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La passe-miroir (Livre 2) - Les Disparus du Clairdelune

De
558 pages
Fraichement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions des personnalités influentes à la cour ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l'entraînera au-delà des illusions du Pôle, au coeur d'une redoutable vérité.
Lauréate du Concours du premier roman organisé par Gallimard Jeunesse, RTL et Télérama en 2012, Christelle Dabos confirme dans ce deuxième tome un talent hors du commun.
Grand Prix de l'Imaginaire Roman jeunesse francophone 2016
Grand Prix de l'Imaginaire Graphisme 2016
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LA PASSE-MIROIR
LIVRE 2

LESDISPARUS
D
UCLAIRDELUNE

Christelle Dabos

LA PASSE-MIROIR
LIVRE 2

LESDISPARUS
D
UCLAIRDELUNE

GALLIMARD JEUNESSE

SOUVENIRS DU LIVRE 1
LES FIANCÉS DE L’HIVER

Après la Déchirure, qui a mis fin à l’ancien monde, la vie s’est concentrée sur quelques territoires distincts, des arches suspendues dans les airs. Habitée par des familles dotées de pouvoirs particuliers, chacune d’elles est dirigée par un lointain ancêtre, appelé « esprit de famille ».

La jeune Ophélie est une Passe-Miroir, faculté rare chez les habitants d’Anima. Maladroite, solitaire et réservée, elle fait également une excellente liseuse : en saisissant un objet, elle lit son histoire, percevant la trace de tous ceux qui l’ont touché avant elle.

Le jour où un mariage forcé la contraint à quitter son univers et sa famille pour l’arche lointaine du Pôle, son monde vole en éclats. Thorn, son fiancé, est un homme rude et énigmatique. À ses côtés, Ophélie découvre la ville flottante de la Citacielle, faite de distorsion spatiale et d’illusions d’optique. Une cour composée de clans rivaux y gravite autour de leur ancêtre commun, Farouk, le tout-puissant et immortel esprit de famille, s’affrontant dans un triste mélange de ruse, de manipulation, d’artifices et de trahisons. Pour ne rien arranger, Thorn est l’intendant du Pôle, ce qui lui vaut d’être détesté de chacun.

Projetée dans cet univers impitoyable, Ophélie explore les coulisses d’un monde où elle ne peut faire confiance à personne. En attendant le mariage, elle est contrainte de cacher son identité et, déguisée en domestique, elle entrevoit le vrai visage de la cité et de ses habitants. Elle apprend ainsi l’existence du Livre de Farouk, un très ancien et très énigmatique document auquel l’esprit de famille voue une véritable obsession. La terrible vérité s’impose à elle : Thorn souhaite l’épouser pour hériter de son pouvoir de liseuse, qui lui permettra de déchiffrer le Livre.

Alors qu’Ophélie reçoit un télégramme lui annonçant la venue prochaine de sa famille, des événements tragiques frappent Thorn et sa tante Berenilde : derniers survivants du clan des Dragons, ils doivent réclamer la protection de Farouk. Ophélie s’apprête à être officiellement présentée à la cour ; armée d’une détermination nouvelle, elle est bien décidée à trouver sa voie dans ce labyrinthe d’illusions.

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7 Appartements de Farouk

6 Gynécée

5 Jetée-Promenade

4 Opéra familial

3 Thermes

2 Jardins suspendus

1 Salle du Conseil ministériel

0 Ambassade du Clairdelune

 

a Intendance

b Hôtel de police

c Manufacture Hildegarde & Cie

BRIBE : RAPPEL

Au commencement, nous étions un.

Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s’est mis à nous diviser. Dieu s’amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu’il m’épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l’ai aimé comme je n’ai jamais aimé personne.

Je crois que nous aurions tous pu vivre heureux en un sens, Dieu, moi et les autres, sans ce maudit bouquin. Il me répugnait. Je savais le lien qui me rattachait à lui de la plus écœurante des façons, mais cette horreur-là est venue plus tard, bien plus tard. Je n’ai pas compris tout de suite, j’étais trop ignorant.

