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Résumé

12e siècle. Les Sarrazins font des razzias sur la côte méditerranéenne et attaquent le village de Montfort en Provence. Mathieu, apiculteur et tailleur de pierres, va devoir défendre sa vie et celle de ceux qu'il aime. Sa destinée va changer à jamais.
Auvergne, années 50. Mathieu, rescapé de guerre, désespère de ses souvenirs perdus. Mais par un curieux concours de circonstances, au travers de son amour des abeilles et de son quotidien des champs, il va peu à peu les retrouver, en même temps que l'étrange piste d'un certain maître bâtisseur du 12e siècle...
Dominique Marcoux est un homme de passions, appréciant sa famille et ses amis, la nature et la mer mais aussi la musique et le chant. Il ne manque jamais d'occupations et que dire de son agenda... Mais le plaisir d'écrire s'est imposé à lui depuis plusieurs années.

Dominique Marcoux

 

La Pierre d'Abeille

ROMAN HISTORIQUE


ISBN : 978-2-89717-947-2

editionsNL.info

 

 

 

 

 

 

Ce livre est un roman et j’ai certainement dû prendre quelques libertés avec l’Histoire, tout comme avec les personnages. Seul Georges Gallay a bien existé, mais sa parenté est pure imagination. Ce sont les lieux, les paysages et les hommes qui y vivent et auxquels je tiens, qui ont guidé le traitement de texte de mon ordinateur, notre plume moderne…

 

Dominique MARCOUX

1

Elles vrombissent, bourdonnent, zézayent dans l’air surchauffé, on dirait presque un murmure de plaisir, un contentement du travail bien fait. Elles semblent s’agiter en tous sens, mais tout est organisé, tout est réglé, prévu, préparé selon une organisation immémoriale : chacune des abeilles a son rôle propre, sa tâche assignée. Chacune est à son poste en ce matin lumineux et clair de juin 1953. Les ruches sont alignées contre le mur de pierre sèche près d’une allée de tilleuls dont les fleurs commencent à passer dans une odeur sucrée. Les arbres ont embaumé dès la fin mai, l’air avait cette odeur de sureau et de foin mouillé après l’averse, une odeur d’enfance, de beaux jours et de journées dont le temps semble s’arrêter, devoir durer une éternité.

Mathieu est assis sur un plot de châtaignier, à moitié à l’ombre, il essuie son front bombé d’un large mouchoir à carreaux en relevant son chapeau de paille tout rond comme un casque colonial.

— Viens ma belle, dit-il à une abeille posée sur son index, conte-moi ton voyage au grand air, ton vol au ras des foins. Qu’as-tu senti au milieu de la prairie, près de la rivière ? Des boutons d’or à l’éclat si vif qu’ils fatiguent les yeux ? Des campanules, des bleuets ?

L’insecte brun ne bouge pas, ses yeux immenses semblent regarder Mathieu, l’écouter… Lui, il a toujours pris des abeilles sur ses mains, il leur parle, leur tient de longs discours chaque jour, jamais il n’a été piqué. Il dit d’ailleurs que quand on les aime, les abeilles ne piquent jamais, pas comme ces guêpes jaunes et noires au corps effilé. Encore moins que ces gorles, ces frelons agressifs et dangereux dont on dit ici que trois piqûres suffisent pour tuer une femme et sept pour en finir avec un homme.

— Si je pouvais me souvenir, dit Mathieu à l’abeille. Ah oui, ça faisait mal… En voilà cinq ou six qui rentrent, elles ont dû aller sur les acacias aux fleurs blanches. La récolte a été bonne mes jolies ? Faites-moi donc voir ce que vous avez ramené…

Il se lève, se penche au-dessus du rebord de la ruche, observant les abeilles derrière ses lunettes rondes aux montures d’acier, il pense aux acacias blancs de fleurs, comme la neige, là-bas… Où était-ce ?

Les abeilles hésitent à s’engager sur le rebord, comme si elles se reposaient de leur voyage, de leur cueillette de pollen, les pattes antérieures recourbées engrangeant la liqueur des pistils, la roulant en une boule compacte et jaune qu’elles vont déposer dans les rayons de cire.

Où était toute cette neige, songe à nouveau Mathieu, une neige qui faisait se confondre le ciel et la terre, pas un bruit, le coton, la ouate grise et blanche du bout du monde, un monde glacé, fait de faim, de froid et de soumission.

