La pisse-dru

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La Pisse-dru est l'histoire violente d'une famille dans un milieu rural abandonné des Dieux. La mère a la fâcheuse manie d'uriner sur elle à chaque contrariété. Les jambes déformées par des ulcères variqueux, elle se fait véhiculer en fauteuil roulant, poussé par un mari souffreteux. Leur fille Marie-Ange, légèrement débile, victime des "guinguettes", orgies organisées par ses frères, subit les pires tourments. "J'ai mal" dira sans cesse l'inconsolée avant de tomber dans l'hystérie. Le comportement monstrueux de chacun conduira à l'irréparable.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
Lecture(s) : 185
EAN13 : 9782296688674
Nombre de pages : 280
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Jeremercietoutparticulièrement

FannyMadsen
Et
ChristianeColin
Marie-ThérèseQuénel

à Giacomo…

Chapitre premier-Un dimanche dePâques

I-Le difficileréveil

ntre les voletsfermés,un douxfiletpailleté
d’orcouE
paitl’édredonrose, câlinait sajoue.Lesclochesde
l’église deLetellisquichevrotaientauloin investissaient sa
tête emprisonnée par unecéphaléesournoise.Sa bouche
pâteuse luirappelaqu'elleavaitexagérémentbulaveille.
Elle émergeaitlentementd’un pénibleréveil.
Assiseaubord dulit,elle futprise devertiges,son
bustebasculaperceptiblementd’avantenarrière,elle dut
setenirle frontpour trouver unaplomb.Laglace de
l'armoire livraitl'image pâle desonteintdéfait,lamèche en
saillie
desescheveuxbruns.Ellereniflasesaisselles.Quelquechosesursautaitdans sesentrailles,desgargouillis
bizarresl’incommodaient.Qu'avait-ellebien pumangerqui
lui donnecesflatuosités?Samain glisséesousla chemise
de nuitbleue massaleventrerebondi épanduàlanaissance
descuisses.Les yeuxbovinsetlalèvre inférieurebaveuse,
ellese mitàsucerl’annulaire gauche,paume de lamain
versl’extérieur,toutentournicotantautourde l’autre
indexlamècherebelle qu’elle grattouillaitdupouce.Cette
tétée méditative,jouissance primaire,était une habitude

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LAPISSE-DRU

bienàelle dese détacherdumonde,d’occuper son propre
univers.

Sultan l’avaitentendue pousserles volets.D’humeur
joueuse,ilsautillaitdans tousles sensetcoursaitlespoules
caqueteuses.Deshaleinesprintanièresarrivaientdes
champsnacrésqui ondoyaientjusque lalisière du village
dontelleapercevaitleclochercouvertd’ardoises,ses
clochetonsaux sonoritésmélodieuses.Larosée,que le
soleil matinal n’avaitpasencoreasséchée,rafraîchissait ses
brasnus.Lebergerallemandusaitmaintenant sesonglesau
murdebriques,essayaitde l’atteindre.
hVoui, bonchien-chien…Voui,voui,s’amusait
Marie-Ange en fourrantle poing dans sagueule.
Tandisque debrusques saccades secouaient samain
prisonnière entre les solidesmâchoires,ellese disaitque la
journées’annonçaitbelle,siseulement, ce mal detête
pouvaitlalâcher.Etqu’elleallaitmettresanouvellerobe
pouralleràlamesse dePâques.

Dèsqu’elle pénétradanslapièce,son odoratfutcrûment
saisi d’une puanteur,lourd mélange d’urine etdevinasse.
Savuese faisantàlapénombre,elle putdistinguer,prèsdu
poêle,lamasse dansle fauteuilroulant.Samère n'avaitpas
quittécette place depuislaveille,làoùMarie-Ange l'yavait
laissée.Solange dormaitassise,le mentoncolléàlapoitrine
plantureuse,lescheveuxcrépusd’unrouxdélavé dressés
autourde latête.Après uneapnée de plusieurs secondes, à

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sonronflementaiguen picsuivait une expiration longue et
sifflée,d’unrythmerégulier.