J’aimais Dieu, oui, mais je détestais ce bouquin qu’il ouvrait pour un oui ou pour un non. Dieu, lui, ça l’amusait énormément. Quand Dieu était content, il écrivait. Quand Dieu était en colère, il écrivait. Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.

Dieu a brisé le monde en morceaux.

*

 

Ça me revient, Dieu a été puni. Ce jour-là, j’ai compris que Dieu n’était pas tout-puissant. Je ne l’ai plus jamais revu depuis.

LA CONTEUSE

LA PARTIE

Ophélie était aveuglée. Dès qu’elle risquait un regard par-dessous son ombrelle, le soleil l’assaillait de toutes parts : il tombait en trombe du ciel, rebondissait sur la promenade en bois verni, faisait pétiller la mer entière et illuminait les bijoux de chaque courtisan. Elle y voyait assez, toutefois, pour constater qu’il n’y avait plus ni Berenilde ni la tante Roseline à ses côtés.

Ophélie devait se rendre à l’évidence : elle s’était perdue.

Pour quelqu’un qui était venu à la cour avec la ferme intention de trouver sa place, ça se présentait plutôt mal. Elle avait rendez-vous pour être officiellement présentée à Farouk. S’il y avait une personne au monde qu’il fallait ne surtout pas faire attendre, c’était bien cet esprit de famille.

Où se trouvait-il ? À l’ombre des grands palmiers ? Dans l’un des luxueux palaces qui s’alignaient le long de la côte ? À l’intérieur d’une cabine de plage ?

Ophélie se cogna le nez contre le ciel. Elle s’était penchée par-dessus le parapet pour chercher Farouk, mais la mer n’était rien de plus qu’un mur. Une immense fresque mouvante où le bruit des vagues était aussi artificiel que l’odeur de sable et la ligne d’horizon. Ophélie remit ses lunettes en place et observa le paysage autour d’elle. Presque tout était faux ici : les palmiers, les fontaines, la mer, le soleil, le ciel et la chaleur ambiante. Les palaces eux-mêmes n’étaient probablement que des façades en deux dimensions.

Des illusions.

À quoi s’attendre d’autre quand on se trouvait au cinquième étage d’une tour, quand cette tour surplombait une ville et quand cette ville gravitait au-dessus d’une arche polaire dont la température actuelle ne dépassait pas les moins quinze degrés ? Les gens d’ici avaient beau déformer l’espace et coller des illusions dans chaque coin, il y avait quand même des limites à leur créativité.

Ophélie se méfiait des faux-semblants, mais elle se méfiait encore plus des individus qui s’en servaient pour manipuler les autres. Pour cette raison, elle se sentait particulièrement mal à l’aise au milieu des courtisans qui étaient en train de la bousculer.

C’étaient tous des Mirages, les maîtres de l’illusionnisme.

Avec leur stature imposante, leurs cheveux pâles, leurs yeux clairs et leurs tatouages claniques, Ophélie se sentait parmi eux plus petite, plus brune, plus myope et plus étrangère que jamais. Ils abaissaient parfois vers elle un regard sourcilleux. Sans doute se demandaient-ils qui était cette demoiselle qui essayait coûte que coûte de se dissimuler sous son ombrelle, mais Ophélie se garda bien de le leur dire. Elle était seule et sans protection : s’ils découvraient qu’elle était la fiancée de Thorn, l’homme le plus haï de toute la magistrature, elle ne donnait pas cher de sa peau. Ou de son esprit. Elle avait une côte fêlée, un œil au beurre noir et une joue entaillée, consécutivement à ses dernières mésaventures. Autant ne pas aggraver son cas.

