la nuit de Malycanthor

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Au cœur de l'immense forêt de Malycanthor, Marie Fontanella et Ogier de Villardaillan vont se rencontrer et s'aimer passionnément. Mais cet amour n'est point celui qu'on a coutume d'imaginer: il est tout entier fait d'infini, d'immortalité et d'envol de l'âme d'un univers à l'autre, tel une légende qui devient réalité et où le merveilleux est possible. La guerre d'Algérie les sépare et à la suite de violents combats, une nouvelle atroce frappe Marie et l'ensevelit dans la douleur. Autour de ces personnages fantastiques gravite la haine de l'infime Moloch, des héros, une jeunesse perdue dans une guerre sans issue, des tueurs et des saints tels que l'auteur aime les décrire.
Publié le : mercredi 3 décembre 2008
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EAN13 : 9782304009606
Nombre de pages : 293
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2 Titre
La nuit de Malycanthor

3Titre
René-Pierre Guiraud
La nuit de Malycanthor
Les portes de l'infini
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00960-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304009606 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00961-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304009613 (livre numérique)

6 . .
8






Le drapeau tricolore fixé au grand mat de la
cour centrale claquait au vent. Le sable, que de
courte rafale soulevait, s’infiltrait à l’intérieur
des tentes du campement de la ferme Saint
Charles. À l’intérieur, les paras, la visière de leur
casquette léopard rabattue devant leurs yeux,
maudissaient le temps. Assis sur le bord de leur
lit de camp, ils vérifiaient et huilaient le méca-
nisme de leur armement. Ils se préparaient pour
un départ imminent et une certaine fièvre ré-
gnait dans tout le campement.
Dans la pièce qui lui servait de PC, Le com-
mandant Vaillant, avec prés de lui Ogier et
Charles Bonemaison, étudiait une carte d’état
major. A l’aide d’une règle il leur désigna le lieu
de l’opération. Les Nementchas. Cette région,
en raison de son relief particulier, était aussi ap-
pelée le pays du diable. Les rebelles qui tenaient
ce territoire n’étaient pas nombreux, mais tout
comme la nature de ces montagnes, ils étaient
les plus coriaces. Le commandant Vaillant leur
expliqua la stratégie qu’il aurait à suivre afin que
ce raid soit une réussite.
– Le PC des opérations sera cantonné à El-
Amra, il y aura en permanence une liaison radio
9 La nuit de Malycanthor
avec les hommes qui seront sur le terrain. Cette
opération aura pour nom jaguar. Lieutenant Vil-
lardaillan, je vous en confis le commandement.
Vous serez héliporté cette nuit même avec vos
hommes près de Djellal. Chaque soir vous nous
ferez un compte rendu détaillé des mouvements
de fells dans le coin. Pour mieux savoir ce qu’ils
font, vous allez vivre comme eux. C'est à dire
les suivre sans être vu, et surtout ne pas lâcher
votre surveillance quand ils mangent et qu'ils
dorment. Ils ne doivent pas soupçonner votre
présence un seul instant lieutenant. Votre
commando devra être aussi discret qu’un ja-
guar ! Voir sans être vus, c’est une consigne im-
pérative lieutenant, je pense que vous en saisis-
sez l’importance ?
– Tout à fait mon commandant, répondit
Ogier.
– Vous prendrez des tenues camouflées à
l’habillement, et vous les ferez retailler. La nuit
le frottement d’un pantalon trop large peut
vous faire repairer. Vous prendrez des pataugas
qui sont plus efficace pour la marche. Ce que
j’ai besoin de connaître, c’est le nombre exact
de fells qui opèrent dans la région ainsi que les
caches ou ils stockent leurs armements… Votre
indicatif radio sera Bruno. Question, Lieute-
nant ?
10 La nuit de Malycanthor
– De combien d’hommes et de quel arme-
ment je disposerai pour cette opération mon
commandant ?