Desbouteilles vides,descannettesdebièreàfoison,
des verres renversés traînant un peupartout,jonchaientle
sol etlatable non desservie du repasde laveille.Les
mégotscollésàlasauce étoilaientle fond desassiettes
auréoléesd’osde poulet.Faceau vomi, coulisépaiset
brunâtresurlatoilecirée,lajeune fillese pinçale nez.

hHou-laaaa… hou-laaaa...répétait-elle, consternée.

Toutà coup,de justesse,elle évitala chute,la
semelle desa Charentaisevenaitde glisser sur un liquide
suspectaux refletsde pétrole.Parti dudessousdufauteuil,
leruisseauavaitfinisoncoursàun endroitconcave du
carrelage où une flaque finissaitdesécher.

hOh,non,s’estencore pissée
d’sus!Quivanettoyer,hein ?Hein ?C’estencorebibi quivamette les
mainsd’dans, c’estça!Lapisse,lesdégueulis,yenamarre,
àlafin !Hé,manman…Manman…,dit-elle desavoix
pointue et traînante.

Secouéeàl’épaule,lafemme émit un grognement
amorphe.

hManman,r’veille-toi…C’estlesPâquesau-
jourd’hui…Marobe dudimanche…Oùc’estqu’elle est?

Solange désenfouit safaceviolacée etdécapsulaun
œil.Son espritbrouillé desommeil mit uncertaintempsà
saisirlasituation.

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hHein ?Quoi ?Çasuffit, àlafin !Arrête !Jet'ai
entendue,suispas sourde !
hMarobe…
hTarobe ?Quellerobe ?Ce que j’ensais,moi !
hLarobe qu’ona achetéeà Emmaüs,insista-t-elle
entapantdu talon,tu sais,larobe encotonà carreaux.Va
fairechaudaujourd'hui etfautqu’j’va àlamesse.Tu te
souviensqu’c’estlesPâques, aumoins?Oùqu’elle estma
robe ?Hein ?Hein ?
hCherche doncdanslerepassage,elleyest.Sûr.Tu
l'asdéjàmise l’autresemaine !Quet’asbesoin d’alleràla
messe, aussi.

Aupied dulitcampéàl'angle de lapièce,lajeune
fillese mitàexplorernerveusementletasde guenilles.

hFouspaslebordelsurmon lit, crialamère,
maintenant toutàfaitéveillée.
hOùqu’elle est?Oùqu’elle est?J’latrouve pas.
C’est toujourspareil.J’doisalleràlamesse etj’peuxpasà
cause que j’ai pasmarobe.Voilà.Toutpareilaujourd’hui...
Voilà…
hPfff !Fait sansarrêtdeshistoires, cette gamine !

DerageMarie-Angesoufflaitfort,refoulait son
envie de pleurer.Décidément,elle n’avaitpasdechance.
Unesi jolierobe...Enfin,tantpis!Elletrouverait sûrement
quelquechose dans sonarmoire.Maisil fallaitqu’ellese
dépêche, car, c’était sûr,ilseraitàlamareàl’attendre,son
amoureux.Cette délicieuse perspective ensevelit unebien
éphémèrecontrariété.

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Le premierpiedau sol luitiraun gémissement.Solange
déplaçaitdifficilement soncorpsdéformé parl’excèsde
graisse.Une mauvaisecirculation gonflaitdouloureusement
les varicesdesesjambesboudinées.Ellese ditqu’une nuit
entièrerestéeassise, commeça,n’avait rienarrangé,qu’elle
ne pouvaitdécidémentcompter surpersonne danscette
famille.Il n’yavaitpaseu un idiotquitenaitdeboutpour
l’aideràla coucher,hier soir.Un flux sanguin fouettait ses
tempes, bourdonnaitauxoreilles.Deuxpasclaudicantset
elles'affalasur sa coucheaprèsavoiréjecté le linge qui
papillonnaen l'airavantdes'éparpillerau sol.

h…Etc’estquand qu’ellevase mettreauménage,
celle-là.C’estle foutoirici !Quelle heure qu'il est,donc?
grogna-t-elle.

