paris, en plein cœur du quartier de Saint–
Germain-des-Prés, que nous nous sommes
connues en 1980. Nous avions 6 ans. Deux en-
fants socialement opposées dans la même cour
d’école, qui un jour finissent par se voir vérita-
blement.
Anne avait de grands yeux bleus en forme
d’amande, et des cheveux blonds, raides comme
des baguettes. Elle ne côtoyait qu’un petit
groupe de filles issues du même rang, appelé
par le reste de l’école « les péteuses », parce
qu’elles ne se mélangeaient jamais aux autres
élèves.
Moi, j’étais une petite brune aux yeux mar-
rons, et aux sous-pulls en nylon à cols roulés
8 La mémoire du temps
bien trop serrés, qui passait son temps avec les
caïds de la cour de récréation, forgeant ainsi
mon caractère auprès d’eux en faisant mille et
une bêtises qui, bien souvent nous valaient des
punitions du type : recopier cent fois « je ne
dois pas mettre de la colle sur les bancs de la
cour de l’école. »
Malgré cet infranchissable fossé, une amitié
très forte se construisit un beau matin, après
que l’un de mes camarades décida de s’expliquer
une fois pour toutes avec ces petites chipies, qui
nous toisaient à longueur de journée. Et, dans la
confusion de cette dispute qui commençait à se
régler à coups de pieds en vache, mon camarade
s’en prit à Anne en la poussant violemment.
Je pris aussitôt sa défense, car elle était bien
la seule de sa bande à m’adresser de temps en
temps des petits sourires– si curieuse de tout ce
que je pouvais faire– qu’il aurait fallut être
aveugle pour ne pas les voir ! Je crois que mes
nombreuses pitreries la faisaient déjà beaucoup
rire. Certes, nous n’avions que peu de choses en
commun, mais de là à nous battre, non ! Nous
n’étions tous que des enfants plus ou moins à
l’aise les uns face aux autres, qui apprenaient à
vivre les uns avec les autres.
Et après quelques minutes de turbulence où
je dus jouer des coudes pour les empêcher de
s’étriper, je réussis à raisonner les deux clans,
avant l’arrivée de madame Toussaint, notre pro-
9 Elisabeth Vincent
fesseur de CP, informée par une élève du clan
adverse. D’une voix ferme, elle dispersa les que-
relleurs réfractaires en les menaçant– l’index
bien haut et le regard furax– de prévenir leurs
parents. Et, le jour même, à la sortie de l’école,
Anne, pour me remercier, m’invita à venir pas-
ser tout un samedi après-midi chez elle, dans ce
grand appartement qui avait fortement impres-
sionné l’enfant que j’étais, habitué à un petit lo-
gement.

Dès ce jour béni que je n’ai jamais oublié,
nous étions devenues d’inséparables amies, et
cela faisait seize ans que plus personne ni aucun
préjugé ne nous divisaient.