Ces Mirages apprirent au moins une chose utile à Ophélie. Ils se dirigeaient tous vers une jetée-promenade sur pilotis qui, par un effet d’optique plutôt réussi, donnait l’illusion de surplomber la fausse mer. À force de plisser les yeux, Ophélie comprit que le scintillement qu’elle apercevait à son bout était dû au reflet de la lumière sur une immense structure de verre et de métal. Cette Jetée-Promenade n’était pas un nouveau trompe-l’œil ; c’était un véritable palais impérial.

Si Ophélie avait une chance de trouver Farouk, Berenilde et la tante Roseline, ce serait là-bas.

Elle suivit le cortège des courtisans. Elle aurait voulu se faire aussi discrète que possible, mais c’était compter sans son écharpe. À moitié enroulée autour de sa cheville et à moitié gesticulant sur le sol, elle faisait penser à un boa constricteur en pleine parade amoureuse. Ophélie n’avait pas été capable de lui faire lâcher prise. Si elle était très contente de revoir son écharpe en forme, après des semaines de séparation, elle aurait voulu éviter de crier sur les toits qu’elle était animiste. Pas avant d’avoir retrouvé Berenilde, du moins.

Ophélie inclina davantage son ombrelle sur son visage quand elle passa devant un kiosque à gazettes. Elles affichaient toutes en gros titres :

FIN DES DRAGONS :

QUI VA À LA CHASSE PERD SA PLACE

Ophélie jugea cela d’un absolu mauvais goût. Les Dragons étaient sa belle-famille et ils venaient de périr en forêt dans des circonstances dramatiques. Aux yeux de la cour, ce n’était pourtant jamais qu’un clan rival en moins.

Ophélie s’engagea sur la Jetée-Promenade. Ce qui n’était plus tôt qu’un scintillement indéfinissable se transforma en feu d’artifice architectural. Le palais était encore plus gigantesque qu’elle ne l’avait cru. Son dôme en or, dont la flèche s’élançait vers le ciel comme la foudre, rivalisait avec le soleil ; il n’était pourtant que le point culminant d’un édifice beaucoup plus vaste, tout de verre et de fonte, piqué de tourelles orientales ici et là.

« Et tout ceci, pensa Ophélie en embrassant des yeux le palais, la mer et la foule de courtisans, tout ceci n’est que le cinquième étage de la tour de Farouk. »

Elle commençait vraiment à avoir le trac.

Son trac se transforma en panique quand elle vit deux chiens, aussi blancs et aussi massifs que des ours polaires, venir dans sa direction. Ils l’observaient avec une fixité insistante, mais ce n’étaient pas eux qui épouvantèrent Ophélie. C’était leur maître.

– Bonjour, mademoiselle. Vous vous promenez seule ?

Ophélie n’en crut pas ses yeux en reconnaissant ces boucles blondes, ces lunettes en culs de bouteille et ce visage joufflu d’angelot.

Le chevalier. Le Mirage sans qui les Dragons seraient encore en vie.

Il avait peut-être l’allure d’un petit garçon comme les autres – plus empoté que les autres, même –, ce n’en était pas moins un fléau sur lequel aucun adulte n’avait de prise et dont sa propre famille avait peur. Les Mirages se contentaient en général de répandre des illusions autour d’eux ; le chevalier, lui, les insufflait directement à l’intérieur des gens. Cette déviance de pouvoir, c’était sa marotte. Il s’en était servi pour frapper d’hystérie une servante, emprisonner la tante Roseline dans une bulle de souvenirs, retourner contre les Dragons les Bêtes sauvages qu’ils chassaient, et tout cela sans jamais se faire prendre la main dans le sac.

Ophélie trouvait incroyable qu’il n’y eût personne, dans toute la cour, pour l’empêcher de se montrer en public.

– Vous semblez perdue, constata le chevalier avec une extrême politesse. Voulez-vous que je vous serve de guide ?

Ophélie ne lui répondit pas. Elle était incapable de déterminer ce qui, du « oui » ou du « non », signerait son arrêt de mort.

