La misère joyeuse

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Jacques et Messaoud, l'un juif et l'autre musulman, nés dans le même quartier, grandissent dans la même rue. Une grande amitié les unit. La guerre arrive et perturbe leur quotidien. La violence s'accentue, Jacques et sa famille quittent le quartier arabe, "El-Graba". Messaoud quitte l'Algérie. Et c'est l'exil, les lumières de Paris, l'amour impossible de Claudine et sa compromission dans un meurtre dû à un règlement de compte entre le FLN et le MNA. Il erre à Paris et à Marseille, puis rentre au pays. Ici ou là-bas, il ne sait plus où il se sent le mieux !
Publié le : mardi 1 avril 2003
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782296318021
Nombre de pages : 259
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Kader MEHDI

LA MISÈRE JOYEUSE

Roman

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A Hadj SAIM, Kader ALLOULA, Mohamed BOUDIA, à qui la culture algérienne doit tant.

« La vérité est une tare tant qu'on n'a pas les moyens de la prouver»

A ma mère Bouzidia-Fatma,

belle, généreuse et brave,

A mon père Mohamed dont l'honnêteté, l'humilité et le courage me stupéfiaient, Aux héros d'El-Graba qui m'ont appris à affronter les affres de la vie et qui, par leurs sacrifices, ont honoré ce quartier.

A M. JULIA, mon instit de CM2 à qui je dois le goût de la lecture, c'est à dire TOUT.

LE FIGUIER DE MESSAOUD

- « Messaoud! ». - «Jacques! ». Le ciel est sans couleur. Un silence lourd écrase le «village nègre». Deux murs noirs, à droite, à gauche, forment une rue qu'illumine une lune froide et blanche. Au fond, au bas d'un minaret suspendu dans l'air, juste où les deux murs se terminent, des silhouettes sans visage sortent de l'obscurité, avancent, une à une, doucement. Arrivée au milieu de la rue, la silhouette s'arrête, une rafale de mitraillette retentit, la silhouette tombe, suivie de l'appel à la prière du muezzin, appel dont les mots sont incompréhensibles, presque inaudibles. Une autre silhouette, la démarche flottante, suit et la même scène se déroule. L'écho des détonations, mêlé à l'appel du muezzin, s'allonge et se perd vers le ciel. Les victimes tombent l'une sur l'autre et forment un tas. La voix du muezzin s'estompe et les tirs s'arrêtent. Puis, une autre silhouette avance doucement, comme marchant sur un nuage, s'arrête, comme les autres, au milieu de la rue, puis se retourne. C'est Jacques. Une seule détonation retentit et Jacques s'écroule en criant: « Messaoud ». Un autre cri, très fort, lui répond: «Jacques ». Messaoud se réveille. Sa mère, debout à ses pieds, balbutiait quelques mots du Coran. - « Bonjour, maman, j'ai rêvé de Jacques»
-

«Je sais, j'ai entendu. . . ».

La nausée. La gorge est nouée. Un goût âcre dans la bouche. Il ouvre les yeux doucement. Le muezzin vient de terminer son appel. Messaoud a besoin de ces mots du Coran pour sortir déftnitivement de ses rêves. Pour oublier ou pour se souvenir... Le dos est endolori, la tête lourde et le mouvement lent. Des heures, debout, planté à un comptoir, dans un bar qui ne désemplit jamais, dans une atmosphère humide, un mélange de fumée de tabac et

d'herbes, d'odeur de sueur et de moisissure. Ces heures qui passent, qu'il passe, imperceptibles, lancinantes, interminables, douloureuses jusqu'à la crampe, jusqu'à avoir mal aux talons, aux genoux, aux jambes, au dos, au cou, à la tête. Puis rien, rien que l'ivresse, dans un brouhaha de voix humaines, de bruits de verres et d'aller-retour incessants aux toilettes. Bars ou fourbis à alcools, vestiges «d'une gloire passée », aux étagères presque vides, aux miroirs qui ne reflètent plus rien, usés par l'humidité, avec, ça et là, des bouteilles vides d'un «Cinzano» de naguère, d'un «Anis gras» d'il y a un siècle ou plus, d'un « Rhum Négrita» dont on a oublié à quoi il sert, ou, enfm, d'un «J ohnnie Walker» qui a l'air d'un objet d'antiquité. On parle de tout et d'ailleurs. Et des autres. On fume, on fume, sans arrêt, de tout, aussi, et on fume la fumée. Une boîte en bois marron, avec un œil vert qui frétille, déverse une cacophonie derrière le bar, une cacophonie que le serveur nomme, avec fougue et insistance, musique. Le bruit, la bière et la fumée font leur œuvre et le corps s'accommode d'abord, puis s'oublie comme «anesthésié ». . . L'alcool annihilera toutes les courbatures et tous les maux de dos. Reste en son cœur cette déchirure, cette obsession: repartir à Paris, quitter cette médiocrité. Messaoud vit cette torture et ce dilemme depuis son retour. Il se permet ces escapades, ces évasions, une ou deux fois par semaine. Souvent, il ne sait pas pourquoi et comment se retrouve-t-il dans ces troquets et pourquoi boitil autant? Et puis, arrivent la fm de la soirée et la nuit, le chemin jusqu'à la maison. Le temps du sommeil et de l'oubli, une délivrance. Des images ressurgissent, agressent la mémoire et se métamorphosent en trous noirs. Des sons, des voix, des bribes de phrases, des petits morceaux de chansons, de vagues images de visages, connus et inconnus, des cris, des bruits de verre, quelques phrases, quelques mots inoubliables se mêlent aux commandes incessantes des garçons. Dans l'air, flottent quelques phrases: «L'amitié est

