La peau duelle

De
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Paris 1950, quartier du Marais...Une improbable rencontre et une passion duelle. Marceau, médecin génial et misanthrope, a un seul amour : cette peau millimétrique qu'il retrouve chaque matin sous son microscope et dont les mystères l'obsèdent. Peline, relieur de talent et jeune femme à l'enfance éclatée, croit remplir sa vie et apprivoiser le passé en offrant sans partage cette peau somptueuse qu'elle a reçue en seul héritage.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296699571
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Première partie

- I

Malgré l’inévitable présence de sa mère à sa naissance, il
avait été plutôtheureuxdenaître. Oh, biensûr, comme tout
le monde, il ne gardait qu’unsouvenirconfusdecejour-là,
mais quand même, ily avait eucejour. Celui où ilavait
ouvertles yeux sur elle etneles avaitplus refermés. Il
savait qu’elle avait été là dès le début, qu’elle l’avait
entendupousser son premiercri. Samère et elle… Toutes
deux,seules,avaient surpris son premiercri denouveau-né.
Etmalgré toutesces annéespasséesdans son intimité, il
était toujoursbien incapablede répondre quand on lui
demandaitpourquoi il courait vers elle touslesmatins,avec
lamêmeimpatience. Il restait toujours muet, l’air un peu
idiot, le regard vague, simplement parce qu’il y a des
amours qui ne s’expliquent pas. Tous les jours, depuis des
années, il courait vers elle à la première heure, c’est tout. Il
nepouvaitpas faire autrechose, niautrement. Elle était son
aube,fragile et silencieuse.
Cematinencore, danslepetitjourdelapièceoù il
l’avait rejointe, il retrouvait la même émotion qui le
bouleversait tant. Douce etofferte ainsi,elle étaitlisse
comme une eaucalme,abandonnéeàson désir sous ses
regards. Il sentit son cœur se gonfler. Oui, il pouvait être
fier d’être son créateur !
Il s’était approché si près d’elle qu’il pouvait la toucher
mais il se retint, il ne voulait pas l’affoler. Il lui suffisait de
la sentirlà,toutprèsdelui, mystérieuse et radieuse,si
touchante dans ces instants parfaits où elle n’était qu’à lui
seul.
Sans un mot, il parcourutdes yeuxledessin de ses
courbes etle réseaunerveuxdes veinesbrunes qui couraient
sur elle. Ilvoyaitla résille fragile qu’elles formaient et qui
lacouvrait.
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Il prit soudain cetair grave qui levieillissait et tenditla
main vers elleavectoutela douceurdontilétaitcapable
mais,une foisdeplus sa mainretomba, impuissanteaubout
de son bras.La vanité d’une caresse avortée le laissait
toujours énormément frustré. Qu’aurait-il voulu ?Plus ?Mieux?
Autrechose ?Mais ellenepouvait rien offrirdeplus.Il
savait déjà qu’elle ne se donnait ainsi qu’à lui seul. Alors il
se contenta de l’admirersansbouger,fasciné une foisde
pluspar sa beauté,simplementheureux dela voirainsi
palpiter sous son regard. Des traînées d’algues, comme des
tatouages sur sa chair, s’assemblaient, se nouaient en leur
basepour former un bouquetde tiges squelettiques sans
fleursnifeuilles,simplement écartées en branches
d’éventail.
Àforce de s’écarquiller les yeuxainsi, l’une de ses
paupières frémitdenervosité,un petit spasme
reconnaissable.C’est là que, oui, juste au-dessus,en lisière,
bordant l’écume collée à elle, l’ourlant d’un galon doré, il vit
un minusculechapeletdevaguesdessinantdescreuxetdes
pleins, des sommetsvertigineuxquiretombaientdoucement
au fond devallées tranquilles.Etpuis,encoreplushaut,
encoreplusloin, là, justeavantlenéant, immense etlarge,
enfin, il vit la plage.Chaque jour, c’était la mêmequestion, le
même désarroi devant le mystère qu’il voyait et il se
demandait pourquoi il continuait de s’imposer ces
rendezvous épuisants. Pourtant c’étaitsimple.Comprendre, il voulait
simplement comprendre…
Le jeune homme suivit des yeux d’un bout à l’autre le
grand bancsableux. La belleplageavait une fin,etça, il ne
se l’expliquait pas. Une plage n’a de fin que parce qu’elle
borde une mer ou parce qu’une mer la borde etla dessine.
Maiscetteplage-là n’avait en sa lisière aucune mer qui
dessinât sescontours, aucun ressac qui l’eût façonnée.Ce
qui la limitait, c’était un curieux pavement de briques. Des