En 1996, je m’appelais Lisa, et j’avais 22 ans.
Mon existence manquait terriblement d’intérêt.
Je travaillais dans un cabinet d’avocats comme
secrétaire, et mes journées étaient bien longues,
si vides de sens.
Je traversais une période difficile, et mon
moral était au plus bas par la faute d’un homme
avec lequel je vivais depuis mes 14 ans un
amour sans nuage.
Franck, était celui qui avait fait de moi une
femme, et je pensais naïvement l’aimer pour la
vie. Mais, celui avec lequel j’avais grandi, pris un
appartement, et en qui j’avais une confiance à
toute épreuve, venait soudain de m’abandonner
10 La mémoire du temps
sans ménagement après huit longues années de
communion absolue, pour une autre que je
croyais être mon amie.
Une amie si proche, que je n’ai pas vu venir
le danger.
Voilà comment je découvris que l’amour
avait plusieurs visages : tendre, fougueux, bien-
veillant, et parfois sans prévenir, impitoyable-
ment cruel.
Je me croyais différente, protégée, bientôt
mariée, et voilà que je sombrais dans le déses-
poir le plus supplicié, au point de croire que
toute ma vie était brisée, balayée avant même
d’avoir connu quoi que ce soit.
J’en voulais au monde entier, et aux hommes
en particulier. Une haine, et une grande agressi-
vité avaient envahi mon pauvre cœur réduit en
cendres après des mois de disputes, de supplica-
tions, pour obtenir enfin l’hallucinante vérité, si
dure à encaisser, suivi de son déménagement le
soir même.
Je me sentais comme un félin aux griffes acé-
rées qui, par instinct de survie, aurait pu planter
ses lames au plus profond des entrailles de ceux
qui seraient venus me chercher des poux.
Tant que j’étais au bureau, tout allait pour le
mieux, j’étais la secrétaire rêvée : polie, efficace,
ne laissant rien paraître, mais, à peine avais-je
refermé derrière moi la porte de cet endroit, où
j’étais forcée de me concentrer sur autre chose
11 Elisabeth Vincent
que mes problèmes, que cette vague de souf-
france insoutenable me submergeait de nou-
veau. Et plus les journées passaient, plus je
m’enfonçais de plain-pied dans une mélancolie
obsédante, qui me menait droit en enfer.
Il m’a fallu apprendre à voler de mes propres
ailes, seule, face à une réalité bien décevante, et
c’est pourquoi j’évitais telle la peste, toutes les
rencontres et tous les rendez-vous qui se pré-
sentaient à moi, me transformant ainsi peu à
peu en huître !

Seulement voilà, au soir du 3 avril 1996, ma
vie m’a enfin tirée, par le bout du nez…
Après être sortie du bureau vers dix-neuf
heures, je me trouvais comme tous les jours de
la semaine sous l’arrêt de bus, bondé par les Pa-
risiens, serrés les uns contre les autres afin
d’éviter la pluie battant le pavé, quand mon por-
table se mit à sonner. Je plongeai vivement la
main dans mon sac et l’attrapai :
– Allô ! Dis-je en me tournant vers le pan-
neau publicitaire, aveuglant de lumière.
– Allô Lisa !
– Anne ! C’est toi ? Demandai-je en allant
aussitôt m’abriter sous le porche d’un im-
meuble, pour m’isoler du bruit de la ville.
– Oui ! C’est moi, comment vas-tu ma ché-
rie ?
12 La mémoire du temps
– Bien, bien ! Répondis-je. Je n’en reviens
pas, je suis si contente de t’entendre !
– Oui, moi aussi, ça fait si longtemps !
J’espère que tu ne m’en veux pas trop de ne pas
t’avoir donné de mes nouvelles plus souvent,
mais bon, il faut dire que tu n’appelles pas non
plus !
– C’est vrai, c’est vrai. Répétai-je avec regret.
Mais justement, que me vaut ce coup de fil ?
– Et bien voilà, j’ai une bonne nouvelle à
t’annoncer.
– Ah !
Plusieurs coups de klaxon retentirent sou-
dain, pendant qu’Anne parlait.
– Attends, tu peux répéter, je n’ai rien enten-
du.
– Luc, il a fait sa demande.
– Non ! Enfin, félicitations !
– Merci, merci, si tu savais comme je suis
heureuse, je ne tiens plus en place.
– Tu m’étonnes !
– Mais, dis-moi, je t’ai envoyé un faire-part il
y a plus d’un mois, et tu ne m’as pas répondu,
est-ce que tu l’as reçu ?
– Ah non !
– Je m’en doutais, et c’est pour cela que je
t’appelle. Le temps presse, et tu es censée être
ma troisième demoiselle d’honneur.
– C’est vrai ?
– Bien sûr que c’est vrai, si tu acceptes.
13 Elisabeth Vincent
– Evidemment ! Répliquai-je. Avec plaisir,
alors dis-moi vite, c’est prévu pour quand ?
– Et bien, c’est pour dans trois jours, et au
château, s’esclaffa-t-elle.
– Trois jours ! Bon, j’appelle tout de suite
mon patron, et s’il est d’accord, je prends une
petite semaine de congé, je pars par le premier
train demain.
– Comment ça, s’il est d’accord ? Il a intérêt,
je n’imagine pas vivre ce moment sans toi.
– Oui, moi non plus, t’inquiète, il dira oui.
– D’accord, tu me rappelles pour me tenir au
courant et me dire à quelle heure tu arrives, que
je vienne te chercher à la gare, répondit-elle
d’une voix rassurée.
– Ok !
– Bon, alors à demain ?
– Oui, à demain !
– Je t’embrasse.
– Moi aussi !
J’appelai aussitôt mon patron, et il accepta,
non sans mal. Il s’agissait d’un cas de force ma-
jeure. Je sortis de l’immeuble, le bus arriva et je
me mis dans la file, ma carte orange à la main.

