La prière de Yakob

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A l'époque où l'on se représentait encore le Blanc comme un être fantastique, ni tout à fait homme ni tout à fait dieu, mais quelque peu divin, Yakob Obama voulut faire de son fils un Blanc, un véritable Blanc capable de discuter d'égal à égal avec tous les Blancs de la terre et même du ciel. Mais, après de birllantes études au grand lycée d'Ongola et à la Sorbonne, son fils, Gaston Angoula, eut soudainement des problèmes d'identité : il ne savait plus s'il était Noir ou Blanc.
Après ses essais, Lucien Ayissi publie ici son premier roman.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 244
EAN13 : 9782296701779
Nombre de pages : 143
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 À Mongo Beti et à Bernard Nanga.
I
Pourquoi tant de cérémonies ? Qu’est-ce que ces vieux catéchistes veulent encore au bon Dieu ? Pourvu qu’il ne s’agisse plus d’un complot contre une autre figure divine. Il ne devait pas surtout s’agir de cela ; depuis la résurrection triomphale de Jésus de Nazareth, les hommes avaient eu la preuve irréfutable de leur vanité et de leur impuissance. Ourdir encore un complot contre le Père ou le Saint-Esprit, après celui qui avait malheureusement abouti à la crucifixion de Jésus, était tout à fait inutile. Il ne pouvait pas non plus s’agir du retour de Jésus parmi les hommes, car après le très mauvais traitement que ces derniers lui avaient infligé, le fils de Dieu ne pouvait plus, malgré sa très grande mansuétude, accepter ce genre de mission à hauts risques.
C’est à cette conclusion que le jeune Gaston Angoula était parvenu. Redoutant que la réunion des catéchistes chez leur chef, Yosep Minala, ne fût subordonnée à une finalité maléfique, Angoula échafauda toutes sortes d’hypothèses pour trouver la raison d’être d’une telle rencontre. Incapable de la justifier objectivement, il se mit à nourrir l’espoir que l’humanité qui s’était davantage compromise en tuant le fils de Dieu, son sauveur, n’allait plus récidiver. Il fallait justement éviter d’entretenir un projet macabre pouvant aboutir à l’assassinat d’un autre membre d’une famille céleste déjà numériquement très fragile, et pour ce, condamnée à disparaître d’elle-même dans le temps. Ce genre d’assassinat, pensait-il, ne pouvait pas du tout aider l’humanité à atteindre le salut tant recherché par elle.
Ce matin-là, le ciel était sombre ; le soleil brillait par son absence, tant il ne se décidait pas à sortir de son lit pour éblouir le monde de la blancheur éclatante de ses dents d’ivoire. On eût dit que le ciel, las d’abriter la population d’un monde pervers, était résolu cette fois à l’écraser en
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s’effondrant sur elle. Même les oiseaux de la forêt, les grillons et autres insectes qui exprimaient coutumièrement leur enthousiasme chaque matin par des cris stridents comme pour célébrer la naissance du jour, semblaient être de méchante humeur. Lorsqu’on parvenait à percevoir le bêlement timide d’un mouton ou les miaulements lointains d’un chat, on avait le sentiment que ces bêtes pressentaient elles aussi l’imminence d’un grand danger, mais dont la nature était encore indéterminée. Le caquètement des poules et les cancans des canards étaient chargés de chagrin et ajoutaient à la morosité de l’ensemble. Les femmes du village d’Akak, coutumièrement exubérantes et bavardes, étaient subitement devenues taciturnes. L’atmosphère était à la tristesse, à la peur et à la crispation.
Yakob Obama, le père d’Angoula, un grand forgeron dont la dextérité était de notoriété publique, n’alla pas à la forge ce matin-là. Il s’était aussi rendu chez Yosep Minala. C’était curieux ! Le père d’Angoula abhorrait beaucoup Minala. Il l’exécrait considérablement. Par sa fourberie, sa duplicité et son hypocrisie, Minala était devenu tristement célèbre à travers les villages d’Akak, de Komo, de Mebomo et d’Ayos. Pour une fois au moins, le nom collait parfaitement à la personne nommée, car Minala le fourbe, le faux, le faussaire chérissait beaucoup le mensonge. C’est d’ailleurs grâce à ses mensonges astucieux qu’il avait réussi à inspirer la confiance du Père Renard qui l’érigea naïvement au rang de chef des catéchistes relevant du ressort territorial de la paroisse de Bona. Il était fort surprenant que le père d’Angoula qui n’aimait pas du tout Yosep Minala, pût quand même se rendre au domicile de celui-ci de si bonne heure. L’enjeu de cette visite devait donc être de taille.
