La pierre m'a parlé

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Une pierre qui parle... oui cela existe, Francis l'a entendue. Elle fait partie du mur d'un hôtel de la montagne libanaise et lui a raconté mille et une aventures qui y sont survenues; notamment des événements historiques qui s'y sont déroulés. Dans un récit où se mêlent réalité et fantasmagorie, l'auteur nous fait vivre la tourmente et les soubresauts du Liban dans le cadre d'un Empire ottoman finissant, décadent et délabré.
Publié le : mardi 1 mars 2005
Lecture(s) : 202
EAN13 : 9782336259116
Nombre de pages : 270
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LA PIERRE M’A PARLÉ

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J’aime la pierre, je suis fasciné par les rochers. Je ne me suis jamais lassé de les admirer lorsqu’elles trônaient dans les constructions humaines ou dans la nature. Qu’elles soient élégamment ou irrégulièrement taillées et éparpillées à l’état brut, dans leur cadre naturel, qu’elles aient toutes les couleurs de l’arc-enciel n’a jamais cessé de ravir ma vue. Leur intégration à une nature luxuriante ou aux styles architecturaux témoins du génie des hommes au cours de l’Histoire en fait un élément essentiel du paysage, d’une utilité primordiale à la vie humaine : la première obsession de tout être vivant n’est-elle pas la quête d’un lieu dans lequel trouver refuge ? De la caverne primitive aux palais les plus raffinés, en passant par les temples, sièges des dieux, la pierre fut toujours et demeure encore la matière première de tout abri. Une relation que j’ose qualifier de sentimentale s’instaura très vite entre le monde minéral et moi. Enfant, même éveillé, je rêvais de pierres qui vivaient, qui agissaient, qui parlaient. Je m’imaginais conversant avec elles, leur posant des questions et en recevant des réponses, écoutant les histoires qu’elles racon7

taient. Ces pierres bien-aimées, je les collectionnais en remplissant un tiroir de cailloux de toutes les couleurs, formes et compositions. Chacune représentait pour moi un conte ou un souvenir. Je m’imposais le devoir de rassembler les plus significatives à mes yeux, quitte à dérober certaines d’entre elles dans les lieux où il était interdit de les toucher. Le désir de m’approprier ces objets défendus était pour moi un défi qui me faisait braver le risque d’être surpris en flagrant délit. L’envie me prenait parfois de communiquer avec elles et de leur demander une réponse aux questions que me posait le passé. Je ne parvenais point à croire qu’elles étaient vraiment – comme on l’assurait – inertes, sans vie ou faites de substance morte. J’avais l’impression, au contraire, qu’elles possédaient une âme que nous ne pouvons ni percevoir ni pénétrer malgré toute notre technologie. N’existentelles pas depuis que notre planète s’est formée ? Et n’ont-elles pas été témoins des grands événements de ce monde ? Supposons un instant que, par hasard ou par quelque moyen extraordinaire, l’homme parvienne à comprendre le langage des pierres. La connaissance des événements et des acteurs de l’Histoire contés à travers ces témoins éternels nous serait infiniment précieuse. Un grand nombre de nos théories seraient confirmées ou infirmées, changeant alors notre conception du passé. Les êtres humains, les animaux et les plantes, ces trois espèces de notre monde, jouissent d’une vie relativement courte, mais la pierre, elle, ne meurt jamais. Et si ce quatrième élément était vivant ? S’il existait lui aussi selon des critères propres et hors de portée de notre entendement ? Telles étaient mes méditations quand je visitais les sites archéologiques, vestiges des sociétés éteintes. D’ailleurs, les archéologues ne disent-ils pas à juste titre que les pierres leur parlent en leur révélant ce que les cultures disparues ont imprimé

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en elles ? Ne portent-elles pas l’empreinte des civilisations et des richesses passées ? Tous les grands conquérants ont voulu marquer leur passage dans l’Histoire par la construction de magnifiques monuments qui, longtemps après leur disparition, manifesteraient leur prestige. N’est-ce pas la preuve qu’ils tenaient la pierre pour aussi importante que leur épopée, puisqu’ils lui léguaient la préservation de leur mémoire ? De la même façon, l’homme d’aujourd’hui investit dans la pierre pour se protéger contre les risques financiers de l’avenir . Parfois, assis face à un monument, je voyais le passé surgir des colonnes ou des portiques encore dressés au milieu des ruines. Alors la vie reprenait en leur sein, et je contemplais les hommes de ces temps lointains dans leurs costumes antiques, sortant et rentrant, occupés à leurs besognes, discutant entre eux, se disputant ou se menaçant mutuellement. Puis les guerres éclataient et les gens, apeurés, couraient en tous sens. Les hordes ennemies déferlaient sur la cité, les combats sauvages détruisaient les remparts dont une dernière charge massacrait les défenseurs. Enfin, les conquérants, ovationnés par un peuple soumis, faisaient leur entrée triomphale. Une fois installés, ils ajoutaient une aile aux monuments existants pour témoigner de leur victoire et, bien au-delà, de leur existence. Souvent, me sentant las au cours d’une promenade en montagne, je me reposais auprès d’une vieille maison abandonnée. A peine avais-je fermé les yeux que les images défilaient dans ma tête. Je voyais la famille paysanne qui avait vécu là, les hommes s’épuisant à l’ouvrage pour nourrir leurs enfants, les périodes de disette, les années de sécheresse, d’invasion de sauterelles, la guerre ou l’avarice du sol qui avaient contraint les habitants, criblés de dettes, à fuir leur vieille demeure. Qu’étaient-ils alors devenus ? Des émigrés enrichis ou de pauvres bougres errant