… Ainsi le rendez-vous était fixé, nous al-
lions enfin nous revoir…
Cela faisait un bail que je n’avais pas revu la
frimousse de ma meilleure amie, ni celle de Luc
d’ailleurs ! Il faut dire que depuis qu’elle vivait
14 La mémoire du temps
avec lui au château, elle n’était pas revenue dans
la capitale, et ça faisait déjà plus de deux ans.
Mais dès le lendemain, je partais la retrouver au
fin fond de la Bretagne, et je souriais à l’idée de
remettre les pieds au château, celui dans lequel
j’avais passé des vacances d’été inoubliables, six
ans auparavant.

*

Le jour s’était levé de bonne humeur ce ma-
tin-là, une douce lumière blanche enveloppait
Paris. Mon sac de voyage en bandoulière, je re-
montais à grands pas la rue de Rennes, envahie
par les éboueurs et leur jet d’eau. Direction : la
tour qui se dressait devant moi, notre building à
nous, les habitants des quartiers alentours : la
tour Montparnasse et sa gare ferroviaire.
Je dus patienter plus d’une heure au guichet,
au milieu d’une cohue de voyageurs en colère
de devoir supporter une nouvelle grève du per-
sonnel, et de pigeons affamés grappillant la
moindre miette de pain tombée à terre, avant
d’obtenir enfin mon billet vers l’aventure.

Je m’empressai de le composter, et je me fau-
filai vers le quai numéro deux pour aller
prendre le plus rapide de tous les trains.
Trois heures plus tard, j’entrais en terre bre-
tonne. Le nez plaqué contre la vitre, j’étais
15 Elisabeth Vincent
aveuglée par le soleil au zénith éclairant de toute
part ce paysage vert et inaltéré.
… Ce voyage tombait bien, ma vie était de-
venue insupportable…
Le train entra en gare de Brest, et mon cœur
se mit à battre à toute allure. J’étais tellement
surexcitée de la revoir, que je me levai avant
tout le monde pour être la première à appuyer
furieusement sur le bouton de la porte, jusqu’à
ce qu’elle s’ouvre devant moi.
Je me penchai au dehors en cherchant son
visage au milieu de cette multitude de têtes,
pendant que les autres passagers, pressés de
descendre, me bousculaient à tour de rôle, lors-
que j’entendis crier :
– LISA !
Une main se leva au-dessus de la foule.
– ANNE !
Je bondis sur le quai, mon sac de voyage pla-
qué contre ma poitrine, et nous courûmes l’une
vers l’autre en slalomant entre les gens, le cœur
rempli de joie, criant et gesticulant comme deux
gamines complètement hystériques.

Bientôt nos doigts se touchèrent, et nos bras
se refermèrent sur nos épaules.
Comme il me fut agréable de la retrouver…
Comme il est bon de revoir, ceux que l’on
aime…
16 La mémoire du temps
Je ne sais combien de temps nous avons rou-
lé, nous avions tant de choses à nous raconter.
Anne n’avait pas changé d’un pouce. Je pensais
que la vie loin de Paris l’aurait transformée, sur-
tout dans un endroit aussi calme que celui-ci,
mais elle était toujours aussi curieuse de tout,
vive, bavarde comme une pie. En fait, la seule
chose qui avait changé, c’était cette coupe au
carré très courte qu’elle arborait et qui lui allait
très bien mais, tout de même, je ne pus
m’empêcher de penser : quel sacrilège d’avoir
coupé sa longue crinière dorée, qui la coiffait
depuis tant d’années.