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une douce chose... ». Une bière, deux bières, trois bières... « 0 ! Temps suspend ton vol. .. ». Dehors, les étoiles sont toujours là, la lune blanchit encore plus les visages aux traits tirés, déjà cadavériques, et le chemin se réduit à quelques dandinements assurés et à de brefs arrêts dits « besoins physiologiques », assumés là, dans un coin, contre un mur. On arrive et on s'étale sur sa couche pour continuer d'oublier, pour continuer de souffrir, pour continuer de vivre. Messaoud craint toujours le réveil du lendemain. Des lendemains de désenchantements, de projets avortés, de promesses de comptoir et d'amères réalités. Les réalités d'une Algérie indépendante, aux mains quelques anciens moudjahidin qui se sont empressés d'occuper les plus belles villas, les plus beaux appartements et les grands magasins laissés par les colons et s'affairent à faire des affaires... en gérant leur Parti. Son oncle Kharez a « hérité» d'un café qu'il gère, associé à un autre ancien du FLN. Les siens ont eu une pièce de plus et un petit coin-cuisine dans la même maison grâce au départ d'un voisin, celui qui détestait les chats et qui en a tué un, avec sa canne. Parce que la pauvre bête miaulait tous les soirs au milieu de la cour et ne laissait pas le pieux et « hadj» dormir tranquillement. La pénombre de la petite pièce, transpercée par un rayon de soleil, l'air rafraîchissant et le silence le détendent. Il sent cette paix et cette fraîcheur envahir tout son corps et gonfler sa poitrine. Sa respiration prend alors un rythme rapide, déséquilibré. Il a soif. Sur l'oreiller humide, il tourne la tête, d'un côté, essaie de l'enfouir dans le dur oreiller. Il a sué, la nuit, et sent sa tête, ses cheveux mouillés. Ses doigts, ouverts telle une «khamssa», «la main de Fatma», dit-on, glissent dans ses cheveux et caressent son cuir chevelu. Il regarde sa main, la paume tournée vers la fme lumière qui vient de la porte. Elle est brillante. Il se retourne de l'autre côté. Ses yeux, embués, s'écarquillent. Sa mère, la «vieille» comme il l'appelle, a déposé, comme d'habitude, à côté de

Il

lui, la cruche traditionnelle, recouverte de toile de jute imbibée d'eau, cruche dont le goulot est taché d'huile de cade. Dans un effort qui lui semble toujours au-dessus de ses forces, comme tous les matins, il tend le bras, saisit l'anse de la cruche, ouvre la boucle, renverse sa tête en arrière et l'eau fraîche se déverse, vivifiante, dans sa bouche, dans sa gorge, déborde sur son visage et coule sur son cou et sa poitrine... Un petit tressaillement parcourt son dos. Il repose la cruche et se laisse tomber sur le dos, sur sa couche. Comme épuisé! Il ferme les yeux. Des images défllent. Des images de tripots surpeuplés et des bruits de voix et de musique et chansons mêlées. Des paroles incompréhensives. Des images encore, puis de la musique... Seules quelques bribes des chansons de Farid EI-Atrache et Abdelhalim Hafez lui reviennent nettement. Il dort seul dans cette petite chambre, « trophée» de l'Indépendance. Il a pu y mettre une chaise et une minuscule table de nuit, achetées d'occasion pour quelques sous. Le roucoulement des pigeons lui parvient de la coUto Il aime ces roucoulades, cette «musique », ces «chants» doux et mélodieux et, à ces moments-là, plus que jamais, il se sent en paix. Avec tout le monde. Il est seul, mais avec et dans sa paix à lui. Tous les jours, à son réveil, c'est un moment d'intense sensation de détente, de «répit », qui enveloppe son corps, son cœur, tout son être. Sa respiration coince pendant une seconde. Il toussote, expire fortement. Quelque chose reste collé au milieu de sa gorge. Il se racle le gosier, se lève vers la porte, lève le rideau de toile et le soleil le gifle. Ses yeux se referment un instant. Il se lisse le visage et sent ses premières rides qui s'accentuent, pense-t-il. Il marque un arrêt. Quelques secondes... Puis, il se précipite dans la cour, machinalement, vers le robinet, l'ouvre, met sa tête en dessous, crache la saleté qu'il avait dans la bouche, rouvre les yeux. Personne. La cour est vide si l'on excepte les pigeons qui, à quelques pas, picorent le sol. Silence. Puis le piaillement des moineaux, se disputant une femelle ou des