— Il faut rentrer maintenant mes belles. Allez déposer votre quête, ensuite ce sera mon travail, comme chaque jour, ma tête me fait mal, comme d’habitude.

Ses gros doigts boudinés, comme déformés, saisissent une abeille, sans la serrer, comme on prendrait un enfant.

Il y a eu une explosion, énorme, puis plus rien, pense-t-il encore. Quelle chaleur à nouveau aujourd’hui. La neige va fondre, la boue apparaître, toute cette boue que le soleil va sécher. Les fleurs vont éclore de la boue craquelée, les fleurs… die Blumen, tu sais ma jolie, là-bas ils disaient die Blumen… Un mot qui sonne comme une musique, celle des abeilles, éternelles travailleuses des prés, des ajoncs, et des arbres. Si je pouvais m’envoler, survoler ces champs, m’enivrer de mon vol, oublier, ne plus être, ne plus penser, ne plus souffrir, être quelqu’un, comme les autres… Ne pas être laid, difforme, gauche, pouvoir ressembler à ces hommes des revues de vente par correspondance qu’on reçoit à la ferme. Là-bas, parfois, en été, il venait une abeille, mais elle repartait très vite, sans doute cette inscription au-dessus d’un portail qui la faisait rebrousser chemin.

— Stalag II B, parvient à ânonner Mathieu. Ces trois mots, comme une éructation, cognent dans sa tête. « Je m’en vais, mes toutes belles, je m’en vais, je reviendrai ce soir, ne vous inquiétez pas, je serai là ».

Il se lève, son oreille bourdonne, il a une sorte de vertige, puis il se met en marche, son long bâton de noisetier à la main.

Il emprunte l’allée de tilleuls qui borde la grande maison au toit d’ardoise, aux volets verts un peu écaillés, un perron moussu cerne l’imposante demeure vers laquelle un escalier de pierre mène à l’entrée surmontée de deux grandes vasques de bronze. Un immense séquoia à l’écorce bulbeuse domine le perron du salon Second Empire où, pense Mathieu, les femmes en crinoline, capeline et ombrelle en dentelle devaient prendre le thé dans un salon en rotin. Ce devait être il y a longtemps, songe-t-il, bien avant ces temps de camps, de marches forcées, d’hôpitaux de campagne. Le chemin de la rivière est à droite, tout ombragé de noisetiers, de frênes et de saules. Certains ont reçu la foudre, formant un creux noirci dans lequel les gamins de la ville, qui ne vont pas tarder, aiment à se cacher en jouant aux Indiens. Lui, il n’a pas eu le temps de jouer aux Indiens. Depuis tout jeune il a dû travailler aux champs, aider à tous les travaux de l’hiver à l’été. Tout gamin il s’était intéressé aux abeilles, avait tout lu sur elles, leur organisation, leur intelligence magistrale qui défiait l’entendement. C’était la raison pour laquelle il leur parlait.

Mathieu longe la grille rouillée séparant le manoir de la ferme. La fontaine de pierre dorée s’élance avec son auge patinée par les hivers, les soleils et les pluies, son long bras de pompe en fer forgé attendant d’être actionné pour faire couler une eau fraîche et légère par la bouche d’un dauphin de bronze. La ferme s’étale sous le soleil avec ses écuries, ses étables, son four à pain. Rapide, un vieux corniaud grisonnant, acariâtre, somnole à l’ombre, allongé sur un tas de sable. Pour une fois qu’il ne lui montre pas les dents ce maudit chien tueur de chats et de poules. Il se souvient : eux aussi ils en avaient des chiens, des molosses hargneux aux yeux étincelants de haine.

Il franchit le pas de la porte menant à la grande cuisine, une pièce à tout faire, salon, salle à manger, avec une immense table de bois recouverte d’une toile cirée, des longs bancs patinés, un majestueux fourneau noir qui a pris la place d’une immense cheminée qu’on a bouchée, près de laquelle un fauteuil de velours cramoisi étale ses accoudoirs. C’est là que le père vient s’asseoir le soir, lisant l’Almanach Vermot, lissant sa moustache et soulageant ses reins ceints d’une large ceinture de flanelle. Dans un angle, l’évier de grès plusieurs fois centenaire est surplombé par un sous-verre où s’alignent ses décorations : la Légion d’honneur, la croix de guerre, capitaine lors de la Grande Guerre, ses galons gagnés au feu. Le calendrier des pompiers jouxte celui des Postes rythmant les saisons, des foins aux moissons, des vendanges aux comices agricoles. Tous les saints du Paradis appellent à des travaux séculaires, déclenchant un labeur incessant, immémorial, que les intempéries, pourtant évoquées par tous les almanachs, même celui du Père Benoît, n’empêchent pas ou si peu de faire.