Soudain je vis poindre devant moi, ce grand
et magnifique château.
– Waouh ! M’exclamai-je, en me redressant
sur mon siège. Il est toujours aussi impression-
nant !
– Oh oui ! Répondit-elle sans quitter des
yeux la route qui descendait vers lui.
C’était un bâtiment rectangulaire des plus
imposants, et des plus particuliers aussi, puis-
qu’il ne possédait plus qu’une tour, haute,
ronde, se dressant à droite, en bout de façade,
et dont l’étage supérieur– servant autrefois de
geôle– n’était plus aujourd’hui qu’une ruine sans
toit, seul vestige apparent du château fortifié
qu’il était au Moyen -Age. Un bout de mur et
une petite fenêtre avec des barreaux tenaient
17 Elisabeth Vincent
encore par je ne sais quel miracle, luttant contre
vents et tempêtes.

A l’arrière du château, une belle pelouse,
longue d’une bonne centaine de mètres et bor-
dée d’une allée d’arbres culminants, pour cer-
tains plus que centenaires, offrait une large
perspective sur l’estuaire, et sur une forêt en
contrebas, du côté droit.

Bientôt, nous longeâmes le haut mur
d’enceinte qui clôturait la propriété. Anne mit
son clignotant à droite, ralentit, et nous pas-
sâmes les grilles du portail grandes ouvertes.
Elle arrêta la voiture et descendit pour aller les
refermer.

Je ne pouvais ôter mon regard de la vaste al-
lée centrale, bordée de platanes aux troncs mas-
sifs. Elle menait jusqu’à la cour d’honneur de
cette demeure ancestrale, haute de deux étages,
que j’apercevais alors en partie.

Anne revint, un grand sourire aux lèvres, et
nous avançâmes doucement sur les graviers
blancs qui craquèrent sous les roues, tout en
voyant apparaître cette superbe façade renais-
sance en granit gris, hérissée de lucarnes et de
balustres aux motifs sculptés, rongés par en-
droits par le lichen.
18 La mémoire du temps
Soudain, Luc apparut à la grande porte. Aus-
sitôt, il leva les bras en criant mon nom, puis
s’élança vers nous, enjamba les trois marches du
perron, et Anne eut à peine le temps d’arrêter la
voiture, qu’il ouvrait ma portière, m’agrippait
par la taille, et me soulevait comme une plume,
en éclatant de rire.
Quel sacré numéro ce Luc ! Malgré son rang
et son titre, il n’était ni maniéré ni mondain,
bien au contraire, c’était un garçon de son
temps, à l’énergie débordante, qui en quinze ans
d’amitié nous en avait fait voir de toutes les
couleurs !
– Ma petite Lisa, ça fait plaisir de te revoir !
dit-il en passant un bras autour de mon cou et
en me pinçant fortement le nez de l’autre main,
les yeux rieurs.
– Moi aussi ! Répondis-je en lui pinçant le
ventre à mon tour, jusqu'à ce qu’il lâche mon
nez.
Anne me proposa de manger un morceau, et
j’acceptai. J’étais partie si vite de chez moi, que
je n’avais pas déjeuné, et j’avais une de ces
faims !

Nous entrâmes dans le vestibule, gigan-
tesque, au sol recouvert de dalles blanches et
noires en damier, où trônait l’imposant escalier
circulaire de pierre, datant du douzième siècle,
aux larges marches adoucies par le temps.
19 Elisabeth Vincent
Et face à nous, tel un balcon où Juliette au-
rait pu apparaître d’une seconde à l’autre, le pa-
lier du premier étage avec d’épais balustres de
poire.
Je fis quelques pas en suivant du regard la
courbe parfaite de la main courante, et en tour-
nant sur moi-même.
– Oh ! M’exclamai-je, la tête renversée. Puis
je me tournai vers Anne, le regard ébloui ; elle
s’avança vers moi, me prit par le bras en sou-
riant, et elle m’entraîna vers le fin couloir qui
menait à la cuisine.