– Vous voilà enfin ! Où donc étiez-vous passée ?

Au profond soulagement d’Ophélie, c’était Berenilde. Elle fendait la foule de courtisans dans un gracieux mouvement de robe, aussi paisiblement qu’un cygne traverserait un lac. Pourtant, quand elle glissa le bras d’Ophélie sous le sien, elle le serra de toutes ses forces.

– Bonjour, madame Berenilde, bredouilla le chevalier.

Ses joues étaient devenues très roses. Il essuya ses mains contre sa marinière avec une maladresse presque timide.

– Dépêchez-vous, ma chère petite, dit Berenilde sans accorder ni un regard ni une réponse au chevalier. La partie est presque terminée. Votre tante garde notre place.

Il était difficile de déchiffrer l’expression du chevalier, ses culs-de-bouteille lui faisant des yeux particulièrement insolites, mais Ophélie fut à peu près certaine qu’il était déconfit. Elle trouvait cet enfant incompréhensible. Il ne s’attendait tout de même pas à être remercié pour avoir causé la mort de tout un clan, non ?

– Vous ne me parlez plus, madame ? demanda-t-il pourtant d’une voix inquiète. Vous n’aurez donc pas un seul mot pour moi ?

Berenilde marqua une hésitation, puis tourna vers lui son plus beau sourire.

– Si vous y tenez, chevalier, j’en aurai même neuf : vous ne serez pas éternellement protégé par votre âge.

Sur cette prédiction, lancée d’un ton presque anodin, Berenilde prit la direction du palais. Lorsque Ophélie jeta un regard en arrière, ce qu’elle vit lui donna froid dans le dos. Le chevalier la dévorait des yeux, elle, et non Berenilde, son visage déformé par la jalousie. Allait-il lancer ses chiens à leurs trousses ?

– De toutes les personnes avec lesquelles vous ne devez jamais vous retrouver seule, le chevalier est en tête de liste, murmura Berenilde en serrant davantage le bras d’Ophélie. Vous n’écoutez donc jamais mes recommandations ? Hâtons-nous, ajouta-t-elle en pressant le pas. La partie touche à sa fin, nous ne devons surtout pas faire attendre le seigneur Farouk.

– Quelle partie ? haleta Ophélie.

Sa côte fêlée lui faisait de plus en plus mal.

– Vous allez faire bonne impression à notre seigneur, ordonna Berenilde sans se départir de son sourire. Nous comptons aujourd’hui beaucoup plus d’ennemis que d’alliés : sa protection sera un poids décisif dans la balance. Si vous ne lui plaisez pas au premier coup d’œil, vous nous condamnez à mort.

Elle posa une main sur son ventre, incluant dans cette déclaration l’enfant qu’elle portait.

Gênée pour marcher, Ophélie n’en finissait plus de secouer l’écharpe qui s’entortillait à son pied. Les mots de Berenilde ne l’aidaient pas du tout à se sentir moins nerveuse. Son appréhension était d’autant plus grande qu’elle avait encore dans la poche de sa robe le télégramme de sa famille. Inquiétés par son silence, ses parents, ses oncles, ses tantes, son frère, ses sœurs et ses cousins avaient décidé d’avancer de plusieurs mois leur arrivée au Pôle. Ils ignoraient évidemment que leur sécurité aussi dépendrait du bon vouloir de Farouk.

Ophélie et Berenilde pénétrèrent dans la rotonde principale du palais, qui était plus spectaculaire encore vue de l’intérieur. Cinq galeries en irradiaient et chacune d’elles était aussi imposante qu’une nef de cathédrale. Le moindre murmure de cour, le moindre froufrou de robe prenait sous les grandes verrières une ampleur formidable. Il n’y avait ici que du beau monde : des ministres, des consuls, des artistes et leurs muses du moment.

Un majordome en livrée d’or s’avança vers Berenilde.