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briquespolygonales, de couleurocre,régulières, cimentées
sur un support profond que l’on ne devinait qu’à travers les
interstices.Aucentre de chacune de cesbriques,une espèce
denoyauplusclair se détachait,rond,presqueparfait,
solaire,lui-même marqueté d’une ou deux petites taches
plus sombres.Aufuret à mesure que ses yeux s’éloignaient
pour remonter tout le pavement vers la ligne d’horizon, il
voyaitlesbriquesperdrede leur substance, s’aplatir,
s’écraser progressivement pour former un empilement de
lignesminces,imperceptibles traitsde fusainsurlasanguine
sombredu littoral, organisés en un ordre parfait…
Marceaufrissonna. Décidément, elleluidonnaitle
vertige. Ilse dandinaun peu surplace,hésitantetheureux
de cette faiblesse etdeson impatiencequi luivenaient
d’elle. Il allaitainsi laisserpasserlesheuresenserépétant
indéfinimentlaquestion inutilexe :istait-ilaumondeune
vision plusparfaite?
Enfin il se redressa, s’étira et poussa un long soupir. Son
dos était ankylosé d’être resté si longtemps penché sur elle.
Ileut besoin de se frotter les yeux.C’était un vieux tic, juste
pour s’assurer de la réalité, juste un besoin de contact
physique avec l’organe des sens qui lui avait permis de
l’admirer et de la toucher. Il était essoufflé comme s’il avait
couruàperdrehaleine, commesi,une foisencore, en
s’approchant si près d’elle, il l’avait trop aimée, trop
bousculée,peut-être agacéepar son insistance amoureuse.
Celaleréjouissait toujours, cette batailleminuscule entre
eux.Marceau recula dequelquespas.Lesilence dansla
pièce s’était lentement feutré. Sous la couronne de lumière
pâletombantduplafonnier,noir,trapu,toutdenoblesse
métallique et silencieuse,lemicroscopeluisaitdoucement.
Entresesbranches, fine et soyeuse,alanguiesurla lame
pourcelui qui l’aimait tant, la peau millimétrique rayonnait.

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Le laboratoire était plongé danscettepénombre blafarde
qui auraitparuesinistre àtoutautreobservateur.Seul le
microscope y brillait. Il était chaud d’être resté allumé toute
la journée.Marceau serésigna à lerangeravantdequitter
leslieux.Ilprit un petitmorceaudepapierdesoie, embua
de son souffle l’oculaire du microscope et le nettoya
délicatement. Il saisit la lame posée sur l’objectif, la retira
avec d’infinies précautions. Il fitglisserla lamelle etla jeta
sans état d’âme.Son amour n’était pas là.Puis il nettoya la
lame support avec un chiffon propre imbibé d’alcool à
brûleretfitdisparaître cequirestaitdupetitlambeaude
chairdécomposée.L’application que Marceaumettaità ce
geste quotidien le préservait d’en faire un geste machinal
qui n’aurait eu aucune âme.Ilavait une conscience aiguë et
parfaitement jouissive de ce geste de destruction.C’était
cela même, il l’aimait au point d’aimer la détruire pour
mieuxla fairerenaîtrelelendemain.Marceau se demandait
souventoù auraientpule conduire detels sentiments si
l’objet de son amour avait été autre.
Demain matin ilreviendrait,il préparerait unenouvelle
lame avec un prélèvement de peau fraîche.C’estcelaqu’il
recherchait chaque jour, pouvoir recréer l’enchantement à
l’identique parlaminutie desgesteset retrouverlajoie
impatiente dansleparfumformolé des retrouvailles.
Ilterminasonrangementenayant soindelaisser un peu
de désordre et d’éparpillementderrièrelui, enfin,
suffisammentdetracesdelui-mêmepourpouvoir retrouver
lelendemainsonatmosphèrepersonnelle,son odeuràlui
mêlée àlasienne. Ilsouritdesonenfantillage enrectifiant
l’axe du miroir, il éteignit la petite lampe dumicroscope,
prit la housse en plastique et en recouvrit l’appareil avec
précaution. Ilavaitdumalàquitterleslieux et traînait un
peu, s’abandonnant à la somnolence de la fin de journée. Il
rangeaquelquesflacons, envérifiale bouchage,les réunit

