La Petite Opium

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Située entre le début du XXème siècle et nos jours cette histoire met en scène des personnages aux noms étranges mais familiers, pour relater l’amitié et l’évolution de deux fillettes : Opium et Sitia. Chacune d’elles en proie à un passé complexe, vivra une transformation particulière. Sous la houlette de Tiyi, la grand-mère guérisseuse d’Opium, les deux enfants vont s’ouvrir à la nature, école de l’Esprit par excellence. Opium, héroïne de la trilogie, s’engage dans un apprentissage extraordinaire des règnes minéral, végétal et animal, destiné à sauver Sitia.Entre aventures burlesques et Initiation auprès d’un magnétique aigle-professeur aux yeux de cuivre, Opium entre à « l’Ecole de la Verdure » pour vivre des expériences spirituelles exceptionnelles. Une surprenante enquête généalogique dans les profondeurs d’un inconscient familial permettra à Sitia, porteuse d’une maladie mystérieuse, de se découvrir une vocation « médicale ». Entre légèreté et gravité, on reste longtemps imprégné et nourri par cet univers lumineux.
Publié le : jeudi 9 juillet 2015
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EAN13 : 9791026202363
Nombre de pages : non-communiqué
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Malika Allik

La Petite Opium

Vol.1: La prisonnière de l'hiver

 


 

© Malika Allik, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0236-3

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE

 

L’illustration de la couverture du livre a été réalisée par France DASPE en 1993.

 

Un samedi soir, lors d’un dîner chez elle et son compagnon, mon regard fut irrésistiblement attiré par une petite peinture posée sur un chevalet à même le sol. Je fus soudainement transportée dans un monde où les émotions sont nourries de lumières et vêtues de douceurs.

 

Après avoir repris mes esprits je lui fis part de mon admiration et de mes sensations teintées d’une sérénité d’une force jusqu’à là encore inconnue. France en fut étonnée et n’en demeura pas moins humble.

 

Trois jours après, France frappa à ma porte, avec dans ses mains un petit paquet enveloppé dans une feuille de papier journal. Elle me dit simplement « tiens » et fit demi-tour promptement.

 

Quelques mois plus tard, elle fut appelée pour séjourner dans les Jardins du Ciel….

 

REMERCIEMENTS

 

A Célina, pour m’avoir guidé et protégé

 

A Denis Colin, pour son aide, sa confiance et son soutien dans l’accomplissement de cette œuvre.

 

A Eveline Brunel et tous les amis qu’elle a réunis pour m’offrir les moyens informatiques de réaliser cette œuvre.

 

A Guilain de Acarregui pour sa présence bienveillante.

 

1

Une grand-mère singulière

 

 

Un ciel gris bleu au reflet d’acier, une pointe de rose garance à l’horizon, il en émane puissance et assurance qui vous gagnent et vous transporte sur le sentier des songes. Le chant du vent vous enveloppe d’un manteau de quiétude. Sa mélodie enivre les nuages ; ils se nouent les uns aux autres ; des personnages aux mille visages voient le jour.

Une terre peuplée d’une faune et d’une flore aux couleurs chatoyantes et aux parfums enivrants éveille vos sens.

Dame Nature murmure à votre oreille ; « puise en moi je suis ta source, mais ne la tarie pas par ta soif de grandeur, ou tu verras en moi ta plus pernicieuse ennemie ».

Les ailes d’un papillon effleurent votre joue, il vous a ramené à la réalité.

De petits chemins de terre parsemés de pierres aux formes lunaires se perdent au flanc de la montagne. Les poules éparpillées sur le chemin, sont les témoins des allées et venues des villageois vacant à leurs occupations quotidiennes, indifférents aux ambitions de la ville ; Leur désir d’indépendance est encore le plus fort. Les moutons et les ânes se cèdent le passage avec complaisance, ils poursuivent le même but : servir Dame Nature.

Des maisons taillées à même la pierre, aux toits tellement bas et accessibles qu’ils font le bonheur des enfants : ils jouent à cache-cache ou à saute-mouton malgré l’interdiction des parents. Les chats apprécient également ces lieux propices à la fuite. De petites cours intérieures sans ornements ostentatoires, agrémentées de sièges en bois et d’une table basse, sont là pour accueillir les voisins et les amis après le souper les soirs d’été.

∞∞∞

Les femmes du village, vont chaque matin au puits s’approvisionner en eau fraîche. Ce n’est pas une corvée, c’est une délectation, leur ardeur se décuple ! Les oreilles ne savent plus où capter les nouvelles qui arrivent à profusion. Les langues exultent à la pensée de leur futur babillage.