– Vous aurez l’adjudant Boidarcy dont la
connaissance du terrain vous sera très utile, ain-
si que huit paras et un radio. Voici d’ailleurs la
liste des hommes, ainsi que l’armement et les
munitions que vous emporterez avec vous…
Vous avez quatre heures devant vous pour vous
préparez lieutenant, à cinq heures du matin un
GMC vous conduira vous et vos hommes à
l’aéroport de Philippeville. Le lieutenant Bone-
maison sera en liaison permanente avec vous…
Ah ! Un autre point important lieutenant…
Dans la région que vous allez ratisser, on a
trouvé plusieurs cadavres d’Algériens atroce-
ment mutilés. Je veux savoir qui a fait une salo-
perie pareille, il semblerait même que cela ne
soit pas un cas isolé… Regardez, ce sont des
photos qui ont été prises par un capitaine du 2 e
REP qui crapahutait dans le secteur.
Ogier et Charles, en voyant les clichés eurent
un mouvement de recul.
– Mais c’est une véritable boucherie, mon
commandant !
– Je ne vous le fais pas dire, les légionnaires,
qui pourtant sont aguerris à ce genre d’atrocité,
n’avaient jamais vu un tel carnage… Sauf en
Indochine ! Torturer des hommes et leur fendre
le crâne à la scie égoïne était monnaie courante
11 La nuit de Malycanthor
chez les viets. Personnellement, je me souviens,
à la suite d’une embuscade dans la région de
Tra Cot, en Cochinchine, avoir vu un de mes
hommes préférer se suicider plutôt que de
tomber entre les mains des communistes…
Lieutenant, il faut absolument savoir qui a fait
ça, car la guerre a ses règles que tout militaire se
doit de respecter. Ceux qui ont commis ces
crimes, car se sont des crimes, seront jugés
comme il se doit. Dés que vous serez sur place,
je veillerais à ce que l’on vous transmette le lieu
et le nom des unités qui sont dans le secteur…
Bon ! Je crois cette fois-ci n’avoir rien oublié !
Je viendrais vous voir avant le départ pour pas-
ser vos hommes en revue. Allez lieutenant, il est
temps d'aller vous préparer et de rassembler vo-
tre commando.
Ogier salua le commandant Vaillant puis sans
perdre de temps il regagna le campement. Une
fois dehors, il s’arrêta pour jeter un rapide coup
d’oeil sur la liste qui lui avait été remise. Il vit
que Jean Bordes y figurait et il en fut heureux.
Au loin, à l’horizon, un fin rideau de nuage
bordait le ciel au-dessus d’une mer d’un bleu de
rêve. L’Algérie de cet endroit était d’une éton-
nante beauté. Ogier s’y attarda quelques ins-
tants. Le soleil était sur le point de se coucher,
la nuit s’avançait rapidement. Le ciel s’irradiait
de couleurs flamboyantes, des nuages bleutés
12 La nuit de Malycanthor
s’étiraient ça et là, et comme la vision d’un rêve
fugitif le visage de Marie se forma devant lui.
Il se sentit triste, mais à l’idée que bientôt il la
serrerait dans ses bras lui redonna du courage.
Un vent soudain ploya les branches du fi-
guier qui balayèrent le sol avant de se relever, et
les maux de l’absence au vent mauvais
s’envolèrent. Plus loin, semblable à un enfant
qu’on égorge, retentit la longue plainte d’un
chacal. Ce gémissement, la nuit, était si affreux
qu’il faisait perler la sueur sur le front des
hommes.
Trois autres cris lui répondirent. Ogier les
distingua. Ils se tenaient assis, la tête levée, et
laissaient échapper de leurs gueules grandes ou-
vertes leur plainte lugubre.
Dés qu’ils devinèrent la présence d’Ogier ils
se turent et se figèrent comme des statues. Puis,
sans se presser, ils se levèrent et disparurent
dans la nuit tombante. Une flamme
d’étonnement courut dans les veines d’Ogier. Il
détourna la tête, ajusta la visière de sa casquette,
et prit le chemin qui menait au campement.
