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La Nuit sur terre

De
104 pages

Lorsque Josiane reçoit une lettre anonyme lui apprenant que son mari la trompe lorsqu'il se rend dans sa maison de campagne dans les Vosges, elle décide d'aller l'y rejoindre. Mais ce n'est pas son époux qu'elle va trouver là... car les Etats-Unis n'ont pas l'apanage des fous furieux qui dressent des pièges sordides pour leurs proies...

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Pierre Pelot

La Nuit sur terre

 

 

 

 

 

 

Bragelonne


Il avait neigé la veille, vendredi 31 mars, sur les premiers bourgeons éclatés des saules. De la neige fondue et de la pluie crachouillante, du matin jusqu’au soir, et même encore dans les heures avancées de la nuit. Résultat : le sol une fois de plus recouvert de mauvaise boue, l’air humide porté par un vent ricanant, qui savait s’insinuer par le moindre interstice – même qu’il n’avait pas besoin de ça, le vent, pour vous pénétrer sous la peau et venir vous lécher l’intérieur des boyaux.

Et aujourd’hui, jeudi 1er avril, grand soleil, beau temps parfait, ciel bleu. Ce n’était pas une blague. À croire que la veille remontait à des mois…

En fait, cette alternance de chaleurs odoriférantes et de froidures traîtresses ne présentait rien d’extraordinaire pour la saison et le manège durait depuis le milieu du mois écoulé. Le mardi précédent, des gens avaient commencé de brûler leurs prés d’herbe jaunie et sèche à souhait. Clam avait reniflé les odeurs piquantes, aperçu les fumées, à l’entrée de la vallée. En général, dans cette période à cheval sur mars et avril, pratiquement jusqu’à Pâques, il ne faut rien attendre de bon du climat. C’est une valse-hésitation permanente, de « j’avance ou je recule ? » ; un jour vous ramassez un coup de soleil, le lendemain une pneumonie.

Il n’était pas 11 heures et le soleil tapait. L’heure solaire, d’ailleurs, ne s’accordait plus avec celle des montres : il avait fallu tout chambouler une fois de plus une semaine auparavant.

Clam était assis sur la dernière marche de pierre qui menait à l’entrée de sa maison accolée à l’ancien bâtiment de la scierie. Son coude gauche s’appuyait sur le dessus de sa cuisse et le creux de sa main était rempli de grains de café. Mécanique, il prenait un grain de café qu’il portait à sa bouche et mâchait longuement. Un grain à la fois, jamais deux. Ou alors rarement. Les vieilles molaires broyaient. Cela donnait un bruit particulier, bien spécial. C’était l’habitude de Clam d’ingurgiter ainsi des grains de café. En revanche, il en buvait relativement peu ; le breuvage tiré de la plante ne l’intéressait pas.

Clam, tout en mâchouillant son café, assis là sur l’escalier devant sa maison, observait la portion de vallée comprise dans son champ de vision, devant lui. Il regardait les flaques de boue qui achevaient de sécher, les vieilles taches de neige gelée et sale, sur le bord du chemin goudronné, entre sa cour et l’étang – ces bouses de glace étaient tout ce qui subsistait des hauts bourrelets rejetés par le chasse-neige, durant l’hiver. La cour était excessivement boueuse, voire bourbeuse, et les roues du Toyota y avaient tracé des entrelacs inextricables. Hénoch conduisait l’engin comme un cinglé, à croire que plus ça giclait de partout, plus il était content ; parfois, il réussissait à projeter de la boue jusque sur la façade de la maison. Hénoch ne tournait pas bien rond, de temps à autre.

Clam piqua un grain de café dans sa main gauche et le plaça entre ses dents. Il broya lentement, consciencieusement. À ce rythme-là, compte tenu de ce qui lui restait dans le creux de la paume, il en avait bien jusqu’à 11 h 30.