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dans unemême grande boîtemétallique etlesmitdansla
chambre froide qu’il referma avec respect.
Ilregardasamontre.Bientôtneufheures.Lanuitétait
tombée depuis longtemps et il ne s’en était pas aperçu. L’air
delapièce était sec,un peupoussiéreux.Ilbut une grande
lampée d’eau fraîche aurobinetetilréalisa brutalement
qu’il avait faim. Il n’avait rien mangé depuis le matin.
C’était une mauvaise habitude, il le savait. Mais ilavait
beaucoupde difficultésà accepterdese déconnecterdela
réalité desontravail pour sesouvenirdesamodeste
condition humaine.La bellemécanique desoncerveau
pouvait travaillerdesheuresdurant sanslassitude,sa
respiration pouvait selimiteràsaseule fonctionréflexe,
concentréesurlaseule alimentationen oxygène deses
poumons, ça ne faisait rien, il ne s’en apercevait pas.Il ne
ressentaitaucune fatiguejusqu’à ce qu’une crampe ne le
secouât et que le besoin de s’alimenter ou de dormir devint
impérieux.Il aurait fait alors n’importe quoi pourassouvir
cesbesoinsdesurvie.Plus souvent qu’il ne l’aurait avoué,
celalerassurait, cettepartie animale delui-mêmequi
balançait sesexigencesintellectuelles.
Iléteignitleplafonnierdelasalle,lesmouchescrevées
delasemainenese voyaientplusdansla coupelle enverre.
On aurait pu croire qu’elle était nettoyée du jour.
Définitivement plongé dans l’obscurité, le laboratoire
s’embrunit d’une mélancolie, d’un alanguissement
nostalgiquequi l'attendrissaient toujoursprofondément.
«Qu’est-cequejesuis sentimental!»sedisait-ilsouvent.
La seule fenêtre étroite donnant sur l’extérieur était
obscurcieà cetteheureparlanuit tombée.Ilregarda à
travers les vitres. Le ciel était noir, sans étoiles. L’air sentait
l’hiver pour la première fois de l’année. «Bon, j’y vais.»Il
allait laisser la pièce à sa solennité un peu triste d’église
désertée. Mon Dieu, qu’il avait du mal à partir!

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Enfinilquitta lapièce et referma doucementlaporte
derrière lui.À cetteheure-ci,ilétaitabsolument seuldansle
bâtiment.Il lesavaitetil aimaitça.Ilsortitdansle couloir,
toussaà cause dela poussière dontonn’arrivaitpasàse
débarrassercomplètement tantle bâtimentétaitvieux.Il
enfilason manteauet remontaseschaussettesen même
tempsqu’il marchait.C’était une petite gymnastique
compliquée,mais il avait ainsi l’impression de gagner du
temps sur l’ordinaire. Queson manteaumalenfilétournât
un peu surlui-même,pas trèsdroit sur soncorps,que l’une
des manches s’en trouvâtainsivrillée et que celafût
inconfortable, Marceau s’en fichait absolument.C’était
mêmemieux,pensait-il,moinsguindé.Celadonnaitàsa
mise une désinvolture, un air d’homme pressé peu
préoccupé de dandysmequi lui allaient trèsbien.Etpuis,il
avaitainsi lasatisfactiontrès secrète de faireun pied denez
aux grands principes d’éducation maternelle qui avaient
encombrésonenfance, entreautresdésagréments.
En remontant les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée,il
laissaglisser sa mainsurlarampe enbois tannéepardes
décenniesde frôlements.C’était doux sous la paume, lisse,
un peu savonneux.Ilsavait quesesproprescaresses
quotidiennesparticipaientàla patine duboisetilenétait
ridiculement fier.Comme s’il s’appropriait ainsi un peuplus
cetescalier qui, chaquematin,le conduisaitàson précieux
sous-sol et devenait, le soir venu, l’indispensable sas de
décompressionqui leremontaitàlasurface.Commeun
poissonvenanthapper unemoucheposée àlasurface de
l’eau, il remontaitlentement,parpaliers successifs, versla
ville, verslesautres.Sansenthousiasmemais sans réelle
indifférence non plus.C’était un peu compliqué, il en
convenait…
L’air froid le surprit dès qu’il se retrouva dehors. Dans la
cour,il passadevantla loge vide dugardiense demandant