Sur la DZ, proche de l’aéroport de Philippe-
ville, Ogier et ses hommes embarquèrent dans
un H-21, plus communément appelé « ba-
nane ». Le commando prit place sur les ban-
quettes latérales de l’appareil. Ils portaient tous
une tenue léopard taillée prés du corps, une
casquette camouflée, un ceinturon de toile noire
13 La nuit de Malycanthor
avec boucle chromée, et un foulard rouge au-
tour du cou. Les endroits saillants de leur visage
étaient bariolés avec du noir de bouchon.
Le sac de combat à leur pied, la mitraillette
sur les genoux, le regard fixe, ils étaient prêts
pour la mission qui les attendait. L’appareil
s’arracha du sol et commença à ramer dans l’air.
Ogier, avant de s’asseoir, passa devant chacun
de ses hommes et vérifia si tout était en ordre,
puis il prit place prés de l’adjudant Boidarcy et
de Jean Bordes.
– C’est parti mon lieutenant ! Lui dit
l’adjudant Boidarcy avec un sourire de bon mo-
ral.
– C’est parti, comme vous dites… Espérons
que tout se passe bien.
– Il n’y a pas de raison mon lieutenant, avec
un tireur d’élite comme Jean Bordes avec nous
on n’a rien à craindre. Les fells n’ont qu’à bien
se tenir, bordel ! Pas vrai petit !
Jean Bordes répondit avec un sourire sans
chaleur. Il avait du mal à déglutir et ne put arti-
culer la moindre parole. A chaque départ en
opération l’angoisse le gagnait. L’adjudant Boi-
darcy le comprit et n’insista pas. Ogier ferma les
yeux et laissa sa pensée vagabonder vers un
avenir qu’il voyait souriant. Malgré le bruit des
pales de l’hélico Ogier réussit à s’évader.
Il pensa à Marie, à l’enfant qui allait naître, à
tout ce bonheur qui l’attendait. Il voyait
14 La nuit de Malycanthor
l’existence qui s’étendait devant lui comme une
vaste plaine lumineuse, il rêvait de cette vie avec
Marie comme on rêve d’un bonheur sans tache.
Mais brusquement tout ce bonheur qu’il avait
désiré, était détruit par une âme malveillante, un
être contre lequel il ne pouvait rien, et tout ceux
qu’il aimait disparaissaient dans un immense
trou noir.
Le corps trempé de sueur, il ouvrit les yeux
comme on sort d’un cauchemar, et s’épongea le
front, soulagé que cela ne fût qu’un mauvais
rêve. Au même instant l’adjudant Boidarcy posa
sa main sur son bras et lui montra sa montre.
– Il va bientôt être l’heure mon lieutenant.
Le pilote vient de me prévenir que dans cinq
minutes on serait sur la zone de largage… Tout
va bien mon lieutenant ?
– Tout va bien, mon adjudant. Tout le
monde debout, on se vérifie les uns les autres,
faites attention au largage, attendez que
l’appareil se stabilise avant de sauter, ce n’est
pas le moment de se faire une entorse. Aussitôt
à terre silence complet, et on se regroupe ici.
Ogier, à l’aide de la pointe de son crayon leur
montra le point de ralliement sur la carte.
– Je sortirai en premier avec le radio, pour-
suivit Ogier. Vous mon adjudant vous fermerez
la marche. On a dix secondes pour évacuer
l’appareil. C’est bon ?
15 La nuit de Malycanthor
– On peu y aller mon lieutenant, on est
prêt… Boniface, approche toi, branche le poste
sur la fréquence, et m’est toi derrière le lieute-
nant… Allez les gars, c’est parti bordel !
Le pilote fit signe à Ogier qu’il était sur la
zone de largage. Ogier se retourna, et l’adjudant
Boidarcy fit un rond avec son pouce et son in-
dex pour lui signifier qu’il était prêt.
L’hélicoptère tangua un peu, mais réussi à se
stabiliser à un mètre cinquante au-dessus du sol.
En moins de dix secondes, le commando, tête
baissée, mitraillette au poing, évacua l’appareil
et disparu dans la nuit. Ils se regroupèrent à
l’endroit prévu et Ogier d’une voix feutrée fit
l’appel de ses hommes.
– Mon adjudant, dit-il, mettez deux hommes
de garde, on va attendre ici que le jour se lève
avant de progresser.