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grains de figue, brise ce silence. Mess, s'écarquillant les yeux, hume, comme une douce brise, la fraîcheur et l'ombre bienfaisante du figuier. Il respire la paix. - « Il a vu des générations et des générations, celui-là. Il est toujours là, seigneurial. Des figues, de l'ombre et la paix », se dit Messaoud. Là-bas, au coin, sous l'escalier, devant leur demeure, les pigeons poursuivent leur mélodie. La présence de Messaoud ne les dérange plus. Le figuier centenaire couvre de ses branches et feuilles presque toute la cour où il est planté au beau milieu. Autour de lui, à sa base, un muret, d'une vingtaine de centimètres de haut, a été construit avec des briques pleines, des briques de trois trous. Le temps ayant fait son œuvre, le figuier a grandi et ses racines sont remontées. Le parterre est tout défoncé, déformé, bosselé, mais les habitants de cette maison ne s'en plaignent pas. Ils nettoient, tous les jours, tour à tour, la cour, une besogne qui fatigue, mais que la plupart exécutent sans rechigner. Mais penser un seul instant qu'il faut se débarrasser de cet arbre, le couper, équivaudrait à un acte criminel! Un seul locataire des sept familles qui habitent cette grande maison le voulait: le vieux Asnami, menu bonhomme à la barbe et moustaches blanches, la tête toujours enroulée d'un turban blanc, la canne éternellement pendue à son bras droit, habaya blanche, « pensionné» de la dernière guerre, le chapelet toujours à la main droite et les lèvres toujours en mouvement - il ne s'arrête jamais de réciter « intimement» le Coran, croit-on. Il trouve le figuier inutile, salissant et envahissant et que, surtout, il donne plus de travail aux femmes. Et, justement, la sienne n'aimait pas faire cette corvée. Pourtant, lm80, 80kg, c'était une maîtresse femme. Pour son petit mari, elle était malade et cette corvée la fatiguait plus encore. Messaoud, lui, aimait ce figuier qui l'a vu naître, puis devenir le grand garçon qui grimpait dans ses branches et arrachait ses fruits, pas encore mûrs, et l'homme qu'il est aujourd'hui. Il va s'asseoir sur le muret. A douze, quatorze

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ans, il aimait grimper sur l'arbre, cueillir quelques figues qu'il enfouît sous sa chemise quitte à se gratter ensuite la peau, pendant des heures, et subir les réprimandes de sa mère. Parfois, il parlait au figuier. Les voisins, comble de malchance, le surprennent souvent sur l'arbre, accroché à ses branches ou lui parlant. Rafraîchi, Messaoud lève sa tête vers le figuier. Il a envie d'y grimper d'autant plus que, maintenant, les figues sont bien mûres, pendantes. «Deux ou trois figues comme un petit déjeuner avant le café et la cigarette? », se demandait-il. L'idée l'amuse, mais il ne se sent pas en mesure de fournir un tel effort. Ses genoux craquent et son dos est trop endolori. Encore une fois, c'est l'eau et le robinet qui l'attirent. Il revient vite à la porte de la chambre chercher ses espadrilles, toujours déposées par la « vieille» devant la porte de la chambre sur la serpillière. D'un pas lent, mais sûr, il se dirige vers le robinet. Il relève son pyjama - comment l'a-t-il mis ? - jusqu'aux cuisses et laisse couler l'eau sur ses jambes. Puis, sur le cou. Il se sent revivre, rasséréné. Il mouille ses bras, puis ses biceps. Une mimique déforme son visage. Ses muscles se ramollissent! Il fut un temps où... on l'appelait Blek, Blek le roc. Le marché à bestiaux, Saïd, Jacques, Maurice, Hama, Blaha, Daho et la bagarre... Fatema, la plus belle femme, Harouda et sa folie et son oncle Kharez, le proxo devenu chef FLN. Et EI-Graba, la merveilleuse, son quartier, son école, son berceau, lieu de ses joies et ses amertumes, ses copains morts au maquis, les attentats. Tout repasse, en un instant, dans sa tête. Il veut pleurer, là, dans cette cour et devant son figuier. Il ne peut pas. Il ne sait plus pleurer. Il n'a pleuré qu'une fois, à Paris, pour Claudine. .. et, une deuxième fois, à son retour, dans le taxi clandestin qui le ramenait à Bel-Abbés. - «Je ferai mieux d'aider mon père et arrêter de boire », se dit-il.