C’était normal que la cour fût boueuse, et pratiquement d’un bout de l’année à l’autre, du fait de sa légère pente en contrebas de la route goudronnée – unique voie d’accès qui remontait la Vallée des Ajoncs jusqu’aux ultimes profondeurs du cul-de-sac. De l’autre côté de la route, face à la propriété de Clam, se trouvait l’étang, à l’étiage plus élevé que le niveau de la cour ; au temps où la scierie était encore en activité, une conduite forcée souterraine alimentait sa turbine. Clam et Hénoch avaient parlé cent fois du meilleur moyen d’assécher cette cour et de supprimer la boue. Clam surtout, et Hénoch disait oui, ou bien non, ou encore vous croyez ? Parfois, après s’être mordu longuement une lèvre, il tentait : À mon avis… mais ne poursuivait jamais, s’arrêtait là, de lui-même, sans que rien dans l’attitude de Clam ne motivât cette interruption.

S’il tournait la tête à droite, depuis son escalier, Clam apercevait une partie du bâtiment qui abritait les cages des lapins, et puis les parcs du pré aux garennes, dans la pointe du terrain limitée par le ruisseau, l’ancien canal de déviation reliant ce ruisseau à l’étang, et la route qui longeait l’étang, escaladait une petite pente et filait vers le fond de la vallée. S’il regardait devant, c’était la cour, le zoo, la route parallèle, l’étang dans l’eau noire duquel se reflétaient les pans couverts de sapins de la montagne très proche. Les arbres du sommet portaient encore leur perruque de neige. Sur sa gauche, son regard passait pardessus le zoo, traversait la route et butait contre la maison Halmer perchée sur sa petite butte au bord sud de l’étang, à trois cents mètres de là – seule habitation visible et non abandonnée à des kilomètres à la ronde. Au-delà, c’était le goulet étranglé de l’entrée de vallée. C’était Saint-Hiel, le village, relativement proche, finalement, mais caché. Ce qui fait qu’on aurait pu se croire au bout du monde, dans cette Vallée étroite des Ajoncs – moins de deux kilomètres de large au bas des pans de forêt est et ouest.

Les oiseaux de la volière jacassaient comme des perdus. Les pies, les crécerelles, les corbeaux… Ils avaient l’air rudement satisfaits de pouvoir se chauffer les plumes au soleil. Ça remuait aussi dans la cage au « loup » et dans celle des blaireaux. Le zoo de Clam occupait un bon tiers de la surface globale de son terrain, son périmètre était approximativement celui d’un carré de dix mètres sur quinze. La propriété de Clam, sur laquelle se trouvaient le zoo et l’élevage de lapins, avait la forme d’un long triangle aux deux côtés naturellement marqués par le ruisseau et la route, la base formée par une ligne de clôture grillagée, et c’est dans l’angle sud-est de cette base que venait s’encastrer le zoo. Les bâtiments de l’élevage, la maison et l’ancienne scierie avaient été construits au bord du ruisseau, face à la route, donc. La pointe du triangle était tronquée par le canal de déviation.

Clam mâchonnait son café tout en écoutant chantonner Hénoch qui s’agitait dans les baraques des lapins et préparait les pâtées du midi. Une odeur de son cuit flottait, mélangée aux senteurs sauvages levées de la terre que le soleil pénétrait.

Clam aperçut les premiers papillons jaunes de l’année. Et tout de suite après, l’automobile qui surgissait sur la route et s’approchait à une allure modérée. Clam fronça les paupières, sous la visière tordue de son bonnet de laine rouge décoloré. Il cessa de mâchonner pendant quelques secondes.

La voiture était immatriculée dans la région parisienne. Des touristes. Ce n’était pas les premiers qui pénétraient dans la vallée depuis une semaine : la région parisienne était en vacances et les premiers fouineurs blanchouillards avaient fait leur apparition. La voiture dépassa la maison Halmer et poursuivit son chemin, ralentissant progressivement jusqu’à l’immobilisation à hauteur du portail de troncs équarris qui signalait l’entrée du domaine de Clam, avec les deux perches transversales, façon ranch, et la pancarte surmontée d’une série de bois de chevreuils :

zoo – ÉLEVAGE DE LAPINS

Prop : C. CLAMESSEY

La voiture contenait deux personnes, à l’avant. Sur le siège arrière, ce qui bougeait et sautait pouvait être un chien ou un enfant, Clam ne distinguait pas nettement, il avait beau lever le nez et plisser les paupières… Il se remit

à mastiquer. Ces gens-là se décideraient bien un jour à descendre de leur voiture, ou ils ficheraient le camp – ils feraient bien ce qu’ils voudraient.

— Hé ! Hénoch ! appela Clam.