– Si ces dames veulent bien me suivre au jardin de l’Oie. Le seigneur Farouk les recevra dès la fin de sa partie.

Il leur fit emprunter l’une des cinq galeries tout en débarrassant Ophélie de son ombrelle.

– Je préfère la garder, déclina-t-elle poliment quand il voulut aussi récupérer son écharpe, perplexe de trouver cet accessoire vestimentaire à une place aussi inappropriée qu’une cheville. Croyez-moi, elle ne me laisse pas le choix.

Avec un soupir, Berenilde s’assura que la voilette d’Ophélie dissimulait bien son visage derrière une barrière de dentelle.

– Ne montrez pas vos blessures, c’est du dernier mauvais goût. Si vous tirez bien vos épingles du jeu, vous pourrez considérer la Jetée-Promenade comme votre deuxième maison.

En son for intérieur, Ophélie se demanda quelle pouvait bien être sa première maison. Depuis qu’elle était arrivée au Pôle, elle avait déjà visité le manoir de Berenilde, l’ambassade du Clairdelune, l’intendance de son fiancé, et elle ne s’était sentie chez elle nulle part.

Le majordome les introduisit sous une vaste verrière à l’instant précis où des applaudissements en jaillirent, ponctués de « bravo ! » et de « joli coup, mon seigneur ! ». Incommodée par la dentelle blanche de sa voilette, Ophélie essaya de comprendre ce qui se passait entre les palmiers du jardin d’intérieur. Une assemblée de nobles emperruqués s’était regroupée sur la pelouse, autour de ce qui ressemblait à un petit labyrinthe. Ophélie était trop petite pour jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule des gens devant elle, mais Berenilde n’eut aucun mal à leur frayer un passage jusqu’à la première place : dès qu’ils la reconnaissaient, les nobles se retiraient d’eux-mêmes, moins pour la beauté du geste que pour garder une distance prudente. Ils attendraient le verdict de Farouk avant d’aligner leur comportement sur le sien.

En voyant Berenilde revenir avec Ophélie, la tante Roseline cacha son soulagement derrière une grimace mécontente.

– Il faudra un jour que tu m’expliques, marmonna-t-elle, comment je suis censée chaperonner une gamine qui échappe sans cesse à ma vigilance.

Ophélie avait maintenant une vue imprenable sur la partie. Le labyrinthe était composé d’une série de dalles numérotées. Sur certaines d’entre elles, des oies étaient attachées à des piquets. Deux domestiques se tenaient à des emplacements précis sur le chemin en spirale et semblaient attendre des directives.

Elle se tourna vers l’endroit où tous les regards convergeaient à cet instant : une petite estrade ronde qui dominait le labyrinthe. Là, installé à une jolie table peinte dans le même blanc que l’estrade, un joueur était en train d’agiter le poing, prenant un plaisir manifeste à impatienter l’assistance. Ophélie le reconnut à son haut-de-forme éventré et au sourire impertinent qui lui fendait le visage en deux : il s’agissait d’Archibald, l’ambassadeur de Farouk.

Quand il ouvrit enfin le poing, un tintement de dés résonna au milieu du silence.

– Sept ! annonça le maître de cérémonie.

Aussitôt, l’un des domestiques s’avança de sept dalles et, à la stupéfaction d’Ophélie, disparut au fond d’un trou.

– Notre ambassadeur n’est vraiment pas chanceux au jeu, ironisa quelqu’un derrière elle. C’est sa troisième partie et il tombe toujours sur le puits.

En un sens, la présence d’Archibald rassurait Ophélie. Ce n’était pas un homme sans défauts, mais il était ici ce qui se rapprochait le plus d’un ami et il avait au moins le mérite d’appartenir au clan de la Toile. Il n’y avait que des Mirages parmi les courtisans, à quelques exceptions près, et il flottait autour d’eux un parfum d’hostilité qui rendait l’air irrespirable. S’ils étaient tous aussi tortueux que le chevalier, ça promettait de charmantes journées en perspective.