*

L’après-midi était bien avancé, notre eupho-
rie s’était un peu trop prolongée. Anne et Luc
étaient en retard aux divers rendez-vous pris en
ville concernant leur mariage car elle ne voulait
plus me quitter. Elle me demanda de bien vou-
loir les accompagner, mais craignant de les gê-
ner, je refusais poliment, expliquant que j’allais
plutôt m’installer tranquillement dans la
chambre.
Ce que je fis aussitôt.

On avait préparé à mon intention, la jolie
chambre lilas aux plinthes blanches, celle-là
même où j’avais dormi la première fois où
j’étais venu, située au premier étage à droite, au
20 La mémoire du temps
fond du long couloir, la dernière porte à
gauche. Et quelle ne fut pas ma joie en entrant
d’apercevoir de la porte-fenêtre grande ouverte,
l’estuaire et l’océan majestueux scintillant sous
les vifs rayons de ce soleil de printemps… Une
lumière bleue, un peu froide mais limpide,
inondait le ciel.

Je fus irrésistiblement attirée par le paysage,
et je m’avançai vers le balcon en laissant tomber
à mes pieds mon sac de voyage.
Un pas à l’extérieur, et je redécouvrais ce
paysage grandiose, époustouflant par son éten-
due.
– Oh ! Murmurai-je.
Le vent du large vint se présenter à moi, et je
le respirai au maximum. Paris et sa grisaille quo-
tidienne étaient loin. Enfin de l’espace à perte
de vue, et de l’air, pur !

J’attrapai ma longue natte d’un geste rapide,
j’en enlevai l’élastique, et je la défis entièrement,
laissant ainsi mes cheveux profiter eux-aussi de
ce souffle frais et revigorant. Je respirai plus
profondément encore en fermant les yeux, et
j’oubliai le reste du monde quelques minutes...
Toute cette beauté n’appelait que moi, et je
décidai d’aller saluer la mer située à deux kilo-
mètres à peine. Je remis donc mon installation à
plus tard, et je sortis dans le couloir à la recher-
21 Elisabeth Vincent
cher de madame Le Moine, la gouvernante fi-
dèle à son poste depuis plus de vingt ans, à qui
je demandai une paire de bottes en caoutchouc.

Une fois chaussée, je sortis du château, prête
à affronter la Bretagne.
Je remontai l’allée de gravier blanc en écou-
tant avec enchantement le vent qui soufflait en
rafales ondulantes entre les branches de ces
arbres robustes. D’un pas allègre je me dirigeai
vers le magnifique portail en fer forgé qui devait
grincer tant il était vieux. Effectivement, une
fois devant lui, à peine je l’eue touché, qu’il me
poussait aux oreilles un long crissement éraillé.
Une fois à l’extérieur, j’aperçus de l’autre coté
de la route un petit sentier balisé, qui
s’engouffrait dans un sous-bois. Je traversai. Je
ne savais pas où il menait ; j’étais juste aspirée
par cette nature verdoyante et boisée dans la-
quelle je ne souhaitais qu’une chose, me fondre
avec délectation.
Je quittai bien vite le sentier pour
m’aventurer entre les arbres…

