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La peau sauvée

De
218 pages
Métisse dans la Martinique des années 50, où le degré de pigmentation de la peau définissait le statut social, Marie-Chantal vit une enfance à la fois heureuse et déchirée au sein de deux familles que tout oppose. Entre la mère génitrice et la mère de lait, dans un climat où l'amour, la jalousie et le ressentiment sont intimement liés, elle raconte comment elle a pu se construire, trouver sa place, se trouver.
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À Versilia … ma mère

Un honnête homme c’est un homme mêlé
Michel de Montaigne

AVANT-PROPOS

Les personnages de ce roman sont entièrement fictifs.
Cependant ils expriment tous, la réalité des rapports sociaux
dans l’île de la Martinique entre 1930et1960, oùle degré de
pigmentation de la peaudéfinissaitle statutsocial.
Toute ressemblance avec des personnesvivantes
oudécédées ne seraitque pure coïncidence.

Je suis une métisse, une « sang-mêlé », une chabine* née
dans la violence, d’un père blanc et d’une mère noire.
Chabine !J’habite ce mot qui me ramène jusqu’à mon enfance,
avec le souvenir précis d’instants délicieux partagés avec ma
mère. Quand elle m’appelait chabine, je feignais de ne pas
l’avoir entendue, afin de savourer la répétition de ce mot
qu’elle prononçait sur la mélodie d’une tierce descendante et
qui annonçait toujours l’offrande d’une douceur: un zacchari*
ou une « tablette coco ».
Dans mon île, la Martinique, poussière pour certains, mais
le plus grand pays du monde pour moi, j’ai été adulée comme
une princesse, rejetée comme un crachat, aimée comme il
n’est pas possible de l’être, et protégée comme un diamant.
Nichée dans mon écrin, je n’ai pas su regarder autour de
moi. J’étais heureuse, comblée par deux mamans que j’aimais
d’un mêmeamour.
J’ai grandi brutalement à mon arrivée à Paris, dans la
« mèrepatrie »où, étudiante, j’ai constaté que je n’étais
qu’une «négresse».
Afin de cicatriser ma blessure, je me réfugiai dans les
écrits de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire, qui m’éveillèrent à
l’histoire de mon peuple et qui m’aidèrent à me situer. «Peau

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noire masques blancs» ainsi que le «Discours sur le
colonialisme »devinrent mes livres de chevet. J’ai découvert
alors une foultitude de choses essentielles, et j’ai compris que
mon trouble et mon traumatisme étaient dus à la
méconnaissance de mon histoire.
Je me suis intéressée aux déracinements, aux
déportations, auxtiraillements, auxjoies et aux espoirs de ceux qui
ont façonné ma terre, et j’ai voulu tout savoir sur mes
origines et sur l’histoire de ma famille. Je passais mes premières
vacances au pays à traquer les minutes de disponibilité de ma
mère, afin qu’elle me parle de mes racines.
Je me souviens de sa retenue, de la gêne qu’elle éprouvait
à m’ouvrir ce paquet de souvenirs qu’elle gardait au plus
profond d’elle-même, comme une boîte à secrets dont elle aurait
perdu la clef.
Ce ne fut pas facile car, ma mère ne voulait me transmettre
que de « belles choses ».
Après maintes suppliques, elle osa enfin m’offrir en
cadeau, l’histoire de mes ancêtres.
Longtemps, je me suis réveillée différente, entendant
comme un écho sa voix mélodieuse me conter ces choses si
terribles et parfois si belles.
J’ai intégré et assumé toutes ses blessures, ses déchirures,
ses souffrances et ses joies. J’ose vous en offrir le partage,
sans haine, sans colère …Juste, vous les raconter.

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MES ANCÊTRES

Mon arrière grand-père se nommaitCharles-Henri.
Ilvivaitdans le manoir de ses parents en Normandie. Son
grandpère, commerçantdans la région de Rouen, ayantfaitfortune,
yavaitacquisune immense propriété etoffertles meilleures
écoles à ses enfants. Lafamille, embourgeoisée, se
complaisaitdans les mondanités, ets’évertuaità coups de réceptions
somptuaires, à grimper dans l’échelle sociale.
Charles-Henri, rebelle, refusa d’embrasser la carrière
médicale à laquelle son père le destinait, préférantmener en
parallèle des études de musique etde droit. Petità petit,
leviolon pritle pas sur le droit, etil lui consacra la majeure partie
de sontemps.
Jeune homme doué, Charles-Henri commençaità se faire
un nom dans le milieufermé des solistes, etse produisaitsur
des scènes prestigieuses. Sa sensibilité enchantaitson
auditoire etlui assuraitdes moments devolupté avec les femmes les
plus séduisantes de la bonne société.
Son répertoire allaitde Mozartà Tchaïkovski sans oublier
Beethoven, etbien d’autres encore.
Il s’étaitpris d’une passion exclusive pourune brillante
pianiste quelque peu volage, avec laquelle ilvivaitde
sublimes moments d’émotion artistique dans l’exécution de duos.

