La petite fileuse de soie

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Printemps 1960 au Vietnam: Tô, quinze ans, quitte son Sud natal pour travailler dans un orphelinat au nord du pays. En chemin, elle recueille une nouvelle-née qui va transformer sa vie. Cette enfant connaîtra à son tour un destin exceptionnel, auréolé par la magique découverte de la soie... Un fil incassable et scintillant, qui déroule son itinéraire d'exil à travers trois continents.
Publié le : dimanche 1 juin 2014
Lecture(s) : 20
EAN13 : 9782336349879
Nombre de pages : 266
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Marion Paulet

La petite fileuse
de soie
Roman

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02791Ȭ3

EAN : 9782343027913

La petite fileuse de soie


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (Jean‐Michel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerf‐volant, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr











Marion Paulet

La petite fileuse de soie
roman

L’Harmattan

Tout ce que je suis ou aspire à devenir,
C’est à mon ange de mère que je le dois.
Abraham LINCOLN


A ma fille, Evora, Camille, Hong Nhung
Pour ses dixȬhuit printemps,
Que le chemin de ta vie
Soit semé de pétales de roses.

PREMIERE PARTIE

Une prophétie

Printemps 1960. Le Vietnam, pays aux douces rizières, se remet
peu à peu d’un demiȬsiècle de colonisation et panse encore les
plaies et les cicatrices de la première guerre d’Indochine. ExtéȬ
rieurement la paix semble revenue. Cependant face à un nouveau
pouvoir despotique, le pays reste fragilisé : un coup d’Etat en déȬ
cembre 1959 a échoué, et en coulisses, une nouvelle guerre se préȬ
pare (en 1960, il y avait déjà une cinquantaine de bases amériȬ
caines et leurs officiers effectuaient déjà des opérations de ratisȬ
sage).

Au sud, Saïgon s’éveille dans le brouillard de l’aube qui
s’évapore. Il est cinq heures du matin, mais déjà l’air est
chaud et humide. Près de la gare routière, les gens s’affaiȬ
rent de tous côtés, à la recherche de leur bus. La station a
été partiellement détruite : les autocars ne peuvent donc
plus se garer comme auparavant au centre de la gare, ils
somnolent dans un immense terrain vague situé à l’arrière.
Une jeune nonne attend sur un banc à l’extérieur. Tô, qui
vient d’avoir quinze ans, se prépare pour la première fois
à quitter sa ville natale pour rejoindre le Nord du pays.
Elle n’a pas beaucoup de bagages, juste un sac en toile
contenant quelques effets, ses papiers et son déjeuner : un
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gâteau de miel d’abeilles qu’elle offrira à son arrivée et une
lettre d’introduction de la Mère supérieure. Dès qu’elle enȬ
tend le bruit du moteur, elle se glisse tel un chat dans le bus
qui va bientôt prendre la route du Nord, et s’installe deȬ
vant près du chauffeur. C’est son premier long voyage et
elle ne veut pas en rater une miette.
Tô va découvrir et pénétrer dans le ventre même de son
pays, et bien qu’elle le sache détruit par la dernière guerre
et très appauvri, elle se sent toute remuée. Petit à petit
l’autocar se remplit. Les gens montent seuls, en famille,
avec leurs bagages, des cages à poule et des sacs de riz. Un
vendeur de thé passe au dehors en criant à qui veut l’enȬ
tendre : des passants s’arrêtent dans la poussière pour
quelques gorgées de chaleur.
Le regard de Tô s’arrête soudain sur une dame plutôt
âgée, une grandȬmère sans doute, qui cherche à se hisser
dans le bus à l’aide de sa canne. Elle pousse devant elle un
gros ballot plein de verdure et porte une boîte en fer sous
son bras gauche. Quand Tô se penche pour l’aider, leurs
yeux se croisent. Le visage de la mamie rayonne et son souȬ
rire est empreint de douceur. Elle remercie la jeune fille
avant de se laisser tomber à côté d’elle. Elle fleure bon le
savon et la feuille d’eucalyptus. Tô ferme un instant les
paupières, sent les vibrations de l’autocar qui démarre et
cherche à rejoindre la route principale. Elle glisse alors son
bras par la fenêtre entrouverte puis écarquille les yeux
pour ne rien rater du spectacle de la ville qui s’éveille.
Au bout d’une heure, le bus sort enfin de la ville et Tô
s’endort, bercée par les cahots de la route.
La tête de la vieille dame s’est glissée sur son épaule, elle
replie ses jambes et se laisse aller elle aussi, la joue contre
la vitre. Les premiers paysages défilent sous ses yeux clos.
La religieuse est en route pour sa première affectation à

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l’orphelinat de Hoa Binh. Elle vient d’achever son noviciat
au couvent des « Amantes de la Croix ».