Neuf heures!!!Cette fille étaitfolle !Le lendemain
d'une guinguette !Toutense massantlatête qui lafaisait
atrocement souffrir,sespensées un
peuconfusesalimentèrentpêle-mêlesesémotions.Que lafêteavaitétéréussie !
Ils s’étaientbienamusés.Pourça, Loulou savait yfaire.
Touslescantiques yétaientpassés,ilsétaientdécidément
debonsChrétiens.Pourça,pasbesoin d'alleràl’église,
Dieu reconnaîtrales siensaumoment venu...Joyeuses
Pâques,monsieurlecuré,leChristest ressuscité !Il ne
manquaitque l’autre
imbécile,tiens…Non,enréfléchissant,elle nesesouvenaitpasde l’avoiraperçu.

hOùqu’il étaitcachéçui-là,encore ?Ce moinsque
rien, cevieuxdébris.Etla Marie-Ange…MonDieu!Aussi
bête queson père,murmura-t-elle.

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Lebustetournéversle marbre de la cheminée,elle
avaitattrapéun paquetdecigarettesentre les verres sales.

Heureusementqu’elleavait sesfilset sonMathias
surtout,sonchouchou.Loulou,elle
l’aimaitaussi,seulementdesfois,il lui faisaitpeur.Il était sicruel.Et violent.
Surtoutlorsqu’ilavaitbu.Ellese demanda àqui il pouvait
ressembler.Bof !Elle nesavaitplus, c’était trop lointout
ça.

hD’accord,leGrégoryn’estqu’un imbécile,mais
de là àdresserlechienàle mordre ?C’est un être humain
quand même.Fautpasexagérer,dit-elle d’une demi-voix
que l'âcreté du tabacfaisaitfluctuer.

Alarecherche d’un meilleurconfort,elleajustales
oreillersaucreuxdeses reins,maisceteffortlui donnale
tournis.Elle écrasasa cigarette directement surl’émail du
poêle dontletuyau rouillétrouaitlecachecheminée en
plâtre.

hBon,voilàqueça chavire,j’auraispasdûfumer.
Leseultraitementcontre lagueule debois, c’estdes’en
jeter un pardessus!Je gambergetrop, çameréussitpas
beaucoup,lagamberge.Trèsmauvaispourlasanté.Et
pourla circulation des varices…Etpourmatête,surtout.

Bien incommodéetoutà coup,elle fit roulerentre
lesdoigts ses renflementsabdominauxdebasen haut,
exercicevisiblementdésagréable qui luisoutiraunevilaine
grimace.

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Marie-Angerevintenfin habillée,le
fessiergranuleuxcompressé par uncaleçonrose indien,leventre proéminent
engoncé dans un pull-overàgrossesmailles.Dechaque
côté de laraie,le peigneavaitdessiné des sillonsparallèles
sur sa chevelure grassecoincée derrière lesoreilles.La
démesure deses yeuxcouleurchâtaignearrivaitpresqueà
rendreangéliquesonvisageàlamâchoirecarrée.

hTu t’esfaitebienbelle pourcescons! dit
Solange,dontleregardbiaisé et revêche examinaitlajeune
filleaffairéeàla cuisine.

Ellese mitàtoussergrassementetlafrise écumante
ducrachatqu’elle éjectaserecroquevilla commeune huître
décachetée.Les talonsde lajeune fille
martelaientlecarrelage d’uncliquetisincessantqu’interrompaientles
roulementsmétalliquesdescanettes.

h…Lescurésetlesgrenouillesdebénitier, ceux
quisont toutletempsfourrésàl'église, c’est toutpareil !
Bande d’hypocrites,oui.Ils vontprieretconfesserleurs
péchers.Après,ilspeuventenremettreunecouche.LeBon
Dieu,il estpas sicon,ilvoit toutce quise passe icibas.

Lechoixdes ustensiles s’avéraitlaborieux,
MarieAnge farfouillait,entrechoquaitlescasseroles sans sembler
se décider.

hT’arrêtecebruit,
tempêtalamèreagacée.

il

me

résonne

de

partout!