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SALE BICOT, SALE JUIF

Ils sont nés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre. L'un dans une chambre sans fenêtre, presque sans lumière, presque sans couleur et l'autre dans une grande maison avec couloir, cuisine, salle de bains, terrasse, buanderie, des lustres, des tableaux, des décorations, des mosaïques et des couleurs et de la lumière partout. L'un est Arabe et l'autre Juif. L'un fait ses devoirs à l'aide d'un quinquet et l'autre à l'aide d'une vraie lampe de bureau. Il s'appelle Messaoud et n'a qu'un seul frère, Lakhdar, son aîné de sept ans. Il s'appelle Jacques et a aussi un frère, son aîné de dix ans, René, et une sœur, Evelyne, sa benjamine. Le père de l'un est revendeur occasionnel de fruits et légumes. Le père de l'autre est un commerçant en peaux. Messaoud et Jacques entrent à la même école ensemble, à sept ans, en cours préparatoire. Jacques quitte, dès le cours élémentaire 2èmcannée, l'école du quartier, l'école « indigène» pour aller à l'école primaire Voltaire... où il y a « moins d'Arabes». D'abord parce qu'il a de mauvais résultats, mais, surtout, pour «l'éloigner des mauvaises fréquentations», a décidé son frère aîné. Messaoud reste à son école «indigène» qui deviendra l'école Avicenne. Ils se retrouvent tous les jours, dans leur quartier «El-Graba» où ils habitent. Ils se fréquentent quotidiennement et partagent les mêmes jeux, les mêmes besoins, les mêmes joies et les mêmes frustrations. Le jeudi et dimanche, pas d'école, sont des journées entières de foot, surtout en hiver. L'été, les aprèsmidi se passent dans les rivières. Il leur arrive souvent, lors de ses escapades, de se taquiner, de s'insulter gentiment et se traiter de « sale juif» et de «sale bicot». Ces incartades se terminent, parfois, par de « tendres» bagarres. De retour au quartier, l'un se plaint auprès de la mère de l'autre. La

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réconciliation est immédiate autour d'un bol de café au lait et un morceau de pain ou un bout de chocolat. On s'embrasse ensuite devant la mère et on va retrouver les autres copains pour veiller un peu au coin d'une rue, sur les marches d'un magasin ou d'une maison. Tout est vite oublié et l'amitié reprend le dessus. Messaoud a de meilleurs résultats que Jacques, à l'école. Souvent, madame Cohen, la mère de Jacques, appelle Messaoud qui joue, là, dans la rue avec ses copains. - « Messaoud, viens ici. Viens vite. .. ». Messaoud ne refuse jamais, bien au contraire. Il sait que Jacques est en train de faire ses devoirs et qu'il faut l'aider. A ce moment, il se sent grandir un peu plus et éprouve une certaine fierté. Il rentre dans la grande maison, traverse le beau couloir qu'il aime, et retrouve Jacques, dans cette immense chambre, appelée « salon », assis à la grande table, livres et cahiers ouverts. Il admire d'un regard rapide le décor du salon, la grande table, les chaises, le bahut, les tableaux et, au-dessus de la cheminée en marbre blanc, accrochée au milieu du mur, l'étoile de David. Jacques ne bouge pas. Messaoud prend une chaise, sans dire un mot, l'approche de celle de Jacques, et grimpe dessus, sur les genoux, pour se trouver au-dessus des épaules de Jacques. Il jette un coup d'œil, toujours sans rien dire, sur ce que fait son ami. Jacques marmonne des mots incompréhensifs. Il fait toujours cela pour marquer sa désapprobation de l'initiative de sa mère. Messaoud sourit puis demande à Jacques: - « Tu fais quoi? Je peux t'aider si tu veux? ». Messaoud se prête chaque fois à ce jeu, comme s'il se trouvait là par hasard pour mettre un peu plus à l'aise Jacques. Il sait aussi qu'il sortira toujours de cette maison avec un gros morceau de pain et un bon bout de chocolat, accompagné de son ami, lui aussi avec le même casse-croûte. Et c'est toujours un moment de joie puisque les deux casse-

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croûte sont ensuite partagés avec les copains qui attendent dehors, dans la rue. Il sort toujours ébloui de la maison des Cohen. Le nombre de fenêtres, l'espace, la table et les chaises du salon, les tableaux qui décorent les murs, le tapis au sol, la cuisine avec sa table, ses chaises et son armoire, les nombreux ustensiles, le couloir de la maison qu'il aime beaucoup, tout le rend envieux, rêveur, jaloux. Même l'épaisse porte d'entrée en bois avec, au centre, son vitrail décoré de fer forgé le fascine. Il la quitte toujours silencieux, la tête basse, un peu comme bouleversé et sûrement jaloux. Il rêvera toujours d'habiter une «maison de colon»... Cependant, il ressent un certain honneur et éprouve un peu de fierté à être meilleur à l'école qu'un ftis de riche, qui est, de surcroît, français. Messaoud est moyen dans toutes ses classes. Du cours préparatoire au CM2, il se classe toujours dans les dix premiers et dans sa dernière année primaire, parmi les cinq premiers. Il passe avec succès son examen d'entrée en 6èmc. La réussite est fêtée comme il se doit par toute la famille et les voisins. Un couscous, avec quelques bouts de viande, suprême «luxe» et incroyable dépense de ses parents, est servi aux invités. Messaoud n'oubliera jamais la semaine qui a précédé son examen. Sa mère est partie en croisade contre toute éventualité, pour conjurer le mauvais sort et le «mauvais œil». Elle lui fait, d'abord, porter autour du cou, une amulette dans laquelle se trouve une petite feuille de papier avec quelques lignes du Coran, amulette dûment recommandée et « vendue» par le «cheikh» de l'école coranique voisine. Puis, elle lui fait « visiter» non seulement le marabout du quartier Sidi Mohamed, mais l'emmène aussi faire un tour du sanctuaire de Sidi Abdelkader qui se trouve à plus d'un kilomètre à l'extérieur de la ville. Bien entendu, dans les deux endroits, elle allume des bougies et offre quelques pièces aux gardiens. Messaoud qui ne croit pas aux marabouts, se plie avec condescendance aux exigences de sa