Les mains dans les poches, j’arrivai devant un
fin ruisseau au faible courant. Je le longeai un
instant, à l’ombre fraîche de ses crépitements ;
un calme bien agréable régnait en ce lieu, ma
peau en frissonnait de bonheur, lorsque sou-
dain, le chant aigu de deux oiseaux attira mon
22 La mémoire du temps
attention : c’était deux pies, qui sur l’autre rive
volaient et tournoyaient devant un mur de
ronces haut de deux mètres et long de dix bons
mètres, et devant ce qui me semblait être, un
passage, sûrement condamné depuis très long-
temps.
J’observai pendant un moment ces deux vo-
latiles, et brusquement, j’eus l’impression qu’ils
m’incitaient à m’y faufiler !
J’examinai minutieusement ce mur
d’épines… Aurais-je le courage de le traverser ?
Plusieurs grands arbres aux troncs asphyxiés en
émergeaient, penchant tous vers le ruisseau, et
apportant de leur feuillage une ombre dentelée
se mouvant au gré du vent.
Ma curiosité et mon goût pour l’aventure
étaient en alerte, et je décidai de me laisser ten-
ter. Je reculai pour prendre de l’élan, et je sautai
de l’autre côté. Les pies s’écartèrent aussitôt, et
allèrent se poser sur le sol que je venais de quit-
ter. Elles firent quelques pas chaloupés, et
s’immobilisèrent en me fixant des yeux.
– Merci ! Leur dis-je, en inclinant légèrement
la tête, et je me lançai à l’assaut de ce tunnel en
repoussant soigneusement des mains les pre-
mières branches qui s’agrippèrent aussitôt à mes
vêtements.

Un pas à l’intérieur, et je réalisai avec stupé-
faction que la sortie se trouvait à plus de dix
23 Elisabeth Vincent
mètres devant moi ! Tant pis, j’avancerais donc
doucement, en essayant de maîtriser le moindre
de mes gestes. C’était un combat entre la nature
et moi, et je voulais le gagner.

Mais rapidement, et cela malgré toute la pru-
dence de mes pas cherchant où se poser, je dé-
rapai une bonne dizaine de fois sur les cailloux,
et m’occasionnai quelques douloureuses
frayeurs ! Le sol étant escarpé et les friches aussi
pointues que des aiguilles, cela dura un bon
moment avant que je ne sorte de là toute écor-
chée, regrettant à chaque mètre gagné, de m’y
être aventurée.
Une fois délivrée, je me retournai en défiant
les lieux d’un air fier. D’accord, mon corps brû-
lait, griffé de toutes parts, et plusieurs de mes
cheveux y étaient restés accrochés, mais tout de
même, je l’avais traversé ce satané tunnel ! Et
j’exprimai ma joie sans retenue en poussant
quelques cris de Yankee, les poings serrés, levés
devant moi, quand j’aperçus les deux pies à ma
droite. Elles étaient posées là, côte à côte sur
une branche, à moins de deux mètres de ma
tête !
Elles ne bougeaient pas, ne piaillaient plus, et
me regardaient si fixement de leurs petits yeux
noirs, qu’une sensation étrange m’agrippa le
ventre.
24 La mémoire du temps
Ce n'était pas que de la peur que je ressentais
soudain, une peur en relation avec un vieux
souvenir, celui d’un film avec des oiseaux que
j’avais vu un peu trop jeune, et un peu trop tard
dans la nuit en cachette de mes parents, non,
c'était aussi et surtout un signe de mauvais pré-
sage. Oui, c'était évident, sans que je ne sache
vraiment pourquoi.
Je reculai aussitôt, calmement, sans les quitter
des yeux, et je m’empressai de poursuivre mon
chemin.

Il me restait à peu près deux cents mètres à
parcourir pour arriver jusqu’à l’estuaire, et je
sortis bientôt du sous-bois pour m’engager dans
une vaste plaine recouverte d’une lande épaisse
d’ajoncs fleuris, surplombant la côte. Le vent du
large vint aussitôt me faire face, soufflant avec
tant de force, que je dus batailler dur contre lui
pour pouvoir avancer. Il grondait si furieuse-
ment dans mes oreilles, que je crus un instant
être sous les réacteurs d’un avion, prêt à décol-
ler.