Le « loup » dans sa cage aboyait comme un vrai chien, les pies et les corbeaux de la volière s’en donnaient à coeur joie. Et, de plus, comme Hénoch devait se balader avec son transistor dans la poche de son blouson…

— Hénoch ! appela pourtant une seconde fois Clam, mais sans hausser le ton, sans conviction.

Il aurait préféré qu’Hénoch s’occupât des touristes. Ça ne lui disait rien d’avoir à parler avec des humains.

Les gens dans la voiture laissèrent couler quatre ou cinq minutes avant de se décider. Clam n’avait pas bougé d’un pouce et Hénoch poursuivait son travail dans les bâtiments. Les pies jacassaient. Le « loup » aboyait. Tout cela faisait un vacarme désagréable que la simple présence de la voiture étrangère rendait inhabituel et énervant sans cette voiture immobile, les pies auraient pu tout aussi bien jacasser, les corbeaux croasser, le « loup » hurler à la mort, l’effet n’aurait pas été identique.

Les portières s’ouvrirent, (un couple descendit) et furent claquées vivement. Derrière, sur le siège, c’était un chien qui jappait et sautait. Une de ces petites merdes pleines de poils que Clam ne pouvait pas supporter – un de ces rince-bouteilles à pattes que certains esthètes vont même jusqu’à décorer de flots sur la tête. Sans rire. Le type bedonnait, sous son pull de fin lainage et son blouson de cuir fauve. Cigare. La femme avait des hanches fortes, des cheveux blonds jusqu’à la blancheur. Manteau de cuir souple, elle aussi. Bottes à hauts talons.

Clam, sourit dans sa barbe poivre et sel de quelques jours…

Ils passèrent sous le portail et vlouf, Madame se retrouva plantée dans la boue, chevilles avalées. Elle poussa un petit cri. Le type qui n’hésita point à venir aussi sec se fourrer dans la même situation, lui, jurait carrément. Ils s’extirpèrent, mais le mal était fait ; levant les yeux en direction de

Clam, ils agitèrent les bras et crièrent des choses que le boucan flottant sur la volière emporta. Clam désigna l’entrée latérale du zoo d’un large mouvement de sa main libre. Cria :

— Allez-y ! Vous paierez en sortant !

Les deux malheureux pataugèrent sur place. Soit ils n’avaient pas compris l’autorisation, soit ils ne se décidaient pas, soit ils voulaient autre chose. Le type recommença d’agiter le bras.

Clam poussa un long soupir sonore. Il se leva, descendit les deux marches de pierre et traversa la cour. Ses pieds étaient chaussés de vieilles bottes de caoutchouc retaillées en galoches. À deux pas des touristes qui considéraient, pitoyables, les souillures de la boue sur le cuir de leurs bottes, Clam s’arrêta, croqua un grain de café et dit :

— Je crois bien que ça va faire vingt et un ans que je suis ici, voyez-vous, et j’ai jamais pu supporter à mes pieds autre chose que des bottes de caoutchouc. Été comme hiver – sans parler des printemps pluvieux ni des automnes pourris, quand cette saleté d’étang déborde plus ou moins. Y a rien à faire. C’est huit francs l’entrée. Par personne.

— L’entrée ? fit le type.

Sa compagne blonde avait l’œil en pétard, mais, polie, tentait de ne pas l’afficher. Clam croqua un autre grain de café et s’arrangea, du creux de la paume, pour masquer un sourire amusé.

— L’entrée du zoo. Huit francs. C’est pas cher.

La femme blonde (plutôt blanche, en vérité) retira son pied droit de la boue pour l’y engloutir de nouveau, dix centimètres plus à gauche. Elle en profita pour manifester son irritation.

— Un zoo ? Vous plaisantez ? Ce ramassis de…

— Stop ! dit Clam.

Il leva la main d’un geste si brusque, sec et imprévisible, que la femme en eut le bec cloué.

— J’ai l’habitude, dit Clam, d’entendre le début de cette chanson. Avant de critiquer, madame, sachez que je suis un ami des animaux, que sans moi tous ceux que vous voyez ici seraient morts. Tous handicapés, blessés, malades, ils ont été recueillis par moi ou mon aide, mon collaborateur Hénoch, et nous les avons soignés. On a fait ce qu’on a pu, seulement c’était bien souvent très peu. Toutes ces bêtes seraient aujourd’hui incapables de se débrouiller seules dans la nature. C’est des assistées. Le lynx, là-bas, n’a plus que trois pattes, le loup est aveugle, le blaireau a des abcès qui…

— Excusez-moi, dit le type, mais ce n’est pas votre… zoo qui nous intéressait.