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dans les ruelles d’une ville ? Je reprenais mon chemin, et je retrouvais d’autres rêves, toujours inspirés par ces pierres qui jalonnaient mon parcours. Comment expliquerais-je mon obsession des pierres sinon par la passion ? Dans la passion, on oublie toute logique, toute raison. On se trouve dans un univers unique, où les actes, les gestes et les paroles n’ont de sens que pour le passionné. Aux yeux des autres ils ne signifient que folie, passagère ou permanente. Seuls ceux qui ont expérimenté ce sentiment étrange peuvent le comprendre. Mais quel être humain n’a-t-il jamais subi une passion et joui du plaisir fascinant qu’elle procure ? Mes camarades d’enfance, en voyant s’accumuler mon trésor disparate, riaient de ma manie. Ils ne pouvaient comprendre que chaque fois que je palpais un caillou, un songe m’emportait audelà du réel, dans un monde étrange et hors de leur portée. Ils ignoraient ce que la vie m’avait appris. Je vous dis tout cela pour vous montrer que l’impossible peut devenir possible, l’imaginaire se transformer en réalité, la passion émouvoir, l’indifférence et l’amour insuffler une âme aux objets inanimés. Le pouvoir du verbe est universel et il suffit d’écouter avec intérêt les choses apparemment muettes pour qu’elles nous parlent. Alors le fantastique prend forme. Le délire aboutit à la réalité et la folie s’avère raisonnable. Pourquoi éviter de scruter nos songes ? Mon nom est Francis Hajra. J’avais à peine seize ans quand je connus la fantastique expérience que je vais vous raconter. Trente ans plus tard, je suis toujours tourmenté par cette énigme. Etait-ce une hallucination, fruit de l’imagination d’un jeune homme rêveur et victime d’une illusion ? Ou tout cela a-t-il vraiment existé ? Aujourd’hui encore, je ne saurais me prononcer pour l’une de ces deux hypothèses. Durant toutes ces années j’ai

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gardé le silence, n’osant confier mon histoire à quiconque, si compréhensif et discret que pût être mon auditeur. J’appréhendais le ridicule, le fait d’être traité de hâbleur ou de lunatique, et j’étais décidé à garder mon secret jusqu’au jour où je me sentirais prêt à affronter les critiques les plus offensantes. Toutefois, l’âge et la sagesse acquise dans la pratique de la vie m’ont incité à dépasser la honte ou la timidité, à divulguer mes souvenirs, qu’ils soient ou non le seul fruit de mon imagination. J’ai appris avec le temps que la réalité est sœur jumelle de la fable. Leur union détermine l’avenir et est le fondement de la pensée humaine. Ainsi, les héros légendaires, qu’ils aient ou non existé, influent sur notre éducation et façonnent en nous une partie de notre personnalité. Car telle est la complexité infinie du cerveau humain et la subtile beauté de l’esprit. La seule difficulté psychologique consiste à préserver l’équilibre entre le rêve et la réalité. Sans rêves, le progrès disparaît, et sans la stabilité que donne le réel, les rêves ont vite fait de transformer la vie en cauchemar engendré par un cerveau troublé. Etait-ce mon cas ? C’est au lecteur que je confie le soin de juger de la véracité de mon récit. Cette année-là, mon père venait d’acheter un hôtel désaffecté situé en pleine montagne libanaise et surplombant la Méditerranée. La bâtisse, construite en superbes pierres taillées et coiffée d’une toiture de tuiles rouges, comportait trois étages. Les portes, les fenêtres, la charpente et les plafonds étaient fabriqués en bois massif s’intégrant aux matériaux nobles uniquement utilisés dans la construction. L’attrait de la propriété – outre sa belle architecture ancienne – tenait à sa situation géographique : nichée en pleine montagne à une altitude de sept cent cinquante mètres, la vue s’y étalait de collines en vallées jusqu’à embrasser le bleu de la mer et un horizon illimité.

