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La réconciliation des mondes

De
425 pages
Ne sachant plus où donner de la tête, Paul Thériault ne désire plus qu'une chose : se débarrasser des objets convoités qu'il a en sa possession. Mais à qui passer le flambeau? Une intrigue qui remonte au temps des rois de la Mésopotamie, parcourt les visions des shamans amérindiens, rejoint les Devanciers de Wickham, un petit village du Québec, et met en action les Anciens du Burundi à la source du Nil. Une fiction où les vies sur les continents, l'univers des puissances célestes et le monde des défunts convergent afin de vaincre la brûlure du soleil.
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La réconciliation des mondes

A la source du Nil







Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen


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SaintBernard (théâtre), 2010.
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Gaston LOTITO, Ciels brûlants. Sahel – 1985, 2010.
Marouf Moudachirou, Une si éprouvante marche. Récit, 2010.
Appolinaire ONANA AMBASSA, Les exilés de Miang-Bitola, 2010.
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Ilunga MVIDIA, Chants de libération. Poèmes, 2010.
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Mamadou SOW, Mineur, étranger, isolé. Destin d’un petit Sierra-Léonais,
2010.
Yvon NKOUKA DIENITA, Africain : honteux et heureux de l’être, 2010.

Réjean Côté


La réconciliation des mondes
A la source du Nil



Roman








L’HARMATTAN








Illustration de couverture : « Ophelia », œuvre de Linda Cyrenne,
peintre sur soie, Québec, Canada.














© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13200-9
EAN : 9782296132009





REMERCIEMENTS



À David Sunstrum, Yan Badgley, Micheline Côté, France Lafond,
Henriette Dion, Michel Gauthier, Guy Marchand et Linda Cyrenne
pour leur soutien.
























































À Maëva et à Isaac,
Sur la route des continuités

























PREMIÈRE PARTIE















Où vont les amours sans abri ?
Hélène Turcotte











Nairobi

Debout devant la fenêtre, Mgr Clément St-Cyr fixait les premiers rayons du
soleil qui se levaient sur l’Afrique. Arrivé à Nairobi la veille en provenance de
Paris, il s’était installé à l’hôtel Stanley. Se déplaçant rarement, il avait décidé
de venir lui-même régler une affaire prioritaire. Tellement importante qu’il
avait convoqué Adane Nzisabira à quatre heures du matin.
- Quelle est la situation au Burundi actuellement ? demanda Mgr St-Cyr.
- Tout fonctionne comme prévu. Chacun sait ce qu’il doit faire.
Adane, homme de main à qui le pouvoir et le contrepouvoir confiaient des
tâches innommables, se leva et plaça une cassette dans l’appareil vidéo.
- Cet enregistrement date de deux semaines, dit Adane.
Mgr St-Cyr s’assit dans un fauteuil et observa attentivement le Président
burundais qui s’adressait à la nation par le truchement de la télévision nationale.
- […] « Pour que les Burundais vivent en unité, concluait-il, il faut d’abord
changer notre façon de gouverner ce pays. »
- Parfait ! s’exclama Mgr St-Cyr. Il est convaincant.
Il s’adossa en soupirant longuement comme s’il prévoyait tous les coups qui
seraient joués pour gagner la partie qui se déroulait sur un échiquier beaucoup
plus vaste que la simple enceinte de cette chambre d’hôtel. Il leva les yeux au
plafond et étendit les mains sur les bras du fauteuil. Au vu de ce qu’il imaginait,
il sourit en tambourinant le cuir de ses doigts, exhibant à escient sa bague
stylisée qui lui donnait une autorité sur le commun des mortels. Puis il
s’exclama :
- Ex Africa semper aliquid novi, disait Pline l’Ancien. Il y a toujours
quelque chose de nouveau en Afrique. Jamais nous n’aurions pu manœuvrer de
la sorte avec le Président précédent.
Adane, silencieux, se leva pour retirer la cassette vidéo.
- Le prochain rassemblement populaire est prévu dans deux jours,
soulignat-il à Mgr St-Cyr.
Se rasseyant, Adane déposa la cassette sur la table en face d’eux et entreprit
de lui détailler les dispositions prises jusqu’à maintenant.
- C’est très bien, conclut Mgr St-Cyr en se dirigeant vers le bureau appuyé à
un des murs de la chambre.
15