– Entendu mon lieutenant ! Galéra et Cozilis
suivez-moi, et sans faire de bruit bordel !
Ogier vint s’asseoir prés de Jean Bordes et
s’adossa contre la paroi granuleuse d’un rocher.
– Que se passe-t-il Jean ? Tu as l’air tendu
depuis le départ.
– Je n’y peu rien, à chaque départ en opé
c’est toujours la même chose, j’ai l’estomac qui
se noue… Je ne suis pas dans mon assiette, j’ai
beau me raisonner je n’arrive pas à me défaire
de ce foutu sentiment. Pourtant je devrais être
content, mis à part Charles on est tous ensem-
16 La nuit de Malycanthor
ble. Crois-moi Ogier, je n’aime pas être dans cet
état, mais alors pas du tout.
– Arrête de faire travailler ta tête pour rien
Jean. Tout cela est dans ton esprit, tu n’as au-
cune raison de t’inquiéter, tu verras tout va bien
se passer. Notre mission consiste à repérer les
fells, trouver leurs caches, les dénombrer, et
connaître l’armement dont ils disposent. Tout
cela sans se faire voir. Il nous faut également
identifier ceux qui ont commis les crimes qui
nous ont été signalés. Allez jean, du nerf que
diable ! Dans une quinzaine de jours au plus
tard on est de retour.
L’adjudant Boidarcy les rejoignit et
s’accroupit prés d’eux.
– Tout est en place mon lieutenant.
– Parfait ! Dans une heure le jour sera là,
alors profitons du temps qui nous reste pour
prendre un peu de repos. Je vous laisse, je vais
aller voir comment va le moral des hommes.
Ogier se glissa entre les rochers, vérifia que
Cozilis et Galéra étaient bien à leur poste, puis
toujours aussi silencieux qu’un félin, il s’assura
que tout allait bien pour le reste du commando.
Il eut un mot de réconfort pour chacun. Il re-
vint et demanda à Boniface le radio, de contac-
ter le PC pour signaler leur position. Mazataud,
Coignet, Knapp, Poyer et Pihant, se sentirent
tout de suite en confiance avec leur lieutenant.
Tous leurs sens étaient en éveil. Ils se tenaient
17 La nuit de Malycanthor
sur leur garde, et le silence de la nuit ne fit
qu’accroître leur vigilance.
Un peu plus tard, une percée bleutée dans un
ciel sans vie se fit, un rayon de soleil fusa par
cette trouée, et les nuages se nimbèrent d’une
auréole lumineuse sur tout leur pourtour.
La couleur du jour ici ne ressemblait à au-
cune autre, les ombres semblaient irréelles, et
un climat lourd de crainte pesait sur ce désert
chaotique. Car les Nementchas c’était pire que
les Aurès, il n’y avait pas la moindre trace de
végétation à l’horizon, si ce n’est quelques touf-
fes d’herbes roussies par le soleil.
Ogier et ses hommes découvrirent alors le
pays du diable. À perte de vue s’étalait devant
eux un amas de rochers gigantesques fendus par
endroits de profonds ravins, leurs parois sem-
blaient taillées à coup de hache, et le tout percé
de grottes insondables.
Le pays du diable les accueillait sous un ciel
de plomb. Une heure passa. Ogier avait les yeux
fixés sur ses jumelles. L’adjudant Boidarcy ram-
pa vers lui, et à voix basse lui fit part de ses ob-
servations.
– Vous avez vu mon lieutenant, c’est truffé
de grottes par ici. Juste en face, il y en à une qui
semble plus grande que les autres, cela pourrait
être une bonne cache… Je n’ai jamais vu un
coin aussi désolé, pour vivre dans un bled pareil
il faut y être né.
18 La nuit de Malycanthor
– C’est vrai que le paysage est plutôt lugu-
bre… Il y à beaucoup de grottes mais toutes à
mon avis ne doivent pas être occupées. Vous
avez raison mon adjudant, celle d’en face pour-
rait bien être une cache idéale. Par contre, par
prudence, nous y accéderons en partant du pied
du rocher. Cela nous prendra plus de temps,
mais nous serons à l’abri de regards indiscrets.