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une fois de plus pourquoi l’Institut payait un gardien qui
s’absentait régulièrement aux heures où il aurait dû
surveiller le bâtiment désert.Bah, après tout, ce n’était pas
son problème. Il traversa d’un bon pas la cour intérieure.
C’était une belle cour carrée, bordée de buis nains bien
taillés.Ilregarda ànouveaule cieloù aucune lunene luisait
et laissa son regard s’y perdre.Cela le reposait de le faire
passer du microscopique à l’infini. Ensuite le cerveau
suivaitetenfintout soncorps.L’ensembleretrouvait une
espèce de bienheureuse béatitudephysique.
Bon Dieu qu’il avait faim!Iltripotaencore un peu son
manteau quifinitpar trouver tantbienquemalsaplace sur
ses épaules.Il nepouvaitpas rentrerdirectementchezlui où
riendecomestiblene l’attendait.Peut-être unvieilartichaut
maussade,un potdecrèmepérimée,unfond devinsans
esprit. Rien de bien exaltant. Marceau n’avait pas d’autres
ressources, une fois de plus, que d’aller chezAlexandre
Edouard dela Buttée, aucafé«Àla bonne !».Àla bonne
quoi? Personne ne savait. Franquette, femme, vôtre, heure…
Qu’importait après tout.C’était «Àla bonne !»etchacuny
trouvait soncompte.Il iraity avaler sa cinquièmeomelette
auxherbesde la semaine.C’était vraiment ce qu’il avait de
mieux à faire. Il pressa le pas, heureux d’avoir pris la
décision de remettre entre d’autres mains que les siennes
cetteinfime et trivialepartiede sa vie.
Aprèsla cour,il poussala doubleporte quidonnait surla
ruedu faubourgSaint-Antoine et l’entendit se fermer
lourdementderrièrelui.Iltrouvait toujours un peu
d’hostilité à cebruit.
Surle trottoir,ilretrouvalebruit sinueux dela ville.La
nuit sentaitlaneige.Après unevingtainedeminutesde
marche,ilarrivaenfacedechezlui, danslarueduPetit
Musc.C’était une rue discrète, étroite, qui n’avait pas réussi à
suffisamment séduire la municipalité pour qu’on la longeât

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delampadaires.Elle restaitplongéedanslenoir toutesles
nuits etauraitpu servirdedécordecoupe gorgeàunfilm
d’épouvante. On y trouvait peu de commerces.C’était une
rue principalement bordée d’immeubles d’habitations plutôt
modestes. Deux immeubleshaussmanniensaux belles entrées
cossuesdétonnaientdanslasimplicité générale.Lecuivre
rutilant des poignées de leurs portes d’entrée s’exposait avec
un peu trop d’ostentation.
Marceaus’arrêta devant la porte de «À la bonne !».Le
café étaitouvertbiensûr etilentra. Ilfut saisi parla chaleur
dulieu, ce qui luifitdubienaprès samarchedansle froid.
Quandl’hiver s’installaitainsidèslesderniersjoursde
l’automne,deslieux commecelui-ci prenaient encoreplus
d’importance pour les citadins. Le cafetier était en cuisine et
nevitpas entrerMarceau. Celui-civenait tousles soirsde
toute façonetilétaitattendu,mêmedu fond descuisines.
Seule l’heure d’arrivée du jeune chercheur restait une
énigme. Ellepouvait être très tardive.
Lepropriétairedel« Àa bonne !», AlexandreEdouard
dela Buttée, de sonvrai nomAlbertTartin, avait réussi la
prouesse de se faire une identité d’un nom d’emprunt. Il
détestait le sien qui l’avait trop souvent humilié sur le banc
des écoles, bien qu’il ne les eût fréquentées qu’avecune
assiduité sporadique.Aussiavait-il décidé à l’âge adulte, et
compte tenude sa corpulencedecolosse qui nepoussait
vraimentpasàlamoquerie,ilavait un jourdécidéde se
chercher puis d’imposer une nouvelle identité plus noble à
la sonorité triomphante. L’emprunt du nom d’un honnête
hommedisparuneluisemblajamais répréhensible tantil
attribuait d’innocence à un jeu qui n’en était pourtant pas
un.Cette usurpation ne l’avait jamais gêné, bien au
contraire,ilentiraitmême une satisfactionde roublardise
toutàfait gratifiante.AinsiAlbertTartindevenuAlexandre
Edouard de laButtée s’était-il fait un destin d’un surnom et