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L’édifice était serti dans un cadre de verdure féerique ; le parc s’étendait jusqu’à des jardins en terrasses plantés de chênes, de pins parasols, d’arbres fruitiers, de palmiers et d’une multitude d’espèces de plantes et de fleurs. Au milieu du parc, le premier terrain de tennis de la contrée avait été aménagé au grand plaisir des hôtes sportifs. Bref, ce séjour en un lieu privilégié donnait aux âmes sensibles un avant-goût de paradis. Durant les longues conversations autour de la table familiale qui avaient précédé cette acquisition, j’avais eu tout le temps de me familiariser avec l’histoire de l’hôtel. Je savais qu’il avait été construit au dix-neuvième siècle par la famille d’un missionnaire. Ce Carl Muher, qui rêvait de convertir l’Orient aux conceptions rigoristes des quakers, était d’origine allemande, mais sa descendance devint anglaise par alliance. Corpulent et chauve, le visage rond et barbu, il avait des traits réguliers avec un regard pénétrant et une noblesse d’allure qui imposaient le respect. Toujours habillé à l’européenne, coiffé d’un chapeau melon et tenant en permanence une canne, il s’était acquis par sa personnalité la confiance de tout son entourage. Au cours d’une mission en Ethiopie, il avait été incarcéré par le Négus qui ne l’avait libéré qu’après maintes tractations, et à la condition d’épouser une de ses nombreuses filles adoptives. Carl Muher s’empressa d’obtempérer, et il fut uni à une jolie princesse à la peau basanée et au gracieux visage. Il en eut une fille, baptisée du nom de Véra. Celle-ci, à l’âge de dix-neuf ans, épousa un missionnaire de nationalité anglaise, John King, arrivé au Liban pour gérer le collège établi par ses prédécesseurs quakers. Il avait rencontré la jeune fille lors d’une visite de courtoisie faite à son père et, séduit, l’avait presque aussitôt demandée en mariage. Après avoir acheté un terrain, Carl se contenta d’y faire construire une pension de quelques chambres pour héberger les visi-

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teurs étrangers qui seraient de passage, en l’occurrence des Européens. L’intérêt touristique de la région était encore limité en cette période. Après sa mort, sa fille, Véra, transforma la modeste pension en un caravansérail traditionnel comptant trente chambres. L’ancienne auberge fut détruite et une nouvelle construction, plus vaste, destinée à abriter un véritable hôtel, la remplaça. Les salles et les dépendances furent réparties en fonction de la conception d’un palace de l’époque, donc fort imposant pour la région. Le premier étage, en voûtes de pierres au niveau de la route, servait pour une moitié d’écurie pour les chevaux des hôtes, le reste de la surface étant un bûcher alimentant les cheminées en hiver et le four de la cuisine tout au long de l’année. Le deuxième palier, adjacent au jardin et aux terrasses, comprenait un bureau de réception, deux salons, une salle à manger, des toilettes communes, les cuisines et leurs dépendances, les sept chambres et le quartier des employés. L’ensemble était divisé en deux par un large couloir médian. On accédait à l’hôtel par trois portes : la principale donnant sur le jardin, l’autre sur le parc et la troisième réservée au service. Un escalier en pierre menait au troisième étage, et un autre, en bois, à une haute mansarde. Un corridor parallèle à celui du niveau inférieur distribuait les chambres du deuxième étage des deux côtés est et ouest. A cette époque, les occupants de l’étage ne disposaient encore en tout et pour tout que de deux salles de bains. Les chambres étaient équipées d’une cruche à eau et d’un pot en fer recouvert de céramique. Elles étaient spacieuses, et pouvaient contenir trois ou quatre lits en plus d’autres meubles fonctionnels. Les façades et les cloisons internes étaient entièrement construites en pierre de taille. La modernisation de la bâtisse fut entamée quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, avec l’installation d’une salle de bains par chambre et la mise en

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service d’un éclairage électrique moderne. Seul subsista l’antique chauffage par des cheminées qu’alimentaient les bûches. Le béton n’apparut qu’à partir de la troisième décennie du vingtième siècle, et jusqu’à cette date, une mixture de chaux et de sable renforcée par des aiguilles de pin remplit cette fonction.

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Mon école venait de fermer ses portes pour le congé annuel de l’été. J’avais réussi brillamment à mes examens de la classe de seconde et je me promettais des vacances radieuses durant les trois mois de liberté qui s’annonçaient. Mes parents avaient décidé de nous installer, mes frères et moi, dans une petite maison annexe à l’hôtel et nous y avions emménagé sur-le-champ, bien que l’établissement ne fût pas encore habilité à recevoir des clients, les réparations et les aménagements ayant pris du retard. Les environs de notre nouveau domicile se vidaient le soir, après l’effervescence de la journée, dans l’attente des estivants qui afflueraient une dizaine de jours plus tard. De l’aube à la nuit, le chantier de l’hôtel grouillait d’artisans et d’ouvriers qui s’activaient à achever leur travail. Mon père les harcelait car il voulait éviter à tout prix de rater la saison touristique et les profits qui lui permettraient de rentabiliser son investissement. Sans trêve, un branle-bas de combat agitait la propriété. Les distractions estivales n’avaient pas encore débuté et, pour tromper mon ennui, je déambulais à travers le chantier en observant les ouvriers. Les ordres fusaient de toutes parts :
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– Passe-moi les clous. – Attention au pot de colle sous tes pieds. – Pose le tapis dans ce coin. – Ajuste la tenture. – Mixe le ciment. Souvent, j’entendais : « Grouille-toi, ne perds pas de temps ! » Car tous livraient un combat contre la montre. A la longue, mon intérêt pour les travaux diminua jusqu’à disparaître. Je n’avais pas atteint encore l’âge qui m’eût permis de me distraire par les occupations et les plaisirs des adultes, mais j’avais passé celui où les enfants s’amusaient à leurs jeux puérils. Désemparé, je m’asseyais sur une dalle placée sous l’embrasure de la porte principale et j’admirais, en rêvant, le jardin et la vue sublime que l’on avait de cet endroit. Les heures passaient, parfois entrecoupées par l’appel à un repas ou l’invitation à une promenade, une partie sportive ou occasionnellement à un jeu de société. Agacé, mon père me proposait de lire un bouquin instructif ou de réviser certaines leçons afin de ne pas, disait-il, m’abrutir dans l’oisiveté, mais, fatigué par une dure année scolaire, je refusais tout effort intellectuel et je passais de longues heures dans un état second. Cette routine fainéante meubla quatre jours. Mon entourage s’habituait à me voir assis immobile, la tête reposant sur la pierre bouchardée qui soutenait l’arcade de la porte. Le matin du cinquième jour, ayant repris ma position habituelle, j’entendis soudain très distinctement une voix chuchoter : – Salut, jeune homme ! L’esprit embrumé car il était encore très tôt, je répondis machinalement par un bonjour hâtif. La voix reprit : – Comment te sens-tu ce matin ? Je regardai autour de moi pour découvrir la personne qui me

