La preuve d'Okyrro

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Dans un futur assez proche bouleversé par une catastrophe non précisée, une poignée d'hommes survit au bord du lac de Vine, au milieu d'une nature devenue mystérieuse et terriblement imprévisible. Certains s'adaptent, d'autres cherchent un sens à leur vie. A la fois conjecture écologique et anthropologique, ce texte tisse un véritable poème dans le roman et tente, à sa manière, d'illustrer le thème des liens complexes entre la nature et la culture.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359403
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La preuve d’Okyrro
Annick Forshew
« Ils glissèrent sur l’eau, chargée de bois flottant.
Comme Zoltan s’efforçait de traverser l’opacité des eaux,
et cherchait à distinguer les formes inertes des vivantes, il vit La preuve
quelque chose ondulant latéralement et longeant la barque.
Était-ce un poisson ? »
Dans un futur assez proche bouleversé par une catastrophe
non précisée, une poignée d’hommes survit au bord du lac d’OKYRROde Vine, au milieu d’une nature devenue mystérieuse et
terriblement imprévisible.
Certains s’adaptent, d’autres cherchent un sens à leur vie.
Mais dans ce monde où tout est déréglé, le sens est-il
aussi facile à élucider que jadis ? Or, les hommes en ont-ils
Romanencore besoin ? Ne leur faudrait-il pas plutôt un autre mode
de perception, comme celui des Kwungs, petite tribu venue
d’Asie qui entretient une autre espèce d’intelligence avec la
nature ?
À la fois conjecture écologique et anthropologique, ce
texte tisse un véritable poème dans le roman et tente, à sa
manière, d’illustrer le thème des liens complexes entre la
nature et la culture.

Annick Forshew est née en 1962 à Toulon. Mère de quatre
enfants, elle vit en Lozère depuis 1992.
ISBN : 978-2-343-04309-8
21,50 €
Annick Forshew
La preuve d’Okyrro









La preuve d’Okyrro

Annick Forshew



La preuve d’Okyrro


































Du même auteur

Bisons
Editions, Le Vers Lisant, 2000

La nuit des dix mille loups
Editions La SELO, Mende, 2013








































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04309-8
EAN : 9782343043098


A Nathalie, emportée par une Preuve,
Aux philosophes de l’environnement et de la condition animale,
A tous les volontaires d’une vie autre …




« La planète que nous habitons est un promontoire dominant la surface des
eaux.
Maintenant encore, les hauts plateaux de l’Asie sont le lieu où s’ébattent des
peuples en majorité sauvages ; et qui sait en vue de quelles inondations et de
quels renouvellements de siècles à venir ils existent ?»

Johan Gottfried Von Herder




















I

“Nature but a spume that plays
Upon a ghostly paradigm of things »
Yeats



Les pluies ont succédé aux neiges et les neiges aux pluies sur le fleuve
depuis qu’il existe.
Les glaciers qu’il coupait sinueusement ont fondu et coulé à mi-pente, en
une mer blanche immense, devenue une banquise. Celle-ci s’est dilatée puis
contractée ; elle s’est fracturée en blocs qui ont explosé sous la pression,
alternant les chuchotements et les tonnerres, les grincements et les
hurlements.
Puis, les blocs ont dévalé la pente, obstruant le fleuve de leurs embâcles et, en
le grossissant, ont inondé ses berges. Les pluies ont ensuite repris au fleuve
les fragments d’étoiles que les bombardements cosmiques avaient déposés, les
anciens noyaux, les corps gazeux minuscules, refroidis et durcis, dont les
cinabres, les mercures et les soufres.
Et l’espace de nouveau s’est élargi. Les berges sont réapparues, peut-être
même des geysers, créant des bassins, au-dessus desquels la vapeur d’eau a
stagné, emprisonnant les soufres, les mercures, les cinabres et où les
protoorganismes, en s’accrochant aux minuscules cordes des particules d’oxygène,
ou bien en les pénétrant, ont inventé la vie.
1Goon, Goon, Tit Shédou Goon !
Et l’eau, là, sur les berges du fleuve, a mis plus de temps à s’évaporer. Elle ne
ruissela plus dans le sol. Il y eut les premiers débris. Les macéraux des
feuilles et des cires végétales, des tiges des roseaux ancêtres se sont mêlés aux
minéraux. La mer a tout englouti.
Quand elle s’est retirée, le vieux lit du fleuve est resté. Et avec les pluies, les
gens sont arrivés.