Tenez jetez un coup d’œil, et dites moi si c’est
possible de l’escalader.
Ogier lui tendit ses jumelles. Accroupis der-
rière eux, Jean Bordes et les autres membres du
commando attendaient les ordres.
– La grotte est accessible en partant du pied,
mon lieutenant… Par contre, s’il y a quelqu’un
dedans et qu’il nous entende monter, il n’aura
qu’à se pencher pour nous tirer comme des la-
pins… Il faudrait s’assurer avant que l’on
grimpe qu’il n’y ait personne à l’intérieur mon
lieutenant ?
– C’est juste ! Vous allez prendre avec vous
Cozilis et Mazataud, et rejoindre le pied de la
falaise. Il va vous falloir environ une bonne
demi-heure pour y arriver, lorsque vous y serez
vous ne bougez pas, vous attendez sur votre
talkie walkie que je vous donne le feu vert pour
commencer l’escalade.
– Mais comment saurez-vous que la voie est
libre mon lieutenant, lui demanda l’adjudant
Boidarcy.
19 La nuit de Malycanthor
– Dès que vous serez parti, j’irais avec le
reste du commando me positionner juste en
face de la grotte. Avec mes jumelles j’observerai
en permanence l’entrée de la grotte, s’il y a quel-
qu’un à l’intérieur il faudra bien qu’a un mo-
ment ou un autre il se manifeste. Si au bout
d’une demi-heure rien ne bouge c’est que la ca-
che est vide. C’est à ce moment là que je vous
préviendrai. Jean Bordes sera en position pour
vous couvrir si c’était nécessaire ! Ca vous va
mon adjudant ?
– C’est ok mon lieutenant.
– Parfait ! Vous ne prenez aucun risque mon
adjudant. Si vous avez le moindre doute ou si
vous sentez une présence quelconque, vous fai-
tes demi-tour.
– Soyez sans crainte mon lieutenant, on sera
attentif à tout.
Ogier prit de nouveau ses jumelles et observa
les alentours. Pour atteindre la position, lui et
ses hommes devraient franchir une partie plate
comme une enclume et sans aucuns abris pour
se camoufler. Ils seraient, le temps de la traver-
sée, à découvert pendant plusieurs minutes. Il
examina une dernière fois chaque mètre du pays
étendu devant lui, et ne vit rien de suspect.
Mais depuis longtemps déjà leurs déplace-
ment n’étaient pas passé inaperçus. Bien à l’abri
derrière un rocher, Omar El Djaloul, le chef
20 La nuit de Malycanthor
d’une faïlek, et Ali son frère, les observait à la
jumelle.
– Est-ce que se sont eux Omar ? lui demanda
Ali.
– Non, se ne sont pas les salauds qui ont tor-
turé et tué nos frères ! Il me semble que se sont
des paras… Mais ils ne sont pas nombreux…
Onze en tout… Qu’est ce qu’ils peuvent bien
faire par ici… Il faut savoir ce qu’ils font dans
le secteur Ali… Demande à Haïsha qu’elle es-
saie d’obtenir des renseignements. En attendant
tu t’occupes de vider toutes les caches.
– Je vide les caches ! Et pourquoi Omar ?
– On ne sait jamais, les entrées des caches ne
sont pas toutes camouflées, et elles peuvent être
repérables de loin. Imagine un instant qu’ils se
mettent à les fouiller et trouvent nos armes ! En
les vidant ont leur fait croire qu’elles sont inoc-
cupées. Dès qu’ils seront partis on remettra tout
en place et le tour sera joué ! Tu mets aussi
deux hommes pour qu’ils surveillent leur dépla-
cement, de cette manière nous aurons les mains
libres au cas où les assassins de nos frères re-
viendraient dans les parages. Tu comprends
Ali ?
– J’ai compris ! Je préviens Aïsha et je
m’occupe du reste.