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Maintenantattablée, Marie-Angetrempaitdupain dans un
bol decafé dontl’arômes’appropriaitlapièce.Malgré la
bouche encore pleine,elle engouffraitles tartines
dégoulinantes sans sembler serassasier.Detempsà autre,
d'unamplebalayage de lapaume de lamain,elle essuyaitla
goutte qui luichatouillaitle menton.Soudain,un
gargouillementinopinévenude l'estomaclui donnaun
hautlecœur,une envie devomirqu’elleréprimade
justesse.

hManman !J'ai faillivomir!C'étaitmoins une !
hT'es unevraiecradingue,toi !T’arrêtespasnon
plusdepuis t’àl’heure dete goinfrer.
h…Tu sais,j’ai deschosesbizarresdansl'ventre !
Ilballonne,mesboyauxfontdespirouettes, commesi
j'avaisle diable qu'était rentré dedans.J’vavoirlecuré
pourqu'il m'exorxise…Oule docteur,desfoisque j'serais
malade.
hLecuré !Le docteur!J'auraitoutentendu!
Manqueraitplusqueça!T'asqu'àmoinsbouffer.Tousles
jours t’esplusgrosse !
hBen non,hein ?J'mange pas tantqu'ça,hein ?
J'suispasgrosse !
hÇa,je mentirais si je disaislecontraire !Tu vas
finirpareille que moisitucontinuesà boufferde lasorte !
T’as vu,il est tiréaumax,ton pull, c’estle moisdernier
qu’on l’a achetéàlafoire.T’asl'allure d’unebarrique de
cidre,t’eshabilléecomme l’AsdePique…Etavecses
petits talons,j’te dispas…L’allure qu’ellese donne la
d’moiselle.

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Moqueuse, balançantlesépaules,ellese mitàmimer
une démarche dandinée.Blessée etprise d’un doute,la
jeune fille étirason pull,inspectasatenue.

hAtonâge, continualamère,le frontbas,j’étais
unesacréebelle fille.Toute mince.Etj’avaisce qu'il fallait
oùqu'il fallait.Leshommes,ilsétaient tousaprèsmoi.
J’avaisqu’à claquerdesdoigts.Je lesavais tous,si je
voulais…Etc’est ton père que j'ai épousé.Ce minable.
Remarque,j’avaispaslechoix,j’étaisengrossée…Moi,
l'enfantde laville,j’aiatterri,ici, chezcesploucs.Femme
de mineur!Quand j'y songe, çam’déprime.Ah !Tristesse
deChopin !

Marie-Angeconnaissaitcette
litanie.Lescrisesexistentiellesdesamère débutaientainsi et toutle monde
finissaitparen prendre pour son grade, àforce,elle ne
l’écoutaitplus.

hFautallerauxcourses,y’apud’beurre
!D'ailleurs,y'apu rien dansleFrigidaire.
hEhben,tubeurreras ton painavecdu saindoux
jusqu’àl’autreRMI.Fini le fric,envolé…Pfff.Louloua
acheté duBourbon.Je luiai ditque la bière etle pinard,
c’était suffisant,l’arienvoulu savoir.Ilaréponduque
c'était son problème…Remarque,je lui donne pas tort,
c’estPâques!Si on marque pluslesdifférencesentre les
guinguettes,on distingue pluslesfêtesdesfêtes, alorsc’est
pluslafête ?Non ?

Les talonscoincésauxbarreauxde la chaisesur
laquelle elles'était repliée,lajeune filleavait repris son

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doigtàla bouche,elleaffichait une expressionconcentrée,
les yeuxemplisdetristesse.Seulslesbattementsde
l’horlogetaillaientl’atmosphère ensecondes.Soudain,elle
eut un hoquet,etd’unbond,s’accroupitdevantles
vêtements traînantàterre.

hT'as vu, ce qu’t’asfaitauxhabits?Itraînentdans
lapisse.Tous salis…Onvoitqu’c’estpas toi qui lave…
Mais…Mais…C’estmarobe, ça…Lav’là
arrangée maintenant!Puqu’àlar’laver!Pouaaa!!!

D’un gestecolérique,elle jetaitlarobe quiatterrit
surle poêle.

hTum'énerves…Tum'énerves…Tum'énerr-
rrves… haleta-t-elle,lespoings serrés.
hMais,t'escomplètementhystérique,mapauvre
fille !Complètementcinglée, cette enfant! ditSolange en
vrillant son indexàlatempe.Hystérique !Situcontinues,
jevais te mettrechezlesfous,moi !
hEt toi…T'es…T'es…Oh,etpuismerde !J'm'en
vasàlamesse !