1 Voir glossaire en fin d’ouvrage comme pour tous les mots en langue étrangère.
11
Les cycles des saisons. Les moussons.
Les moussons néfastes au riz, les soleils trop chauds qui brûlent les
panicules, et les soleils plus froids, qui gèlent en terre les semences.
Et toujours les moussons, l’eau, l’eau, l’eau.

Jurang Dirian avait déjà vu l’eau monter et son fracas avait été
terrible.
La rivière du nom de Saïpenang, avait débordé et avait écrasé la voix du
Grand-Père qui l’accompagnait.
« Couvre tes oreilles ; le dragon vient de l’abîme ! » avait-il dit par-dessus les
mugissements, et il lui avait tendu la fiwa de mousse.
Ils étaient venus voir les deux garçons, qui d’habitude, s’occupaient de
pédaler la roue de la noria et à cet instant cherchaient à la sauver du courant.
La construction oblique munie de pales qui avait jusqu’au matin poussé
l’eau dans une rigole plus haute avait été entraînée au loin, brisée par les
flots. La rigole en bambou aussi.
Jurang Dirian avait suivi le vieil homme qui, en entendant les premiers
rugissements, l’avait d’abord chassée au seuil du village, de peur qu’elle ne
se noie, puis qui y avait renoncé, en la voyant accrochée à chacun de ses pas.
Quand ils s’étaient approchés du fleuve, il lui avait pris la main.
Grand-Père lui avait pris la main, parce que son visage triangulaire était
posé sur un corps bancal, ses cuisses maigres étaient fléchies, ses genoux
chevauchaient et son torse était bombé.
Il avait prit soin d’elle dans ce moment d’effroi.
Maintenant devant le dragon, ils seraient deux et ils aideraient les garçons.
Ensemble ils n’auraient pas peur.

Sa mère, il y avait déjà dix lunes, l’avait laissée au seuil de la hutte, vêtue
d’une toile sans coutures, de celles qui contiennent le riz.
Elle était venue plusieurs fois auparavant appeler le Grand-Père. Elle portait
toujours aux hanches le couteau des moissons à plusieurs lames, pour couper
les panicules ou affûter le bambou. Ses mains et ses pieds ridés par l’amidon
du riz étaient aussi teintés du vermillon de l’encre, qu’elle fabriquait pour
les voyageurs venus des plaines voisines.
12
Un jour, ce qu’elle voulut savoir était important, plus important que les
minuscules fleurs qu’elle avait écrasées en courant chez le Grand-Père.
Là, elle y renversa les huiles et les pots. Elle renversa tout, en pleurant, en
criant. Elle disait qu’elle voulait les plantes pour décrocher le fœtus.
Elle trouvait son fœtus bruyant, hurlant déjà, derrière la paroi intestine. Il
venait dans ses rêves sous la forme d’un homoncule, pour lui annoncer qu’il
était blessé, qu’il traverserait bientôt les tissus serrés de sa mère pour
tuméfier son ventre de morsures variqueuses. Il la menaçait de corrompre le
cordon de vie, de disloquer le bassin pour naître, mais à l’état de charogne.
Le vieux l’avait couchée sur la natte pour écouter le ventre et masser dessous
le crâne mou à peine perceptible de l’enfant. Pendant qu’il s’occupait d’elle,
il avait demandé qui était le père et s’il entendait aussi les cris du fœtus.
Elle s’était redressée les cheveux dans la figure, le sari replié sur la poitrine,
pour le griffer.

Jurang Dirian était née d’elle.
Plus tard, elle avait été trouvée morte dans les racines des mangliers.