L’accès du puits est strictement interdit aux hommes du village le matin. Les femmes l’ont décidé ainsi. Elles ne doivent être dérangées sous aucun prétexte ! L’eau est un bien précieux, une très grande vigilance s’impose pendant le remplissage des jarres. Une seule goutte d’eau perdue vexerait les Cumulonimbus pendant plusieurs semaines.

La communauté masculine ne l’entend pas de cette oreille. Elle partage ce même avis : tout cela n’est que prétexte ! Le dessein des porteuses d’eau consiste à avoir la suprématie sur leur humble communauté. La gente féminine œuvre dans l’ombre à leur asservissement. On les tient à l’écart des décisions et indiscrétion, ils en ont assez d’en faire les frais au souper :

—Par ta faute, je vais être la risée de ton village Toukin !

Dit au chef du village, sa femme Sémaris.

—C’est gentil à toi Sémaris de m’offrir la toute nouvelle affabulation sortie du puits, je viens juste d’enterrer la précédente !

—Ne t’ai-je pas toujours éclairé, dans tes grands moments d’obscurité jalonnant ta fonction de Chef du Village ? Mes précieux conseils t’ont permis d’agir avec agilité, comme un singe passant de branche en branche. Il est de ton devoir d’époux d’agir maintenant en ma faveur en quittant momentanément ta seconde peau d’Harpagon. L’achat d’un coupon de tissu suffira à me prémunir des railleries. Une fois celui–ci transformé par les doigts de fée d’Epicéa notre couturière, il donnera naissance à la plus jolie des robes. Je pourrai le jour du mariage de Planète, le fils de Cirius, me rendre à la cérémonie, sans avoir à craindre les regards de pitié. Quant aux regards d’envie, je m’en accommoderai avec jubilation !
Il serait judicieux de ta part, d’étudier avec sérieux ma proposition. Une réponse négative me plongerait dans une telle déception, que l’approvisionnement en eau fraîche pourrait en pâtir, et tu devras peut être te contenter d’eau croupie !

—Franchement ! Ne penses-tu pas qu’il y a d’autres priorités pour le village ? Prends exemple sur moi. Au lieu de perdre mon temps en de futiles jacassements, j’ai envoyé une nouvelle fois ma requête, maintenant j’en suis sûr certain ; l’électricité éclairera bientôt notre village.

∞∞∞

L’électricité, belle et grande invention ! Mais quand les poteaux sont les seuls témoins du progrès depuis plusieurs années, allez expliquer le modernisme aux anciens, ils vous rient au nez !

Si vous avez six ans, rien de cela ne vous concerne ni ne vous passionne, cette vie du village est un univers inconnu et inquiétant…

La Petite Opium se sent déracinée et bien seule, sa famille se résume à présent à une grand-mère avec un œil en moins, et des cousins et cousines qu’elle n’a jamais rencontrés.

Hélas, le choix ne lui est pas permis. Elle devra apprendre à s’intégrer et à s’imposer, malgré son très jeune âge, le retour vers son passé n’est pas permis. Son instinct lui murmure qu’à partir de maintenant sa seule chance réside dans sa volonté et sa capacité à saisir l’insaisissable.

La maison de sa grand-mère Tiyi se situe en haut du village. Les voisins les plus proches ne risquent pas de déranger quiconque, ils ont depuis fort longtemps regagnés leur demeure d’éternité. Le chemin pour s’y rendre est étroit et sinueux, mais agréable. Il pousse de chaque côté de ravissantes fleurs jaunes auréolées d’un cœur orangé semblables à des petits soleils. Au bout de celui-ci deux arbres tels des chandeliers sont postés devant la demeure de Tiyi.

Sont-ils les vigiles de ces lieux ou simplement le produit d’une excentricité de Dame Nature ?

Une fois arrivé dans la cour, une odeur suave de chèvrefeuille vous accueille et vous guide dans votre visite.

Les pierres du mur extérieur sont comme des enfants de la montagne, engendrés pour permettre aux hommes de bâtir des logis de douceur. Ces pierres ont reçu en héritage le don de capturer et d’apprivoiser le grand silence, afin de le dispenser aux êtres en quête de sagesse.