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mère. Admis à l'examen, Messaoud ne masque pas sa fierté. Les mains dans les poches, dans une attitude inhabituelle, le sourire permanent et les yeux pétillants de joie, il va et vient, entre ses copains, dans la rue, et sa mère qui ne cesse de le féliciter. En bonne croyante, elle ne s'empêche pas de lui dire que « Dieu et ses marabouts» les « ont entendus », en présence de son mari qui l'interloque en lui disant: - « Que viennent faire, ici, les marabouts? » Messaoud entame ses cours, en 6èmc, avec ferveur. Les maths l'ennuient, mais il est bon en histoire et français. Tout va bien jusqu'au jour où, le prof de français absent, tous les élèves, bien en rang sous le préau du collège, attendent sous l'œil du surveillant général, qu'un maître d'internat, un « pion », vienne les prendre en charge. Un de ses copains de classe, François, lui murmure à l'oreille d'aller fumer une cigarette. Il accepte et les deux demandent l'autorisation d'aller aux toilettes au surveillant. Les toilettes, anciennes et grandes, se trouvent sous l'autre préau du collège. Les deux copains pénètrent dans le même compartiment et oublient de mettre le verrou. Ils ont besoin d'uriner. Cigarettes aux lèvres, ils baissent pantalon et slip. S'apercevant que les deux élèves ont un peu tardé, le surveillant décide d'aller les chercher. Il voit de la fumée se dégageant au-dessus d'une porte des toilettes. IlIa tire fort et surprend les deux adolescents avec leurs cigarettes aux lèvres et les fesses nues. Le lendemain, les parents sont convoqués. Les deux garçons sont exclus du collège. François, grâce à ses parents, est vite réinscrit au Lycée Voltaire, deuxième établissement d'études secondaires existant dans la région. Messaoud n'a pas la même chance. Accompagné de son père et muni d'un certificat de scolarité, il se présente au Lycée. Il n'y a plus de place pour lui.

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- « Nous n'avons plus une seule place possible. Les classes sont surchargées », lui dit -on à la surveillance générale. La famille encaisse le coup. Messaoud est triste. Maintes fois, sa mère le surprendra, le matin, en train de pleurer, à l'heure habituelle où il allait en classe. A EI-Graba, on est déjà très content de voir son enfant atteindre un niveau où « il sait lire le journal et écrire une lettre ».. . Messaoud se met à dévorer du livre. Il est ébloui par « Le lac» de Lamartine. Il en parle à ses copains. Personne ne le suit. Quand il découvre Alfred de Vigny et sa « Mort du loup» et vient communiquer son enthousiasme, son entourage lui demande en se gaussant ce qu'il «trouve d'extraordinaire à la mort d'un chien» ? Découragé par leur réaction, il renonce à leur faire part de ses lectures. Cependant, souvent, il va attendre ses copains à leur sortie du collège. Quand ils parlent de leurs cours, de leurs devoirs, il montre toujours une grande attention et feuillette, avec avidité et intérêt, leurs livres et cahiers. Il feint un détachement, mais ressent une profonde blessure intérieure. Il envie ses camarades qui poursuivent leurs études. L'oisiveté le perturbe, le rend pensif et anxieux. Quand il n'aide pas son père à son étal, il se rend, de temps à autre, très tôt au marché de gros des fruits et légumes où il est engagé pour établir des factures avec de simples multiplications. Quatre à cinq heures de travail pour un petit billet de 500 ou, au plus, 700 francs dont il ne garde qu'une inftme partie, l'autre est remise, sans hésitation, à sa mère « pour la maison ». Il ne trouve ce petit boulot, qu'au hasard, lorsqu'un des grossistes du marché en avait besoin, occasionnellement. Le reste du temps, il le passe à lire, à se promener en ville ou à jouer aux cartes avec ses copains, ceux qui, comme lui, ne vont plus à l'école ou n'ont jamais été dans une classe. La vie continuait ainsi... Les jours passaient. Les mois passaient. Les ans passaient.

