La monture du roi grenouille

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Les contes de ce recueil, dont les personnages sont présentés par des animaux, traitent de toutes sortes de vertus : l'amitié, la sagesse, le courage, la fidélité, mais aussi de vices : la cupidité, la ruse, l'ingratitude, la félonie... Ils ont pour la plupart été choisis par l'auteur dans le chef d'oeuvre de la littérature arabe, le célèbre "Kalila wa Dimna d'Ibn al-Mouqaff'â".
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296175273
Nombre de pages : 70
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Boubaker Ayadi

La monture du roi Grenouille
Contes arabes

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03480-8 EAN : 9782296034808

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Comme les contes des Mille et une nuits, les Maqamâtl ou les récits coraniques, les contes que nous proposons dans ce recueil appartiennent à un fonds commun arabomusulman. Ce sont des textes choisis pour la plupart de Kalila wa Dimna, le chef-d'œuvre d'Ibn al-Mouqaff'â (103-139/ 721-757) que l'on dit inspiré de la sagesse des nations, l'Inde et la Perse en particulier. Appartenant au domaine de l'écrit, ces contes, qui ont été l'objet d'analyses, de traduction et d'études diverses, ne sont pas pour autant figés ou momifiés. Ils ont su faire preuve de renouvellement grâce à leur richesse, leurs thèmes universels, mais aussi grâce à l'imagination populaire qui n'a de cesse de les recréer; plusieurs contes oraux maghrébins ou moyen-orientaux sont en effet tributaires de ces contes classiques. Des auteurs de littérature de jeunesse de tout bord s'en sont inspirés pour reproduire des textes de la même teneur, ou ont tout simplement puisé dans cette source intarissable en reprenant les mêmes modèles. Ces contes, dont les personnages sont représentés par des animaux, traitent de toutes sortes de vertus: l'amitié, la sagesse, le courage, la fidélité... mais aussi de vices: la cupidité, la ruse, l'ingratitude, la félonie... Volontiers moralisateurs, ils peuvent néanmoins être lus à plusieurs niveaux. Ils se composent en effet de paraboles et de récits allégoriques servant à étayer une
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Sorte de roman picaresque en prose rimée.

règle morale. Par-delà l'histoire apparente, ils constituent un enseignement édifiant. Ces contes sont ponctués d'images venues d'un autre monde, le monde fabuleux des animaux. D'où l'émotion réelle au contact d'un récit irréel.
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Le serment du lion
Autrefois vivait un lion à la lisière d'une forêt, non loin d'un sentier au carrefour de toutes les pistes. Il avait trois amis inséparables: le loup, le chacal et le corbeau. Un jour, en empruntant ce sentier, des pèlerins abandonnèrent au passage un dromadaire. Celui-ci tenta vainement de rattraper la caravane. Peu habitué à cet environnement hostile, il s'égara dans la forêt et erra jusqu'à la tombée de la nuit. Au lever du jour, il se retrouva juste en face de l'antre du lion. Dès qu'il l'aperçut, ce dernier lui demanda ce qu'il était venu faire dans ce lieu peuplé de fauves. Médusé, le dromadaire lui raconta sa mésaventure. - Que désires-tu, maintenant que tu es là ? lui demanda encore le lion.
- L'amitié du roi, répondit le dromadaire.Rien d'autre.

Le lion accepta.
- Soit. Tu me tiendras compagnie dans l'abondance et

la richesse, affirma-t-il. Avec moi, tu seras en sécurité. Ainsi, le dromadaire resta avec le lion. Un jour qu'il chassait, le lion croisa sur son chemin un éléphant en furie qui écrasait tout sur son passage. Une lutte sans merci s'engagea entre les deux animaux au cours de laquelle le lion eut le dernier mot. Malheureusement il fut grièvement blessé par les défenses du pachyderme et regagna son antre, très affaibli. Il fut incapable par la suite de repartir à la chasse. Pendant de longues journées de fièvre et de souffrance, il fut cloué dans son antre.

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Le loup, le chacal et le corbeau, qui avaient I'habitude de vivre des miettes que le lion leur abandonnait, ne trouvaient plus de nourriture. Seules quelques broutilles leur permettaient encore de subsister. Les corps maigres, les traits tirés, les pattes tremblantes, ils rôdaient vainement dans les parages attendant le rétablissement de leur maître. Au bout de quelque temps, le lion remarqua à quel point ses amis étaient devenus faméliques.
- Je vois que vous êtes affaiblis, dit-il. On dirait que

vous n'avez pas mangé depuis longtemps.
- Ce n'est pas cela qui nous préoccupe, ô roi, dirent-ils

en chœur, mais plutôt de voir à quel point votre santé est diminuée, de constater avec amertume que nous sommes impuissants, incapables de vous apporter le moindre secours pour vous aider à retrouver la santé.
- Je ne doute pas de votre amabilité ni de votre

attachement, dit le lion; mais pourquoi ne partez-vous pas à la chasse? Si vous attrapez un gibier, cela nous fera du bien à tous. Les trois compères prirent congé du lion, mais au lieu de partir à la chasse, ils se retirèrent dans un coin de la forêt et se mirent à comploter entre eux. - Qu'est-ce qu'on en a à faire de ce dromadaire mangeur d'herbe? pesta le loup. Il ne nous ressemble en rien, ni dans sa manière de voir les choses ni dans sa façon de vivre? - Et si on suggérait au lion de le manger et de nous faire goûter sa chair? proposa le corbeau. - Attention! prévint le chacal. Vous ne pourrez pas évoquer ce genre de chose devant le lion, car il a fait serment au dromadaire qu'il sera en sécurité, sous sa protection.
- Restez là, dit le corbeau. Je vais voir le lion.

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Lorsque le lion vit le corbeau arriver, il lui demanda:
- Avez-vous attrapé quelque chose?

- Seul celui qui a envie de chercher trouvera, et celui qui a la vue verra, déclara le corbeau. La faim nous a fait perdre le discernement et la perspicacité, mais nous nous sommes concertés sur un sujet qui a reçu notre totale adhésion. Si vous êtes d'accord, cela profitera à tout le monde.
- De quoi s'agit-il? interrogea le lion.

Ce dromadaire mangeur d'herbe qui se vautre parmi nous de manière inutile... A peine le corbeau eut-il prononcé ces mots que le lion se fâcha. Courroucé, il le gronda en martelant ses mots avec force: Malheur à toi! Comme ta parole est fausse et ta raison obtuse. Tu n'as pas le sens de la loyauté et de la compassion! Ne sais-tu pas que je lui ai assuré la sécurité? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas au monde acte plus charitable que de protéger une âme en désarroi? Ce dromadaire est sous ma protection et je ne le trahirai JamaIS.
- Je réalise ce que vient de dire le roi, acquiesça le

corbeau; mais une âme se sacrifie volontiers pour la famille, la famille se sacrifie pour la tribu, la tribu se sacrifie pour la patrie et la patrie se sacrifie pour le roi si besoin est. S'il s'agit seulement de la parole donnée, je trouverai bien le moyen de vous délier de votre serment. Ainsi, vous ne serez amené ni à attaquer votre protégé ni à en donner l'ordre. Cette ruse confortera le roi dans sa loyauté et nous donnera gain de cause. Le lion ne souffla mot. Il demeura songeur. Le corbeau s'en alla retrouver ses compères et les mit dans la confidence.

Il

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