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saluait si aimablement, mais il n’y avait pas âme qui vive. D’où pouvait donc émaner cette voix ? La personne en question était sans doute passée très rapidement derrière moi. Au moment où je reprenais mon attitude familière, la voix m’interpella à nouveau : – Qui cherches-tu ? Je suis auprès de toi. – Mais enfin, qui est là ? demandai-je, impatienté. Où êtesvous ? – Tout près de toi. Ce petit jeu commençait à m’agacer. – Ecoutez, qui que vous soyez, je n’ai aucune envie de me prêter à vos devinettes. – Je ne joue pas aux devinettes. – Alors présentez-vous au lieu de vous cacher et arrêtez ce petit jeu. – Je ne me cache pas. Tu m’effleures. De nouveau je fis pivoter ma tête dans tous les sens sans résultat. Je me levai nerveusement et je courus en tous sens sans apercevoir d’autre présence humaine que celle de quelques ouvriers au loin, absorbés par leur besogne. Je me promis de découvrir le plaisantin qui me jouait ce mauvais tour et, pour y parvenir, je fis semblant d’être distrait tout en restant aux aguets pour le surprendre. – Cesse de te tracasser. Je suis bien visible et tu me touches. – Je ne te vois toujours pas. Tu m’agaces, à la fin ! – Ouvre bien les yeux et tu me repéreras. – Fiche-moi la paix, qui que tu sois ! Lâche-moi ! – Je n’ai nullement l’intention de te lâcher. Je t’ai choisi pour te parler. Quel tour voulait-on me jouer là ? Pour en avoir le cœur net, je tentai de ruser. – Si tu désires m’entretenir, viens t’installer à mon côté et

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conversons en gens civilisés. – Près de toi, j’y suis déjà, ou plutôt c’est toi qui t’es installé près de moi. Cette fois, c’en était trop et je sentis monter ma colère. Etaisje imbécile ou aveugle ? Comment attraper la voix d’un être invisible ? – D’accord, je t’octroie le privilège du gain. Tu es plus malin que moi. Je donne ma langue au chat. Dis-moi qui tu es. – Je suis ton amie. Je t’ai jugé digne de ma confiance et c’est pour cette raison que je m’adresse à toi. Mais il est utile que cette confiance soit réciproque. Pour cela tu dois admettre aveuglément ce que tu es en train de vivre. Sinon je me tairai à jamais. Sans ton approbation de ma requête, mes paroles ne pourraient plus t’atteindre. – J’espère de toutes mes forces pouvoir te suivre, mais je t’en supplie, nomme-toi ! – Je suis la Pierre sur laquelle tu appuies la tête. C’était inimaginable, impossible, irréel, ridicule ! L’on me tendait sans doute là un piège ! J’eus un instant l’impression que j’avais perdu la raison. Ma stupeur était si grande que, pour la première fois de ma vie, je me mis à bégayer : – Mais... mais... ce doit être une hallucination. – Non. Je t’ai élu pour te livrer mon message. – Pourquoi moi ? Est-ce parce que je manque d’intelligence ? Suis-je un idiot, un simple d’esprit, dont on se moque en lui jouant de mauvais tours ? – Au contraire. Je t’ai choisi parce que je t’aime bien. – Eprouvez-vous des sentiments ? – Nous en discuterons plus tard. En attendant, je vais te prouver que tu ne rêves pas. Avec les autres pierres, nous allons produire un bruit puissant que seule ton oreille discernera. Tu