A l’intérieur de la maison, les murs sont blanchis à la chaux. Ils hébergent des alcôves au léger reflet jaune abritant les lampes à huile et quelques trop rares objets. Le sol, patiné par les années, est partiellement recouvert de peaux de mouton blanches. Une grande cheminée est érigée au centre de la pièce principale ; elle incite à l’évasion, ses flammes aux silhouettes ondulantes vous hypnotisent à la manière d’un charmeur de cobra.

Deux vastes fenêtres célèbrent les louanges du paysage. Celle de droite a pour compagne une table en chêne au milieu de laquelle trône une coupe remplie de fruits secs, auto-désignée souveraine des lieux.

∞∞∞

La petite Opium avait un regard sibyllin et triste, force et douceur se mêlaient, exprimant l’étonnant métissage du faon et du félin. Son oncle Miror l’avait accompagné. Très soucieux de son emploi du temps, il l’avait laissée seule devant la maison de sa grand-mère, la rassurant sur l’imminence de son retour. La petite Opium patientait à la porte, son grand sac de cuir posé à ses pieds. Elle était vêtue d’un manteau marron et ocre en tissu écossais noué à la taille. Une écharpe jaune en laine encerclait son petit cou. Ses petites mains étaient gantées également de jaune. Heureusement, Tiyi avait dû quitter le puits précipitamment, car elle ne se sentait pas bien. Une douleur inopinée avait pris en otage son avant-bras. L’aide d’une autre femme lui avait été indispensable pour hisser les récipients sur son âne Pipo. Arrivée devant sa maison elle eut le souffle coupé en apercevant sa petite fille. Elle ne s’attendait pas à la voir arriver si tôt. Désemparée, la douleur avait cédé sa place à une profonde tristesse en présence de sa petite Opium.

Les premiers jours n’avaient pas été faciles pour la petite Opium. Sa bouche restait hermétique, elle refusait de s’alimenter. Elle assimilait la nourriture à une ennemie cherchant à infiltrer son corps et à sonder son âme. Tiyi n’avait plus qu’une seule solution pour nourrir la petite, lui ouvrir la bouche à l’aide d’une petite claque sur la joue, ce geste produisait un petit cri qui permettait de déposer les aliments dans sa bouche, en quelques secondes.

Un autre problème venait se greffer, Opium refusait tout contact. Aussitôt qu’un regard se posait sur elle, en fronçant les sourcils, elle manifestait son mécontentement. Il ne fallait pas songer à l’approcher. Dès les premiers pas dans sa direction, elle partait se cacher derrière sa grand-mère en s’agrippant à sa jambe. Son arrivée au village suscitait de nombreuses interrogations. Au puits, c’était devenu le sujet principal de conversation. Touya la sœur de Tiyi se sentait investie d’une mission : elle était persuadée que sa nièce Opium devait vivre en compagnie de ses deux cousines et de leurs frères jumeaux. D’après elle, Tiyi ne pouvait raisonnablement pas élever une enfant de six ans, du fait de ses revenus modestes et de son mode de vie qui ne semblait vraiment pas adapté, au point que Touya se répétait souvent : « Tiyi est une personne très solitaire puisqu’elle s’isole dans la maison de nos ancêtres perchée au sommet du village, au milieu des cris des animaux et du gémissement du vent ».

Les rares personnes que Tiyi rencontrait volontiers étaient celles laissées en chemin par la médecine. Certains affirmaient qu’à la suite de l’épreuve qui l’avait frappée il y a des années, elle avait décidé de vivre ainsi. Touya n’était pas de cet avis ; pour elle, Tiyi avait toujours été solitaire et hors normes. A maintes reprises, elle avait essayé de la persuader qu’Opium vienne vivre dans sa demeure familiale, mais en vain.

∞∞∞

Le règne de la nuit touche à sa fin. Il commence à s’affaiblir, chaque minute passée fait pâlir sa belle couleur saphir. Ses sujets étoilés, ne seront bientôt plus que des fantômes. Seule subsistera une traînée rose garance à l’horizon, signe de son passage éphémère. Le soleil a aperçu cette lueur à l’horizon, il commence sa lente ascension et déploie un à un ses rayons. Un travail de longue haleine l’attend, il doit ôter le voile d’illusion déposé pendant son absence par sa fascinante et charmante compagne la lune.

Ce matin Tiyi est préoccupée, elle n’a cessé de songer à l’avenir de sa petite-fille. Elle doit prendre une décision. Sept mois se sont écoulés depuis son arrivée au village. C’était un après-midi de décembre, le ciel avait mis sa pelisse d’argent, le vent était ce jour-là un modèle de discrétion, les oiseaux l’avaient imité. Les animaux domestiques montraient quelque émoi, seul le brouhaha des habitants du village se faisait entendre, insensibles à ces phénomènes.