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Adolescents, Jacques et ses copains, en plus du foot, des baignades dans les rivières et les petites bagarres, se mettent à l'élevage d'oiseaux, une occupation qui deviendra vite une passion. Jacques construit une volière sur la terrasse de sa maison. Et s'adonne à élever des couples de canaris femelles avec des mâles chardonnerets «pour avoir des mulets », disait-il, «qui valent cher et sont de meilleurs chanteurs ». Messaoud est de la partie. Ils vont chasser les chardonnerets dans les champs en dehors de la ville. Munis de petits casse-croûte, d'une cage avec un vieux chardonneret «bon chanteur» et des pots de fer où ils ont fait fondre de la crêpe, de vieux souliers, qui servira de glu, ils se rendent à quelques kilomètres en dehors de Sidi-BelAbbès. Là, ils s'éparpillent dans les champs par groupe de deux ou trois, ramassent de courtes tiges qu'ils induisent de glu et les placent sur les arbustes et la broussaille pour piéger les oiseaux en prenant soin de placer le chardonneretchanteur au beau milieu. Ils ne rentrent presque jamais bredouilles. Les vieux chardonnerets servent à l'élevage et les plus jeunes sont revendus à des particuliers ou au vieux Boudissa, le menuisier, qui fait aussi de l'élevage. Et tous sont contents, heureux d'avoir en poche les quelques pièces qu'ils tirent de la vente. Un jour, Jacques eut l'idée de creuser un trou au sol, d'une dizaine de centimètres, dans un champ peuplé de chardonnerets. Pour le rendre imperméable, il couvre le fond d'une couche de ciment et, le lendemain, il y verse de l'eau pour attirer les oiseaux. Son «œuvre» ressemble à une petite flaque. Et ça marche. Les oiseaux, ayant senti l'eau ou aperçu la petite mare, viennent se déposer sur la broussaille à côté pour ensuite aller s'y désaltérer. Ils se posent naturellement sur les brindilles enduites de glu. Il ne reste plus à Jacques et ses copains qu'à les cueillir et les laver de la glu. C'est ainsi que Jacques, Messaoud et les autres gagnent leur petit argent de poche avec lequel ils se permettent un tour à «la Corée» avec, parfois, une visite

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chez «la boiteuse» ou chez «la rouquine». La chasse aux chardonnerets va durer longtemps avant que, devenus de vrais adolescents, ils ne soient pris dans la tourmente des événements, le cauchemar de la folie des adultes... Les journaux et la radio continuent de commenter l'attaque «des fermes de colons par des fellaghas» et « des assassinats d'européens dans les marchés ou dans la rue » de certaines villes d'Algérie. Messaoud et Jacques n'en parlent que rarement. Ils ne sont au courant des dernières nouvelles des événements que lorsqu'ils sont chez leurs parents. Si Mohamed se demandait toujours comment « ces gens» ont pu prendre les armes contre la France et ne manquait d'en parler, à chaque occasion, avec son ami Maurice ou son beau-frère Kharez. Jusqu'au jour où on vint lui demander « sa cotisation» pour aider «les frères», pour la caisse du FLN. - «Avec ce que je gagne, qu'est-ce que je peux vous

donner?», répondait-il «aux frères» à plusieurs reprises jusqu'au jour où il fut menacé d'amendes ou de punitions corporelles. Ce n'était pas toujours les mêmes qui venaient le voir. Kharez lui conseilla de ne plus refuser et de donner ce qu'il pouvait. Si Mohamed savait que son beau-frère avait été « recruté» par le FLN et se rappelait que Kharez avait été «homme du service d'ordre» du MTLD lors du vote dit «des collégiales». Il fmit par se plier à leurs exigences surtout après que Maurice, le Juif, lui avoua qu'il payait lui aussi une mensualité. Si Mohamed en fut consterné. Il se dit que son ami avait, peut-être, peur. Surtout que des rumeurs persistantes faisaient état de menaces par le FLN d'exécuter toute personne récalcitrante. Maurice, fidèle à ses convictions, a adhéré à la cellule du Parti communiste de Sidi-Bel-Abbès, la première créée en Algérie et, depuis la fm de la guerre d'Indochine, il soutient que « tout peuple a droit à sa liberté ».

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Le quartier réservé, la Corée...

«La Corée» est un endroit très spécial et son petit peuple, comme ses mœurs, est très particulier. Petit quartier de quelques centaines d'habitants, situé entre EI-Graba et l'oued Mékerra, il tient sa réputation de son « activité»: la prostitution. Il a été, tout d'abord, surnommé, dans le langage parlé, «Rouverte» du nom de sa première rue principale Rue Verte. Ensuite, longtemps, on l'a appelé « Filej-Left », (quartier ou village du navet), et personne ne savait pourquoi. S'étendant un peu plus, théâtre de bagarres, d'agressions et de règlement de comptes, on le considéra comme un « terrain de combat» où la guerre est permanente et il prit le nom de « la Corée» en souvenir de la guerre de même nom. Ici, les haut-parleurs des bistrots diffusent à fond toutes les musiques. Le commerce de tout y est florissant. Les bagarres et rixes, d'une rare violence, y sont fréquentes. Et le couteau et le rasoir sont les armes favorites. Quand il y eut des règlements de compte avec arme à balles ou fusil de chasse, c'était l'énorme évènement... La police intervient rarement et toujours... trop tard. La seule police que l'on craint ici est «la PM », la police militaire de la Légion étrangère, des molosses bien entraînés, au regard méchant et dur, en tenues de « para », toujours en chemise, les manches retroussées jusqu'au biceps, l'allure martiale. La patrouille effectue sa «tournée» à pied, en ftIe indienne, dans tous les quartiers indigènes de la ville et, notamment, dans le «quartier réservé », la «Corée », où les soldats mettent un peu plus de zèle dans leurs contrôles. Quand ils pénètrent dans un des bordels de luxe, les femmes regagnent leurs chambres, averties par la préposée à la porte d'entrée qui leur lance un «Rentrez les filles» digne d'un caporal. Seuls les clients, les hommes, restent dans la salle, debout ou