Mais le dragon s’était vite déchaîné. Alors que le Grand-Père suppliait
les garçons d’abandonner la roue, il avait broyé les galets de ses fonds, qu’il
crachait sur eux en rafale, puis il avait ouvert la gueule plus grande encore,
dévorant d’un coup les deux garçons de la noria, les treize rizières du
village, le village.
Grand-Père, jamais, n’avait lâché la toute petite main tordue, comme une
toute petite branche. Ils avaient couru devant le torrent, alors que les
tambours retentissaient sur toute la plaine, et ils ne s’étaient reposés que
sur les hauteurs, où les gens s’étaient regroupés, abandonnant les noyés.

Longtemps, ensuite, Grand père et Jurang Dirian avaient marché avec les
autres. La plaine s’était transformée en forêt. Ils avaient franchi des ponts
suspendus, y rencontrant des nomades chargés de paniers ou bien des
chasseurs de miel. Parfois, ils raclaient leurs sandales sur les lattes de
bambou.
13
Car ceux du village étaient tristes, leurs morts collés aux semelles. Ceux du
village transis de chagrin n’avançaient que derrière le Grand-Père qui tenait
la main minuscule de Jurang Dirian.
Quand il fallait s’installer pour dormir, les morts formaient des cratères sous
les pieds des gens, qui refusaient alors de se reposer. Au fur et à mesure
qu’ils avançaient, ils disaient que la terre rouge avait de moins en moins
d’odeur, qu’elle était de moins en moins respirable. Ils ne savaient plus se
redresser.

Le Grand-Père avait vu partir les bols, les mortiers, les paniers, les
ustensiles, mais il avait sauvé son hochet de cérémonie du dragon d’eau.
Jurang Dirian l’avait porté en chemin en tête de la caravane.
Grand-Père lui avait raconté que son bois blanc de sycomore était devenu
noir, car un jour, il avait pris feu. Son ventre conservait les auréoles où les
écritures avaient fondu et zigzaguaient comme une ancienne écume. Les
bords du manche étaient scarifiés et dentelés.
Jurang Dirian avait aimé secouer les graines à l’intérieur quand Grand-Père
psalmodiait des morceaux de poèmes.
Et, longtemps, ils avaient marché.

Lorsqu’enfin ils avaient croisé sur un sentier le petit groupe des
Kwungs, ils n’étaient plus qu’une poignée de villageois. Les autres avaient
laissé la boue rouge recouvrir leurs paupières, ils s’étaient laissé enfoncer
dans le bourbier de leurs cauchemars, ils avaient péri dans la forêt.
Parce qu’ils avaient perdu leur village, ils avaient perdu l’ombre franche de
leur corps ; et parce qu’ils avaient laissé les morts ruisseler dans leurs os, au
lieu de les redresser, ils s’étaient ramollis.

Jurang Dirian avait vu la destruction apportée par le dragon des crues. Elle
avait vu qu’elle durait plus longtemps et qu’elle allait plus loin que la
montée des eaux sur les berges, après la mousson d’été.

14
Les Kwungs vivaient dans la montagne et les animaux vivaient avec.
Très vite Grand-Père et Jurang Dirian accueillirent près d’eux un petit-frère
cochon.
Ils partagèrent leur hutte avec lui. Ils l’appelèrent Saïpou. ent aussi leur nourriture.
Ils cueillaient ensemble les baies, ils ramassaient les glands et les larves. Ils
se couchaient côte à côte.
Quand Jurang Dirian caressait son poil assez longtemps, Saïpou, au lieu de
gémir, chantait avec des sons mélodieux que Jurang Dirian apprit à répéter.
Elle apprit aussi les autres sons du cochon. Les sons courts et coupants, les
sons montants, les sons longs courant au bord de l’eau, les sons frappés de
stupeur, les sons cassés en deux, les sons profonds, les sons dévalant les
pentes herbeuses, de même qu’elle apprit les différentes lueurs qui éclairaient
les prunelles noires et qui montraient l’affection l’inquiétude ou la malice.