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d’une imposture une réputation d’honnête homme. Par
ailleurs, il doubla cetteréputationdéjàremarquable de celle
demeilleurcafetierduMarais. Et le respect qu’il imposa
ainsinesouffritjamaisd'aucunricanement.
Client quotidien, Marceaufutaccueilli enfamilierdes
lieux avec une cordialité un peu bruyante dès qu’Alexandre
l’aperçut en sortant des cuisines. Toute sa lourde personne
fumaitcommesesfourneaux.
« Bonsoir, Professeur !»MonsieurAlexandreEdouard
dela Buttéedisait«Professeur» parce qu’il croyait ce titre
supérieuràtouslesautres etpuiscejeuneMonsieurdes
Fosses avec sa tête d’ailleurs qui ne reviendra pas, avecses
cheveuxqui,naturellementondulés,pardonnaientàleur
propriétaire l’absence de l’usage du moindre peigne, ce
Monsieurdes Fosses,un peuintimidantparce que timide,un
peulointain parce quepensif,un peu sévèreparce que
méditatif,rappelait à l’ancien cancre l’image immortelle
du«Professeur».Etpuis,ondisaitdansle quartier que
Monsieurdes Fosses,malgré son jeuneâge,était un
«savant». Alors…
«Bonsoir, MonsieurAlexandre. J’ai faim!ditMarceau
d’un air enjoué.»Il aimaitlecafetier et savait que rien ne
pouvaitluifaireplusdeplaisir quedele savoir en appétit.
En voyant qu’Alexandre se rengorgeait, il réalisa que c’est
bien facile, finalement, de faire plaisir à quelqu’un.
« Vous savezquoi, Professeur ?
-Non?
-J’ai de la bonne omelette aux herbes, ce soir. Ça ira?
ajouta lecafetier sans rire.
-Parfait !Jeprendraidoncuneomeletteauxherbes.Et
decinqcette semaine,pensaMarceau. »
Satable étaitlibre. Tantmieux.La nappe rouge et
blanche étaitd’une propreté impeccable, la serviette assortie
étaitbien pliéedansla longueur,lafourchette etlecouteau,

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dans une belle rectitude parallèle, masquaient ce qu’ils
avaient chacun d’un peu agressif, l’une en pointant ses dents
acérées dans lemolletonde la nappe, l’autre en cachant
modestement son tranchant sous le rebord de l’assiette. Le
monde étaiten ordre et celaplut à Marceau.Il auraitété
inquiet qu’il en soit autrement.
S’il était sensible à l’ordre des choses, Marceau était à
peuprès indifférent à la qualité et aux saveurs de ce qu’il
mangeait.Ilnecommandait uneomeletteaux herbes que
parce qu’il la connaissait et que cela avait quelque chose de
rassurant. Et puis, c’était rapide. Rapidement commandé,
rapidement cuit, rapidement servi, rapidement avalé et
rapidement digéré.Un morceau depainavec çaet sonrepas
était complet après unecompotedepommes rouges.Ilnese
demandait jamais si celaétait bien oumal, suffisantounon.
Il avalait ses repas commeonvideunemangeoire.
C’est AlexandreEdouard dela Buttéequecette
indifférenceaux choses dela bouchenavrait totalement.Il
avait l’impression d’être trahi, que son talent perdait de sa
dimensionàêtreainsi sinon méprisédumoins banalisé.Il
enretirait aussi un peu detristesse, un peu depitiépour le
jeune homme trop mince qu’il servait tous les soirs. Il avait
toutessayépour tromper Marceau,pour tenter dele
coincer: un jour il avait servi l’omelette si cuite qu’elle
ressemblait à un morceau d’argile sèche, un autrejour, il
l’avait servie si coulante qu’elle flottait dans l’assiette
commeunemédusecapturée.Et bien, rien.Marceau avait
mangéces deuxexcès avec lamêmeindifférence et un
gentil dodelinement detête.Et cetteapprobationde
convenanceavait désespéréAlexandrequi, la sachantnon
obséquieuse, l’avait trouvéebien pire, sincère.Pourtant,
quandonvoulait bienla regarder attentivement, c’était- ilest
vrai -quelque chose d’extraordinaire l’omelette d’Alexandre
Edouard de laButtée… Un chef d’œuvre d’équilibre entre le