Il ouvrit un tiroir et sortit une liasse de billets américains. Il plaça
ostensiblement l’argent sur la cassette vidéo. Les yeux d’Adane s’agrandirent et
son sourire devint large.
- Réussissez ce que j’attends de vous et vous serez riche.
Mgr St-Cyr retourna fouiller dans le tiroir du bureau et prit le cellulaire ainsi
que le fil pour recharger l’appareil. Il les déposa lentement sur les dollars.
- Je veux que vous me teniez régulièrement au courant.
Adane bougea la tête en fixant la tour sur la table qui l’enchaînait à une
aveuglante servitude. Dorénavant, il savait que sa personne était teintée d’une
sorte d’immunité lui permettant d’agir à sa guise dans tous les milieux
burundais.
- Aurez-vous assez de temps pour tout faire ?
- Oui.
Adane baissa aussitôt les yeux, réalisant qu’il lui faudrait remuer tout le
Burundi pour accomplir le plan minutieusement conçu par ce religieux.
Mgr St-Cyr lui présenta une photo qu’il plaça par dessus le cellulaire,
l’argent et la cassette vidéo.
- Il faut absolument que vous me la rapportiez, insista-t-il en pointant du
doigt l’objet de sa convoitise. Et assurez-vous que les frontières seront bien
fermées.
À l’aéroport de Nairobi où il attendait son vol le ramenant au Burundi,
Adane ressassait le trajet le menant de son petit village au marchepied du
pouvoir. Ignorant tout des intentions profondes de Mgr St-Cyr, il se grisait
d’être le maillon principal de la stratégie déployée par ce dernier. Cela l’aidait à
repousser la réputation qui le dardait par en arrière. Il avait toujours voulu
conserver l’estime des gens de son village mais le temps avait fini par placarder
sur lui l’image d’un homme sans scrupule qui n’avait plus de vrais amis dans
son propre pays. Depuis que sa femme l’avait quitté, il était seul à braver tous
les jugements posés sur lui. Mais son association avec Mgr St-Cyr lui permettait
de prendre la revanche qu’il avait tant espérée dans les moments les plus noirs
de sa déchéance. Et cette chance du ciel, il ne pouvait la rater. La crainte que lui
inspirait Mgr St-Cyr le fit frissonner en pensant à ce qu’il devait faire.
En entendant l’appel des passagers, il se dirigea vers la porte
d’embarquement le conduisant à bord de l’avion qui le ramènerait au Burundi.







1



Bujumbura

Paul Thériault s’était rendu au Rwanda, au Kenya, en Ouganda et en
Tanzanie. De là, il avait pris l’avion en direction du Burundi, dernière étape de
sa mission dans cette partie du continent africain. Lentement, le douanier
burundais éplucha les pages du passeport de Paul avec une attention décuplée.
Ses mains se figèrent et son front se plissa. Suspicieux, il dévisagea avec force
le passager en face de lui.
- Le numéro de passeport inscrit sur votre visa diffère de celui qui se trouve
dans votre passeport.
- Sans doute aurai-je dû être plus attentif, s’excusa-t-il tout bas.
Paul avait obtenu en toute hâte son visa de l’ambassade du Burundi en
Tanzanie. Dans son empressement, il n’avait pas remarqué que les deux
derniers chiffres de son numéro de passeport étaient inversés dans l’espace du
tampon de son visa. Depuis que la guerre entre Burundais hutus et tutsis faisait
rage, les fonctionnaires mal payés appliquaient, de façon désinvolte, les
procédures, compliquant d’autant le séjour des étrangers sur qui planait la plus
grande suspicion.
- Que ferez-vous durant votre séjour au Burundi ?
- Je suis venu évaluer les projets humanitaires qui sont subventionnés par les
gouvernements du Québec et du Canada dans votre pays.
Comme si les collaborations multilatérales entre les pays l’élevaient
audessus du simple statut de passager, il enfila la discussion en dévoilant, sans
inquiétude, une idée qui lui venait du puits d’un lointain rêve.
- Si j’ai le temps, dit-il, les yeux étincelants, j’aimerais bien visiter la source
du Nil.
- La source du Nil ?
Le douanier vissa sur Paul un long regard inquisiteur, sachant fort bien que
dans cette région du monde, particulièrement traversée par les conflits, il était
peu fréquent de rencontrer des gens qui avaient ce genre de préoccupations.
Le soupçon, bien installé dans la tête du douanier, s’empesa d’interrogations.
- Placez-vous ici, ordonna-t-il.
Le visage assombri, Paul quitta la file des passagers et attendit patiemment
que les voyageurs soient tous enregistrés. Il fixa, au loin sur la piste
17