Comme le reste de l’assistance, Ophélie se concentra cette fois sur la table de l’autre joueur, en haut de l’estrade. Au début, à cause de sa voilette, elle eut l’impression de n’y voir qu’une constellation de diamants. Elle finit par comprendre qu’ils appartenaient aux nombreuses favorites qui enserraient Farouk dans un entrelacs de bras, l’une peignant ses longs cheveux blancs, l’autre blottie contre son torse, une autre encore agenouillée à ses pieds, et ainsi de suite. Le coude posé sur la table, beaucoup trop petite pour sa taille, Farouk semblait aussi indifférent aux caresses qu’on lui prodiguait qu’à la partie à laquelle il se livrait. En tout cas, Ophélie le déduisit à la façon dont il bâilla bruyamment en jetant ses dés. De là où elle était, elle ne distinguait pas bien son visage.

– Cinq ! chantonna le maître de cérémonie au milieu des applaudissements et des exclamations de joie.

Le second domestique se mit aussitôt à bondir de case en case. À chaque fois, il atterrissait sur une dalle occupée par une oie qui cacardait furieusement et essayait de lui mordre les mollets, mais il la quittait aussi vite, allant de cinq en cinq, jusqu’à finir pile sur la dernière case, au centre de la spirale, acclamé par les nobles comme un champion olympique. Farouk avait gagné la partie. Ophélie, elle, trouva le spectacle irréel. Elle espérait que quelqu’un se soucierait rapidement de sortir l’autre domestique de son trou.

Sur l’estrade, un petit homme en complet blanc profita de la fin de la partie pour s’avancer vers Farouk avec ce qui ressemblait à un nécessaire à écrire. Il arborait un immense sourire tandis qu’il lui parlait dans le creux de l’oreille. Déconcertée, Ophélie vit Farouk tamponner négligemment un papier que l’homme lui tendait, sans même en lire une seule ligne.

– Prenez exemple sur le comte Boris, lui chuchota Berenilde. Il a attendu le bon moment pour obtenir un nouveau domaine. Préparez-vous, ça va être à nous.

Ophélie ne l’entendit pas. Elle venait de remarquer la présence sur l’estrade d’un autre homme qui attira toute son attention. Il se tenait en retrait, si sombre et si immobile qu’il serait presque passé inaperçu s’il n’avait soudain fait claquer le couvercle de sa montre. À sa vue, Ophélie sentit une bouffée brûlante lui monter du fond du corps jusqu’à lui enflammer les oreilles.

Thorn.

Son uniforme noir à col officier et aux lourdes épaulettes n’était pas adapté à la chaleur étouffante – certes illusoire, mais très réaliste – de la verrière. Guindé de la tête aux pieds, raide comme la justice, silencieux comme une ombre, il ne semblait pas à sa place dans l’univers extravagant de la cour.

Ophélie aurait donné n’importe quoi pour ne pas le trouver ici. Fidèle à lui-même, il allait prendre le contrôle de la situation et lui dicter son rôle.

– Mme Berenilde et les dames d’Anima ! annonça le maître de cérémonie.

Quand toutes les têtes se tournèrent vers Ophélie dans un silence accablant, seulement perturbé par le cacardement des oies, elle prit une profonde inspiration. Le moment était enfin venu pour elle d’entrer dans la partie.

Elle y trouverait sa place, envers et contre Thorn.