Mes longs cheveux détachés volaient dans
tous les sens sous ces rafales tourbillonnantes,
si bien que, n’arrivant plus à voir vers où je me
dirigeais, je me tournai vers le ciel en pestant :
– Eh ! Oh ! Laisse-moi donc !
25 Elisabeth Vincent
Mais il s’acharnait, me balançant de gauche à
droite par des pichenettes aux épaules, me fai-
sant reculer parfois d’une main plus ferme. Il
prenait plaisir à se jouer de moi, moi la petite ci-
tadine secouée comme une feuille sans défense,
et cela me fit sourire... Je me sentais tout à coup
à des années lumière de tout ce qui rendait ma
vie désespérante. J’étais tombée dans un monde
proche de la plénitude, où la nature souveraine
savait adoucir mon triste cœur, malmené depuis
des mois.

J’arrivai au bord de la falaise, les yeux pleins
de larmes et le nez fortement chatouillé par le
vent ; quelle merveilleuse vision fut la mienne !
Jamais je ne pourrai effacer de ma mémoire ce
panorama d’une beauté sauvage… Cette côte
déchiquetée faisant front, cette masse de ro-
chers millénaires sortant de l’eau comme autant
de pièges posés là pour protéger l’accès à cette
terre…
Je me tournai vers l’estuaire à ma droite : une
eau calme d’un vert clair transparent serpentait
la longue plage, en recrachant de minuscules
bulles d’écume. Au large, elle était d’un bleu
profond et des plus soyeux. Un bleu, où j’aurais
soudain voulu plonger de là où j’étais... Voler, et
plonger !
Je descendis en courant le petit chemin cô-
tier, devant moi, et après avoir marché un mo-
26 La mémoire du temps
ment, je me couchai sur le sable doré, les yeux
levés vers le ciel immense.
J’ouvris les bras en croix, et respirai à pleins
poumons cet air fortement iodé qui, chevau-
chant la mer, s’élançait vers la terre au galop, et
pénétrait par tous les pores de ma peau, chas-
sant de mon corps des années de pollution.
Quelques goélands se croisaient dans le ciel
bleu en poussant des cris perçants, et je fermai
les yeux… J’aimais la Bretagne, car à sa manière
de me bousculer abruptement, elle me remettait
à ma place dans ce monde et me réconciliait
avec moi-même.
Je restai là, trois bonnes heures au moins,
sans même aller voir la mer de plus près, à ob-
server attentivement les couleurs printanières
des vallons de l’autre rive, les petits bateaux de
pécheurs qui tanguaient dans le port… Hypno-
tisée, je scrutais le moindre mouvement de la
nature, m’abreuvant avec délice du chant à la
dérive de l’océan.

Là où la mer rejoint le ciel pour ne faire
qu’un, un même horizon, une seule et même
porte vers l’autre monde, celui des pères, des
guerriers et des légendes… Havre de paix, dans
ce bout de terre, ce Finistère…

J’aurais aimé ne jamais partir, une force in-
connue demandait à mon cœur de rester,
27 Elisabeth Vincent
comme s’il devait attendre quelque chose qui
viendrait du large et arriverait ici, en cet endroit
précis.
Quel drôle d’idée ! Anne et Luc devaient être
revenus, et je laissai là mes songes.

Je repris le même chemin côtier qui m’avait
amenée dans ce lieu enchanteur, en enlevant
sommairement le sable collé à mes vêtements.
Arrivée en haut de la falaise, j’aperçus au loin le
sous-bois.
Je souris, comment résister à ce défi qui me
tendait les bras !
Je m’empressai de traverser « la plaine du
vent farceur », toujours à l’affût d’une petite
feuille passant par-là, et je me dirigeai avec une
certaine joie vers mon petit tunnel, prête cette
fois-ci à ne pas me laisser surprendre.

Je pénétrai par l’endroit même où j’en étais
sortie, suivant scrupuleusement le même che-
min. Je parcourus les quelques mètres qui me
séparaient de lui, et j’arrivai bientôt devant un
large sentier parfaitement dégagé, bordé
d’arbustes et d’arbres bien verts.