d’atterrissage, les préposés qui s’affairaient à faire le plein de carburant de
l’avion qui l’avait conduit dans ce pays.
Paul Thériault, professeur d’anthropologie au Collège Édouard-Montpetit, et
Nelly Tourigny, professeure en sciences dans le même collège, avaient vécu
quinze ans à bâtir une vie commune où ils repoussaient toujours plus loin leur
projet d’avoir des enfants. Un jour, un vent de travers laboura leur existence
tranquille et démonta leur relation. Voulant s’éloigner de l’atmosphère de cette
rupture, Paul avait accepté un contrat afin d’évaluer l’impact des projets
subventionnés par le gouvernement du Québec et du Canada auprès des
populations africaines.
L’annonce du départ du prochain vol ramena Paul à son problème de visa.
Son anxiété grimpa d’un cran lorsqu’il constata que le douanier avait disparu
dans la foule avec son passeport. En vain, il promena un regard circulaire autour
de lui. Son attention s’accrocha aux murs troués par des rafales de balles et
constata que les grandes vitres à l’entrée de l’édifice étaient fracassées.
Le tapis roulant gronda, s’ébranla avec les premiers bagages et, au bout d’un
certain temps, s’immobilisa. Observant le visage médusé de Paul, un employé
vêtu d’un sarrau bleu s’approcha lentement de lui.
- Avez-vous récupéré vos bagages ?
- Non, répondit nerveusement Paul. Est-ce que tous les bagages ont été
débarqués ?
- Oui.
Paul contint difficilement les craintes qui le gagnaient.
- Pouvez-vous me montrer votre billet d’avion ?
L’employé regarda attentivement les numéros d’enregistrement des bagages
agrafés à son billet. Il appela, par la radio, le préposé des stocks qui, plus tard,
lui confirma que les bagages de Paul étaient restés en Tanzanie.
- Vous êtes sûr ?
- Oui, dit calmement l’employé. Il faut faire une réclamation au bureau des
objets perdus. Suivez-moi.
Paul remplit rapidement le formulaire des réclamations et décida de
retourner à sa place initiale près du service des douanes. Au moment où le
douanier revenait vers lui, ce dernier fut interpellé par un homme.
- Le dernier avion est-il entré ?
Le douanier fit un signe affirmatif. L’homme regarda autour de lui afin de
repérer le collègue qu’il venait chercher.
- Il doit déjà être au bar ! ajouta-t-il, avec un petit ricanement.
Quelques minutes plus tard, les deux collègues repassèrent devant Paul
Thériault. La familiarité avec laquelle ils traversaient l’aéroport lui donna
immédiatement à penser qu’ils pouvaient dénouer l’impasse dans laquelle il se
trouvait. Ne faisant ni un ni deux, Paul se dirigea d’un pas déterminé vers eux.
- Paul Thériault, se présenta-t-il, en leur serrant la main. Je viens d’arriver et
j’ai un problème avec mon passeport.
18

Surpris par un abord aussi direct, ils le dévisagèrent. L’inquiétude qui courait
sur le visage de ce visiteur, força les deux hommes à s’arrêter.
- Je suis Pierre Vigny, dit l’un des deux hommes. Voici Hervé Kormoss qui
entre à l’instant en provenance de l’Europe. Nous sommes du Haut
Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Quel problème
avezvous ?
Paul leur expliqua qu’une erreur s’était glissée dans la retranscription de son
numéro de passeport sur son visa. Vigny observa le passeport que lui tendait le
douanier.
- Je vais voir ce que je peux faire, dit-il, l’air songeur. Je reviens
immédiatement.
Il donna les clés de la voiture à Kormoss pour qu’il y dépose ses bagages et
disparut avec le douanier. Paul se retrouva à nouveau seul. Il observa un camion
rempli de militaires qui longeait la piste d’atterrissage.
Au bout d’un moment, Pierre Vigny réapparut.
- Le directeur des douanes est une bonne connaissance. Il a téléphoné à
l’ambassade du Burundi en Tanzanie pour faire une vérification et a fait les
correctifs nécessaires dans votre passeport. N’en soufflez mot à personne, car ce
n’est pas la procédure normale.
Paul hocha la tête sans trop comprendre ce qui s’était passé. Soulagé, il reprit
son passeport, le feuilleta et constata qu’on lui avait délivré un nouveau visa.
- Malheureusement, vous apprendrez vite qu’ici, tout a un prix, ajouta
Vigny en souriant.
Paul sortit son portefeuille.
- J’ai déjà fait le nécessaire.
- Mais nous pourrions dîner ensemble ce soir, dit Hervé Kormoss qui
revenait vers eux.
Paul sourit en acceptant la proposition.
- Maintenant, il me reste à récupérer mes bagages égarés.
- Parce qu’en plus, vous avez perdu vos bagages ? lança Hervé sur un ton
moqueur.
Avec un air de dépit, Paul inclina la tête.
- Mes bagages sont restés en Tanzanie.
- Le prochain vol Tanzanie-Burundi est dans deux jours, dit Pierre Vigny. Si
jamais vous avez la chance de les retrouver, vos bagages arriveront par ce vol.
Une fois de plus, Paul devint taciturne. Ils montèrent à bord du véhicule du
HCR.
- Je connais une maison de passage tenue par des amis, dit Pierre. Vous
pouvez avoir une chambre à un prix abordable.
- Cela me convient, répondit Paul qui s’en remettait à eux.
Il s’enfonça dans le siège arrière du véhicule et observa, tout au long de leur
trajet, les militaires burundais en faction à différents endroits de la ville.
- Y a-t-il toujours autant de soldats dans la ville ? demanda Paul, soucieux.
19