Pendant quelques lunes, Saïpou emprunta sans mal la passerelle en bambou
qui montait jusqu’à la hutte, puis, en grandissant, ses sabots glissèrent.
Grand-Père alors, aidé par des Kwungs, renforça la hutte. Il ajouta des
pilotis sous la plate-forme et des traverses de bois pour maintenir les lattes
tressées.
Ainsi Saïpou put continuer à vivre sous leur toit.
Il apaisait Jurang Dirian, quand, la nuit, elle rêvait de sa mère, le cou pris
dans les racines des arbres, comme sa mère avait rêvé d’elle, le cordon
ombilical meurtri, avant la naissance. Le ronronnement qui soulevait son
ventre berçait la tête qui y reposait.
Grand-Père avait trouvé une plante dont l’huile travaillée à la terre sèche du
bout des doigts servit ces nuits-là à parfumer le sol de la hutte. Parfois, il
massait la chair très mince sur le squelette tordu, jusqu’à ce qu’elle
s’endorme.

Quand il pleuvait, Jurang Dirian suivait Saïpou dans la forêt. Il
jouait à la perdre dans le fouillis des ronces et des lianes, puis surgissait
brutalement des feuilles géantes gorgées d’eau, l’éclaboussant de milliers de
gouttes froides. Souvent, il jouait avec les autres cochons et elle se mêlait à
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eux, en trottinant à quatre pattes et en les imitant. Elle aimait agrandir les
trous que les cochons creusaient, se couvrir de terre, frotter leur dos de boue.
Elle disait qu’elle était leur mère. Ces jeux lui plaisaient.

Les enfants de son ancien village craignaient la bosse sur le dos, le rire dans
la poitrine ; ils craignaient le bégaiement. Ils la fuyaient.
On lui jeta des cailloux. On lui donna des noms : ‘Branche maléfique’
‘Mauvais bambou’ ‘Porteuse de graines amères’ ; on croyait qu’elle gardait
des graines dans sa bosse pour les lancer à la tête des enfants, afin qu’elles y
poussent sauvagement, comme elle.
Les jeunes Kwungs, au contraire, lui donnèrent des racines à sucer, ou bien
l’invitèrent à joindre la chaîne des enfants, qui main dans la main, faisait
fuir les perroquets et les singes des plantations. Ils ne pensèrent pas qu’elle
allait murmurer des paroles incompréhensibles ou battre un tambour
invisible.
Ni qu’elle était capable de renverser le ciel ou de créer des poules avec des
fientes de coq.
Pourtant, jamais Jurang Dirian ne se crut comme eux.

Un jour, par exemple, il y eut une parole que Jurang Dirian ne sut pas
écarter en l’air et qui la poursuivit en la mordant, jusqu’à ce qu’elle tombât
par terre.
Elle tomba dans une flaque d’eau, près de la hutte, à côté de Saïpou. Mais
Jurang Dirian ne reconnut pas son cochon. Elle ne vit que les yeux, qui la
regardaient pleins de larmes, et qui étaient aussi les yeux de sa mère dans les
marais. Elle ne vit qu’une grosse tête tranchée dans la mare et qui était aussi
la tête de sa mère, étranglée par les racines. Elle voulut repousser la tête et
Saïpou recula. Elle repoussa la tête encore, qui n’était pas celle du cochon et
celui-ci, maintenant effrayé, glissa dans la boue de la mare et lui brisa les
doigts.
Alors les larmes coulèrent. Et les têtes tombèrent avec.
Grand-Père vint la chercher et la porta dans la hutte. Il lui prépara un bain
d’herbes pendant qu’elle pleurait. Il soigna les doigts avec des onguents.
Plus tard, elle lui raconta comment elle avait vu dans la mare une tête
détachée qui s’était dressée comme celle d’un serpent et lui avait parlé. Mais
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Jurang Dirian ne se souvenait pas des paroles ; elle se souvenait seulement
des larves que sa bouche avait ramassées et qui grossissaient encore plusieurs
jours après.
Grand-Père partagea les larmes de sa petite Jurang Dirian. Il partagea son
bégaiement, les larves qui grossissaient au fond du palais.