LA MÔME

Ophélie s’avança jusqu’à l’estrade en sentant sur elle des regards si brûlants de curiosité qu’elle se demanda si elle n’allait pas finir par prendre feu. Elle ignora de son mieux le clin d’œil polisson que lui adressa Archibald depuis sa table de jeu et gravit les marches blanches de l’estrade en se concentrant sur une seule pensée : « Mon avenir va dépendre de ce qui se jouera ici et maintenant. »

Peut-être fut-ce à cause de la nervosité que lui inspirait Thorn, de la voilette en dentelle qui l’empêchait de voir correctement, de l’écharpe enroulée à son pied ou de sa maladresse pathologique, le fait est qu’Ophélie heurta la dernière marche de l’escalier. Elle se serait étalée de tout son long si Thorn ne l’avait rattrapée au vol en lui empoignant le bras et en la rétablissant de force sur ses jambes. Ce raté n’échappa cependant à personne : ni à Berenilde dont le sourire s’était figé, ni à la tante Roseline qui avait enfoui son visage dans ses mains, ni à la côte fêlée d’Ophélie qui pulsait rageusement contre son flanc.

Il y eut des rires à travers tout le jardin de l’Oie, mais ils furent vite réprimés quand on s’aperçut que Farouk, lui, n’avait pas l’air de trouver la situation amusante du tout. Il n’avait pas bougé d’un cheveu depuis la fin de la partie, le coude toujours sur la table, l’air profondément ennuyé, ses favorites en diamants collées à son corps comme si elles en étaient le prolongement naturel.

Ophélie elle-même avait oublié Thorn dès l’instant où l’esprit de famille avait posé sur elle son regard indéchiffrable, aux iris d’un bleu pâle, presque blanc. En fait, tout était blanc chez Farouk – ses longs cheveux lisses, sa peau éternellement jeune, ses habits impériaux – mais Ophélie, pour sa part, ne remarqua que ses yeux. Les esprits de famille étaient impressionnants par nature. Chaque arche, à une exception près, possédait le sien. Puissants et immortels, ils étaient les racines du grand arbre généalogique universel, les parents communs à toutes les grandes lignées. Les rares fois où Ophélie avait rencontré sa propre ancêtre sur Anima, Artémis, elle s’était sentie minuscule. Ce n’était pourtant rien en comparaison de ce que lui inspirait Farouk à cet instant. Ophélie était séparée de lui par la distance protocolaire, et même ainsi, sa puissance psychique l’écrasait tandis qu’il l’observait avec une fixité de statue, sans un battement de paupières, sans un état d’âme.

– Qui est-ce ? demanda Farouk.

Ophélie ne pouvait pas lui reprocher de ne pas se souvenir d’elle. La seule fois où ils s’étaient croisés, c’était de loin, elle était travestie en valet et ils n’avaient pas échangé un seul regard. Elle fut déconcertée quand elle s’aperçut que la question incluait également Thorn et Berenilde, sur lesquels Farouk avait reporté ses yeux inexpressifs. Ophélie savait que les esprits de famille possédaient une très mauvaise mémoire, mais tout de même ! Thorn était le surintendant de la Citacielle et de toutes les provinces du Pôle ; en tant que tel, il avait la responsabilité des finances et d’une bonne partie de l’administration judiciaire. Quant à Berenilde, elle était enceinte de Farouk et, la veille encore, ils avaient passé la nuit ensemble.

– Où est l’aide-mémoire ? réclama Farouk.

– Je suis là, mon seigneur !

Un jeune homme, qui devait avoir à peu près l’âge d’Ophélie, surgit de derrière le fauteuil de Farouk. Il possédait le tatouage frontal et la beauté blonde du clan de la Toile. Probablement un cousin d’Archibald.

– M. l’ambassadeur a sollicité une audience afin de vous entretenir au sujet de la situation de votre intendant M. Thorn, de sa tante Mme Berenilde et de sa fiancée Mlle Ophélie.

L’aide-mémoire s’était exprimé d’une voix douce et patiente, en désignant tour à tour à Farouk les personnes qu’il nommait. Archibald s’était avancé le premier, son haut-de-forme posé de guingois sur ses cheveux mal peignés. Ophélie était certaine qu’il avait fait exprès de ne pas se raser : plus l’instant était solennel, plus l’ambassadeur défiait les convenances.

– À quel sujet ? demanda Farouk, déjà accablé d’ennui.