Mathieu a ôté ses sabots à la porte, il marche sur ses grosses chaussettes de laine marron, comme un enfant n’osant pas salir, s’assied sur un banc, incline son chapeau à l’arrière.

— Dis-moi Mat, qu’est-ce qu’elles te disent tes abeilles aujourd’hui ? lui lance sa sœur en train d’éplucher des pommes de terre.

— Je leur parle, Juliette, mais elles ne m’ont jamais répondu, elles doivent bien me comprendre et aussi me dire des choses. Les abeilles, entre elles, elles se parlent sans se parler, juste à leur façon de voler, de bouger. Elles sont intelligentes les abeilles, plus que les hommes…

Juliette s’essuie les mains à son tablier,

— Mat, tu passes un temps fou près de tes ruches, heureusement que tu vends ton miel, sinon à la ferme tu n’es bon à rien. Il le dit parfois Jean ; et moi je lui réponds qu’avec ta tête et tout ce que tu as dû souffrir, tu ne peux pas beaucoup les aider les hommes, enfin baste, moi, je suis bien contente que tu sois là avec nous.

— Sers-moi donc un peu de vin Juliette, j’ai soif et il fait une de ces chaleurs !

Elle prend un pot de faïence tout fleuri dans le placard sous l’évier, lui verse une grande rasade de ce vin presque violet qu’ils font à l’automne, une piquette aigre et acide qu’il boit tête renversée, d’un trait, s’essuyant la bouche du revers de sa grosse main.

— Il est moins bon que l’an dernier, pas assez de soleil, le temps n’est plus comme avant.

— Tu dis toujours la même chose mon pauvre Mathieu, tu ferais mieux de te trouver une femme.

— Qui voudrait de moi avec mon allure et ma tête qui me fait mal ? reprend Mathieu en se servant un nouveau verre. J’oublie tout, je ne me souviens plus de rien, je n’aime que les abeilles et les miens.

— La fille de Claudius, au Pin, elle te regarde à la fête foraine, c’est une brave fille.

— Mais, Juliette, tout le monde me prend pour un bredin, j’ai plus de quarante ans.

Sa sœur dresse la table, pose des assiettes de faïence blanche, place les fourchettes à gauche, les verres devant les assiettes.

— Tu ferais bien d’y penser, va, une femme t’équilibrerait, ça ne t’empêcherait pas de t’occuper de tes abeilles, reprend-elle, les mains sur les hanches.

— Je pense trop, parfois je vois de drôles de choses, des éclairs, j’ai peur.

— Voilà les hommes qui rentrent, ils doivent avoir faim, dit-elle de son accent traînant.

Jean entre, se déchausse, soulève son chapeau gris un peu cabossé dont le ruban est orné d’une plume bleue et brun rouge de perdreau. Il a un visage anguleux, des rides profondes au coin des lèvres, des yeux plissés, deux fentes d’acier, il est grand, mince et se déplace avec agilité et souplesse.

— Encore un peu et je me le faisais ce lièvre. Voilà deux fois que je le vois ce vieux jaune au coin du seigle, en bordure du bois. Pourquoi je n’ai pas pris mon fusil ce matin ? Celui-là, il finira là un de ces jours, dit-il à Juliette en montrant le fourneau où chauffe une grosse marmite fumante.

— N’oublie pas que la chasse est fermée, mangez donc plutôt le ragoût d’hier, c’est toujours meilleur réchauffé, reprend la femme de Jean.