installés au comptoir. Personne ne comprenait cette « règle ». On disait seulement que c'était par respect les insignes accrochés à la tenue militaire. Ailleurs, dans les rues, les femmes, installées sur les trottoirs, devant les maisons de passe «clandestines» ou tolérées sont debout ou assises sur des petits bancs, une jambe sur l'autre, un des genoux volontairement dénudé. Lourdement maquillées, le rouge à lèvres dominant et, souvent, les cheveux blonds oxygénés, elles ne sont pas voilées, fument leur cigarette américaine nonchalamment et lancent, parfois, quelques boutades ou moqueries aux hommes, éventuels clients, qui déambulent dans les ruelles sans se presser et sans avoir l'air d'y prêter attention. Pourtant, ils sont là dans toute leur frustration... Ils rient des taquineries des femmes et c'est, souvent, l'occasion d'entamer, avec elles, des discussions, semble-t-il, très amicales. Messaoud et Jacques se plaisent à faire des petits tours dans ces ruelles, bavardent avec les femmes et guettent les « nouveaux arrivages». Ils ne s'attardaient pas trop dans le quartier craignant d'être mêlés à une bagarre, ou de récolter le tesson d'une bouteille sur la tête. Souvent, on y voyait une ou deux de ces femmes, le visage tuméfié, des bleus aux bras, la tête serrée par un foulard, certainement battues par leur homme, continuer de travailler... Messaoud y allait plus souvent que Jacques. C'est lui qui, à plusieurs reprises, annonçait la venue d'une nouvelle femme au quartier. La nouvelle venue a toujours un «succès» incroyable, les jeunes se précipitent pour la voir et les clients font la chaîne devant chez elle sans rechigner, docilement. On attendait patiemment en discutant. Il est vrai qu'ici, à ces moments, la bonne humeur est de rigueur, parfois même, recommandée. Chaque femme est «patronnée» et son homme est toujours dans les parages, dans le bistrot ou le trottoir d'en face, prêt à intervenir. Mais l'ambiance est, le plus souvent, dans ces rues, gaie, détendue. On y danse à toute occasion et, à ces instants, nul n'est au-dessus des

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autres. On se mêle hardiment les uns aux autres, on s'embrasse facilement, on se taquine, on rit franchement et la bonne humeur règne. On y trouve des truands, des maquereaux et des «maquerelles », des proxénètes, des revendeurs d'herbe du Maroc, mais aussi des apprentis truands, des apprentis proxénètes, des voyous et des apprentis-voyous, des revendeurs d'étoffes, d'objets de maquillage, de bijoux, vrais et faux, et autres babioles utiles pour masquer ou pour tromper. Tout se passe dans les courettes des maisons ou le hall des bordels, sur le trottoir ou dans les bruyants bistrots sombres, mal peints, mal décorés, mal éclairés et, pour la plupart, mal fréquentés. C'est de là que certains, en rentrant chez eux, quelques verres dans le nez, après avoir assouvi ou non leur désir, chemin faisant, font escale, lors de la fête des « karkabous », dans l'une des « salles de fête», à la tannerie des Cohen, au garage des Bensimon ou dans l'une des écuries. D'où ils seront gentiment éconduits ou, carrément, fichus dehors. Mais il y a l'exception: Kabasso, l'alcoolique lettré, toujours gai, sa bouteille de vin dans son sac militaire, était admis, même un peu éméché, dans ces lieux de fête et de « piété », sans aucune réticence, ni remontrance. Il est vrai « qu'il ne ferait pas de mal à une mouche ». Il vient, décontracté, entre, cherche une place dans un coin plus ou moins retiré, à l'abri des regards inquisiteurs, et s'assoit. Son plat de couscous, avec un bon morceau de viande, est vite servi. Il le mange sans se presser, sort son litron de la poche de son treillis, absorbe, à la dérobée, à petits coups, quelques gorgées de rouge, de ce gros rouge qu'il adore, puis s'en va, discrètement, en disant simplement: « merci, les Arabes », en français. Ce qui lui vaut toujours les mêmes réflexions ou les mêmes remarques telles que « Et toi, tu es quoi? », réflexion à laquelle il donne, imperturbable, toujours la même réponse: « Pas de votre race... ». Ou alors on lui dit : « C'est vrai, que tu as été instituteur?». Réponse variable de IZabasso : « oui, j'ai donné des leçons à ta mère. .. » Ou « à ta