Surprise, je m’arrêtai. Je tournai la tête dans
tous les sens, à la recherche de mon mur de
friches, je projetai mon regard au loin en faisant
28 La mémoire du temps
lentement un tour sur moi-même… il avait bel
et bien disparu !
Quelques minutes de flottement m’assiégèrent.
Aurais-je rêvé ? Non ! J'étais exactement au
même endroit, j’en aurais mis mes mains au feu.
Certes, je n’avais pas vu ce sentier tout à
l’heure, mais c’était là, quelque part…

Le cri d’un oiseau me ramena sur terre, un cri
aigu m’incitant à ne pas m’attarder dans les pa-
rages, et je me dépêchai de traverser ce large
tunnel sans épine laissant derrière moi cette fo-
rêt bien étrange.

*

L’heure du dîner arriva, et nous passâmes
une bien agréable soirée dans la salle à manger :
les souvenirs se mêlaient à nos vies actuelles et,
ainsi, chacun racontait ses petites histoires, sa
petite vie. Puis nous passâmes au grand salon,
une pièce rectangulaire, haute de plafond et
longue de plus de douze mètres, aux murs en-
tièrement recouverts de tapisseries déclinant
tous les tons de vert et de rouge connus, par-
semés d’or.
Je m’approchai de la plus imposante d’entre
elles. Elle se trouvait sur le mur de droite, pla-
cée au-dessus d’un lambris mural de couleur
sombre. Une scène de chasse au sanglier sur le
29 Elisabeth Vincent
domaine y était représentée, le château appa-
raissait dans le fond.
Je m’en éloignai un peu, pour mieux la con-
sidérer dans son ensemble, et je découvris
chaque personnage, chaque chien, et le noble
animal traqué, qui finirait bientôt embroché !
J’observai les autres d’un œil rapide, faisant le
tour de la pièce, et je constatai avec regret que
leurs éclats à toutes avaient été altérés par le
temps. Les couleurs étaient pâles, poussiéreuses,
les mailles par endroit effilochées, toutefois, ce-
la n’enlevait en rien à leur grandeur, c’était un
réel plaisir de les contempler.
De fines notes de musique résonnèrent tout
à coup. Je tournai la tête : Luc s’était installé au
piano devant la cheminée monumentale, placée
entre les deux portes donnant dans la salle à
manger. Je levai des yeux émerveillés en décou-
vrant une frise celtique, large d’un mètre, taillée
à même la pierre grise qui ornait sa hotte telle
une couronne.
– Oh ! Fis-je, la bouche grande ouverte.
Et bercée par la mélodie de Funeral of The
Friend d’Elton John, je me demandai avec effa-
rement, comment j’avais pu oublier, que ce châ-
teau était si beau à l’intérieur !

Anne s’approcha de moi en chantant et
j’accompagnai aussitôt sa voix. Chanter était
l’une de nos vieilles habitudes. Nous nous
30 La mémoire du temps
mîmes à danser en nous dirigeant vers le piano,
et nous partîmes dans une transe endiablée,
usant un peu plus les vieux tapis à tant nous
tortiller.
Abel, le père de Luc, après avoir allumé un
cigarillo, se dirigea en chantonnant vers le bas
d’une armoire en acajou, surmontée d’un pla-
teau de marbre rose. Il en ouvrit l’une des deux
portes inscrites d’un médaillon représentant une
lyre dans une couronne de laurier, et en sortit
cinq verres, ainsi qu’une bouteille sans étiquette,
remplie au trois-quarts d’un liquide doré.

Je m’effondrai dans une bergère moelleuse,
en le regardant faire.
Il posa tout cela sur le plateau de marbre
rose. D’un geste assuré il déboucha la bouteille,
puis il versa un peu de ce liquide doré dans
chaque verre, se tourna vers nous, un sourire au
coin des lèvres, et il vint nous offrir à chacun
un verre de son fameux whisky, vieux de près
d’un demi-siècle, censé d’après lui nous mainte-
nir éveillé jusqu’au petit matin.
Cet homme de 58 ans, grand et élégant, aux
yeux bleus terriblement espiègles, tenait fière-
ment dans une main sa bouteille, et dans l’autre
son verre qu’il leva en s’écriant :
– Yec’hed mat !
Ce qui veut dire en breton : « à la vôtre ».
Alors, nous criâmes à notre tour :
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