Une révélation à l’âge de dix ans : c’était au bord du
fleuve Mékong, un jour de mousson sous une pluie intense.
Elle avait aperçu au milieu d’un rideau d’eau perlé de
gouttes argentées, une grue sacrée qui n’avait pas peur de
poser ses pattes délicates dans la vase de la rive du fleuve.
D’une élégance rare et d’une blancheur de nacre, elle apȬ
procha de Tô sans aucune frayeur et fit mine de se pencher
vers elle. Soudain la jeune fille eut la sensation d’entendre
une voix dans son esprit, une voix douce qui disait : « GenȬ
tille Tô, tu t’es bien occupée de ta famille, il te faut penser
à toi maintenant et accomplir la tâche pour laquelle tu es
destinée. LaisseȬtoi guider par ton cœur, il choisira touȬ
jours le bien et tu aideras les autres. Tu auras une belle
vie. » Petit à petit la grue recula dans la vase et la voix deȬ
vint de plus en plus faible. Quand l’oiseau prit son envol,
Tô se leva d’un bond, et repartit vers le village. En arrivant
chez ses parents, elle leur fit part de son intention de partir
rejoindre les sœurs et de travailler pour les autres.
Surpris au départ, ils finirent par admettre que cela lui
permettrait d’avoir une bonne éducation à moindre coût,
puis une vie tranquille et sage. Les parents de Tô avaient
été éduqués dans la tradition bouddhiste depuis leur enȬ
fance.
Une croyance profondément ancrée dans la famille au
sens large puisqu’un grandȬoncle de Tô avait été bonze et
avait enveloppé tout le clan dans cette tradition religieuse
ancestrale. Cependant les parents de Tô avec leurs cinq enȬ
fants peinaient à joindre les deux bouts.

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Le père de Tô avait vaillamment participé à la première
guerre qui s’est terminée à Dien Bién Phu en 1954 : une baȬ
taille qui a donné l’indépendance mais a coupé le pays en
deux. Il avait été gravement blessé et incapable de reȬ
prendre son travail de responsable à l’usine à vélos. Il resta
un homme brisé, considéré comme un traître à la patrie
pour avoir combattu aux côtés des français. Il séjourna
dans un camp de « rééducation » pour apprendre à avouer
sous la torture des fautes jamais commises. Il y travailla
sans relâche, posant les os de ses fesses sur le sol d’une carȬ
rière brûlante pour réduire, à coups de pioche, des cailloux
en poussière. Pluies de coups de bâtons, épreuves de
confinement dans de petits containers en tôle, les « connex
box » et les festins de criquets pour échapper à la famine.
Quand il rentra du camp après presqu’un an d’absence,
d’une maigreur effrayante, il s’assit sur une chaise et
pleura longuement. Ses deux meilleurs amis s’étaient suiȬ
cidés dans le camp. Son frère aussi était rentré, il était deȬ
venu « xeȬlam », conducteur de taxi à trois roues, et avait
perdu toutes ses dents à cause de la mauvaise alimentation.
Sa femme, Tâm, s’était alors mise à concocter des soupes
de « phô » et des préparations culinaires qu’elle vendait au
coin de leur rue pour faire vivre la famille, mais cela restait
insuffisant pour assurer l’avenir de tous.
En cette période d’entreȬdeux guerres, la décision de Tô
leur apparut comme une aubaine et une manière peu onéȬ
reuse de protéger leur fille aînée : elle pourrait étudier et
ainsi, pensaientȬils, s’assurer un avenir meilleur. Ils la
conduisirent au couvent dans le quartier de Thu Tiem face
à la citadelle de Saïgon.
Pendant les quatre années qui suivirent, elle suivit un
enseignement aussi bien religieux que laïque, apprit l’hisȬ
toire du Bouddhisme et du Christianisme, mais également

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l’histoire de son pays ainsi que l’écriture et la langue franȬ
çaise. A l’aube de sa quinzième année, ayant fini son apȬ
prentissage, elle accepta de partir loin de chez elle, de sa
famille et de ses quatre frères et sœurs, dont elle s’était souȬ
vent occupée, pour travailler dans un orphelinat.