Peu après, il y eut la cérémonie d’adoption.
Les Kwungs adoptèrent ceux de la rivière Saïpenang.
Et les gens du village noyé, accueillis par ceux de la forêt, s’y préparèrent
avec une joie secrète, mêlée de timidité.
Plusieurs jours à l’avance ils préparèrent avec l’aide des Kwungs la pulpe de
l’arbre Tikya Gurjan. Ils préparèrent des danses, des chansons. Grand-Père
prépara un poème.
Enduits de la pulpe bleue sur tout le corps, les Saïpenangs se présentèrent
devant une femme Kwung aux longs cheveux, Gardienne de la cérémonie.
Elle était assise les jambes ouvertes, sur des coussins de mousses et de
fougères. Ils la saluèrent. Un à un, ils vinrent derrière l’estrade où elle se
tenait. Ils mirent une main sur le cœur pour mimer sa palpitation, une main
sur le crâne pour mimer sa respiration. Ils rampèrent entre ses jambes
recouvertes d’un voile, pour mimer la délivrance.
Les Kwungs disaient qu’il fallait renaître Kwung et que, pour cela, il fallait
retourner à la nuit, sous les jambes de la Gardienne, pour recevoir les
graines-poussières des ancêtres. Il fallait que le corps bleu reçoive l’or des
semences. Pour devenir Kwung.

Jurang Dirian vit le Grand-Père sortir de sous le voile de la
Gardienne. On lui caressa le corps bleu avec une branche molle parfumée, on
balaya les graines d’or et on l’habilla de la couverture du nouveau-né.
Mais Jurang Dirian avait les doigts engourdis encore, écrasés par les sabots
du cochon Saïpou. Elle ne put mimer ni la respiration du cœur ni la
palpitation de la fontanelle.
Jurang Dirian eut peur : et si, elle, Jurang Dirian, mal née, ne pouvait plus
renaître ?
Elle s’immobilisa derrière la Gardienne. Jurang Dirian ne put pas avancer.
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Les larves dans sa gorge s’affolèrent et mordillèrent les cordes vocales. : et si
sous la Gardienne elle rencontrait la mère morte dans les racines d’eau?
Elle poussa un cri.
Grand-Père entendit ce cri et comment il dérangea les oiseaux de la forêt.

La Gardienne de cérémonie parla d’une voix douce à Jurang Dirian ;
elle lui dit :
« Tu es née hier à Saïpenang, tu vas naître Kwung aujourd’hui. »
Ces paroles étaient les mêmes que celles adressées à tous les gens du fleuve.
Mais elle ajouta autre chose pour elle seule, que Jurang Dirian prit pour une
tournure de Gardienne :
« Courageuse fille de Saïpenang, tu naîtras encore deux fois ici ; aie
confiance ».
Jurang Dirian rampa.
Plus tard, Grand-Père dit son poème. Il racla le manche dentelé de son
hochet de cérémonie et frappa sur son goulot :
«Frères et sœurs Kwungs,
Ecoutez et sautez entiers dans mon poème.
Plus d’une fois,
La laque sur la louche s’est écaillée dans l’alcool,
Les capsules où nichaient les libellules
Se sont effondrées dans ma maison ;
J’ai bu
Le brouillard fermenté des rizières,
À grands flots.
Une nuit, j’ai embrassé une citrouille,
J’ai crevé sa chair avec mon membre,
J’y ai répandu mon lait
Et cueilli ses poils doux orangés,
Mon visage toujours gonflé,
Par les odes puantes que j’inventais.
Plus d’une fois,
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J’aurais mérité qu’on me fourrât dans la bouche
Cent cœurs pourris de vieux gingembres.
J’aurais mérité qu’on me cousît
À l’intérieur d’un suaire serré
Venant d’une moisson de pluies.
J’aurais mérité cela.
Puis, un jour à terre
J’ai regardé
Le riz se détacher de sa paille
Comme les libellules de leurs mues.
J’ai regardé plus près et j’y ai vu
De quoi gréer mon âme
Dans les ailes nouvelles du riz.
Sœurs et frères Kwungs, alors seulement
J’ai corrigé mon chant. »