∞∞∞

Toutes les nuits depuis l’arrivée de sa petite fille, Tiyi ne cesse de songer à son avenir. Doit-elle rester avec elle, ou demeurer chez Touya ?

Cette journée a été déterminante pour prendre sa décision, elle a dissipé ses doutes. Ce matin, la petite Opium a accompagné sa grand-mère sans réticence. Il règne au puits une atmosphère de fête. Les femmes célèbrent la bonne nouvelle, elles ressemblent à des poupées russes montées sur ressort. Les ânes venus se joindre aux chants d’allégresses braient en marquant le tempo.

La lettre de Toukin a porté ses fruits, l’électricité va enfin arriver au village : « il était grand temps, les poteaux en bois commençaient à prendre racines ! »

Les anciens ne partagent pas leur joie. Ils ont exigé la tenue d’un conseil de village dans les plus brefs délais. Les femmes ne seront pas invitées, peu importe, elles disposent de trois jours pour tisser leur toile, à l’aide de leurs arguments épicés :

—Tu dois convaincre tes parents avant le conseil, car pendant tu n’auras aucune chance, leur orgueil les rendra sourds. Ils ont si peur de perdre leur suprématie avec l’arrivée du progrès, qu’ils vont compromettre l’avenir de nos jeunes. S’ils s’opposent, la nouvelle génération fuira. Ils seront les seuls à régner sur un village peuplé « d’habitants de pierres ».

C’est à ce point de leurs péroraisons que Tiyi et Opium apparaissent au puits.

—Regardez toutes ! La venue de ma petite-nièce parmi nous a convaincu l’électricité de s’installer chez nous. Approche Opium, je vais te présenter à tes cousines. Si ta grand-mère te laisse venir vivre chez nous tu n’auras plus l’aspect d’une petite sur allumettes. Tes jambes sont tellement maigres qu’elles vont complexer les cigognes, qui se croiront obèses en te voyant ! Chez moi tu ne manqueras de rien, ton oncle possède son épicerie, elle nous permet d’avoir un train de vie très acceptable. C’est le résultat d’une tâche ardue : convertir un homme indolent et personnel en mari attentionné ! Plus tard je te confierai le mode d’emploi... A ma gauche c’est Linka, vous avez le même âge, et êtes aussi timide l’une que l’autre. Tu partageras sa chambre, elle est spacieuse, chacune aura son matelas en plume d’oie. Face à toi, c’est Kiria, à peine treize ans, elle maîtrise déjà à la perfection l’art de manier la brosse à cheveux et excelle dans l’assortiment de ses vêtements ! A présent voici Alpha, son père en a fait un double, il a pensé qu’un exemplaire ne suffisait pas, et voilà donc son jumeau Oméga.

Vu l’agitation qui règne au puits, personne n’a vraiment porté attention au discours de Touya. Pourtant celui-ci a été révélateur pour la petite Opium. Elle décide de s’exprimer pour la première fois depuis son arrivée au village :

—Je veux rentrer à la maison retrouver Pipo notre âne, et Narguilet notre cheval.

A cet instant précis, Tiyi a pris sa décision. Main dans la main, elles regagnent leurs pénates.

 

∞∞∞

 

Le conseil du village avait tranché, les femmes avaient une fois de plus gagné grâce aux arguments pimentés de leur « politique occulte ».

Le printemps et l’électricité arrivèrent en cœur. Ce fut ce moment-là que des transformations s’opérèrent chez la petite Opium. Elle passait des heures entières à observer le travail incessant de la petite fourmi ou à essayer de voir pousser une herbe.

Un matin Tiyi lui proposa d’aller rendre visite à Touya, il était temps que la petite fasse plus ample connaissance avec ses cousines et ses cousins. La réponse d’Opium l’agaça.

—Tiyi, nous devons rester là aujourd’hui, il va y avoir un grand vent qui va tout emporter. Les plantations ont besoin de nous, sinon elles se sentiront abandonnées et n’auront pas le courage de lutter.

—Tu sais Opium ce n’est pas bien d’inventer des histoires. Si tu n’as pas envie de voir tes cousines pour l’instant, je l’admets, mais il est toujours plus facile de dire les choses franchement qu’en empruntant des chemins détournés…

—Ce ne sont pas des histoires, c’est la vérité.