- On a encore entendu des coups de feu la nuit dernière, dit Pierre Vigny.
Deux jours plus tôt, il y a eu un affrontement entre les rebelles et l’armée non
loin de l’aéroport.
- Les hostilités entre Burundais hutus et tutsis vont reprendre, ajouta Hervé
Kormoss. Il paraît que les négociations entre le gouvernement et les rebelles ont
échoué. Le gouvernement tutsi au pouvoir s’attend à des réactions de la part de
la population hutue.
Une tension palpable régnait à Bujumbura. Paul comprit que le temps était
mal choisi pour venir dans ce pays. Il jongla un instant avec la possibilité de
repartir, puis choisit de reporter sa décision au lendemain. Il réserva sa chambre
et s’y dirigea. Il déposa son porte-documents et la clé de sa chambre sur une
petite table en face de lui. Il alla à la fenêtre et regarda, émerveillé, le lac
Tanganyika qui s’étirait au loin. Perçant les nuages, les rayons de soleil
tombaient en oblique sur la surface des eaux scintillantes d’un des Grands Lacs
d'Afrique. Si le lac Victoria était plus étendu, toutefois, le lac Tanganyika
exerçait une fascination démesurée dans le cœur de cet anthropologue.
La fatigue du voyage le fit bâiller. Il plaça avec soin ses seuls vêtements sur
la chaise, se doucha et s’étendit sur le lit.
Quelques heures plus tard, il fut réveillé par la radio du client de la chambre
voisine qui crachait les applaudissements d’une foule enthousiasmée par le
discours d’une voix solennelle. Les bruits lui vinrent par bouffée au fur et à
mesure que l’individu s’éloignait dans le corridor. Puis une lourde plage de
silence flotta dans la maison de passage et donna une impression d’isolement à
sa chambre sombre. Il alluma la lumière, ouvrit toute grande la fenêtre et étira la
tête. Le brouhaha qui s’échappait du centre-ville lui rappela son rendez-vous
avec les gens du HCR.
Il s’habilla en toute hâte, sortit dans la rue bondée de monde et,
nerveusement, se dirigea vers l’Hôtel Novotel. Il zigzagua à travers des groupes
de gens qui, à sa vue, cessaient de débattre avec passion et posaient des regards
méfiants sur lui. Il arriva dans le hall de l’hôtel, s’informa à la réception où se
trouvait la salle à manger et aperçut Pierre Vigny en grande discussion avec
Hervé Kormoss qui ne semblait pas se soucier outre mesure de la jeune
Burundaise accrochée à son cou.
- Bonsoir M. Thériault, s’écria Pierre en l’apercevant.
Pierre se leva pour le saluer et lui tendit la main. Hervé enchaîna et
introduisit Murielle qui était à ses côtés. Au même moment, une autre femme
arriva à la table.
- Voici Sarah, dit Hervé en la désignant. Je l’ai invitée à se joindre à nous.
Voyant les intentions bien senties d’Hervé, Pierre Vigny baissa la tête et
bougea nonchalamment son verre de Perrier. Paul se tourna vers la jeune
Burundaise et la salua. Devinant les intentions d’Hervé, il se contenta de sourire
à son stratagème, ne sachant s’il devait jouer le jeu ou se cantonner dans une
attitude réservée qui aurait mieux convenu à la méfiance que lui inspiraient ces
20

jeunes et jolies filles de bar. Il n’eut guère le temps de s’interroger plus
amplement ; déjà Sarah s’était assise près de lui et collait sa cuisse contre la
sienne.
Son jeu était lancé.
Les yeux sur Paul, Hervé guettait sa réaction. Paul abaissa toute résistance et
glissa dans l’atmosphère décontractée de la rencontre. À mi-repas, Pierre Vigny
les quitta pour retourner au bureau du HCR où il devait terminer un rapport.
L’atmosphère festive perdura encore un long moment. Ils furent les derniers
clients à quitter le restaurant.
- Tu viens avec nous ? demanda Hervé.
- Pour aller où ?
- Viens, insista Sarah en prenant le bras de Paul.
Il inclina une tête à demi consentante.
Installé au volant d’un véhicule du HCR, Hervé enfila un dédale de rues
cahoteuses et s’arrêta devant de hauts murs couronnés de tessons de bouteilles
qui brillaient sous les phares. Bien qu’il fit tout pour camoufler son inquiétude,
Paul anticipa le pire dans cette nuit qui lui apparaissait si noire. Les
affrontements entre l’armée tutsie et les opposants hutus lui submergèrent
l’esprit et l’emplirent de la sourde conviction qu’il tomberait dans une
embuscade où il serait attaqué par des voyous. La peur d’être victime d’une
machination le figea près du véhicule. Il tourna nerveusement la tête, explorant
les rues désertes devenues pleines de mystères.
Hervé verrouilla les portières avec soin et, d’un pas rapide, se dirigea, en
compagnie de Murielle, vers une grande porte métallique. À quelques mètres de
l’entrée principale, une ampoule frileuse défiait l’obscurité. Sarah s’accrocha au
bras de Paul, hocha une tête invitante et le tira lentement vers la porte dressée
devant eux.
Paul lui répondit par un visage renfrogné.
- Allez, dit Hervé en se retournant vers Paul, lance-toi. C’est ta première
nuit au Burundi, autant qu’elle soit pleine de bons souvenirs.
Le rire d’Hervé qui se répercuta avec force dans la nuit, sortit Paul de sa
torpeur.
- Ce gardien, maugréa Sarah, au lieu de faire son travail, dort toujours.
Ahuri, Paul suivit avec étonnement l’agilité avec laquelle Sarah escalada la
porte de fer puis s’envola dans le néant. Le bruit sec du verrou intérieur de la
porte éclata. Une longue plainte grinça dans la nuit, ouvrant sur les entrailles
d’un monde caché.
- Maintenant, tout le monde est alerté de notre présence en ces lieux, se dit
Paul, résigné à enfiler le trou béant qui s’ouvrait devant lui.
- Surveille le véhicule, lança Sarah en poussant le gardien à l’extérieur.
Une succession de rais de lumière courait sous chacune des portes et balisait
le couloir au milieu duquel un dalot nauséabond serpentait. Hervé disparut avec
sa compagne dans une des chambres. Sarah attrapa la main de Paul et le guida.
21