Les hommes entrent les uns après les autres, couverts de poussière, ôtant leurs sabots, relevant les manches de leurs chemises à carreaux ; ils vont se débarbouiller à l’évier, puis s’asseoir à la table de bois que préside Auguste Brochier, le père, entouré de Denis et Marcel les neveux de Mathieu. Chacun coupe une large tranche de ce pain rond que l’on cuit chaque mardi, à la croûte épaisse et dorée, après avoir tracé une croix au dos de la miche avec le couteau à virole tiré d’une poche du bleu de travail. Les femmes sont arrivées, elles aussi. Elles dressent le couvert, s’affairant autour des hommes, s’asseyant d’une fesse sur le coin du banc, elles mangeront plus tard une fois les hommes servis. Les pots de vin circulent, chacun se sert, boit d’un trait, s’essuie la bouche du revers de la main. On mange en silence, parfois on échange un mot bref, avec cet accent où roulent les r comme les galets d’un torrent d’eau claire, chapeau ou casquette sur la tête.

Après le repas et le café, chacun quitte le banc pour aller faire une sieste dans la paille du fenil ou adossé à un chêne. Se lever à cinq heures chaque matin impose du repos, les journées sont longues, surtout quand la chaleur monte du sol, faisant trembloter l’air.

C’était l’heure des nouvelles et le père Brochier va s’installer dans le Voltaire après avoir branché le poste sur Paris Inter.

« L’empereur Bao Dai s’est dit heureux de la formation du nouveau gouvernement d’union nationale du Vietnam qui devrait permettre son accession à l’indépendance au sein de l’Union Française, l’armée nationale vietnamienne renforce chaque jour davantage le corps expéditionnaire français. Le général de Lattre de Tassigny entame un voyage en Amérique pour que cette dernière accroisse son aide en matériel. Hélas, il faut aussi, en marge des opérations militaires dans le delta, déplorer un véritable carnage commis par un commando vietminh au centre de repos du Cap Saint-Jacques en Cochinchine où vingt-cinq personnes, surtout des femmes et des enfants ont été sauvagement assassinées. »

Et ça continue, pensa Brochier en lissant sa moustache grise, il avait fait deux guerres, en avait vu des atrocités commises par les Allemands ou par les Français, et là-bas, si loin, en Indochine, c’était pareil. Dans le fond, Mathieu avait bien raison de ne penser qu’à ses abeilles.

— « … Laniel, président du Conseil propose un projet de loi portant l’âge de la retraite au-delà de soixante-cinq ans, la CGT a aussitôt répliqué qu’elle appellerait immédiatement à la grève générale, les acquis sociaux de 1936 et de 1945 étant, selon elle, à nouveau mis en cause. Devant l’effondrement des prix agricoles, notamment ceux de la viande, les éleveurs de porcs de la région de Quimper ont manifesté devant la préfecture, des échauffourées ont eu lieu, on déplore une trentaine de blessés chez les éleveurs et une quinzaine parmi les gardes mobiles. »

Tu parles, songea Brochier, les prix sont inchangés depuis des années, les maquignons me proposent même moins que l’an dernier, mais l’engrais, la herse qu’il faut changer, le tracteur qui s’essouffle, tout ça, ça coûte !

— « … doit bientôt passer à l’Olympia ! Après une tournée couronnée de succès en Amérique, Charles Trenet revient enfin en France. En sport, le duel Bartali Robic promet pour ce tour de France 1953 où les étapes de montagne seront particulièrement à suivre. Avant les cours de la bourse, notre prochain bulletin aura lieu ce soir, comme d’habitude à 18 heures. »

Le père Brochier coupa la radio, se levant d’un pas pesant. Son argent, il l’avait chez lui ou au Crédit Agricole et surtout dans ses quatre-vingts hectares de terres et sa centaine de têtes de Charolais, alors la Bourse…