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baveuxetlecoagulé,unemélodiesubtile entrelafadeur
animale des œufs et le piquant vert de la ciboulette, le grand
art du chef qui trouve sa noblesse dans la réalisation d’un
plat ordinaire. Mais Alexandre n’en voulait pas à Marceau
desonapparenteindifférence.Il y avaitentre euxune
mystérieuse complicité dont il n’était pas sûr, d’ailleurs, que
chacun d’euxeut totalementconscience.Alexandre
s’éloigna dans sa cuisine en soupirant.Ces savants, quand
même, c’estpas unevie, une vie d’extraterrestrecomme
ça… Et comme chaque jour, il prépara l’omelette aux
herbesdeMarceauavecune grandeconscience
professionnelle et finalement une espèce d’orgueil naïf. Il
avait l’impression d’aiderlascience etilenétaitfier.

Cela luirevientenboomerang,sansprévenir.Peut-être
parce qu’il se sent bien, peut-être parce qu’il a faim et que
cette faim animale a quelque chose d’enfantin et qu’il fait
délicieusementchaud chezAlexandre.Marceaupenseque
ceserait rassurantlesbrasdugéantautourdelui, desbras
comme ça pour le soulever et l’emporter loin, quelque part,
dans unlieuoù ilneseraitplus seul.Unedoucetorpeur
l’envahit. Il se laisse aller.
Il se souvient qu’il a six ans et qu’il voudrait avoir moins
faim,parce qu’il a trop faim de ce qui nourritnaturellement
unenfantdecetâge.Il voudrait tantvoir son père,savoir
pourquoi il n’est pas là, pourquoi et où il est parti et
pourquoionlelaisse, lui,tout seul dans sa chambre.Caché
dans sonlit,enfui dumondedesadultesdontilsesent
exclu, il voitàtraversle feutredesescouverturesdes
dessinsétrangesetfuyants, desvagues quipassent sous ses
paupières et lui baignent les yeux. Il voit les pinces d’un
crabe qui cherchent à l’attraper. Évidemment qu’il a peur,
parce que c’est toujours à la nuit tombée que le chant
s’élève. Le chant triste de sa mère dans lequel elle s’oublie.

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Il ne l’a jamais connue autrement que triste. Un jour il lui a
demandépourquoietellea répondu : «C’est de ta faute, tu
n’y peux rien mais c’est de ta faute.C’est comme ça.C’est à
causedetoi quejesuis triste.Jenepeuxpas chanter
autrement quand tue»s là.Etpuis, inconscientedece
qu’elle imprime au fer dans le cœur de son fils, elle retourne
à depetites tâches qui l’éloignent. Elle lui tourne le dos.
Il l’a su très tôt parce qu’elle le lui a dit, tout simplement.
«Il ne te voulait pas. Ton père ne te voulait pas, c’est pour
ça qu’il est parti. Sansmoi… ». Elle se venge sur l’enfant de
l’abandon d’un hommepassionnément aimé.Enréponseà
une souffrance que rien n’allait apaiser, elle a rejeté cet
enfant devenu unemiette qu’on ne veut pas ramasser parce
qu’on sait qu’elle n’apaisera pas la faim.
Aufil desmoiset des années, insidieusement, sans
qu’elle ne s’en rende compte elle-même, la viedesamèrea
perdu toutes ses couleurs, elle s’est rétrécie stérilement
autour du souvenir.Lentement, la silhouette s’est voûtée, les
jambes sesont affaibliesetplusmystérieusement, lapeau
duvisage s’est taveléedetaches brunespour devenirplus
sèche et noire qu’une terre désertique. Progressivement,les
mains sesont couvertes depetites bulles transparentes,
gonflées commedes ampoules, toutes cesmarques
indélébiles qui leurfirentprécocement unepeau devieille
femme.Samèresavait bienquesontropgrand chagrinen
était la cause.Ellesavait quesielleavaitétéheureuse, rien
detout cecineserait arrivé.Sans douteaurait-elle gardétard
sa joliepeau de femmeaimée.Ohoui! Qu’elle serait restée
belle sans cette peine à fleur de peau… Elle en était sûre.
Elle avait fini par accepter l’inéluctabletoutenessayant
longtemps desecacher sous desfardsépais.Marceau avait
trouvécela hideuxet avec cesentiment deculpabilitési
familier auxenfantsqu’on ne rassure pas, il se jugea
responsabledecedésastre esthétique.Mille fois il voulut se