– Surtout pas de bruit, vérifie bien qu’il ne
reste rien qui puisse trahir notre présence. Je
compte sur toi Ali. Je vais aller m’embusquer
21 La nuit de Malycanthor
derrière le piton de manière à ne pas les perdre
de vue, dés que tu auras fini, viens m’y rejoin-
dre. Surtout dit à Haïsha d’être prudente, je ne
veux pas qu’il lui arrive quoi que se soit.
– T’inquiètes pas pour ça, Haïsha est bien
trop maligne pour se faire prendre.
Ali s’éclipsa et parti vers la grotte. Omar ar-
ma son fusil, et tel une ombre fuyante il
s’éloigna lentement le long de la crête. Il se
confondait si parfaitement avec les couleurs des
pierres que personne ne pouvait le voir.
En contre bas Ogier et ses hommes traversè-
rent le passage à découvert et se postèrent face
à la grotte. Jean Bordes régla son fusil à lunette
et se cala entre deux rochers. Coignet, le por-
teur de F. M. et Knapp son pourvoyeur, se por-
tèrent sur la gauche de la corniche et prirent
position sur un monticule.
Poyer, Pihant et Galéra se placèrent sur la
droite et se mirent eux aussi en position de tir.
Ogier, suivit comme son ombre par Boniface le
radio, ne quitta plus des yeux l’entrée de la
grotte.
A présent le paysage avait une nouvelle fois
changé et la lumière était devenue diffuse. Les
ombres s’allongeaient de plus en plus, tous les
contours des montagnes se fondaient à
l’horizon, et les couleurs étaient plus intenses.
Un vent traînant la chaleur du Sud se leva et
rendit l’atmosphère étouffante. Ogier relâcha
22 La nuit de Malycanthor
son attention pendant quelques minutes et se
mit à réfléchir sur la mission qu’il commandait.
C’était les premiers ordres qu’il donnait. Des
ordres dont la vie de ses hommes dépendaient,
et dès cet instant il sut que tout était important.
Après plus d’une demi-heure d’observation il
appela l’adjudant Boidarcy et lui donna l’ordre
de commencer l’ascension. Ali passa par une
entrée dérobée pour rejoindre la cache et
échappa ainsi à la vigilance d’Ogier. Il nettoya
tout sans prendre de précautions particulières et
rejoignit Omar qui ne perdait pas une miette
des mouvements du commando.
– Tout est en ordre Omar. J’ai gardé une di-
zaine d’hommes avec nous pour traquer les
tueurs. J’en ai mis deux pour surveiller les paras,
et les autres ont rejoint leur mechta mais restent
prés à intervenir si ont à besoin d’eux.
– Tu as bien tout nettoyé et vérifié qu’il ne
reste rien ?
– Plutôt deux fois qu’une ! Ma parole, crois-
moi, s’ils rentrent à l’intérieur ils n’y verront que
du feu.
– Et Aïsha ?
– Elle descend vers eux déguisée en vielle
femme. Les paras la prendront pour une
paysanne qui va aux champs, et ne s’en méfie-
ront pas.
– Je ne sais pas pourquoi mais je regrette
d’avoir envoyée Aïsha faire ce travail, elle est
23 La nuit de Malycanthor
tout pour moi Ali, et depuis que ces tueurs sont
passés j’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque
chose.
Soudain un vrombissement venant du ciel les
obligea à se jeter sous la faille d’un rocher.
Deux T6, Tango India et Tango Kilo, survo-
laient le secteur en rase motte et effectuaient
une reconnaissance à vue. Ils passèrent plu-
sieurs fois au-dessus du commando et des fells
sans détecter leur présence. Ne voyant rien de
suspect ils prirent de l’attitude et disparurent.
Ogier, allongé prés de Jean Bordes, observait la
progression de l’adjudant Boidarcy le long de la
falaise. Cozilis et Mazataud le suivaient à dis-
tance et grimpaient avec prudence.
– Les T6 n’ont pas l’air de nous avoir vu ! fit
remarquer Jean Bordes.
– J’en ai l’impression. Mais s’ils ne nous ont
pas vu c’est que notre position est bonne vis-à-
vis de l’ennemi. Ça va mieux Jean ?