***

Mathieu prit la direction de ses ruches. À cette heure de la journée, la chaleur commençait à se faire sentir. Passé le « château », il se ravisa et emprunta le chemin qui descendait à la rivière. Il longea le pré sur sa droite en contrebas de l’étang, dont il apercevait le lavoir au toit de tuiles rouges. Il aimait ce chemin de gore que les gamins de la ville dévalaient dans leurs jeux lors de leur venue en été. Il les aimait bien, leur parlait de ses abeilles, leur donnait de véritables cours sur le miel. Le chemin longeait un grand pré dont une éminence était couronnée par le feuillage d’une demi-douzaine de chênes majestueux, plusieurs fois centenaires, sous lesquels somnolait le bétail. Des bœufs blancs, paisibles, l’œil mi-clos, qui battaient leurs flancs de leur queue pour chasser des myriades de mouches et de taons qui les assaillaient continuellement. Il parvint au petit pont de pierre qui surplombait la rivière, un modeste cours d’eau un peu boueux s’éclaircissant grâce à un courant rapide bondissant sur les pierres luisantes étincelantes de mica. Après un coude et un trou d’eau sombre, une petite plage de sable blanc s’étalait au soleil. Un bon coin de pêche que Mathieu connaissait bien où s’embusquaient de gros chevesnes à l’affût des vairons et des goujons. Une fois le pont passé, Mathieu prit un chemin sur la droite qui longeait la rivière, c’était davantage une sente, un mince sentier que traçaient les bêtes pour s’abriter de la chaleur ou pour aller s’abreuver, leurs pattes piétinant les minuscules plages de sable, descendant des prés en groupe, mus par leur instinct, dissuadant d’hypothétiques prédateurs disparus depuis des millénaires. Les Charolais s’avançaient alors dans le sable mou et vaseux jusque dans l’eau où s’enfonçaient leurs pattes, puis ils buvaient à longs traits émettant un souffle chaud et puissant, semblant apprécier le courant frais de cette eau à l’odeur musquée. Une haie délimitait la fin du pré, Mathieu la franchit en escaladant un échallier de bois, seul moyen de passer au travers des ronces et des épineux qui clôturaient prés et champs, des refuges à gibiers que les chiens arpentaient, nez au ras du sol lors de la chasse. Un champ de topinambours s’offrait devant lui qu’il contourna, s’appuyant sur son bâton, puis, arrivé à un chêne tout bruissant de moineaux, il s’installa, dos au tronc, essuyant d’un revers de main des gouttes de sueur perlant sur son front. Il aimait bien cet endroit qui dominait la Vouzance, une rivière aux eaux tranquilles, aux coudes où l’eau bondissait, chuintant, chantant sa musique le long des prés, avant de parvenir au village voisin. À Luneau, une belle église dominait une place plantée de marronniers tout bruissant de hannetons.

Mathieu se souvint de sa vie au Stalag, des barbelés, des gardes. Il avait pu conserver sa capote militaire qui portait un grand « K.G. » peint en blanc sur son dos, mais il ne savait pas ce que représentait son écusson bordé de rouge sur ses manches. Il se souvint du numéro : 152e RI. Un autre prisonnier lui avait dit que son régiment était célèbre, on appelait ses fantassins « les Diables Rouges ». Il ne se souvenait pas de ce qui s’était passé avant cette terrible explosion qui l’avait couché à terre, rendu presque sourd, déclenchant des maux de tête insupportables.

Il s’assoupit après que la douleur dans sa tête se fut estompée. Ce fut Un meuglement le réveilla, non loin de là. Il se leva pesamment, les yeux bouffis, se dirigea vers la rivière, ôta ses sabots et ses chaussettes, retroussa son pantalon de toile bleu et avança dans l’eau. Elle était fraîche, il s’aspergea le visage, but quelques gorgées dont le goût et l’odeur n’appartenaient qu’à cette rivière et qu’il aurait reconnue entre mille. Il resta là quelque temps, observant le ballet des libellules, estimant où pouvait se tenir le poisson, guettant le remous d’une loutre ou le mince trait ondulant d’une couleuvre traversant le cours d’eau. Il était toujours dans ses pensées en repartant en direction du pont. Ses souvenirs s’estompèrent d’un coup en entendant le vrombissement d’une abeille qui se posa sur une branche d’églantier. Il s’accroupit, l’observa longuement derrière ses lunettes rondes.

— Tu as trouvé ce que tu cherchais, du bon sucre, du nectar que tu vas ramener à ton essaim dans un orme ou peut-être à mes ruches, va savoir.

L’insecte crochetait de ses pattes antérieures le pollen qu’il roulait et enfournait dans une sorte de sac marron déjà presque plein de nectar.

— Va vite le déposer ma belle, sans t’attarder, reprit Mathieu.

Il savait que l’abeille allait rentrer d’une traite jusqu’à la ruche ou à l’essaim, retrouvant infailliblement son chemin à parfois plusieurs milliers de mètres de là. Elle se poserait sur le rebord de la ruche gardée par les guerrières, rentrerait avec les autres ouvrières pour progresser dans les alvéoles de cire des rayons et y déposer sa cueillette. Le relais serait alors pris par d’autres ouvrières qui colmateraient chaque opercule des cellules, dans lesquels fermenterait le merveilleux liquide doré et chatoyant.