Accoléeàla cheminée,ellebouffasescheveuxau
boutde miroircoincé entre deuxpots,puisportalamain
au ventre et se ditqu’elleavaitencoretrop mangé.

hBon,j’y vais.Avectoutça,j'vaisêtre enretard,y
vont tousm’zieuteràl’église.
hEh !En passant, allume donclatélé !

Al'intérieurdeson meuble enboislaqué,trônaitle
poste detélévisionaudesign épuré.Un écran platet
rec

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tangulaire detaille gigantesque.CadeaudeLouloupourle
Noël dernier.Elle mitle doigt surleboutonrouge etle
visage deMireilleMathieu surgit,lisse et rose.Marie-Ange
observaun instantl'icônechantante.Comme elleaurait
aimé êtrebellecommeça, avoircettevoix.

hJ'te laissePascalSevran ?
hOuais!Maisbaisse leson !J'ai malàlatête !

Elle décrochasonsac àmainàlapatère de l’entrée
et s’éloignad’une démarche maladroite,un peu trop haut
perchée.

hQu’elle estmoche, cette gadimine !tSolange,
l'œilsournois.

hÇa chlingue làdedans!
Letorse dénudé, Loulou,sortaitdesa chambre en
boutonnantla braguette deson pantalon develourscôtelé.
Silhouettecourte et râblée.Le facièsbistre,ingratetbouffi.
Le nez,qu'ilavaitaquilin,reniflaitl'airempoisonné
d'effluvesacides.Laflaque mordorée luisoutiraun
grognement.

hT'asencore pissé,hein ?C’estpas vrai…Tousles
joursonyadroit.Tune peuxpasallerdehors, comme les
autres?
h…Vat’fairevoirchezlesGrecs!
hOuais…Etpolie, avec ça!

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Sapilosité noire ethirsute lui donnait unaspect
rustre qu'accentuait samauvaise humeur.D’une manière
bourrue,il ouvritgrande laporte,décoinçalesbattantsde
lafenêtre quicédèrentd’uncoupsec.Lalumièrecrue
soudaine l’aveuglaun instant.

h…Pourquoi qu’tu t'engueulaisencoreavecla
Marie-Ange ?Leraffutquevousavezfoutu,toutesles
deux!Etlavoixaiguë de l'autreandouille !Je l'aurais
étranglée.C'est sympapourceuxqui pioncent.Obligé de
me leveràl'aube,un dimanche !J’ycroispas!

Leréveils’avéraiten effetdifficile,ilsesentait
vraimentépuisé, abattumême.Assisàlatable,lespoings serrés
aux tempes,ilsemblaitchercherdesforces,muré dans un
lourd mutisme.Nom d’unchien,qu'est-ce qu’ils’étaitmis
danslatronche, cette nuit!Ilcommettait toujoursl'erreur
de mélangerlesalcoolsce qui luicausaità chaque foisde
sacréesgueulesdebois.

hOn l'asifflée entièrementla boutanche !Plus une
goutte ! dit-t-il en hochantlatête.

YvetteHornerenflammaitl'écran.Ilattachaunbref
instant sonattentionsurl'accordéon qui entamait«Perles
decristal».Dufrottementdupouce,lebriquetfitjaillir
une flammetrop longue.De puissantesinhalations
empourprèrent sa cigarette.Maintenant,sonregard fâché
parcouraitlapiècecrasseuse que lesmursécaillés rendaient
plus sinistre encoretandisqu’arrivaitdudehors une
sérénade de piaillementsheureux.

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hQuelbordel !Etcette odeur!Infecte.L’estpartie
oùlafrangine ?
hAlamesse…Unevraie grenouille debénitier…Je
me demandece qu'elley trouve !
hPourraitnettoyer un peu, cette fainéante !C’est
pas vivable,ici.

sion.

Comme projeté par unressort,il
éteignitlatélévi

hM'énervecelle-là!
hNon…Protesta Solange.Attends!PascalSevran
n'apaschanté.Tu saisbien que je l'adore,voyons.
h…Tu saisce que j’en pense detonPascal
Sevran ?