Elle s’arrêta devant une autre porte, la poussa lentement, discuta à voix basse
avec quelqu’un et la referma aussitôt. Elle reprit la main docile de Paul qui,
redoutant l’arnaque, se laissait traîner. Elle déverrouilla la porte de sa chambre,
se détacha de lui et disparut dans le noir.
Il attendit, envahi par l’inquiétude. Il entendit des pas courir d’un côté à
l’autre de l’espace devant lui. Elle alluma une chandelle et, telle une apparition,
invita Paul à entrer. D’un pas hésitant, Paul transgressa une partie de lui-même.
Sarah referma la porte avec le sourire d’une personne qui mesure à l’avance la
justesse des coups qui seront joués. Il fixa le grand matelas gisant par terre qui,
à lui seul, résumait la chambre dénudée. Immédiatement, les interdits qu’il
placardait sur un bordel, le frappèrent de plein fouet. Le film d’un homme
sautant à pieds joints dans les eaux fangeuses d’une calamité, lui encrassa le
corps. Sarah comprit qu’il lui faudrait batailler ferme pour déraidir le tapage
interne d’un client de principes. Consciente de la manière dont les Blancs
posaient le regard sur les femmes noires, elle lui exhiba son corps d’ébène
sculpté par la flamme dansante de la chandelle. L’ébranlement de ses hanches
fit chatoyer la fine chaînette attachée à sa nudité. Les yeux de Paul
s’écarquillèrent. Éclata en lui un tel désir sauvage que toutes ses retenues
s’évanouirent par enchantement devant la beauté de cette Africaine. En pleine
maîtrise de son art, Sarah roula de façon si vive dans le lit que Paul sombra tout
entier dans les bras du plaisir.
Paul pensa au sida et se redressa aussitôt.
Elle devina sa pensée. D’un geste rapide, elle le déshabilla et glissa un
condom sur son pénis. Debout, il la regarda s’exécuter. Il frissonna sous la
caresse de sa main qui grimpait sur lui au fur et à mesure qu’elle se relevait. Il
surprit un éclair dans les yeux de cette femme qui savait comment enfler
l’envie. Paul devenait sans résistance lorsque la voix grave d’un homme
traversa la porte et le paralysa.
Elle lui répondit immédiatement en kirundi.
- Il veut seulement savoir si tout va bien, s’empressa-t-elle de traduire.
Mais la voix de cet homme brisa l’harmonie de deux corps chauds. La
désolation qui tapissait la chambre, l’éloigna de Sarah.
- Combien ? demanda Paul, départi de son mutisme.
Elle hocha la tête pour interroger cette subite attitude. Il fouilla ses
vêtements échoués sur le lit et sortit l’argent pour rompre avec cette relation qui
le mettait en angle devant tant d’émotions contradictoires. Le tout prit
soudainement l’allure d’une simple affaire. Elle saisit les billets, les compta et
les cacha sous le matelas. Elle revint se placer devant lui, disponible. Mis en
procès par les interrogations muettes de Sarah qui le transperçaient jusqu’à la
moelle des os, il détourna son regard vers le mur et se heurta à l’imposante
ombre de cette femme qui écrasait sa propre ombre. Il frémit sous les
persistantes caresses de Sarah qui le ramenaient à la conscience qu’il était
debout, nu, en érection et tourmenté. Elle le tira doucement vers le lit où il laissa
22