Tiyi scruta le ciel. Il avait emprunté le bleu des plages lointaines qui donne l’illusion d’être au paradis. Les nuages l’avaient déserté, sans doute l’avaient-ils jugé trop banal, le vent était du même avis. Rassurée sur l’état du ciel, Tiyi empoigna sa petite fille par la main et prit le départ. En chemin Opium ne disait plus un mot, mais ne cessait de regarder le ciel en fronçant les sourcils.

—Enfin ! Vous voilà, toutes les deux ! Je commençais à m’inquiéter, craignant que tu ne changes d’avis, il est tellement difficile de te faire sortir de chez toi ! Linka, va faire visiter notre maison à ta cousine, ensuite vous irez à l’épicerie prendre des gâteaux pour le goûter.
A présent Tiyi donne-moi ta réponse concernant la petite Opium avant son retour.

—Ma petite fille doit rester en ma compagnie, son avenir en dépend. Je dois lui enseigner la doctrine secrète de Dame Nature, elle m’en a instruite lors de nos conversations intimes. Ces révélations lui seront indispensables pour son avenir. Deux faits déterminants ont influencé ma décision, l’un s’est produit quand elle m’a demandé de rentrer à la maison lorsque nous nous trouvions au puits ; l’autre s’est produit le jour de son arrivée à la maison : un message m’a été envoyé par l’intermédiaire d’un aigle royal venu se poser sur le rebord de la fenêtre, ses yeux perçants couleur orangé ont fixé Opium, et après avoir croisé son regard, il a pris son envol.

—A force de vivre en recluse, tu ne fais plus la différence entre un présage et la curiosité d’un rapace ! Va consulter Nadir notre sage, même si parfois ses réponses demeurent des énigmes plus complexes à résoudre que la question posée ! Il te conseillera, comme moi de discipliner ton imagination galopante. Tes connaissances sont certes très étendues en matière de plantes et de bizarreries de toutes sortes, elles ont par le passé guéri et soulagé grand nombre de personnes. Mais je reste très perplexe quant à tes capacités à lire des messages dans les yeux d’un aigle, royal ou pas ! Tu dois savoir qu’à l’heure actuelle l’avenir est dans le progrès. L’arrivée de l’électricité dans notre village va nettement améliorer nos conditions de vie, ta Dame Nature sera très vite dépassée par le changement !

Tiyi n’a pas le loisir de répondre.

Linka et Opium viennent de franchir le seuil de la porte, les bras remplis de pâtisseries.

Soudain les volets et la porte claquent avec violence, un bruit effroyable fait tomber les boîtes de gâteaux des mains des petites. Leurs yeux ahuris se croisent, aucun son ne peut sortir de leur bouche.

Le vent s’est mis à souffler, il a sans doute décidé de mettre un peu d’animation. Il est allé chercher ses complices aux multiples figures. Ils arrivent simultanément, du plus dentelé au plus menaçant. En un rien de temps, ils ont pris en otage la belle couleur saphir du ciel. Le vent a entamé une danse endiablée avec les branches des arbres. Les fleurs et les herbes suivent la cadence infernale, elles saluent la terre de plus en plus bas.

Le ciel, fâché de ne plus être vêtu de sa belle parure, pousse un rugissement à faire pâlir d’envie le seigneur de la jungle. Il envoie ses flèches aux nuages, qui fusent en torrent de larmes. La terre inondée et agacée par ces larmoiements décide de tout emporter dans des torrents de boue.

Tiyi et la petite sont contraintes de passer la nuit chez Touya. La tempête règne en maîtresse absolue. Elle est prête à anéantir la moindre parcelle de vie sur son passage. La soirée se passe en silence. La petite Opium touche à peine à son assiette. Une grande tristesse l’assaillit. Son regard se perd en direction de la fenêtre, ignorant les volets clos. Sa cousine Linka tente de converser avec elle. En vain, Opium lui répond tout juste.

Touya, d’ordinaire si optimiste, est devenu maussade. Seul Tiyi est toujours égale à elle-même, imperturbable et souveraine.

Le lendemain, la tempête a restitué son royaume au soleil, lassée d’avoir eu si peu de sujets à dominer. Le soleil, a repris possession de son domaine. Il n’est pas mécontent du passage de la tempête. Celle-ci lui permet d’être apprécié à sa juste valeur ; les hommes sont parfois tellement ingrats à son égard !