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pourras t’assurer auprès des autres qu’ils n’ont rien entendu. Je relevai le défi : – D’accord ! Aussitôt, un fracas assourdissant me déchira les tympans. La crainte de voir la construction s’effondrer m’étreignit et j’observai les murs avec inquiétude. Aucune de leurs pierres n’avait bougé et aucune fissure ne les balafrait. Epouvanté, je courus demander aux ouvriers voisins s’ils avaient perçu une déflagration. Tous me regardèrent avec étonnement et m’affirmèrent qu’ils n’avaient rien constaté d’anormal. Penaud, je revins reprendre ma place et j’entendis à nouveau la voix douce au timbre si particulier qui ne pouvait appartenir à un homme décidé à me narguer. Encore sous le choc, je fus bel et bien persuadé que la Pierre m’avait parlé. – Maintenant que tu as bien vérifié ce que tu as entendu, reprit la voix, nous allons pouvoir bavarder librement, n’est-ce pas ? – En effet ! répondis-je en tremblant d’émotion. Je réfléchissais en toute hâte au phénomène dont j’étais le témoin ou la victime. Je palpai la pierre, puis mon oreille, puis à nouveau la pierre, enfin ma tête, pour m’assurer qu’il s’agissait bien de réalités distinctes, que mes sens étaient éveillés et que leurs réactions étaient normales. – Je t’ai choisi, poursuivit la voix, en raison de ta naïveté et de la pureté de ta jeunesse. Ces derniers jours, quand tu appuyais la tête contre moi, je t’observais ; je sentais ta pensée me pénétrer et je voyais que ton esprit était vierge, limpide, capable de me comprendre sans arrière-pensées. Je ne parle pas plus d’une fois par siècle, et cela uniquement quand je décèle des auditeurs attentifs et dignes de m’écouter. Quand j’ai senti que c’était le

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cas, j’ai saisi l’occasion pour m’exprimer. – Ainsi, tu m’as soumis à un examen psychiatrique ? dis-je, un peu vexé. – Non, je t’ai seulement testé. Tu revenais chaque jour, comme inconsciemment attiré par un aimant invisible. Tu étais prédestiné à m’entendre et à me croire. – Tu m’en vois flatté, répondis-je avec ironie. A cet instant, un ouvrier passa, et il parut gêné de voir le fils du patron monologuer tout seul. Il hocha la tête, songeant probablement que ma santé mentale laissait à désirer. Il me fallait désormais dissimuler soigneusement ce que je vivais si je ne voulais passer très vite pour fou auprès de mes parents et amis. Je n’avais aucune envie de subir d’autres hochements de tête apitoyés. – Voudrais-tu, dis-je, m’éclairer sur les raisons qui te poussent à me faire tes confidences ? Je suis tout disposé à t’écouter. – Cela va paraître extraordinaire à ton entendement logique, mais quand tu seras plus mûr, tu te souviendras de mon récit avec reconnaissance et tu le comprendras sans doute mieux. Tu as une conception du monde limitée tandis que la mienne a été acquise au cours de millions d’années. Il faut d’abord que tu saches que mes sœurs et moi jouissons des sens de l’ouïe et de la vision, et que nous communiquons entre nous. Rappelle-toi qu’à l’origine des temps, quand s’aggloméra la poussière des étoiles, nous formions une seule masse, un seul corps, la Terre mère que les Grecs nommaient Gaia. Pour mieux nous comprendre, il faut que tu aies notre histoire bien présente à l’esprit. Toute pierre a été arrachée à la roche originelle. Elle a été taillée par l’homme pour servir à la construction de son logement ou d’édifices destinés à embellir son environnement. Du grain de sable à la montagne, nous faisons partie intégrante d’un même corps, celui du globe

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terrestre. Nous sommes son seul élément stable. Notre volume ne diminue pas, nous ne perdons aucune particule, nous pouvons être déplacées, immergées, effritées et même broyées, mais nous subsistons, nous ne nous évaporons point comme l’eau. Nous formons l’écorce terrestre sur laquelle vous cheminez. Si nous sommes réduites en une poudre que le vent emporte, elle retombera toujours quelque part sur le sol. Nous sommes les vieillards de cet univers. Dieu nous a créées il y a des milliards d’années selon votre comptabilité humaine du temps, afin de servir de support à la vie, qui ne pourrait exister sans notre appui. Elle s’est d’abord développée dans l’infiniment petit des bactéries, bien avant que l’homme existât. Mais nous sommes la première forme de vie : nous continuons à partager nos sensations même si nous vous semblons détachées du corps initial. C’est un peu comme si des milliards d’hommes se donnaient la main et que chacun sentait la moindre vibration qui se produirait chez le plus éloigné d’entre eux. Comprends-tu ce que vous appelez empathie ? – C’est incroyable ! – Le jugement de l’homme, fondé sur des critères différents des nôtres, a décrété que nous sommes condamnées à l’inertie, que nous n’avons ni sensibilité, ni sentiments, ni raisonnement. Le sort nous a asservies à un maître qui possède le pouvoir de nous modeler et de nous tailler à sa guise, mais nous pouvons du moins l’observer et, s’il le faut, le châtier en l’écrasant de notre masse. Il croit nous maîtriser en nous classant par genres. Ainsi, les scientifiques nous ont désignées selon nos caractères spécifiques. Ils nous appellent basalte, gneiss, granite, micaschiste, andésite, grana diorite, migmatite, calcaire, grès, marne, marbre et autres dénominations d’espèces et de leurs dérivés. Ils ont sélectionné chaque famille de roches selon leurs critères et les