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Le jeune homme supportaitmal les relations que sa
dulcinée entretenaitavec d’autres hommes. Sa jalousie futà
l’origine dudrame qui ruina sa carrière etqui mitfin à savie
de jeune dandy. Unevalise à la main, sonviolon sous le
bras,untrait tiré sur sa précédente existence, il arrivaun beau
matin, enterre inconnue : la Martinique. …Exil forcé.
Une réunion de famille avaitscellé son destin.

« Tunous as déshonorés,tuseras déshérité !!!. » lui avait
crié son père.

« Afin det’éviter la prison, noust’avons réservéune
cabine surun paquebotqui appareillera danstrois jours pour l’île
de la Martinique;c’est une de nos colonies qui se situe dans
les Caraïbes. Nous avons contacté Monsieur dela Source,un
confrère installé depuis peulà-bas, etquitientle comptoir
des épices. C’estlui quit’accueillera, accompagnerates
premiers pas sur cetteterre lointaine etse chargera detetrouver
quelques hectares deterres, bien situées.
Ilte sera de bon conseil et, avec le pécule que nouste
laisserons,tun’auras aucun souci d’argentpourton installation.
Sois prudentetjuste mais, gardetes distances. En attendant
ton départ,tu te cacheras dans l’appartementdeton cousin, à
Paris.
La Martinique estparaît-ilune île magnifique auclimat
agréable;situ t’yprends bien,tu te ferasviteune bonne
situation. Méfietoi des békés car, avec leurs nombreuses
relations, ils risqueraientde percer rapidementle secretdeton
exil. Ton seul lien avecton passé seratonviolon
quetupourras emporter.
Oublie nous. Ne reviens plus. Une nouvelleviet’attend.
Désormaistu t’appelleras: Charles-Henri Sartes.
C’estl’anagramme de notre nom. Bonne chance !! »
Son identité perdue, obligé d’oublier le nom qui avaitfait
de lui l’un des musiciens les plus envue de Normandie, forcé

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à l’exil définitif, Il pritla mesure de son acte. Pourtant, il
fallaitrester digne etlucide : c’étaitmieuxque la prison.
Le matin d’avril 1862, le cœur serré, lesyeuxrougis, il
embarqua à SaintNazaire sur le paquebot: « La Louisiane ».
Pendantlestreize jours de latraversée, il resta indifférent
à lavie à bord, auluxe de sa cabine de première classe qu’il
ne quittaitque pour les repas, refusant toute invitation du
commandant, ainsi que les avances de nombreuses jolies
jeunes femmes seules, en quête d’aventures, qui
faisaientcomme lui latraversée.
Son arrivée à Saint-Pierre (alors capitale de la Martinique)
letransporta dansuntourbillon d’émotions qui
l’immobilisèrentquelques minutes. Il futébloui par la
lumière ambiante, par les couleurs dela mer qui reflétaitlateinte
irisée duciel etfrappé par la foule grouillante, bigarrée qui
s’affairaitsur les docks.
Derrière lui, les autres passagers, pressés de retrouver : qui
un mari, quiun amant, le poussèrentsur le quai etil
futbrutalementsaisi par la chaleur humide qui l’enveloppa.
Un peuà l’écartde la foule des badaudsvenus profiter du
spectacle de l’arrivée dupremier bateauàvapeur etde ses
passagers,un hommetoutde blancvêtu, coiffé d’un chapeau
bakoua* , accoudé à sa calèche noirevernie,tirée parquatre
magnifiques étalons, l’attendait: Monsieur de La Source. Il
futagréablementsurpris de l’émerveillementde
CharlesHenri etlui proposaunevisite de cetteville, pouls dupays,
capitale culturelle de la caraïbe. Avecun grand intérêt, le
jeune Sartes accepta;il apprécia les pentes boisées de la
montagne Pelée qui se mariaientdélicatementavec le sable
noir, ferrugineuxde la plage. Il s’extasia sur l’eausi claire, si
abondante qui ruisselaitdanstous les caniveaux, ainsi que sur
les maisons de pierre etles rues pavées. Il admira lethéâtre,
la bourse, les nombreuxcommerces, les jardins auxessences
multiples etinconnues, les maisons cossues. Toutévoquait
l’élégance, l’abondance, la richesse. Il confessa à son hôte
que Saint-Pierre n’avaitpasusurpé son surnom de petitParis.