Par une matinée du mois de juillet de cette année-là, les catéchistes des villages d’Akak, de Komo, de Mebomo et d’Ayos s’étaient, avec quelques notables, rassemblés autour
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de leur chef, Yosep Minala. Le motif de ce rassemblement insolite était ignoré du grand public. Même Angoula, ce jeune garçon dont la curiosité l’amenait souvent à être fort instruit des choses que la plupart des gens ignoraient, ne réussit pas à comprendre la raison d’être de ce mystérieux rassemblement. Seuls, des points d’interrogation, à défaut d’explications satisfaisantes, dansaient une petite farandole dans son imagination surexcitée. Les catéchistes auraient-ils appris que le bon Dieu allait susciter un autre déluge ? Dans ce cas, pourquoi perdaient-ils leur temps chez un type aussi peu fiable que Minala au lieu de se mettre à l’école de Noé ? Peut-être cherchaient-ils à implorer la clémence de l’Éternel. Comment pouvaient-ils escompter une telle clémence avec un chef catéchiste dont les mœurs pouvaient, à elles seules, constituer un musée du péché ?
En admettant que tout cela fût vrai, Angoula n’arrivait pas à comprendre pourquoi son père qui n’était pas un catéchiste, rejoignit pourtant la bande à Minala, au domicile d’un homme qu’il trouvait fort abject et méprisable. Le jeune Angoula était convaincu d’une seule chose, ce rassemblement insolite était la fumée qui masquait un feu dont le développement produirait des conséquences terribles. Une onde d’anxiété découlant des interrogations nées elles-mêmes de cette atmosphère désagréable l’amena à cette conviction inexpugnable : le bon Dieu était furieux de constater que les sorciers du ressort territorial de la paroisse de Bona lui lançaient des défis en opérant désormais en plein jour, à telle enseigne que, même les chrétiens les plus hardis se sentaient dans l’insécurité. On ne pouvait donc plus tabler sur la protection présumée des prières, du chapelet et de l’eau bénite contre l’action maléfique des sorciers. Même Yuryana qui recourait naguère à la croix et à l’eau bénite pour s’assurer un blindage protecteur contre l’action maléfique des sorciers, n’avait plus la garantie d’être en sécurité en se servant de ces épouvantails sacrés.
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Paranoïaque à souhait, Yuryana voyait des sorciers et des démons partout. Ces dangers qui peuplaient réellement son imagination pouvaient s’incarner dans la personne d’Alima, son propre mari, ou de Metalina, sa belle-mère. N’étant pas sûre que l’Éternel fût attentif à ses angoisses, elle sollicita les offices de Tobo, un magicien de Komo. Ce dieu de proximité scarifia son corps et lui donna des amulettes dont elle ne devait se départir sous aucun prétexte. Comme si cela ne suffisait pas, Yuryana consultait hebdomadairement plusieurs oracles pour voir ce qui se recoupait à travers la lecture que chacun d’entre eux faisait de son avenir. À travers l’interprétation de Mengue ou de Tina, les oracles les plus célèbres du coin, il se recoupait que Yuryana n’aura d’avenir heureux qu’en sacrifiant souvent à certains rites dont les modalités pratiques variaient d’un oracle à un autre.
Depuis la mort du Père Renard, rien ne rassurait plus personne à Bona. En infligeant une sanction magistrale à ce religieux téméraire qui osa les défier chez eux, les sorciers des villages d’Akak, de Komo, de Mebomo et d’Ayos donnèrent la preuve par les faits, s’il en était encore besoin, que tout le monde était vulnérable. Ces sorciers dont l’activité devenait de plus en plus florissante, pouvaient donc, un jour ou l’autre, s’attaquer à Dieu et aliéner son éternité. Cette éventualité était si terrifiante qu’elle fit frémir le jeune Angoula. Il fallait pourtant s’habituer à une telle idée. La barbarie du genre humain ne s’était-elle pas déjà clairement exprimée à travers l’assassinat de Jésus de Nazareth ? Le fait pour Dieu d’exister bien en dehors de notre terre, donc hors de portée des sorciers de ces villages, était certes une bonne stratégie. Mais cela ne dissipait pas pour autant les appréhensions d’Angoula. Le fait pour Dieu de se cacher dans un ciel lointain n’était-il pas un aveu d’impuissance ? Comment pouvait-il se blottir derrière des nuages opaques et faire le mort pendant que les malfaiteurs se rendaient de plus en plus maîtres et possesseurs de la
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