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besoins de leur exploitation. Les hommes nous observent depuis qu’ils ont peuplé le monde, mais cette science minéralogique est toute récente. Votre vie est courte, quelques dizaines d’années, cent ans au plus. La nôtre nous fait frôler l’immortalité car nous n’en connaissons pas la limite temporelle. Nous ignorons la vitesse qui vous obsède, mais nous ne sommes pas immobiles comme vous le prétendez. Nos mouvements sont lents. Parfois nous bougeons violemment, nous tremblons de peine ou de joie ou nous nous ébrouons, et cela suffit à démontrer que nous sommes parfaitement capables de ravager la surface de la terre. Vous nommez ces mouvements « catastrophes naturelles » ou « séismes » parce que notre force culmine à des sommets dépassant vos échelles de mesure et votre compréhension. En une fraction de seconde, nous changeons le relief de la nature. De temps en temps notre colère explose et, par la bouche des volcans, notre rage crache le feu de l’enfer. Alors, les pauvres humains, vaincus, prennent piteusement la fuite ! – Vous voulez donc les écraser ? – Les résultats des agissements de l’homme et la voie dans laquelle il s’engage peuvent nous condamner un jour à le faire. La logique même de ses erreurs finira par annihiler la race humaine, sauf retournement miraculeux de sa part. Quant à nous, nous lui survivrons, car le pire des cataclysmes ne fait que nous égratigner. Après l’apocalypse que serait la disparition de l’homme, nous attendrions patiemment l’émergence de son successeur, mais aussi longtemps que ne sont pas apparues les conséquences néfastes de son aveuglement, nous sommes unies à son destin. Pour cette raison, nous instruisons son cas, discutons de ses actions et examinons leurs conséquences pour nous préparer au pire, exactement comme vous critiquez le comportement des chefs qui influencent votre destinée.
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L’homme fut créé à l’image de Dieu mais nous sommes les piliers de ce monde de par Sa Volonté. Sans notre existence, l’homme ne survivrait pas, mais s’il disparaissait, nous continuerions à être présentes pour servir les maîtres suivants. Tel que je le vois, le déroulement des événements conduit l’humanité au suicide. – C’est effrayant ! – Je te parle d’expérience. Le sort a voulu que j’appartienne à la structure de cet hôtel et ma présence en ce lieu m’a permis d’assister à bien des scènes curieuses et d’étudier le comportement des divers personnages qui ont logé ici : même au fil des années, ils se sont comptés par milliers, comme tu pourras le vérifier dans les vieux registres qui moisissent dans l’armoire du bureau de la réception. J’ai observé une multitude de caractères humains dans leur infinie diversité. Je te raconterai l’histoire de ceux d’entre eux qui m’ont le plus marquée. A travers mes observations, j’espérais résoudre l’énigme de l’essence de l’homme, mais l’expérience m’a convaincue qu’il ne fallait attendre de sa nature aucun résultat stable et définitif. Chaque fois que je me suis crue sur le point de résoudre l’équation, une inconnue est venue perturber toutes les données patiemment amassées. Vois-tu, Francis, aucun être humain n’est exactement identique à un autre. Leurs réactions sont toujours aussi différentes que leurs visages ou que l’empreinte de leurs doigts, et cette diversité égare souvent l’observateur. D’ailleurs, la complexité du cerveau de l’homme est telle qu’il n’a pu être exploré entièrement. On y trouve divers instincts de survie, de domination, de vanité, de puissance, joints à un esprit constructif et logique, à une âme en quête de bonheur et d’éternité, à une intelligence génératrice de progrès et d’évolution. Ses sentiments d’amour et de haine, guidés par sa volonté de réussir

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dans ses entreprises, déterminent son action vers le bien ou le mal. Cet amalgame de facultés sensitives qui s’entrechoquent relativise la vision des conséquences de ses actes, qu’ils soient bons ou mauvais, et altèrent la perception de ses sens. En voulant jouer à Dieu, il s’est enfermé dans le monde qu’il a créé. Les contraintes de son corps, qui le limite dans le temps et l’espace, l’ont poussé à tendre vers la puissance en visant l’éternité. Les possibilités naturelles qui lui ont été offertes auraient pu lui procurer un avant-goût du paradis, mais son insatisfaction et son insatiable soif de possession ont engendré un comportement égoïste, aux conséquences le plus souvent destructrices. Il était facile et tentant de mettre son intelligence au service de ses instincts. Nous autres pierres, nous assistons au combat permanent entre le bien et le mal qui se déroule dans l’âme humaine depuis l’aube de l’humanité : le bien qui élève l’homme au niveau du sage et du saint, et le mal qui exploite son arrogance à avilir son prochain. Les acteurs diffèrent mais le problème reste le même : le monde humain va-t-il vers son anéantissement total ou vers l’établissement d’une harmonie ? Mais je m’arrête car on t’appelle pour le déjeuner. – Personne ne m’appelle. – Un peu de patience ! A cet instant, j’entendis la cuisinière me héler : – Viens vite, Francis ! Le déjeuner est servi et tes frères sont déjà à table. – Comment as-tu deviné ? dis-je, ébahi. – Tu n’as pas l’air de m’avoir bien écoutée. Nous communiquons toutes entre nous, et j’ai donc su que la cuisinière s’inquiétait de ton absence. Je la remerciai et me levai, toujours aussi abasourdi. En me dirigeant vers la salle à manger, je pris soudain conscience que la