Trois heures ont passé depuis le départ du bus. Le paȬ
norama a changé, déroulant des rizières à perte de vue
avec quelques montagnes en arrièreȬplan, posées sur un
ciel bleu violacé. Puis le véhicule entre dans la ville de
Dalat pour déposer quelques voyageurs à la gare routière.
Tô s’éveille alors et ses yeux s’ouvrent sur le visage buȬ
riné de la grandȬmère penché sur elle, toujours souriante :
— Nous descendons un moment, lui ditȬelle, vous m’acȬ
compagnez, je suis Madame Tiên.
La jeune nonne sourit et l’aide à descendre du bus. L’enȬ
droit est mal commode, les latrines détruites et à ciel ouȬ
vert. Les gens se dispersent à droite et à gauche pour les
commodités.
Un homme en pousseȬpousse, leur propose des canȬ
nettes de boissons rafraichissantes. Chacun se désaltère
puis remonte dans le bus.
Tô découvre alors les villas coloniales et la cathédrale à
la française. A la sortie de cette ville de montagne romanȬ
tique, le convoi prend la route de Huê. C’est là que se rend
sa compagne de voyage.
CelleȬci murmure soudain à son oreille :
— VeuxȬtu connaître ton avenir ?
La jeune sœur sursaute :
— Je le connais déjà, répondȬelle, les religieuses ont un
avenir tout tracé, le don de soi et la communion divine.
— Non, tu ne sais pas tout, malgré toi ton destin sera
exceptionnel.

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Tô lance à la mamie un regard dubitatif.
— Même si tu n’y crois pas, tu ne risques rien, reprend
celleȬci avec un sourire amusé.
Sans un mot, Tô lui tend sa main gracile. Tout en ferȬ
mant les yeux, la vieille dame caresse sa paume tout en suiȬ
vant les différentes lignes avec ses doigts abimés. Son viȬ
sage s’éclaire :
— Oui, c’est cela, je vois des voyages et plein d’enfants,
une enfant en particulier qui t’emmènera sur des chemins
différents.
Tô écarte sa main. Elle ne se souvient pas lui avoir dit
qu’elle projette de travailler dans un orphelinat, elle fait
une moue étonnée et remercie madame Tiên. Il s’est mis à
pleuvoir. Tô écoute la douce femme lui parler de Huê, la
ville de son enfance, traversée par la rivière des parfums.
Cette dernière semble heureuse de rentrer après avoir
passé quelques mois chez sa à Saïgon.
Elle propose à Tô de passer la nuit chez elle, mais la
jeune nonne décline l’invitation car elle doit rejoindre au
plus vite la ville de Hanoï où l’attend la Mère supérieure.
— Mais vous n’y parviendrez pas ce soir, dit madame
Tiên, vous devrez vous arrêter pour la nuit.
Tô réfléchit et décide alors d’accepter, persuadée
qu’ainsi la soirée sera plus agréable. Elle pourra repartir
dès le lendemain à l’aube.

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La maison de Madame Tiên

Madame Tiên habite non loin de l’ancienne cité impériale
de Huê, une “nhà vuon” ou maisonȬjardin, qui se découpe
selon une architecture subtile où chaque élément s’inspire
de la nature qui l’entoure. La maison prend la forme d’une
voûte traditionnelle et son toit est orné des têtes de tigre.
De l’extérieur, au milieu du portail et sous le toit, Tô disȬ
tingue un panneau gaufré en terre cuite formant un livre
sur lequel est incrusté le nom des propriétaires. AuȬdessus
du panneau, elle voit, disposées symétriquement, deux
chauvesȬsouris déployant leurs ailes. « Bonheur et protecȬ
tion », penseȬtȬelle.
Une fois à l’intérieur de cette charmante propriété, la
jeune fille se sent comme dans un univers en miniature, à
la fois paisible et cordial. On ressent une ambiance solenȬ
nelle et ancienne, totalement différente de la vie ordinaire.
Madame Tiên en conduisant son invitée à sa chambre lui
explique pourquoi l’aile principale tourne le dos à la
route :
— Ceci a été fait pour respecter le bon équilibre avec les
astres, nécessaire à l’épanouissement intérieur, et aussi cela
nous sépare des bruits extérieurs.