Clam fronça les sourcils. S’il y avait une chose qu’il n’appréciait guère, c’était d’être interrompu au milieu d’une phrase. Il n’en disait déjà pas si souvent, des phrases, et si c’était pour qu’on les lui fauchât en pleine pousse…

— Vous voulez acheter des lapins ? Je vends pas aux particuliers.

Le bonhomme sourit, en essayant de se donner un air amical. Il dit :

— C’est une scierie, là, n’est-ce pas ?

Retirant le cigare à embout plastifié d’entre ses dents, il s’en servit pour désigner les vieux bâtiments et la maison.

Clam regarda le cigare brandi, puis les trois autres qui dépassaient de la poche de poitrine du blouson du type. Il dit :

— Je fume pas.

L’homme eut l’air étonné pendant un quart de seconde, puis confus.

— Excusez-moi, je vous…

— Y a pas à vous excuser, dit Clam. Puisque je fume pas et que ça me gêne pas de voir fumer. Je grignote du café.

La femme le regardait d’une drôle de façon. Clam ravala un nouveau sourire et porta enfin son attention vers ce qu’indiquait le touriste.

— Nous pensions que nous pourrions peut-être… visiter ? Si cela ne vous ennuie pas. C’est pourquoi nous…

— Y a rien à visiter, dit Clam. C’était une scierie, mais c’est plus. Ça fait belle lurette. La maison est encore habitable, un peu humide, mais habitable, et c’est ma maison, pas un musée. Le bâtiment, j’y entrepose le fourrage pour mon élevage, les provisions de son, de tourteaux, toute la paille des litières et le bois… C’est plus une scierie. Y a plus rien là-dedans qui fasse encore songer à une scierie.

— Cela fonctionnait à l’aide d’une roue à aubes qui entraînait un mécanisme…

— Pour faire marcher un haut-fer, oui. Mais je vous dis qu’y a plus rien, ni roue à aubes ni rien. D’ailleurs, c’était une turbine en sous-sol, en dernier. Ils avaient creusé ce canal de déviation là-haut, qui tirait l’eau au ruisseau et alimentait en permanence l’étang. Il reste les vannes, et tout. De l’étang, partait une conduite souterraine forcée, là-dessous, sous nos pieds, qui s’en allait alimenter la turbine et faire tourner les scies. Mais le conduit est bouché, inutilisable, les vannes comblées. C’est à cause de l’étang qu’on a cette boue. Voilà.

Le type échangea un coup d’œil désolé avec sa femme, hocha la tête plusieurs fois, dit « ah ! oui, oui… »

— Vous pouvez toujours aller faire un tour au zoo, dit Clam. Vous z’avez jamais vu un lynx des Vosges, je parie. Avec le prix des entrées, je paie leur nourriture, à ces pauvres bêtes… Si vous voulez visiter quelque chose, y a que ça.

Nouveau coup d’œil du type vers sa femme. Ils se décidèrent et Clam les regarda passer en revue les cages installées sur le périmètre restreint, à toute allure.

— Seize francs, dit-il lorsque le couple ressortit.

L’homme présenta deux pièces de dix. La femme arborait une expression écœurée définitive et irrémédiable : le spectacle des quelques animaux handicapés tournant dans leur cage ou s’ébattant dans la volière lui avait davantage soulevé le coeur qu’attisé la pitié.

— Votre loup, là, dit l’homme avec un demi-sourire entendu sur le coin de son cigare, vous êtes sûr de son…

— J’ai pas de monnaie, fit Clam, conservant les deux pièces dans sa paume droite.

Le type accentua son sourire, hocha la tête, signifiant qu’on ne le prenait pas aussi facilement pour un idiot, mais qu’il laissait faire car tel était son bon plaisir, en raison du pittoresque de la situation.

Clam referma les doigts sur les pièces et les empocha. Il regarda s’éloigner les deux touristes, et la femme qui exagérait l’amplitude de ses enjambées comme si elle pouvait encore espérer échapper au désastre de la boue sur ses bottes de cuir souple.