choir la honte qui l’éperonnait. Il ferma les yeux pour étouffer son dilemme et
promena aveuglément ses mains sur ce corps parfait. Puis, comme si le côté
plus austère de son être revenait à la charge dans son esprit, il cadenassa sa
mollesse, se leva et s’excusa bêtement en se demandant si on s’excusait dans un
bordel.
- Déjà ? s’étonna Sarah, prise de court.
La gêne monta en Paul. Il rougit jusqu’aux oreilles. Assise sur le bord du lit,
elle le regarda se dévêtir de son condom et observa la fuite de l’érection de Paul
au fur et à mesure qu’il s’habillait. Avant de sortir, incrédule, il se tourna vers
elle et haussa les épaules.
Elle baissa la tête et ajouta, avec un rien d’impatience :
- Qu’y a-t-il en toi ?
Paul la fixa avec le sentiment qu’elle respirait un secret éventé. Elle se
dirigea vers lui, prit sa main blanche, la retourna vers la lumière de la chandelle
et la serra fortement de ses deux mains noires. Leurs yeux s’épiaient. Puis elle
se jeta à l’eau.
- Sais-tu ce qui dort en toi ?
Son index erra dans la paume de la main de Paul comme si elle suivait à la
trace d’étonnantes vérités. Lui, qui pourtant ne souffrait pas de réplique chaque
fois que l’on touchait à ce genre d’augures, tressauta. Elle observa sa réaction et
comprit, sans trop d’efforts, qu’il était aux prises avec de puissants tiraillements
intérieurs. Elle lui sourit. Cela eut pour effet de faire disparaître l’expression
irritée sur son visage. Elle se dandinait devant lui, fascinée par ce qu’elle
déchiffrait dans la main de cet homme. Paul, pendant un temps, dévisagea ses
mimiques interrogatives et, embarrassé par les bavardes interprétations de
Sarah, sortit sans se retourner. Pour marquer sa désapprobation, elle laissa fuser
un rire qui résonna avec puissance dans cette maison endormie. Ce vacarme
honteux qui le pourchassait, ferma ostensiblement le visage de Paul, alors même
que ses pensées étaient traversées par un doute. Il se demandait pourquoi il avait
dû lutter si fortement pour repousser la familiarité qu’il avait immédiatement
ressentie lorsqu’il avait mis le pied dans cette chambre de bordel.
- Normal, pensa-t-il, le plaisir était si proche.
Puis, comme si un verdict faisait jour dans son esprit, il releva la tête, décidé
à ne pas se laisser envahir par la culpabilité d’avoir gîté durant un moment
d’égarement au milieu d’inavouables vices. Il était aidé en cela par la conviction
qu’un bordel représentait une institution historique d’oppression de toutes les
femmes, pas uniquement celles qui sont concernées.
- Au Canada, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de quatorze ans !
se souvenait-il d’avoir lu. Décidément, les bordels sont des lieux haïssables !
Paul entrebâilla la porte grinçante du portail et sortit, bousculé par le gardien
qui, revenant à sa couche, était pressé de se rendormir. Dans ce redoutable
quartier, il se sentit comme une proie innocemment lâchée au milieu d’une
arène. La peur le dirigea vers le véhicule du HCR où il attendrait Hervé
23

Kormoss. Il espérait simplement que ce dernier n’ait pas pris la décision de
passer toute la nuit avec son amie.
Une voiture aux phares éblouissants déboucha sur la ruelle et s’avança dans
sa direction.
- Des bandits ? Des militaires ? se demanda-t-il en reculant instinctivement
dans l’herbe haute près du mur du bordel.
Paul échappa un cri lorsque son dos heurta quelque chose. Il se retourna
vivement et se trouva en face d’une silhouette qui se distança aussitôt de lui. Il
voulut l’intimer de s’identifier mais il craignait que sa voix trahisse sa propre
peur. Il maudit sa présence en cet endroit damné à une heure aussi tardive. Il
tourna rapidement la tête en direction du véhicule qui s’approchait. Le rythme
de son cœur s’amplifia. L’anxiété qui s’échappait de ce face à face aphone, lui
tordit le visage. Il scruta les intentions de la personne devant lui. Des sueurs
froides le parcoururent. La menace de la voiture qui approchait, était si
terrifiante qu’elle le précipita au creux du noir, à côté de la silhouette. Avec un
identique geste, ils se courbèrent dans l’herbe pour échapper au faisceau de
lumière qui découpait lentement la noirceur.
Lorsque le véhicule arriva à leur hauteur, lorsqu’un inévitable destin les
rattrapa, Paul aperçut près de lui une femme crispée qui gémissait de peur. Loin
de ce qu’il s’imaginait, il respira avec une demi-assurance qui s’égraina aussitôt
lorsque le camion tout-terrain s’immobilisa devant la lugubre façade du bordel.
Des voix discutèrent puis, perdues en conjoncture, se disputèrent. Finalement, le
véhicule s’éloigna en semant la noirceur derrière lui.
Paul se redressa, observa les alentours et allait s’éloigner lorsqu’il entendit la
jeune femme sangloter.
- Est-ce que ça va ? lui demanda-t-il sans se retourner.
- Oui, dit-elle en scrutant les moindres gestes de Paul qui avait l’impression
que des centaines d’yeux camouflés dans les ténèbres environnantes le
cernaient.
Les aboiements des chiens au loin lui firent imaginer le pire. Il entendit
l’herbe bruire. Il se retourna vers cette femme qui, inquiète, courait se placer
sous le faisceau de la faible ampoule. Elle le scrutait. Paul voulut avancer vers
elle pour la rassurer sur ses intentions mais, effrayée, elle recula aussitôt. Il
n’insista pas.
- Je ne vous veux aucun mal.
Il s’installa à quelques mètres d’elle. Il regarda vers la porte métallique du
bordel qui, invariablement, enfermait toujours Hervé. Seuls les pleurs de cette
femme, coupés de hoquets, secouaient l’inconfort de deux personnes apeurées
par les mystères d’une nuit de ruelles. Soudain, elle fit quelques pas devant elle,
épia à gauche et à droite et vint coller sur lui son urgente quête de réconfort.
Surpris, il sentait le corps de cette femme sursauter à chacun de ses pleurs.
Doucement, il enroula un bras accueillant autour de ses épaules. Elle releva la
tête et lui dévoila un œil gauche enflé.
24