C’est drôle, pensa Mathieu, à Hammerstein, là où était le Stalag II B, il y en avait aussi des abeilles. Il fut étonné de retrouver si facilement le nom du camp où il avait passé près de cinq ans. L’image s’estompa de son esprit, remplacée par l’idée qu’il lui faudrait bientôt recueillir le miel, celui que les abeilles avaient fabriqué à partir des fleurs des tilleuls bordant le vieux manoir. Parvenu en haut du chemin, il croisa Jean, son beau-frère juché sur un tracteur.

— Si tu n’as rien à faire, tu pourrais me donner un coup de main, je vais au Bois Bourru m’occuper d’un arbre abattu par la foudre.

Mathieu grimpa sur le tracteur, un Massey Ferguson gris, s’installa debout près de Jean qui conduisait d’une main sûre, une cigarette de papier maïs à moitié éteinte au coin des lèvres. Le moteur tournait rond, le tracteur était presque neuf et durerait bien une vingtaine d’années. Jean était un peu mécanicien, un peu forgeron, un peu menuisier, il savait tout faire, à l’instar des paysans qui cuisaient eux-mêmes leur pain, ne faisaient appel au vétérinaire que lorsqu’ils étaient dépassés, travaillant sans cesse. Pas de médecin non plus, ou alors il fallait vraiment que les tisanes, les cataplasmes, les décoctions de bourre de gratte-cul, ce rosier sauvage utilisé pour les lumbagos et les rhumatismes, aient échoué. Ou encore que la liqueur d’aspic, le remède souverain à base d’alcool blanc dans lequel avait macéré une vipère rouge, n’ait pas donné de résultat. C’était pourtant efficace pour les écorchures, les coups de soleil, la fièvre. Et si les rebouteux, les guérisseurs avaient su remettre en place les membres froissés des hommes ou des bêtes, parfois il fallait s’adresser aux sorciers qui lisaient l’avenir en lançant des os sur une table, ou encore clouer une chouette ou un grand-duc les ailes écartées sur la porte d’une grange.

Jean arrêta son tracteur au coin du bois, un grand châtaignier était couché de tout son long dans un pré, une partie du tronc éclaté, noirci par la foudre. Il tendit une cognée à Mathieu qui s’avisa de couper les branches.

— Mets bien les plus droites de côté, Mathieu, ça nous fera de bons piquets.

Les piquets de châtaignier étaient appréciés pour leur imputrescibilité, ils servaient à clôturer la rivière pour éviter au bétail de traverser trop souvent. Mathieu maniait avec précision et force sa cognée, un premier coup provoquait une large entaille, le deuxième venait perpendiculairement et un gros copeau volait en l’air. Il reprenait son outil par le haut du manche, levait la hache, un « han » ponctuait son effort et d’un coup précis l’abattait là où il voulait. Il s’arrêtait pour reprendre son souffle, posait la cognée contre le tronc, essuyait son front avec son mouchoir à carreaux, puis il crachait dans ses grosses mains calleuses et retournait à son labeur. Bientôt, l’arbre fut entièrement débranché, les futurs piquets débarrassés des ramures. Les deux hommes rassemblèrent tout le bois inutile et firent un feu, le grand tronc fut entouré de chaînes, amarré au Massey Ferguson.

— Tu te défends bien comme bûcheron, dit Jean en allumant une Gitane papier maïs à la flamme fumante de son briquet de cuivre, il faut dire qu’ils t’ont appris là-bas…

— Oui, nous passions souvent nos journées dans la forêt à couper des arbres, j’en ai abattu des sapins et des bouleaux, des centaines, découpé, débardé, entassé, de quoi construire des villages entiers. Nous avions des quotas à respecter et aussi des coups de fouet si on ne travaillait pas assez vite !

Soudain il crut revoir, comme s’il était là, tout près de lui, le visage grimaçant de Piotr, un Ukrainien en uniforme allemand, il hurlait, son fouet roulé dans la main, sa toque de fourrure ornée d’un aigle gris. Le fouet se déroulait comme au ralenti, le bras se levait et la lanière claquait avant de s’abattre sur sa poitrine.

— C’est terrible, dit Mathieu, de ne pas se souvenir de ce qui s’est passé avant d’être fait prisonnier. J’ai été blessé, soigné, mais je ne me souviens pas de ce qu’il m’est arrivé avant.

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