La voiture exécuta un demi-tour sur la route et quitta la vallée. Parole, ils étaient donc venus là tout exprès pour visiter une scierie ?

Clam dit à mi-voix :

— Sans blague, tu es sûrement du genre à en avoir vu souvent, toi, des loups véritables, hein ?

Il haussa tranquillement une épaule et resta planté là un moment, à regarder l’extrémité de la vallée qui s’ouvrait au loin sur la faille tranchée dans les collines et montagnes, au fond de laquelle sinuait la Moselle encore ruisselet. Comme s’il s’attendait à quelque autre visite, ou simplement comme ça, pour se laisser aller à regarder dans le vague en respirant l’air chaud. Les papillons jaunes voletaient. Le « loup » tournait dans sa cage et se taisait, à présent. Les poules caquetaient dans leur enclos, au bout du hangar d’élevage, dans le secteur des parcs de la pointe du terrain triangulaire tronqué par le canal vaseux de dérivation qui reliait le ruisseau à l’étang en passant sous un pont asphalté. Clam soupira. Les pans de forêt se reflétaient dans l’eau de l’étang. Clam attendit que la fraîcheur du sol se fît sentir plus ou moins à travers la semelle de ses bottes. Il bougea, s’envoya au fond de la gorge les derniers grains de café contenus dans sa paume gauche et, tout en mâchant lentement, retourna prendre place sur les marches de son escalier. La pierre était chaude.

Hénoch s’amena, sautillant bizarrement sur ses jambes élastiques, de cette démarche particulière, électrique, qui fait qu’on se disait immédiatement en le voyant arriver : ce type-là ne tourne pas rond. Hénoch était petit et maigre, avec des épaules tombantes, un visage triangulaire, pointu et tout en os sous une peau grise, des yeux globuleux, des oreilles un peu trop larges et décollées. Ses cheveux étaient très noirs et longs, jaillissant de sous une casquette genre « para » en toile camouflée. Il portait des bottes vertes en caoutchouc, lacées sur le devant de la tige, un pantalon de velours brun, un long pull noir bien trop vaste sous un blouson en toile de jean plutôt court, lui… Il balançait un seau vide dans chaque main.

— Ça y est ? demanda Clam.

Hénoch balança vivement la tête de haut en bas, affirmativement.

— Ce temps pourri, dit Clam sur un ton sentencieux, un jour beau, un jour moche… on appelle ça les calendes de mars, hein ? mais je ne suis pas certain que cela signifie quelque chose de précis. Le véritable sens du mot « calende » est ailleurs. J’ai regardé ça sur le dictionnaire, hier soir.

Hénoch attendait. De la poche de son blouson dépassait l’extrémité d’un mini poste à transistors ; l’engin était muet.

— On utilise énormément de mots dont on ignore la signification exacte, dit Clam. Énormément. Un type est passé qui prétendait connaître le sens véritable du mot « loup », y a pas dix minutes…

Hénoch attendit encore quelques secondes ; Clam semblait ne rien vouloir ajouter pour l’instant. Hénoch dit :

— On va tuer après-midi ?

— Certainement. Je n’aime pas ces jours de mort.

Le visage de Hénoch n’exprimait rien de spécial.

Clam ouvrit la bouche mais le téléphone sonna, et il sursauta. Chaque fois que le téléphone sonnait (pas très souvent !) et que Clam se trouvait à proximité, il sautait en l’air. Ça lui mettait les nerfs en pelote.

Il se leva, poussa la porte et décrocha le combiné de l’appareil mural, cassant net la stridence de la troisième sonnerie. Il n’avait pas ouvert complètement la porte et se tenait sur le seuil, davantage à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Du dehors et par cet entrebâillement on n’apercevait rien de la pièce.

— Oui ? dit Clam. Clément Clamessey.

— Ah ! Bonjour, monsieur… Oui. Certainement… Pas du tout, je vous en prie.

— (Un temps plutôt long. Clam regardait le bois de la porte. Il leva un doigt et écailla un peu de peinture.)

— Non. Non… Évidemment, je le lui dirai. Je le lui dirai, c’est ça. Comptez… (Interruption de son interlocuteur.) Oui… Comptez sur moi. Bien entendu. C’est ça, monsieur. Faut pas… Non, faut pas vous tracasser… D’accord, c’est ça. D’accord.