Quand il eut fini, il sourit à Jurang Dirian qui lui souriait.
La Gardienne attendit que toute l’assemblée fût calme dans la clairière, sauf
les insectes volant bas. Elle laissa chacun s’asseoir où il voulait. Jurang
Dirian s’appuya contre le Grand-Père.
Et quand les oiseaux cessèrent leurs rires malicieux, quand il n’y eut plus
que les caquètements des poules alentour et quelques miaulements de chats
ou de jeunes fouines, elle commença la cérémonie jumelle, l’attribution du
nom.
La Gardienne les leur prodigua, en se faisant accompagner d’une longue
flûte de bambou rouge. Avec des pas très lents, elle tourna sur elle-même, au
milieu du cercle, et elle s’arrêta devant chaque Saïpenang en train de naître
Kwung ; elle lui dit :
« L’autre nuit, après t’avoir écouté, j’ai rêvé ce nom pour toi ».
Ou alors : « Hier, après t’avoir regardé, je suis allée dans la forêt, je me suis
appuyée contre le Tikya-Gurjan aux branches folles et dans mon oreille, il a
chuchoté ce nom pour toi. »
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Ils reçurent tous de la Gardienne un nouveau nom accolé à l’ancien.
Grand-Père reçut celui de ‘buveur des brumes’, Jurang Dirian celui de
‘ Petit Tupaï-Pulut Badame’ .
Longtemps dans la nuit chaude, les nouveaux Kwungs avec les autres
interprétèrent les noms et en discutèrent gaiement autour du feu.
GrandPère, caressant les cheveux du nouveau Petit-Tupaï-Pulut-Badame, parla
aussi :
« Jurang Dirian adore l’amande du fruit des badamiers et ses façons sont
douces comme celles des Tupaï-Puluts, l’intuition du ruisseau dans le verger
de l’est a été la bonne, ce qu’il a murmuré entre les pieds de la Gardienne va
bien à ma petite-fille. »
Mais Jurang Dirian trouva le nom trop long et pensa qu’elle le réserverait
pour les moments où elle voudrait imiter l’esprit du Tupaï-Pulut ou quand
elle voudrait se protéger d’une coque très dure, comme l’amande du
badamier.

Quand tout fut fini, Jurang Dirian n’eut plus la mort de sa mère devant les
yeux. Elle cessa d’être la blessure qui servait à tout le monde.
Les enfants du village noyé par la crue de la rivière Saïpenang devenus
Kwungs lui tournèrent le dos, pour s’occuper des jardins dans la forêt et
couper les morts-bois à la machette.
Jurang Dirian laissait souvent Saïpou garder la hutte contre les prédations
des singes et prenait des sentiers différents de ceux des autres, pour ramasser
seule les chenilles ou les petits crustacés dans les ruisseaux.
Jurang Dirian alors écoutait l’eau. Elle écoutait les craquements et les
souffles de la forêt. Bientôt, elle mit les mains derrière ses oreilles pour
agrandir son ouïe. Au sol elle lut les empreintes, reconstitua les débris d’os,
les litières végétales. Bientôt Jurang Dirian sut palper l’air et voir les
différentes âmes de la lumière.
Grand père voyait cette solitude et s’inquiétait.
Au lieu d’être heureux car elle comprenait le langage des tisserins, il
s’inquiétait. Au lieu d’être heureux car elle interprétait les fèces laissées par
les singes, il s’inquiétait. Au lieu d’être heureux parce qu’elle savait qui
avait froissé les feuilles et pourquoi, et qu’elle percevait les nuances
20
lumineuses entre les feuilles, Grand-Père s’inquiétait de la solitude de
Jurang Dirian.