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Monsieur de la Source lui appritqu’il lui avaitréservéune
magnifique propriété de 12hectares dans le sud de l’île, à
Rivière-Pilote. Il lui parla de la Martinique, de ses premiers
habitants : les Arawaks etles Caraïbes ainsi que de la
colonisation et: l’esclade son corollairevage… Charles-Henri
l'écoutaitavec respect, saluantl’érudition de son guide, et
remercia son père de lui avoir choisiuntel mentor.
Pendantles quatre heures que dura letrajet, monsieur de la
Source ne fitaucune allusion auxpossibles raisons de son
exil. Cette discrétion le rassura.
Charles-Henri futsurpris par l’étendue de son domaine
dontles limites se perdaientà l’horizon.
Monsieur de La Source avaitmême recrutéun couple
d’employés en qui il avait toute confiance, qui habiteraitdans
une petite case, à200mètres de la maison principale etqui
s’occuperaitduquotidien.
Deux vaches paissaientetdeuxchevaux trottaientdansun
enclos proche.Enfin :Toutpourun démarrage dansune
nouvellevie.
Charles-Henri passa ses deuxpremières journées, le regard
triste, à arpenter sonvaste domaine, en essayantd’intégrer
ses nouveauxrepères, d’apprivoiser son espace.
Sa demeure,une magnifique maison coloniale,
étaitouverte auxquatrevents. Une immense «véranda »en faisaitle
tour. Le mobilier, composé d’un buffet, d’une longuetable
agrémentée d’un magnifique bouquetd’anthuriums etde
bougainvillées, etde sixchaises, étaiten acajoumassif.
Dans la chambre,un immense lità baldaquin surplombé
d’une moustiquaire blanche occupaitpresquetoutl’espace;à
droite,unetable de nuitet une commodetoujours en acajou,
complétaientson cadre devie.
Passionise etToussaint, son couple d’employés, le
regardaientavec étonnementen pensantqu’il n’avaitpastoutà fait
sa place dansuntel décor.
Ses pensées le ramenaient toujours à son ancienne
maîtresse, à leur rencontre, à cette passion qui l’avaitperdu…

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Invité àune soirée chezle notaire, il avaitététroublé par
la brillante interprétation de lavalse n° 5 de Chopin, d’une
jeune pianiste qui ne lui avaitpas encore été présenté.
L’émotion qu’elle dégageaitle subjugua. Il aurait vouluque
cettevalse ne s’arrêtâtjamais. L’œuvre achevée,
CharlesHenri félicita chaleureusementle jeune prodige. La jeune
femme futsensible auxcompliments duprofessionnel dontla
renommée prestigieuse étaitparvenue jusqu’à elle. Ils
parlèrentmusique, setrouvèrentdes milliers de points communs,
si bien que, le soir même,toutnaturellement, ils explorèrent
d’autres horizons.
Leur liaison duratrois mois. Il l’aimaitplus quetout.
Toutes ses pensées convergeaient vers elle. Ils ne se quittaient
plus,travaillaientensemble des duos qu’ils interprétaient
divinementen concert, jusqu’aujour où, Charles-Henri dut
s’absenter quelques jours, afin d’honorerun concertmajeur.
À son retour, ilvoulutsurprendre son amoureuse etson
bonheur s’arrêta net. Il avaitété rapidementremplacé par le
toutnouveauchef d’orchestre du théâtre de laville,
récemmentarrivé de Paris. La douleur futextrême etle drame s’en
suivit.
Au troisième jour d’exil, il se réveilla avecunvague
sourire etpour la première fois depuis son départ, éprouvaune
sensation de faim.
Toussaintlui apporta immédiatement, deuxbellestranches
de papaye, de l’eaude coco ainsi que les deuxmoitiés d’une
noixde coco à la pulpe blanche etcrémeuse;Passionise lui
présentaunetasse de café dudomaine, accompagnée d’un
bol de laitjuste sorti dupis de lavache.

Après ce copieuxpetit-déjeuner, le nouveaupropriétaire,
en exil depuis peu, partità cheval avec Toussaintà la
découverte de sesterres etdes secrets de l’île. Il futimpressionné
par la majesté des palmiers royaux, émerveillé par la flore:
arbres du voyageur, flamboyants, bougainvillées, hibiscus. Il

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