Il raccrocha.

Puis regarda Hénoch, qui attendait toujours, ses seaux au bout des bras, interrogeant du regard.

— J’aime pas ces journées de mort, souffla Clam sur un ton las.

Ses yeux qui brillaient curieusement traversaient Hénoch sans le voir.


Elle descendit du train qui l’amenait de la ville (la ville !) à 12 h 30. Elle y avait pris place à 9 h 40. Durant tout le trajet, elle était restée assise sur la banquette près de la vitre chaude, le dos bien droit, une épaule légèrement appuyée contre la paroi extérieure de l’autorail. Des voyageurs étaient montés et descendus, aux différentes stations : le train s’était arrêté douze fois, devant des gares aux façades décrépies, w.-c. annexes dans un état lamentable, petits jardinets tout fripés au sortir de l’hiver, et, sur le bord des quais, des employés (et employées) de la S.N.C.F. en casquettes fatiguées qui maniaient leur drapeau rouge avec un automatisme désespérant doublé d’une grande lassitude. À certains moments, des voyageurs s’étaient installés sur la banquette d’en face sans qu’elle les remarquât réellement. Le contrôleur à faciès rouge et grosses moustaches tombantes dut l’appeler deux ou trois fois (Madame, s’il vous plaît !) pour attirer son attention. Elle regardait le paysage qui défilait et ne le voyait bien évidemment pas. « Excusez-moi », avait-elle dit au contrôleur, dans un essai de sourire, fouillant plusieurs fois de suite les poches de sa veste de mouton retourné avant de trouver son ticket. Il n’était pas composté et le contrôleur le lui avait fait remarquer, soulignant qu’elle était passible d’une amende. Que répondre ? Juste, encore, cette espèce de pauvre sourire désolé. Le bonhomme n’était pas mauvais bougre. Il lui avait fichu la paix.

Comment peut-on, au coeur de certaines situations que l’on sent irrémédiablement aspirées par la folie, songer en plus à composter un ticket de chemin de fer qui vous donne le droit de traverser une heure trois quarts de temps, entre un point nommé Remiremont et un autre Saint-Hiel ? Certaines personnes, comme par exemple les employés de la S.N.C.F., doivent imaginer la chose possible.

La gare de Saint-Hiel n’était plus en fonction. Elle se trouvait au nombre des quelques sacrifiées, sur la ligne Remiremont-Bussang, pour cause de non-rentabilité (il avait même été question de la suppression pure et simple de la ligne et alors des militants de la C.F.D.T. avaient protesté, puis ç’avait été le changement de gouvernement et on n’entendait plus parler de cette histoire, bref). Le panneau bleu avec le nom du village en lettres blanches avait été arraché de la façade, ainsi que la grosse horloge ronde cerclée de métal étamé. Comme les trains et autorails s’arrêtaient toujours, on avait construit un petit abri de bois, genre chalet-jouet, pour les nombreux voyageurs qui, de toute façon et depuis toujours, utilisaient le chemin de fer régulièrement… Des particuliers de la région parisienne avaient acheté le bâtiment de la gare pour en faire une résidence secondaire, dressant aussitôt alentour un petit muret de parpaings surmonté d’un grillage – des dingues.

Jos traversa la place de la gare, prit la route nationale en direction de la Vallée des Ajoncs. Le soleil tombait tout droit, écrabouillant irrémédiablement la moindre velléité de courant d’air. Des chaleurs montaient du bitume crevassé par les tortures hivernales écoulées : engelures d’asphalte qui ne guériraient que pour péter de nouveau à la prochaine mauvaise saison.

Jos longea le garage et la station d’essence désertés par les clients comme par les ouvriers. Ils étaient tous, partout, dans toutes les maisons, assis devant leur assiette, un œil sur la télé – combien du genre à écrire au courrier de télémachin pour dire leur regret de ne plus pouvoir mélanger à leur eau le sirop Danièle Gilbert ? Ils étaient tous chez eux. Et chez eux, c’était le calme, le repos… bon Dieu, ce n’était pas l’enfer, en tout cas. Pas en cet instant.

