La Petite Colère

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Elle, c'est Isabelle. mais elle pourrait s'appeler Lydie, Brigitte, Aude ou Christine. Elle a la cinquantaine. Elle vient d'être quittée.
Lui, c'est Bernard. Comme il pourrait être Michel, Didier, Yves ou Jean-Luc. La cinquantaine pareillement. Il a décidé un beau matin de "reprendre sa liberté" comme il dit. A l'occasion de la rupture, Isabelle tente, à travers l'écriture, de faire le point sur sa vie, sur ce qu'elle est, sur cet autre qui la fuit après un quart de siècle de vie commune et sur cet amour qui s'obstine malgré l'épreuve...
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296937468
Nombre de pages : 293
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La Petite Colère
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13765-3 EAN : 9782296137653
Maela Paul La Petite Colère roman L’Harmattan
La Petite Colère
ans la lézarde du mur pénètre le rayon. Ailleurs la cica-D trice du temps au fronton de l’église. Ailleurs encore la blessure du banc cimenté à la hâte. L’œil ne cherche que prolongement de l’âme. Le temps du remède n’est pas encore venu. Sur la place de Cully, le platane mémorial gonfle ses bourgeons pour un énième printemps. Un voile laiteux tisse le lac avec le ciel. D’où monte ce brouillard qui déroute le regard ? Pourquoi faut-il toujours cligner pour espérer la ren-contre avec quelque objet qui le retienne ? Au moins un temps. Que faut-il offrir de soi pour ne pas être aspiré par l’étendue froide des eaux ? Des enfants jouent. Lucie fouine dans la librairie. Elle aura sûrement déniché quelque ouvrage dont le papier sent l’humidité. Je la soupçonne de ne choisir un livre qu’à ses couvertures défraîchies, à ses pages jaunies dont un coupe-papier n’a pas encore fouillé la reliure. Ou simplement à l’idée de toutes ces mains qui l’ont caressé, ouvert puis refermé, à toutes ces maisons qui l’ont abrité, aux destins qui se sont brisés pour qu’il finisse là. A travers vignes et village, nous remontons jusqu’à Grandvaux. Notre regard s’arrache un temps des couloirs de muscaris sauvages mêlés aux pissenlits. Pour goûter encore cette sérénité légendaire qui émane du lac. Lucie parle de Celan. Et moi je pense à toi. Pourquoi n’es-tu pas là ? Nuit après nuit j’ai gagné l’autre rive, retrouvé le chant du combat de Jacob. Seule mais debout.
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Bientôt ton regard m’aura perdue. J’aurai choisi. La rupture s’écrit comme un itinéraire à déchiffrer, avec ses phases et ses tâches, des gestes et des rituels à se donner, un sentier à frayer dont l’orée n’est autre que soi. Il faut tout noter. Se souvenir du mouvement des vagues et de l’heure des marées, des nuits sans lune comme des aubes pourpres, du retournement de l’âme et des signes de la félicité sur ce fond d’infortune. Combien de terres me faudra-t-il traverser, les bras ten-dus dans l’obscurité, l’espérance de toi au bout des doigts ? Jour après jour déjouant la mort qui rôde, combien de lunes me faudra-t-il pour m’arracher à toi ? Combien de nuits faut-il user de leur encre pour creuser la saignée par où passera notre histoire ? Combien de jours aux lumières fades faut-il épuiser pour qu’il n’y ait plus de larmes à retenir ? Qui sait ce que voient les yeux quand la lumière les trahit ? Et quand nous ont quittées les harmonies qui habillaient nos voix, que nous reste-t-il, à nous les humains, que cette voix souterraine creusant à l’intérieur de soi ses galeries de silence ? L’écriture est cette ultime chance donnée à notre union d’apparaître. Comme consentement à la séparation. Comme possibilité, à partir de ce point de fraction, de se continuer. Mais quand l’amour est fort, la mort est en abîme. J’évolue à l’intérieur du langage comme un animal flai-rant une piste, marquant son territoire ou déterminant sa tanière. J’en éprouve les accidents, les escarpements. Les failles aussi. Je hume. Je scrute. Je m’affole parfois. Pour un rien. Un mot qui monte et je transpire de tout ce pan de vie qu’il ramène avec lui. Je connais mes sentes et les frayages patiem-ment entretenus.
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Les épines aussi. L’églantier aux heures épaisses prend allure de barbelé. Parfois les mots dégagent cette odeur de terre mouillée qui me ramène à l’automne. Au temps des battues. De la traque et des hordes que l’on pourchasse. Au temps de ce corps résistant à l’appel du vide et se couchant dans les larmes :dans le mitan du lit, la rivière est si profonde… Lejequi est en jeu ne se découvre qu’en s’exposant dans son dénuement et ses égarements, dans son impuissance et la persistance de son questionnement. Il se cherche. Entre désespérance et colère. Car écrire confronte au fond de soi à toujours chercher l’autre. Sans son regard, qui suis-je ? Qui est-il ? Qui suis-je pour lui ? Que sommes-nous l’un pour l’autre ? Séparés, avons-nous encore un sens ? Je n’existe pas hors de ce va-et-vient, entre dehors et dedans, entre moi et l’autre. Dans cet intervalle où un autre s’est tu. Il n’existe qu’à cette exacte pliure, dans l’exploration de ces moments de fracture. Allelosla langue grecque pour dire l’un-l’autre, le dit mutuel, le réciproque. Ecrire la rupture est s’engager dans cet essai de lucidité qui sonde les faillites du l’un envers l’autre, du mutuel et du réciproque, de ces jeux de vivants. Cruels. Mais par lesquels chacun tente de devenir. Et dans le dénouement de deux histoires. La vie continue – et je ne veux pas que cela soit sans moi.
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