– Pas trop Ogier ! J’ai beau me raisonner, il
n’y a rien à faire, j’ai toujours cette inquiétude
qui me noue les tripes comme si quelque chose
de grave allait nous arriver… J’ai toujours été
stressé à chaque départ en opé, mais jamais au-
tant que cette fois-ci.
Ogier jeta un regard de côté et lui dit avec un
sourire qui se voulait rassurant.
– Tu te fais des idées, tu t’inquiètes pour
rien. Je te l’ai déjà dit que c’était une mission de
24 La nuit de Malycanthor
renseignements que nous avions à effectuer et
rien d’autre. Tu vas te ressaisir et redevenir le
Jean que j’ai toujours connu, souriant et sur de
lui ! Pense à Ginette qui t’attend au pays, pour
elle tu es un héros, que dirait-elle si elle te voyait
ainsi. Allez, reprends-toi !
– Tu as raison, Ginette n’aimerait pas me
voir dans cet état. Tu trouves toujours les mots
qu’il faut pour me remonter le moral, mais ne
t’inquiète pas je crois que je vais reprendre le
dessus !
Soudain le vent eut l’air de tomber. Un souf-
fle plus frais venant du Nord vint éponger leurs
corps en sueur. Ogier porta de nouveau les ju-
melles à ses yeux, et les régla jusqu’à ce que
chaque détail de la progression de l’adjudant lui
soit visible. Tout avait l’air de bien se passer.
Brusquement, comme un mauvais présage qui
s’annonce, le ciel s’abaissa et les nuages se tein-
tèrent de sang.
A quelques distances de là, le long de l’oued
El Mitta qui serpentait au fond du ravin, une
quinzaine d’hommes aux faciès inquiétants,
progressaient furtivement. Tous étaient armés
jusqu’aux dents et suivaient leur chef dans un
silence absolu. Sous la faible lueur qui régnait au
fond du gouffre, ils apparaissaient comme des
bêtes fauves en quête de proies. L’adjudant Mo-
loch, son sabre à la main, menait sa horde de
tueurs vers son implacable vengeance, et de
25 La nuit de Malycanthor
cette faille pleine d’ombres inquiétantes, une
odeur de haine suinta le long des parois.
Les hommes qui composaient son expédition
étaient un ramassis d’assassins sans foi ni loi. Ils
étaient au bout de leur chemin de perdition, et
ils avaient trouvé en Moloch le seul homme ca-
pable d’assouvir leur morbide penchant.
Moloch leva son sabre et leur fit signe de
s’arrêter. Il s’accroupit et toute la bande fit de
même. Ils étaient arrivés à l’extrémité du gouf-
fre là ou les parois abruptes se terminaient sur
une plaine de rocailles. Il se tourna, et du regard
il fit venir celui qui faisait office de radio.
Malgré le poids de l’appareil qu’il avait sur le
dos, le radio se déplaça avec une étonnante agi-
lité, et fut rapidement prés de lui. Dés que Mo-
loch posa ses yeux sur lui, l’homme ne put
s’empêcher de frissonner.
– Quand tu as capté leur message, ils étaient
bien au point cent quarante trois ?
– Oui chef ! Juste en face de la grotte ou ce
fumier d’Omar cache son pognon.
– Ce qui veut dire que nous ne sommes plus
très loin d’eux… Garde ta radio branchée sur
leur fréquence et préviens-moi dés qu’il se passe
quelque chose… Tu avertis les autres qu’on fait
une pause, et qu’ils en profitent pour affûter les
lames. Dis à Minos de venir me rejoindre.
A la seule pensée que sa vengeance allait
bientôt s’assouvir, Moloch eut un affreux rictus,
26 La nuit de Malycanthor
il savourait toute la joie que cela lui procurait.
Minos arriva et s’accroupit près de lui.
– Qu’est ce qu’il y’à ?
– Le moment est venu pour me prouver que
j’ai eu raison de vous sortir de tôle. Pour moi,
aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres.
La vengeance que j’attends depuis longtemps
est enfin à ma portée ! Une occasion pareille
Minos ne se présente jamais deux fois. Alors
écoute bien ce que je vais te dire.