La circulation était très fluide. À cette heure, les représentants de commerce rangeaient leur voiture sur le parking du restaurant en se demandant distraitement s’il ne valait pas mieux, tout de même, diminuer le nombre des apéritifs quotidiens.

Jos marchait sur le bord de la route, à bonne allure ; le gazon ras et les gravillons des trottoirs non goudronnés s’écrasaient sous les semelles de ses bottes.

Elle savait où elle allait.

Sa décision n’avait pas changé.

Certain soir, au coeur du dernier orage, le plus violent de tous, quand on se dit : je le tuerai, on le pense véritablement. Après que la foudre a claqué tout son soûl dans les têtes, quand on se promet alors : je me tuerai, c’est également sincère. Et le lendemain de l’orage, il arrive que rien ne soit fondamentalement bouleversé dans cette conviction – juste, on ne sait plus très bien comment les événements se présenteront, comment ils vous pousseront à agir et quelle sera la meilleure manière de faire éclater la planète.

Les quelques mauvaises heures de sommeil froissé qui vous ont finalement mise sur la touche par à-coups laissent les plus vilaines traces. Il vous reste comme une boule de nervosité noire, ébouriffée, bien accrochée au centre d’une conscience cotonneuse. Une araignée pleine de pattes et qui se creuse un chemin dans votre ventre, pour échapper au corps de l’hôte qui fonctionne automatiquement sur sa lancée, par habitude.

Elle traversa la nationale et prit la route de la vallée, à la patte d’oie. Un panneau municipal tout neuf signalait : Route de la Vallée des Ajoncs. Et un autre, en dessous, simple morceau de planche fiché sur un piquet de chêne éclaté : Zoo à 500 métres Élevage de lapins.

La distance indiquée sur la planche était surtout destinée

à ne pas décourager l’éventuel visiteur ignorant, car la route montante suivait déjà sur un bon kilomètre le pan de la colline avant de véritablement tourner au nord pour s’enfoncer dans le goulet de la Vallée des Ajoncs. Les flancs des montagnes resserrées semblaient soudain prêts à se refermer brusquement sur vous, à tout instant. C’était comme un piège de silence et d’immobilité, tendu du vert sombre des épicéas, depuis la terre fanée jusqu’au bleu immaculé du ciel.

C’était poser le pied dans un monde à part.

Au début, tout au début, Jos avait trouvé charmeur le mystère dégagé par ce lieu oublié. Rien qu’au début.

Quand c’était elle qui venait à la maison en compagnie de son mari.

Il y avait une nouvelle pancarte de bois gris, et, encore, la même inscription tracée en lettres noires : Zoo à 500 mètres – Élevage de lapins.

Jos s’immobilisa un instant au pied de la pancarte, pour reprendre son souffle. Juste reprendre son souffle – pas question de réfléchir à la suite des événements, de peser le pour et le contre, de se demander s’il ne valait pas mieux, tout compte fait… Pas question de calculer. De raisonner. Car agir de la sorte, c’était aussi courir le risque d’abandonner.

Et même si tout à coup elle sentait fondre la détermination hallucinée qui l’avait poussée jusqu’ici, même si les bulles d’énergie brute qui lui gonflaient le cerveau éclataient les unes après les autres (provoquant presque de réelles sensations physiques), même si l’effondrement progressif des pulsions agressives découvrait les premières couches du désarroi, les premières angoisses frissonnantes, bientôt la peur toute nue… même si c’était comme cela, maintenant, en ce moment : elle était certaine d’une chose, absolument certaine, convaincue : rien ne pourrait jamais plus être comme avant. Trop d’accrocs, trop de déchirures pour que le meilleur des ravaudages tînt le coup longtemps et fût d’une quelconque efficacité. C’était sa conviction.

De cet endroit sous le panneau publicitaire indicateur, placé à hauteur d’un poteau de la ligne électrique, sur le bord herbu de la route, Jos n’apercevait qu’un fragment de mur et le toit de la maison, à flanc de la butte couverte de broussailles qui surplombait l’étang. À six cents mètres (le panneau, cette fois, mentait à peine…) et de l’autre côté de la route, en contrebas, on distinguait à travers les halliers au patchwork des bâtiments de l’élevage Clamessey. On entendait très nettement piailler et jacasser les oiseaux de la volière, caqueter les poules, aboyer un chien – un autre, très loin, tout à fait hors de vue et d’imagination, lui répondait sur un ton plaintif.