- C’est mon dernier client !
Sous le regard étonné de Paul, la tête de la femme s’inclina de honte.
- Que faites-vous ici ? reprit-elle.
Il resta un instant absent. Sous l’effet de deux corps mous, blessés à leur
manière par la vie, Paul se laissa aller à la confidence. Il raconta d’abord ses
ratés devant Sarah.
- Je la connais.
Totalement perdu dans une étrange nuit d’Afrique qui effaçait tous ses
repères, il parla abondamment, sans ambages, de son travail sur ce continent.
Un travail, finit-il par lui avouer, qui était davantage une décision pour fuir les
problèmes de sa vie de couple. Rassérénée, elle l’écouta comme si elle avait fait
cela toute sa vie. Elle se disait que certains hommes, surtout les Occidentaux,
lorsqu’ils sont en présence d’une femme de bordel, parlent sans cesse comme
s’ils avaient besoin d’humaniser la transgression des interdits. Il se racontait
sans vraiment réaliser qu’il la serrait tout contre lui et qu’elle se greffait à la
protection qu’il lui procurait. Les mots de Paul s’arrêtèrent lorsqu’il sentit les
mains de cette femme s’ébranler dans son dos, frotter ses hanches et lui masser
les fesses. Elle le regarda pour creuser sa réaction. Il esquissa un demi-sourire.
Elle coucha sa tête sur l’épaule de Paul. D’une main fouilleuse qui grimpait
entre leurs corps enlacés, elle abaissa la fermeture-éclair du pantalon de Paul. Il
protesta immédiatement et gela toute liberté de mouvement.
- Je ne crois pas que ce soit le bon moment, dit-il.
Mais pour elle, le bon moment était de tout instant. Sourde à ce qu’il lui
disait, elle déboutonna hardiment la chemise de Paul et faufila ses doigts dans
les poils de sa poitrine. Ses caresses étaient de plus en plus parlantes dans
l’épeurant silence qui les astreignait l’un à l’autre. Il redressa le torse,
embarrassé par les attentions de cette femme battue qui, à l’évidence, craignait
pour sa vie. L’entêtement de celle qui sait faire devint si orienté que tout tourna
drôlement en Paul. Il ne put faire autrement que de la serrer fortement dans ses
bras pour enfermer ce qui bouillait en lui. Il glissa lentement la main gauche
sous le gilet de cette femme et attendit une réaction qui ne vint jamais. C’était
comme si ses caresses n’atteignaient pas son corps. Paul redoubla d’intensité
pour opposer un égal plaisir d’exploration. La femme s’investit si totalement
dans le toucher sensuel qu’elle portait sur ce corps d’homme, qu’il frémit
lorsqu’elle fouilla dans son pantalon. Troublé par le restant d’indécence qui
l’habitait, il attrapa aussitôt cette main. Elle s’arrêta et, sans mot dire, fixa Paul
qui se débattait avec sa conscience. Devant le consentement silencieux qu’il lui
adressait du regard, devant cette main d’homme qui se desserrait sur sa main de
femme, elle se remit à la recherche de son pénis. Elle le saisit, s’en empara et le
libéra. Elle toucha à la fermeté du sexe de Paul avec l’intention arrêtée de polir
le plaisir qu’elle tenait à pleines mains. Aussitôt, les mains de Paul se
propulsèrent sur le corps de cette femme acharnée sur son travail dans la
noirceur d’une ruelle. Il la parcourait pour ne pas être seul à être chamboulé par
25