Le paysage a revêtu son habit de tristesse. Il n’est plus qu’un sinistre champs de bataille.

La maison de Touya commence à s’éveiller. Les volets s’ouvrent un à un, les bruits de pas sur le plancher annoncent la reprise de l’activité. Une puissante odeur de café se mêle aux effluves de pain grillé pour tirer du lit les plus réticents. Comme à son habitude, la maîtresse de maison est présente pour accueillir sa petite famille au petit déjeuner. La table est dressée, les tartines sont beurrées, le café au lait fumant est prêt à servir dans les bols. Les jumeaux Alpha et Oméga sont les premiers installés à table, ils se plaignent de leur nuit, la tempête leur a causé une grande frayeur. Ils sont persuadés d’avoir abrité des monstres dans leurs penderies. Les trois cousines arrivent ensembles, avec des cernes sous les yeux, la tempête a tourmenté leur sommeil. Tiyi est la dernière à s’installer.

—A présent il est temps pour nous de rentrer à la maison, je te remercie de nous avoir hébergées pour la nuit.

—Ne me remercie pas, il était de mon devoir de vous garder, la tempête de cette nuit était d’une rare violence, personne ne l’avait prévue.

La petite Linka les regarde s’éloigner sur le pas de la porte, des mosaïques de miroirs emplissent ses yeux. Touya, se met à sa hauteur, la console avec des paroles sucrées et un baiser puis referme doucement la porte derrière elle.

Tiyi profite du trajet de retour pour interroger la petite Opium :

—Opium, qui t’a parlé de la tempête ?

—Personne ; le soir dans mon lit, j’écoute le discours du vent, il m’aide à m’endormir.
Les animaux interviennent souvent, ils ne sont jamais de son avis. Certains poussent parfois des cris tellement perçants, que la lune met ses oreilles à l’abri derrière les nuages. Or cette fois-ci, son souffle était un chuchotement ; les jérémiades et le bruissement des feuilles étaient absents ; ce calme n’était pas à sa place. Le lendemain matin, les fleurs ne se sont pas ouvertes, j’ai senti leur parfum d’inquiétude, il m’a averti d’un danger.

—Ton attention et ton sens de l’observation ont porté leurs fruits, je t’en félicite. Aussi n’oublie jamais cette recommandation, elle t’évitera bien des déconvenues : reste extrêmement vigilante dans les propos qui vont t’être rapportés, la seule vérité est détenue par l’intéressée, moi en l’occurrence. C’est pourquoi, je vais te raconter les faits qui ont bouleversé mon existence. Après le « grand départ » des deux êtres les plus chers à mon cœur, le chagrin m’avait rendu imperméable à toutes formes de communication. Les hommes étaient devenus pour moi la sinistre représentation de la violence et de la haine. La vengeance commençait à s’intéresser à ma personne, elle me faisait les yeux doux. Elle déployait ses charmes maléfiques avec malice, la tentation était grande. Je sentais monter la force destructrice, persuadée qu’elle m’offrirait l’apaisement tant espéré. La spirale infernale se réjouissait déjà à l’idée d’offrir une adepte à la grande farandole du diable. Dame Nature a perçu mon désarroi. Elle m’a tendu la main. Sa puissante aura alliée au soupçon de volonté qui subsistait en moi, ont écarté les faisceaux malfaisants prêts à me faire vaciller. Reconnaissante de l’effort fourni, elle m’a enseigné son langage et une parcelle de ses secrets. Je vais te transmettre une partie de ce savoir, l’autre partie, toi seule seras en mesure de la découvrir. Mon enseignement ne te dispensera en aucun cas des années de scolarité, ni des relations humaines. Garde présent à l’esprit ton appartenance à la Terre Mère, elle est la garante de ta force. Le règne, animal, végétal et minéral sont tes alliés, ne les contemple pas avec condescendance.

 

Opium a écouté les paroles de sa grand-mère attentivement. Son problème majeur prend les traits de l’intégration. Le premier jour d’école, elle s’est sentie aussi bien intégrée qu’un sapin dans une palmeraie. Aussitôt qu’un regard se posait sur elle, ses sourcils se fronçaient ostensiblement. Sa langue avait reçu l’ordre de ne manifester aucune parole en ce lieu hostile. Au souper Tiyi la questionna sur le déroulement de sa journée. Elle obtient pour toute réponse un regard de hibou et un haussement d’épaule. Armée de courage, elle tente alors de la convaincre de la nécessité d’aller en classe.

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