Jos regardait autour d’elle, paupières mi-closes, en plein dans le soleil blanc ; le masque dur et pétrifié de son visage, progressivement, se liquéfiait. L’ordonnance de ses traits recouvrait une certaine douceur tandis que l’expression générale traduisait davantage la tristesse que la colère. Derrière elle, quelque part, dans l’autre monde des personnes ordinaires et vivantes qui se mouvaient sous le ciel bleu, claquèrent, étouffées, les trois notes du klaxon de l’autorail qui après avoir poussé jusqu’à la tête de ligne de Bussang remontait vers son point de départ. Le bruit prit une ampleur démesurée, traversant le silence étranglé entre les pans raides des montagnes ; on percevait même le staccato des roues claquant au passage sur les joints de rails. Puis ce souffle d’une autre vie fondit également.

Jos regardait la maison – la partie visible de la maison. Le chemin désert, au pied de la butte, et l’espace creusé à coups de lame de bulldozer dans le talus, qui faisait fonction de parking.

Deux gouttes de sueur jumelles naquirent au bord des tempes de Jos et roulèrent le long de ses joues pâles, l’une d’elles suivit un instant le tracé roux de quelques cheveux collés sur la peau moite ; les gouttes glissèrent le long du maxillaire jusqu’au bord du menton, là, une, et puis l’autre, tombèrent pour s’écraser et disparaître dans la laine du col de la veste de mouton retourné.

Jos regardait le chemin désert, au pied de la butte, et l’espace creusé à coups de lame de bulldozer…

La chaleur pesait de plus en plus, tombant du bleu impeccable qui tendait la surface de ce ciel considérablement rétréci posé sur les hautes murailles forestières. Couleurs et lumière crue chargeaient l’adret de reflets soyeux, flamboyants, de cascades torrentueuses décapantes, tandis que les flancs opposés de la vallée, toujours bouffés par l’ombre, dégueulaient une noirceur absolue, un vert de vieille et macabre vase, où les veines de la neige gelée comme pierre mettraient longtemps à disparaître.

D’une main, Jos retira son bonnet de mouton à grosses coutures apparentes. Ses cheveux brun-roux qu’elle avait fourrés n’importe comment sous le couvre-chef, se répandirent en flots dénoués sur ses épaules. Ils brillaient et rougeoyaient, un peu gras – les contrariétés, la fatigue, une nuit difficile, produisaient chez elle certains effets physiologiques dont un accroissement de séborrhée. Elle secoua mollement la tête, les mèches de sa frange se mirent en place et lui couvrirent le front.

Elle avait des yeux vert pâle, en amande, d’un dessin très pur et très fin, des yeux qui semblaient se fermer totalement quand elle riait et ne plus tracer qu’une ligne au-dessus des pommettes marquées, un rien asiatiques. Pourtant, la Chine était bien loin de Josiane Halmer ; pourtant, le rire se cachait à des distances plus éloignées encore dans le temps…

Son nez était droit, petit, avec des narines délicates, sa bouche d’un dessin très ordinaire, mais expressive, avec des lèvres joliment ourlées, pulpeuses. Davantage que ses yeux, la bouche de Jos traduisait et participait à la communication de ses sentiments, moulait ses expressions. Pour l’heure, la bouche de Jos traduisait la crainte et la réflexion.

Elle était jolie, plutôt grande. Son personnage dégageait une impression de douceur ferme – elle ne jouait pas à demander protection, sa séduction était d’une autre marque de douceur.

Elle claqua plusieurs fois le bonnet sur la cuisse de son pantalon de jean, puis le fourra dans la poche de sa veste. Elle déboutonna la veste. En dessous, elle portait un pull de jacquard beige, avec des dessins géométriques en camaïeu de bruns soulignant le col, la poitrine et le fond des côtes lâches. Son jean était enfoncé dans la haute tige de ses bottes.

Sa main droite, dans la poche de la veste, serrait la crosse du revolver à canon court, un doigt sur le pontet. Lentement, la pression de l’index contre le métal poli et rond se relâcha.

A côté du revolver, au fond de cette même poche, se trouvaient les photos dans une enveloppe de papier jaunâtre, froissée et craquelée.

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