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Le jardin l’émerveille aussi : il lui apparait comme un
lieu unique symbolisant la délicatesse. Elle n’a jamais vu
autant de fleurs réunies, des plus courantes comme le jasȬ
min, la grenade, le tournesol, mais aussi des rosiers locaux,
aux plus élégantes telles différentes variétés d’orchidées.
Il y a aussi de nombreux arbres fruitiers précieux : manȬ
goustanier, durian, litchi et sapotier.
Au centre, une fontaine où l’eau ruissèle doucement sur
la mythique Hâc, rendant au gypse clair de la grue son asȬ
pect nacré, comme celle de son songe. Une servante les reȬ
joint bientôt avec un plateau de thé et de douceurs sous la
véranda. La pluie s’est arrêtée, l’air embaume de mille senȬ
teurs dans la légèreté du soir. Tô se sent heureuse et apaiȬ
sée :
— Comme votre nom l’indique, vous êtes vraiment une
bonne fée, ditȬelle à madame Tiên, qui lui rend son sourire.
Tô, prise dans le bonheur éphémère de ce jardin quasi
surnaturel, se met à se confier à la vieille dame. Elle lui
parle comme elle n’avait jamais parlé à personne, presque
envoûtée. Tô a perdu très jeune ses propres grandsȬparents
et un lien très fort se tisse entre les deux femmes.
Le lendemain matin dès l’aube, madame Tiên vient réȬ
veiller la jeune fille. Les oiseaux chantonnent dans les
arbres du jardin. Un chat d’une blancheur d’albâtre est asȬ
sis sur le muret. Du thé au jasmin et un bol de riz les attenȬ
dent en bas des marches. Émues, elles déjeunent ensemble
et Tô promet de revenir voir son hôtesse à Huê, dès son
prochain voyage vers le Sud pour retrouver sa famille. La
grandȬmère arbore un sourire entendu :
— Je suis sûre que je te reverrai, lui ditȬelle, nous
sommes liées maintenant.

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Elle s’absente quelques minutes et revient avec la boîte
en fer qui l’accompagnait durant son voyage. Elle en extrait
une pierre de jade enrobée d’un écrin de malachite :
— Ceci te protégera aussi, garde le en souvenir de moi.
Tô lui rend son sourire sans comprendre. Puis elle reȬ
joint la gare routière, déjà en ébullition à cette heure matiȬ
nale : vendeurs de jus de coco et de mangues se pressent.
Mais derrière eux, la religieuse distingue des hommes
armés en treillis qui rodent aux aguets, signes d’une guerre
latente et d’une paix non réalisée. Elle s’installe rapidement
dans le premier bus en partance pour Hanoï. En fin de jourȬ
née, ils atteignent les faubourgs et le conducteur fait une
dernière halte. Une autre nonne monte alors dans le bus et
vient s’asseoir aux côtés de Tô :
— D’où viensȬtu ? lui demandeȬtȬelle,
— De Saïgon, répond Tô.
— C’est un long voyage ! Je suis juste venue visiter les
sœurs du couvent de Hoa Binh, à présent, je rentre à Hanoï
au presbytère.
— Oh, répond Tô, c’est justement là que je me rends
également !

La fin du voyage se passe agréablement pour les deux
jeunes filles qui oublient quelques instants la grisaille du
monde extérieur.

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Le couvent à Hanoï

Quand les deux jeunes nonnes rejoignent le presbytère, la
nuit est déjà tombée. Sœur Van entre dans le jardin, où se
mêlent les odeurs d’encens et de jasmin. Tô qui la suit, reȬ
marque qu’il est encadré par de grands bâtiments en pierre
et une longue allée d’arcades, où la lune éclaire les arbustes
entre les piliers, telles des ombres chinoises. Peu rassurées,
à l’écoute des bruits extérieurs Ȭune chouette qui hulule,
quelques mulots ou hérissons qui frétillent dans les buisȬ
sons – elles se hâtent vers le bureau de la Mère supérieure,
situé dans le bâtiment central. La novice est impressionnée
par la prestance de cette grande femme, qui vient à leur
rencontre, qui tient une tête droite longiligne, sur un cou
encore plus long. Elle ne distingue aucun cheveu qui déȬ
passe, juste un visage ridé d’où émergent de grands yeux
noirs en amande qui se posent sur elle :
— Bienvenue, sœur Tô, votre voyage fut agréable ?
L’aspirante, intimidée, ne tient pas à raconter sa renȬ
contre avec madame Tiên. Elle répond laconiquement :
— Cela c’est très bien passé, Mère.
CelleȬci hoche la tête sans sourire et les entraîne vers le
réfectoire.