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faire pardonner et fit tout pour se faire aimer. Il s’approcha,
essaya decâliner, d’enjôler, il entra en fureur pour se faire
remarquer.Jamais aucunemain maternellenevint adoucir
sapeur.Il regardait levisagemarquédesamèreà travers
ses larmes, l’ovale sans jeunesse, la peau si froide du front,
l’ivoire sombre des joues.Oh! Pouvoir caresser
cettepeaulà avec tous ses tourments,pouvoir toucher uneseule fois le
visagedesamèresansêtrerepoussé !Fairepasser
doucement l’index sur les paupières plissées, dessiner le
croissant de lune des sourcils sans se presser parce que ç’est
bon pour tous les deux,pouvoireffleurer lementondeses
propres lèvres,poser sa jouecontrela joue, velours contre
soie, s’attarder en flottant vers un baiser sucré.Et puis rire
desesavoir toutpuissant dans ces bras qui sereferment
autour desoi, aimer se fairesipetit avant desesavoir trop
grand.Sentir sous ses doigts…Mais voilà, on ne le lui
permetpas,on neveutpas deses caresses,on neveutpas de
ses cajoleries.Il s’est jeté sur son oreiller et l’a frappé de
toutes sesforces, desespoingsfermés commedeux
grenades.Et celaa duré jusqu’à ce que lesommeil soitplus
fort. Dans ses rêvesil frappe encore, à l’aveugle, il force
l’amour de sa mère, la porte d’une cage fermée et se heurte
une fois deplus à unventrede glace.Alors, quesaura-t-il du
visage d’une mère?Et qu’en sait-ilencore aujourd’hui?
Rien.Il se demandera toujours si la peau qu’on lui refuse de
caresser est du velours ou de la soie, si c’est lisse ou un peu
rugueux comme la langue d’un chat, et même si ça sent
quelquechose.
Alorsiltouchesaproprepeaud’enfant, il s’étonne,il y
prend duplaisiret trouveça bizarre.Il caressesesbras,ses
joues,soncou.Il devinelà-dessous un mystèredontonveut
le priver en ne l’aimant pas.Un mystère qu’il décide de
percer un jour, quel qu’en soit le prix.Il devinesecrètement,
avecuneincroyableintuition,quepeut-êtretoutlemystère

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etlasolitudede l’hommesontlà,quetoutcequirendun
êtrehumainheureuxoumalheureux,toutcequi lerendfort
oulâche,enthousiasteoufatigué,toutcequi luifaitpeurou
honte,plaisiroupeine, toutes ces émotions qu’il préférerait
taire par orgueil, quoiqu’il fasse, affleureront malgré lui,
insidieusement, inéluctablement, à lasurfacedeson
enveloppecharnelle.Oui, lapeau,etpeut-être elleseule,
parle avec le plus d’innocence, elleseulenetrichepas,ne
mentpas. A cause d’elle, l’homme ne pourra jamais
vraiment secacherdelui-même,malgrétous sesefforts
pourdissimuler.Lapeauest unhabitdescène etnonun
déguisement. Dèscette époque,rien pourMarceaunesera
plus touchant quecetteadmirableimpuissance de l’homme
à tenter d’échapper à son humanité. Oui, il le devine, la peau
résume à elle seule toute la vie de l’individu, jusque dans
sesmoindres secrets.Marceaunesaitpascommentcelase
passe,nioù celasepassenipar quellemystérieusealchimie
cela se fait mais il sait qu’il a raison, qu’il le comprendra un
jour et qu’il le prouvera au monde entier.
Heureusement, sa mère n’est plus de ce monde pour lui
noircir plus encore une vie qu’elle n’a pas aimée. Tout
doucement, elle s’en est allée comme elle avait vécu,pâle et
marquée par unchagrin qu’elle n’avait jamais vaincu.
Vieillietropvitedans sa chairaride, criminelleimpuniequi
nesutjamais soncrime.
Marceau chassa ses idées noires. Il s’était accommodéde
ce passé, l’avait en quelque sorte apprivoisé, n’en souffrant
plus queparvaguesetcela luifaisaitmoinsmal aufil des
années.Parlasuite, il avait trouvédanslesétudesde
médecine,puisdanslarecherchemédicale, dequoiremplir
toutesa vie.Tenterdedéchiffrerlesmystèresducorps
humain lui avait ouvert des horizons infinis. Jusqu’au jour
où, pour la première fois, il s’était penché sur elle, petite
coupe de peau morte dont l’époustouflante beauté vue du

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