L'animositévisiblementcontenue,il gardaitle
visage fermétandisquesonbrasenclavaitlescadavresde
bouteillesdisséminées un peupartout surlatable,les
chaviraitdans unsacplastique.Puis,parachuté du seuil de
l'entrée,lesactintinnabulant vint s’écraserdevantla
maison prèsdesesfrèresmulticolores.Lespoules rousses
dérangées,toutesailesdéployées,firent unbond decôté en
poussantdescrisd'affolement.A
cetendroit,s'enchevêtraientdéjàen monticules,poubelles,frigosetmachines
diverses, batteries, bidons, boîtesdeconserves rouillées.
Aprèsavoirconsidéréavecdégoûtlavaisselle hérissée de
moisissureverdâtreabandonnée dansl'évier,il empilales
assiettes souillées surla cuisinière.

Soudain,il laissasa colère exploser.Letorse gonflé,
lespoingsàlataille,ilse plantadevant samère.

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hEt toi ?Tu t’es vue ?Pourraispas techanger.
C’estPâques toutde même…C’estle jourduSeigneur!
J'enai marre desentir tapisse !

Solange laissasoncorpscoulerdulit,tirala blouse
coulissée en hautdesescuissesblanches.La chevelure
ébouriffée nerepritpasle droitchemin malgré les
tentativesderedressage par tapotementsde lamain.

hPourquoi je m’changerais?Cesoirceserapareil !
Toute façon j’airienàme mettre.
hOuais,maisnous,on
n’estpasobligésdeterenifler!Lave-toi, aumoins!Tupues!
hLa barbe…Lâche-moi !
Alafaçon du rasoir,lesdoigtsenvaet vientavaient
effleurésajoue.Son déplacementàpasdecanard n’avait
pas réussiàdélogerletissufleuricoincé entresesfesses.

hLecuréasonné l’heure de l’apéro,onvasetaper
un'titjaune,tiens!Fautque j’vaisenville pourjouerle
tiercé...Jesensque j'aurai de la chanceaujourd'hui.Tu
vois,si je gagnais,on pourraitinstaller unesalle debains.
Ducarrelagebleu,unebaignoirebleue,et toutet tout!Le
rêve,quoi ! dit-elle ens’asseyantprèsdeson fils.
hCa,je peuxdire queçanouschangeraitlavieà
tous! déclara Loulou railleur,touten luiservant unverre.
hFautd’abord que jeremette mesboyauxen place.
Ce matin,j'aiun peude mal.Après,j'y vais!Appelle le
père !Oùqu’elle estencore, cettecrevure ?Tul’as vuhier,
toi ?L’étaitpasàlaguinguette !

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hL’adormi dansle poulailler.Quand j’ai été pisser
cette nuit,j'aivuque la cabane étaitfermée.
hBien faitpour satronche, c’est toutce qu’il mérite
çui-là,encore…
hOuais,maislavolaille,l’estencorerestée dehors!
hPourtant,ilsaitqu’elles se fontbouffer!Que les
renards
viennentdubois.Faudraquetupensesàleurdonnerdugrain,t’àl’heure.

Aucontactde l’eau,les verresàdemi-remplis
d’alcoolseteintaientd’unblanclacté.Loulouexprimait sa
satisfactionà chaque lippée en émettant un grognement
prolongé.

hLa Marie-Ange estben grosse ence moment… fit
distraitementlamère entre deux verres.
hJe n’ai pas remarqué…T’as vuce qu'ellebouffe,
aussi ?NotreRMIypasse en entier.Moi,jete le dis tout
net,hein...J’enai marre deramerpour ramenerdufric.

Lalame desoncaniftrancha aisément unsaucisson
sec.Larondelle etle morceaude pain enfournésensemble
cabossèrent sajoue.IlaspiraitlePastis sur unebouchetrop
pleine qu'il maintenaitbruyammentouverte lorsqu'il
mâchait.

hSultan !Sultan !
tournéeversl'extérieur.

Viens

ici !

appela-t-il,

latête

Unsifflementperçantentre deuxdoigtsfitaccourir
lechien.Saqueue fouettantl’air,la bêtese mità bondir
pourattraperlespeauxdesaucissonau vol.Desolides

26

LAPISSE-DRU

dentsentartrées
baveuse.

saillaient

méchamment

de

hVa chécherl’père !Va chécher!
chécherl’père ! …Rapporte le père !Allez!

sa

gueule

Vite !