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En la regardant marcher devant elle, Tô a l’impression
de voir un spectre glisser sur une mer d’huile, dont l’ombre
géante se reflète sur toute l’arcade du couloir, éclairé seuȬ
lement par quelques bougeoirs suspendus. Dans le réfecȬ
toire, une trentaine de novices sont attablées et en prière,
en attendant le premier service. Une lignée de cornettes
grises penchées sur une immense table en chêne.
La Mère supérieure invite alors la jeune nonne à proȬ
noncer le bénédicité. CelleȬci intimidée s’exécute cepenȬ
dant avec le sourire et les mains tremblantes. Curieuse,
l’abbesse l’interroge sur son choix et les origines de sa déȬ
cision. Tô gênée lui conte malgré tout sa vision, et son intéȬ
rêt pour la vie de religieuse, où il lui semble que l’on peut
se consacrer sans compter à l’aide des autres, autant phyȬ
siquement que spirituellement. Energique de nature, aiȬ
mant s’occuper des gens, rendre service, habituée aux enȬ
fants, elle ne voyait rien d’autre qui puisse autant la comȬ
bler. Surprise devant tant de détermination, la Mère supéȬ
rieure sourit :
— Ton engagement est juste, lui répondȬelle, mais tu ne
dois pas non plus oublier qu’il est en lien profond avec
notre Dieu et prier pour rendre hommage le plus souvent
possible. Le recueillement et l’isolement pour se rapproȬ
cher de lui, sont également indispensables. Mais je crois
fortement qu’en choisissant l’orphelinat, tu as fait le bon
choix.
— Merci ma Mère, répondit la jeune fille.
Après le repas, sœur Van entraîne la petite nonne dans
sa cellule qu’elle doit partager pour la nuit. La nouvelle veȬ
nue s’endort rapidement d’un sommeil réparateur.
Tôt le lendemain matin, la cloche du presbytère se met
à carillonner. C’est l’heure des vêpres. Tô sursaute, se
croyant encore chez madame Tiên. Mais c’est sœur Van qui

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lui sourit. Deux mondes qui s’affrontent et s’entrecroisent
dans le cœur de la jeune fille : celui de ses ancêtres, qu’elle
pense encore devoir respecter et celui de sa vie future,
proche de sa foi nouvelle et de son idéal. Les deux novices
se préparent pour la messe.
A la sortie d’un frugal petit déjeuner, Tô aperçoit la
Mère supérieure au volant d’un minibus qu’elle gare dans
la cour principale. Dans le véhicule, se trouvent cinq petits
enfants aux yeux ronds, la morve au nez. Les deux plus
jeunes pleurent à chaudes larmes :
— Voilà cinq pensionnaires de plus, dit cette dernière
en descendant, nous allons les conduire à l’orphelinat.
Sœur Tô, préparez vos affaires et occupezȬvous des plus
petits. Il faut les faire déjeuner avant de partir.
Tô s’approche des jeunes enfants, son regard doux, sa
voix et sa jeunesse, les apaisent. Ils s’assoient gentiment auȬ
tour de la table. Ils mangent lentement des galettes sucrées.
Ils ne pleurent plus, mais aucun d’eux ne parle. Le cœur un
peu serré, Tô récupère son petit bagage, salue la jeune Van
et quitte ce refuge pour prendre avec les enfants et la Mère,
la route de Bach Liên.
L’orphelinat se trouve à deux heures de route seuleȬ
ment, à la périphérie d’Hanoï. Ils quittent cette ville qui
reste calme derrière ses façades, secrète comme les vierges
derrière leurs longues franges de cheveux noirs. Le ciel est
bas et l’air de nouveau humide laisse présager une proȬ
chaine averse. La Mère supérieure conduit de manière sacȬ
cadée sur cette route poussiéreuse. Les ornières et les obsȬ
tacles sont nombreux. Les gros pneus du camion s’écrasent
avec force contre chaque caillou jonchant le sol rougeâtre.
Ils retombent avec rudesse à chaque trou profond pour en
rejaillir aussitôt en faisant tout vibrer. La jeune nonne reȬ
pense alors à ce vieux dicton :