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sœur». Selon l'âge de celui qui posait la question. Réponse qui sous-entendait «j'ai baisé ta sœur ou ta mère ». Vers la porte, Kabasso esquisse quelques pas de danse « hadaoui », oranaise, et s'en va sous quelques applaudissements. Et puis il y a Harouda, la seule et unique Harouda. Avec son langage, cru et vert, qui faisait rire les uns et gênait d'autres? Mais tous ont de la compassion et même de la sympathie pour cette femme qui a été une jeune fille belle, raisonnable et d'une famille respectable. On raconte que c'est le mariage, que ses parents lui ont imposé à l'âge de quinze ans, qui «lui a fait perdre la raison ». Et un mari, coopté parmi les commerçants à l'aise, choisi par sa famille, par son père, un mari particulièrement dominant, autoritaire, et parfois violent au nom de la religion et des traditions. Elle est... l'autre exception. Elle arrive toujours marmonnant quelques mots incompréhensifs, des onomatopées auxquelles tous sont habitués. Ce soir, elle est seule. Pourtant, chaque fois qu'elle « descend» à la « Corée », elle revient accompagnée de Wahid, «l'efféminé» connu, coursier attitré des «habitantes» de ce quartier. Harouda s'installe où elle veut et son plat de couscous est également vite servi. Harouda le déguste doucement en regardant autour d'elle ces hommes qu'elle déteste sans le cacher et sans retenue. Parce qu'elle, elle mange au milieu des hommes et personne ne l'obligera à aller au fond de la cour avec les autres femmes, derrière les couvertures accrochées à un fil de fer qui les séparent des hommes. Est-ce, pour elle, une façon de les provoquer et de les narguer? Ses yeux pétillants et plein de malice laissent apparaître une certaine délectation à se retrouver là au beau milieu de ceux qu'on « appelle les Hommes... ». Un moment plus tard, relevant la tête, Harouda, les yeux à demi cachés par ses cheveux châtain gris, des cheveux hirsutes, un peu sales, comme huilés, esquisse un rictus et promène son regard tout autour d'elle. L'expression qui se dessine, maintenant, sur son visage ne peut tromper.

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Harouda aime se retrouver parmi ces mâles. On dirait qu'elle en éprouve une certaine jouissance, une jouissance réelle, momentanée. Ce que l'on craint en sa présence est qu'elle se sente provoquée. On connaît sa réaction. Elle relèverait, simplement, sa robe et montrerait son derrière. Elle porte toujours un saroual sous la robe dont elle dénoue la cordelette avec une rapidité incroyable. Et ce serait un grave «pêché» qu'elle le fasse ce soir, soir de recueillement et de prières. Les plus âgés préviennent les jeunes pour qu'ils s'abstiennent de taquiner Harouda. Mais il se trouve toujours un pour le faire. On lui demande si elle est contente de son morceau de viande et si « elle n'en voulait pas un autre », elle fait semblant ne pas avoir entendu. Un autre jeune enchaîne en lui demandant si « son couscous n'était pas trop sec» et « s'il lui fallait un peu plus de sauce »... Elle reste de marbre. Ce soir-là, Harouda s'est retenue. Elle repart sans « scandale ». À la grande joie de Kharez, oncle de Messaoud, et oncle de tous, qui était là, cette soirée. Pour Messaoud qui n'est pas installé loin de son oncle, cela aurait été une catastrophe dont Harouda montrât ses fesses devant celui qu'il respecte le plus dans cette assemblée. Un seul jeune lui demande, avec une pointe d'ironie:
-

« Où est ton homme, Harouda ? », faisant allusion à

W ahid. - «Il s'est marié avec Bayou », répondit-elle. Ce qui suscite un rire général et des applaudissements. Messaoud jette un coup d'œil vers son oncle. Kharez lui fait un petit geste tout en souriant comme pour lui dire si Harouda avait commis son geste, cela n'aurait pas été grave. Messaoud donne un petit coup de coude à son ami Jacques qui comprend qu'il faut se lever et aller ailleurs. C'est l'été, la soirée est chaude, il fait beau. Les deux amis saluent tout le monde d'un grand geste en portant leurs mains sur le cœur et sortent de l'écurie.

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LE VIOL DE BAHRIMOUNE

Les endroits les plus propres de l'oued la Mékerra se trouvent en dehors de la ville. A environ une heure de marche d'El-Graba, pour aller à «Bahrimoune», il faut traverser toute la ville en passant par le Jardin public et le faubourg Thiers. On part toujours en groupe. Cette partie de la rivière, moins polluée, passe entre un petit bosquet et une immense vigne de raisins de table d'où, pour assouvir une petite faim, on arrache souvent quelques grappes à la sauvette. On se constitue ainsi un casse-croûte avec un bout de pain amené le plus souvent de chez soi ou acheté en cours de route. Mais, ordinairement, le repas se résume aux fruits des micocouliers qu'on appelle en arabe, «œil de vache ». C'est ce que Messaoud et Jaques préféraient. Ils n'oubliaient jamais de prendre du pain avec eux. On grimpe aux arbres, on cueille ces fruits un à un ou par petite branche et on se remplit les poches de ces minuscules boulettes noires. Au Jardin public, et surtout sur la place de l'école primaire Paul Bert, on complète le «repas» de quelques petites dattes, tombées par terre dont on mangeait quel luxe! - seulement la pellicule sucrée. Avec ces « provisions », on reprend la marche dans la bonne humeur, sous un soleil accablant et une lumière aveuglante. On a surnommé cet endroit de l'oued: «Bahrimoune». Personne ne savait d'où venait ce nom. Il y avait bien le mot «bahr» qui veut dire « mer», mais pour son « étirement », personne n'avait de réponse. L'eau y est très claire et l'on pouvait jeter une pièce et la voir tournoyer et descendre lentement vers le fond. Sur ses bords, il y a même un peu de sable. Là, le petit barrage a été construit avec une grande ferveur et beaucoup de travail. L'eau est montée à un peu plus d'un mètre. Le lieu est très aimé par

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