– Je t’écoute Moloch.
– Bien ! Alors que tout soit clair entre nous !
L’argent du F.L.N, les femmes, c’est pour vous.
Moi ce qui m’intéresse s’est d’avoir la peau du
lieutenant et rien d’autre. Quand tout sera fini je
ne veux pas que l’on puisse remonter jusqu’à
moi. Pour l’instant personne ne se doute que
nous sommes revenus, et cela nous donne un
précieux avantage. Une partie des hommes met-
tra les tenues léopard que j’ai fait mettre dans
les sacs, et l’autre partie s’habillera comme les
fells. D’une pierre on fait deux coups, chez les
paras et chez les fells, chacun croira que c’est
l’autre qui attaque, et nous n’y vu n’y connu.
C’est bien compris Minos ?
– On fera comme tu dis Moloch ! Une fois
tout terminé nous on prend le fric et on se tire
le plus loin possible d’ici ! C’est bien ce que tu
nous à promis si on t’aidait à retrouver ce lieu-
tenant ?
27 La nuit de Malycanthor
– C’est ce que j’ai promis et je tiendrai pa-
role ! Mais l’argent du F.L.N vous ne le pren-
drez que lorsque le travail sera terminé, c’est-à-
dire quand j’aurai crevé cet enfant de salaud !
Pas avant ! Ensuite vous irez ou vous voudrez.
Quant à moi, une fois à Barbenoire, j’attendrai
deux jours avant de signaler votre évasion…
C’est bien d’accord Minos ?
– Tout à fait Moloch ! Chacun sa part, toi
c’est ta vengeance et nous c’est l’argent, les
femmes et la liberté… Chacun y trouve son
compte, pas vrai Chef !
– Comme tu dis Minos, lui répondit Moloch
en ricanant !
Moloch retira son chapeau de brousse pour
s’éponger le front. Son horrible rictus en guise
de sourire se dessina de nouveau sur ses lèvres.
Lentement, il s’approcha de la paroi du ravin et
appuya son front contre la pierre fraîche.
Il demeura immobile. Sa haine le secouait
comme de grandes vagues, et le laissait sans
force. Il n’avait d’autre envie que celle de tuer
Ogier de Villardaillan, et l’approche du but lui
fit monter la bave aux lèvres.
Minos savait que dans ces moments là il va-
lait mieux le laisser seul, et il se retira sans faire
de bruit. Le reste de la horde de tueurs se tenait
tapis sous une cavité rocheuse. Ils vérifiaient
leur munition, et à l’aide d’un poignard effilé ils
creusaient une croix sur l’extrémité de chaque
28 La nuit de Malycanthor
balle. Puis ils s’adossèrent à la paroi du ravin et
les yeux mi-clos ils fantasmèrent sur les femmes
qu’ils allaient pouvoir posséder dans les met-
chas.
Pendant ce temps, l’adjudant Boidarcy avait
réussit à pénétrer dans la grotte. Il en ressortit
quelques instants plus tard et aida Mazataud et
Cozilis à prendre pied.
– Apparemment, on pourrait croire qu’il n’y
à pas âme qui vive, pourtant je suis certain du
contraire, cette cache est bien trop propre pour
être abandonnée.
– Qu’est ce que vous voulez dire mon adju-
dant, lui demanda Mazataud.
– J’ai l’impression qu’on veut nous faire
croire qu’elle n’a jamais été occupée pour que
l’on quitte les lieux… Regardez, on voit par
terre des traces de branches qui ont certaine-
ment servies de balai. Ce n’est pas à des vieux
singes qu’on va apprendre à faire la grimace,
bordel ! On va faire comme si de rien n’était, et
leur faire croire qu’on est tombé dans le pan-
neau… De toute façon pour passer inaperçu je
crois que c’est foutu… A mon avis ils savent
qu’on est là, et je suis même persuadé qu’en ce
moment ils nous observent.
– Vous croyez mon adjudant ?
– A peu près certain petit ! Je crois qu’on n’a
plus rien à faire ici, on fait demi-tour et on re-
joint le lieutenant.
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