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« Saute sur le dos de la terre si elle se dresse devant toi,
CreuseȬla si elle te cache l’horizon. »
Les enfants calmés et rassasiés sont sagement assis à
l’arrière du minibus. Ils ne possèdent plus rien de leur
passé, bientôt ils n’auront même plus de souvenirs. La réȬ
vérende, qui semble avoir deviné la nostalgie et l’inquiéȬ
tude de Tô lui sourit :
— Tu verras, sœur Minh Tâm qui dirige l’orphelinat est
très gentille. Elle exige du travail et un dévouement comȬ
plet aux enfants mais sa porte est toujours ouverte, elle
vous considère toutes comme ses filles. Nous ne sommes
pas loin non plus du village de Van Phuc, tu en as entendu
parler ?
— Non à mon grand regret.
— C’est la ville de la soie par excellence, connue de par
le monde. De plus, la région est vallonnée et traversée par
une magnifique rivière. Tu vas te plaire ici !
Alors qu’ils arrivent en périphérie d’un village, un
énorme bruit retentit et le minibus se retrouve propulsé sur
le basȬcôté de la route. La roue arrière droite a été piégée
dans un énorme trou plein d’une boue noire et nauséaȬ
bonde. Au même moment, le tonnerre éclate dans un ciel
parcouru d’éclairs. Suit rapidement une pluie intense. Les
enfants affolés poussent des cris stridents.
— Diable, s’écrie la Mère supérieure, juron suivi aussiȬ
tôt d’un : Oh, désolée, mais comment allonsȬnous sortir de
ce bourbier ?
Sœur Tô bondit alors à l’extérieur du minibus et traȬ
verse la rue. Elle entre dégoulinante dans une grande bouȬ
tique ouverte où deux hommes s’affairent, cherchant à proȬ
téger de la pluie toute leur marchandise.
— Oh là, les interpelleȬtȬelle, nous sommes en difficulté
avec de jeunes enfants à bord. PouvezȬvous nous aider ?

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Les hommes finissent de poser la dernière bâche et se
précipitent en souriant derrière la jeune nonne :
— Cela surprend toujours par ici, les orages sont très
violents, dit le plus jeune des deux. De plus la route qui a
été détruite en 54 n’est toujours pas entièrement réparée.
Mais cela n’est signalé nulle part, alors dès qu’il pleut, c’est
un vrai traquenard.
— Ouh ! Vous vous êtes bien embourbés, reprend le seȬ
cond, je vais chercher le tracteur au bout de la rue, ne vous
en faites pas les enfants, vous allez bientôt sortir de là !
A leur invite, la conductrice et ses passagers quittent
alors le minibus pour aller se réfugier en face, où une toute
jeune fille leur amène du thé chaud. Finalement la nouvelle
fait bientôt le tour du pâté de maisons et tous les voisins
viennent aider les voyageurs.
Tô remarque une vieille femme, d’une pâleur extrême
et très maigre, mal abritée sous l’auvent d’une maison déȬ
labrée près du lieu de l’accident, et qui les observe. Elle les
observe et semble attendre, un énorme panier dans les
bras. Elle ne bouge pas malgré la pluie qui lui cingle le viȬ
sage. Elle essaie parȬdessus tout de protéger son étrange
colis. Une fois les enfants confortés et le minibus remis sur
la route, les sœurs remercient abondamment les deux vilȬ
lageois et tous ceux qui leur ont apporté de l’aide. Et penȬ
dant que la Mère supérieure se réinstalle au volant, Tô est
interpellée par cette vieille dame :
— Ma sœur, lui murmureȬtȬelle d’une voix chancelante,
ce bébé ne m’appartient pas. Je l’ai trouvé hier soir derrière
ma maison près de l’enclos des poules, enveloppé dans ce
linge et je ne sais que faire.
Je l’ai nourri comme j’ai pu, mais personne ne le connait
au village et je ne peux en prendre soin ! Je suis trop vieille
maintenant. EmmenezȬle avec vous.

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