Un jour, Grand-Père alla voir celle qu’ils appelaient tous la Penjaga,
Gardienne des Mille-Lancers-Dalam. Celle qui leur avait donné un nom.
Il alla à la hutte longue où les Kwungs se réunissaient pour les cérémonies.
Il lui parla longtemps de ses craintes concernant sa petite-fille. Elle écouta
avec beaucoup d’attention et répondit :
« Jurang Dirian est comme un jeune animal qui s’amuse seul sous la pluie et
n’a pas besoin de compagnon. Grand-Père, la forêt est-elle hostile à Jurang
Dirian ? A-t-elle abandonné Jurang Dirian ? La cascade est-elle furieuse
contre Jurang Dirian ? N’a-t-elle pas chanté avec la pluie à son oreille ? Les
nuages sont-ils massés sous son front ou bien ne sont-ils pas insouciants
làbas derrière la forêt ?
Si la forêt guide Jurang Dirian, elle ne sera jamais seule. Si les échos de la
forêt tracent son chemin, elle connaîtra toujours sa hauteur comme une
chauve-souris même dans l’obscurité et connaîtra toujours sa profondeur,
même dans le brouillard. Grand-Père de Jurang Dirian, Jurang Dirian est
une grande chanteuse.
Sache que si la forêt appelle Jurang Dirian c’est qu’elle veut veiller sur elle,
pour qu’à son tour elle veille. »
Et la Gardienne ajouta : « Il sera bientôt temps qu’elle quitte ta hutte. »

Depuis que Grand-Père était adopté il comprenait chaque jour que les
Kwungs formaient une seule famille avec les non-humains, une famille avec
les singes, une famille avec les cochons, les serpents, une seule famille avec
les ronciers, les fougères, les bouleaux, une seule famille avec les schistes et
les opales. Il savait que chacun connaissait sa place.
La Gardienne avait dit que la place de Jurang Dirian était de veiller, que les
bras minces de Jurang Dirian étaient faits pour entourer comme ceux des
lianes, que la bouche pleine de larves était faite pour dire l’amertume, que les
yeux pleins de larmes étaient faits pour lire les fumées, que les
mains noueuses étaient faites pour palper.
Et que la bouche pleine d’échos était faite sûrement pour le chant des chants.
21
Mais que Jurang Dirian devait apprendre à s’en servir.
Elle devait apprendre à se servir de ses bras, de ses mains, de son esprit ; elle
devait apprendre à se servir de tout son corps et quitter la hutte de
GrandPère et de Saïpou pour aller seule dans la forêt.

Quand la première fleur eut fané dans son ventre et suscité les
premiers sangs, la Gardienne, avertie par Grand-Père, vint avec une autre
femme laver Jurang Dirian le ‘Petit- Tupaï-Pulut-Badame’. Et tout en la
lavant, elles lui parlèrent doucement, tour à tour la Gardienne et l’autre
femme, avec des paroles de réconfort et de mystères.

Quand, quelques jours après, Jurang Dirian partit pour la forêt,
Grand-Père lui donna une lame et un sifflet. Comme il s’inquiéta qu’elle
n’eût froid, il lui donna la couverture qui l‘enveloppait depuis soixante-dix
années, depuis l’enfance. Elle avait été tissée au bord de la rivière par une
grand-mère, qui, en croisant les fils, y avait aussi inscrit l’histoire de ses
flots et des radeaux perdus.
Jurang Dirian vit le dragon Saïpenang tourbillonner sur la couverture.
Quelques têtes humaines qui étaient ses ancêtres en émergeaient. Cette lutte
modeste contre des remous gigantesques la toucha. Elle remercia le
GrandPère en pleurant.
Jurang Dirian partit le cœur ébouriffé comme celui des grands oiseaux
nocturnes à leur premier envol.
Elle partit comme sur un radeau de bambou dans la forêt ; elle partit malade
et en même temps heureuse de s’offrir à la lenteur de la forêt.
Vingt jours.
La Gardienne lui avait réclamé deux voyages.
Trouver les pigments dont se servent les Kwungs dans leurs cérémonies et
inventer un calendrier pour leur plaire. Après quoi, la jeune fille pourrait
appeler la Gardienne sa sœur, car elle serait alors elle-même, Jurang Dirian,
devenue une sœur, sauf si elle usait du sifflet d’os avant les vingt jours, si
elle se fatiguait, et soufflait dans le sifflet pour annoncer son retour à travers
la forêt , si une plante l’empoisonnait ou si une bête en colère s’emparait de
son corps ou de son esprit.
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