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faim me tenaillait et je me sentis soulagé de reprendre pied dans la réalité après avoir craint par instants de sombrer dans la folie. En attaquant les hors-d’œuvre, je tentai d’analyser la situation. Il était inutile de chercher à savoir si la voix que j’avais entendue venait vraiment de la pierre ou si elle naissait de ma seule imagination. J’aboutis à la conclusion que cette voix existait, car cela était incontestable. En outre, elle me plaisait et meublerait agréablement mon temps. Peu importait, au bout du compte, la source du phénomène. Je fis honneur au repas, qui était délicieux, et je me hâtai de reprendre ma position d’auditeur attentif. J’étais à peine installé que la Pierre reprit son monologue. – Cet hôtel, dit-elle, date de la période que vous appelez le dix-neuvième siècle. Je fus mise en place peu après la première pierre et choisie par le fondateur en personne. J’avais été taillée dans une carrière située non loin de là, et la noblesse de mes caractéristiques me prédestinait à faire partie de l’encadrement de l’arcade de la porte principale où tu me vois régner aujourd’hui. C’était une position pour laquelle on choisissait toujours une pierre de classe supérieure, de couleur pure et d’une indestructible dureté, capable de résister au poids énorme de toutes celles qui s’amasseraient au-dessus d’elles et de consolider l’édifice. Je fus bouchardée, lissée, enjolivée par les mains d’un artisan épris de son œuvre et besognant avec amour. Puis, je fus apposée par le maçon à cet endroit privilégié. Il y avait dans sa voix une satisfaction qui confirmait ce qu’elle m’avait dit : les pierres éprouvaient des sentiments. – La construction a exigé vingt ans d’efforts, poursuivit-elle. Les ouvriers travaillaient durement de l’aube à la nuit pour un salaire équivalant à une bouchée de pain. A l’époque, on ne disposait que d’outils archaïques pour nous soulever et nous mettre

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en place à plus de dix mètres de hauteur et l’entreprise fut menée avec enthousiasme. On n’utilisait que les matériaux nobles, pierre de taille et bois massif. Les propriétaires n’engageaient que les ouvriers les plus qualifiés afin d’accomplir cette tâche. Mes sœurs et moi, nous étions heureuses, une fois traitées, de pouvoir manifester toute notre splendeur. Le résultat se révéla sublime. Cent ans plus tard, les esthètes continuent d’admirer cet ensemble architectural et le génie de sa construction, compte tenu des moyens rudimentaires utilisés. L’inauguration se déroula en grande pompe. Outre les bâtisseurs – que le propriétaire avait tenu à récompenser en les invitant –, tous les habitants des alentours étaient conviés, du plus humble paysan aux principaux notables. Les consuls des puissances étrangères et les officiels de ce pays assistèrent aux festivités. Les mets servis étaient riches et abondants, et les boissons coulaient à flots. Toutefois, on ne servait pas, par principe, de boissons alcoolisées car le fondateur, en bon quaker, avait condamné l’ivrognerie. Ses héritiers, en bons commerçants, avaient néanmoins porté les spiritueux au menu du restaurant de l’hôtel. Un orchestre avait été engagé pour égayer les convives et imprimer une atmosphère de fête à la réception. Ah, si tu avais vu comme les flambeaux scintillaient autour du jardin encore tout jeune ! Une brise rafraîchissante tempérait l’ardeur du climat et une musique harmonieuse couvrait le bruit des conversations. L’élément sublime de cette soirée émergeait des sons émis par ces instruments de musique et transmis en mélodie. La synchronisation entre ces différents et étranges appareils engendrait des symphonies tantôt tristes et tantôt gaies, mais toujours mélodieuses. Le mariage de ces notes musicales constituait une caresse pour l’âme, une noblesse pour l’esprit et un plaisir intérieur qui marquent les heureux souvenirs. Eh oui ! J’avais