Va

La bête,les yeuxenlisésdansceuxdeson maître,
dressaitlesoreillesensigne d'incompréhension.

hVa chécher,jete dis!
L'amasde muscles vigoureux se précipita au-dehors.
hLeMathiasécrasetoujours? demanda Solange.
Lalame ducouteauaccompagnalamain d'unvaet
vient.
hIl entenait une,hierau soir!Purée…
hFaudrait voirà ce qu'il ne devienne
pasalcoolique.Amonavis,iltireun peu tropsurla bibine... .Moi,je
veuxpasdeça,ici.Desalcooliques,yenajamaiseuchez
lesPetitgent,etparole deSolange,yenaurapas.Non,
mais!De quoi qu'onauraitl'airaupays,nousqu’onadéjà
unetaréesurlesbras.

II-Sultanva chercher

’aboiementduchien l’avait tiré du sommeil.Allongé
L
surlapaillesouillée malodorante, Grégoryportala
mainàsonabdomen douloureux.Ilavaitfaim.Il n’avait
rienavalé depuis…C’étaitl’autre matin,oui,hiermatin
exactement.Normal qu’ilsoit si faible etqueson estomac
réclame.Il dut réunir toutesavolonté pour s’extraire desa
couche.De lalumière fusaitàtraverslesfissuresdubois,
égayaitla cabane devenue moins sordide que danslanuit
glaciale.Piégéàl’extérieur,il n’avaitosérentrerpour
récupérer unecouverture ou s'ilavaitpu,fileràson grenier.Sûr
qu'ilsl'auraientchopé !Evidemment,ilse lesétaitgelées!
Ilavaitfoutulecamptoutdesuite,parce que lorsqu’ilsfont
leursguinguettes,valaitmieuxqu’il nesoitpaslà,qu'ilse
fasse oublier.Seule façon d'éviterlarossée.

hC'étaitmieuxcommeça…Surtoutà cause du
Loulou.Celui-là,ilalevin mauvaisetje m’en
méfie,soupira-t-il.

Lesgloussements tapageursdespoulesannonçaient
laponte.Ilavaitétébien obligé de leslaissernicherdehors.
Parchance,il n’avaitpasentendu rôderlerenard.Dormir
dansle poulailler, c'étaitdéjàdésagréable,si en plusles
volailles vouschiaientdessus, bonjour!L'homme malingre
se haussasurlapointe des savates,fouillalapaille etgoba
aufuretàmesure lesœufsdénichés.Toutà coup,une
quinte detouxle pliaen deux.A chaquespasme,ilsetenait

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LAPISSE-DRU

lescôtesàdeuxmains,sonvisage prisparladouleur se
contractait.L’hommesortitentitubant, coulissadetout
son poidsle long de lapalissade.Une nouvelle quinte
décrochaun énormecrachatjaune d'or.Sespoumons
étaienten feu.Descernesbrunsmangeaientlaface osseuse.
Ainsi offertaux rayonnementschaudsdujour,il
abandonnasoncorpsaumaltandisquetoutdoucementla
crisese dissipait.

Alorsquesa chair reprenait un
peudevie,ilressentit uneviolente douleuraubras.Il ne l’avaitpasentendu
foncer verslui.Avantqu'il ne puisserécupérer sesespritset
résisteràsavigueur,déjàla bête massive l'avait traînésur
plusieursmètres.

hNon,non, Sultan,non,hurlait-il envain.
Lescrocs, àtraversle pull-over,perçaientlapeau.
Sultan n’écoutaitqueson maître qui l'invectivait,l'index
pointéverslebas.

hSultan,ici !Lechien,ramène le père,ramène !
Sultan,ici,ramène le père !Aupied, Sultan, aupied !

Lecombatétaitinéquitable.Levieillard,fétude
paille entre lesmâchoirescarnassières,fut transportésans
égardsàtraversla courcrottée.Uncoup de piedàla cuisse
l'incita àseremettre debout.

hLève-toi,fautquet'amèneslamèreaubourg pour
sontiercé,ellet'attend.

Laqueuerobuste de l'animal, caressé etfélicité,
déplaçaitl'air,éventaitlevisage du vieil homme.

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