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l’impression que les anges s’exprimaient à haute voix. La brise du paradis céleste ne pouvait ressembler qu’à un refrain éternel. Cet art inspiré à certains élus résulterait d’un don divin, d’une révélation de la grandeur de l’âme, d’une prophétie du bonheur et d’une abstraction de la laideur. C’est alors que, pour la première fois, je compris ce qu’était la danse en voyant les convives libérer leurs corps par des mouvements syncopés, tantôt doux et tantôt violents. Quand l’aube pointa, l’enchantement s’évanouit. Dans l’attente des premiers clients, propriétaire et personnel étaient rongés par l’inquiétude et décuplaient les contrôles des moindres détails. Il ne s’agissait plus d’esthétique mais de rentabilité et de survie. Ils aspiraient à la perfection tout en sachant qu’elle n’est pas de ce monde et que l’erreur tient à la défaillance de la nature humaine. Chez vous, une main peut toujours trembler et un esprit divaguer. – Et les clients ? demandai-je, craignant qu’elle se lançât comme la fois précédente dans un long réquisitoire contre le genre humain. – Oh, ils ne tardèrent pas à apparaître. Sanglés dans leurs costumes ou leurs uniformes, ils affichaient des mines destinées à faire grande impression. Entourés de toute une valetaille en livrée, descendant de superbes voitures, ils voulaient faire croire qu’ils appartenaient à une race d’hommes différente du commun des mortels. Ils intimidaient beaucoup le personnel qui les accueillait et qui, en proie à un véritable complexe d’infériorité, tenait à leur plaire à tout prix. Il est vrai que la moindre plainte, la moindre erreur donnaient lieu à enquête et à réprimande. Au début, le client prenait des airs supérieurs car il avait conscience de tenir entre ses mains le salut financier de l’établissement, tandis que direction et personnel rampaient devant lui. Les choses

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ont bien changé par la suite. Moi-même, en dépit de mon immense expérience, je me sentis d’abord impressionnée par ces nouveaux venus à l’allure conquérante qui ne tardèrent pas à dévoiler leurs vices dès qu’ils furent dénudés dans l’intimité des murs. A l’époque, les voyages, extrêmement coûteux, demeuraient l’apanage des riches, des explorateurs, des aventuriers, des notables, des négociants, des diplomates ou des espions. L’attrait de l’hôtel se fondait sur ses propriétaires plus que sur l’intérêt suscité par la région. Il était choisi surtout par des voyageurs européens en quête de repos dans un cadre raffiné. Des clients locaux fortunés louaient des chambres pour imiter ces étrangers qu’ils considéraient encore comme supérieurs à eux ou dans le but de côtoyer, voire d’aborder, des personnages importants de la diplomatie ou du commerce. Ils cherchaient à s’en faire remarquer pour engager des relations lucratives et nouer des amitiés servant leurs intérêts ou flattant leur ego. L’hôtel fut très vite le lieu de retrouvailles huppées et sa renommée s’étendit à travers tout le pays. L’affaire s’annonçait florissante et ne cessait de se développer. On organisa un service de transport à partir de la capitale toute proche. La clientèle augmentant, la crainte de l’échec s’était évaporée. Pour ma part, je résolus d’observer tous les comportements afin de parfaire mon jugement sur l’humanité. En quelque sorte, je la plaçais sous étude. La Pierre eut un petit rire : – Le premier jour, j’ai entendu l’un de ces clients baisser la voix pour dire d’un ton grave : « Les murs ont des oreilles. » Pour ma part, j’aurais volontiers ajouté « et des yeux ». J’ai cru un instant qu’il parlait en connaissance de cause, mais en écoutant la suite de la conversation, j’ai compris qu’il s’agissait seulement d’une façon imagée d’inviter son interlocuteur à la

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discrétion. Il avait raison sans le savoir : nous connaissons tous les secrets des humains, nous surprenons leur intimité, mais nous n’en parlons à personne ou presque, et quand il nous arrive de les révéler, nous savons que nos très rares confidents sont discrets et ne répéteront rien de ce que nous leur apprenons. De toute façon, les gens dont je vais te parler sont morts depuis longtemps et les histoires que je te raconterai ne sauraient leur faire aucun tort. En revanche, elles peuvent aider les hommes à devenir meilleurs. A l’hôtel, les jours s’écoulaient dans la monotone routine quotidienne des mêmes gestes du personnel. L’établissement avait vite acquis une bonne réputation et les clients y venaient toute l’année, avec des pics d’occupation des chambres durant les mois d’été. Mes sœurs et moi nous assistions à des scènes de tout genre : des querelles d’amoureux, des transactions commerciales, des intrigues, des trahisons, des actes de noblesse et de générosité, des accès d’ambition. Aucun secret de la conduite humaine ne pouvait être dissimulé aux spectatrices silencieuses que nous étions. La vérité était dépouillée de tout vernis et apparaissait dans toute sa nudité. Je dois te dire que cela ne nous faisait guère apprécier votre race : en définitive, vos méfaits l’emportent sur vos belles actions. Votre nature révèle une tendance à la bassesse et un égoïsme dominateur. Heureusement, vous comptez aussi quelques âmes pures, mais que de perversité, que de mensonges chez vous ! Votre instinct de domination et de puissance régit vos relations au point de vous aveugler et d’effacer toute charité de vos cœurs. Vous passez votre temps à détruire votre monde plus qu’à jouir du bonheur que vous offrent sa beauté et sa richesse. Nous nous demandions parfois par quel hasard ou par quel miracle votre espèce a-t-elle pu survivre jusqu’à ce jour en prenant aussi résolument la voie du suicide collectif. Mais peut-être la volonté divine a-t-elle décidé de vous

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