les charges érotisées qui l’électrisaient. Il la touchait pour qu’elle ne soit pas
seule à donner de la tendresse. Il sortit un sein de son gilet ; il s’obstina à le
presser pour soulever des frissons qu’il voulait aussi intenses que ceux qui
l’inondaient. Il frôla avec une délicate attention le mamelon mais elle restait
obstinément accaparée par son devoir de femme de nuit, insensible au toucher
de Paul. Elle s’arrêta, leva à nouveau la tête et le regarda comme si elle s’était
jurée de lui faire vivre la plus grande secousse émotionnelle. Il la serra et son
pénis se perdit dans les entrailles de sa jupe. Paul, le souffle court, se raidit puis
se rendit à l’abandon qui s’écoulait. Elle colla sa tête sur Paul et écouta les
rythmes fous de son cœur.
Cette femme qui semblait tout ignorer d’un jouissant plaisir en commun,
étouffa un cri lorsque des phares aveuglants réapparurent au bout de la ruelle.
Le souffle du diable ébrécha les silhouettes enlacées. Elle s’avança pour épier le
véhicule. Ses appréhensions confirmées, elle rebroussa chemin et vint se souder
à Paul. Tel un menhir informe figé à la limite de la lueur de la petite lumière, ils
tentaient, du mieux qu’ils le pouvaient, de se refaire une autre respiration.
Trois hommes, les mêmes, qui revenaient d’une battue de chasse dans toute
la ville, descendirent du véhicule immobilisé devant le bordel. Pendant que l’un,
furieux, gesticulait avec de grands gestes, les deux autres se dirigèrent vers la
porte métallique sur laquelle ils frappèrent bruyamment.
Une voix de l’intérieur de la maison intima au gardien d’ouvrir.
Ils entrèrent, sans façon, dans le bordel comme s’ils connaissaient par cœur
les labyrinthes des âmes perdues. Paul comprit, en regardant la femme près de
lui tomber si soudainement en saison morte, que l’homme près de leur véhicule
était celui qui l’avait frappée. Il la recherchait.
Un absolu silence de ruelle, prélude à des affrontements, empesa
l’atmosphère.
L’homme en face d’eux se plaça devant les phares allumés du véhicule,
renâcla bruyamment, extirpa un épais crachat du fond de la gorge et le lança au
loin. La femme cousue sur Paul tremblait à la seule vue de cet homme qui,
debout sur sa rage, fumait sa cigarette par gestes secs et poussait impatiemment
la fumée au loin. Paul laissa tomber ses bras inertes de chaque côté du corps
comme si la tension en lui se refroidissait. Lorsque cette femme darda ses
ongles dans les avant-bras de Paul, il échappa un cri étouffé.
L’homme de vigie les repéra.
- Qui est là ? cria-t-il.
Il sortit un couteau dont la lame d’acier scintilla sous la lumière des phares
du véhicule et s’avança vers eux. Paul referma sa fermeture éclair et, se
maîtrisant, se détacha de la femme. Il fit quelques pas dans la direction de
l’homme armé.
- Je suis au travail, si vous voyez ce que je veux dire.
L’homme armé étudia longuement la silhouette dessinée par l’ombre de
Paul. Il tourna la tête en direction du véhicule du HCR puis prononça des
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paroles incompréhensibles. Il secoua la tête, leva le bras gauche pour souligner
qu’il ne voulait pas déranger et recula lentement. Empli d’une totale méfiance,
le couteau soudé à sa main s’abaissa. L’homme retourna en vigie près de son
véhicule.
C’était un expatrié œuvrant pour une organisation humanitaire qui, malgré
les consignes de sécurité, errait comme Paul à cette heure tardive de la nuit où
tout se confond, où les hommes les plus respectables sombrent, étrangement,
dans la déchéance. Paul regagna son refuge sans échanger d’autres mots.
Il explora minutieusement les alentours comme si lui aussi se méfiait des
trop grands silences nocturnes.
- Elle n’est pas là, dirent les deux autres acolytes en quittant le bordel.
L’homme en vigie lança un juron, ouvrit la portière, grimpa sur le
marchepied du véhicule et, immobilisant son élan d’un geste sec, tourna la tête
en direction de la petite lumière. Il prononça quelques mots à ses collègues qui
aussitôt se détournèrent vers Paul et son ombre. Des regards de clans ennemis se
croisèrent. La recherchée se recroquevilla au creux des bras de Paul pour
rapetisser à l’infini sa présence en ces lieux. Ils s’empoignèrent l’un l’autre avec
force lorsque l’homme au couteau marcha d’un pas déterminé en leur direction.
La respiration de Paul devint saccadée. La femme gémit d’effroi en observant
l’homme saisir son couteau par la lame.
- Il va nous tuer ! s’exclama-t-elle d’une voix larmoyante qui la révéla à son
agresseur.
Il leva le couteau au-dessus de la tête, plia les genoux et pointa le bras
gauche vers les silhouettes ciblées. Il fixait de rage cette femme, surexcitée,
tassée contre Paul comme si elle voulait sauter jusqu’à disparaître dans son
corps. Tout se décidait alors qu’elle entrevoyait la réalité à travers son
imagination. Ses acolytes lui crièrent d’arrêter. Ils le rejoignirent et le
tarabustèrent à propos des conséquences de son geste. Finalement, il remisa son
couteau dans son étui en serrant les dents. Ils retournèrent vers le véhicule et
quittèrent les lieux en faisant gronder le moteur.
La femme, immédiatement, équilibra ses émotions, fit quelques pas
chancelants et observa l’auto s'effacer dans la nuit.
- Ce sont les Hollandais, dit-elle, soulagée. Ils sont partis.
Peut-être savait-elle mieux que quiconque que parmi la pléiade
d’humanitaires qui œuvraient auprès des populations démunies, se glissaient
quelques charognards de tout calibre, des chômeurs amortis, des ratés
professionnels et des aigris sexuels qui venaient irrémédiablement frapper à la
porte de son bordel.
Elle revint et, encore sous le choc, se colla sur Paul. Pendant un temps long,
la crainte d’être effondrés par les secousses du danger les scella dans une
étreinte. Paul n’émit aucun son, ne prononça aucune parole et se refusa à tout
jugement hâtif. Il était tout démonté de constater qu’il n’avait jamais été aussi
promptement dépouillé des règles de fer qui l’avaient tenu loin des bordels.
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Jamais il n’avait ainsi succombé si facilement à la licence. Jamais, il n’avait eu
aussi peur dans les bras d’une femme menacée à tout instant par les coups de
béliers de ses clients.
Soudain la porte de métal grinça et Hervé apparut.
- Te voilà ! lança-t-il à Paul en regardant autour de lui.
La fin de la nuit détacha doucement la femme des bras de Paul. La tête
inclinée par le jour naissant qui mettait en lumière les affres de sa vie nocturne,
elle longea le mur du bordel pour rentrer chez elle. Une force inexpliquée la
retourna afin de jeter un dernier regard dans la direction de Paul.
- Quel est ton nom ? demanda-t-il.
- Ophelia Abakundo.
- Et toi ?
- Paul Thériault.
Sa figure ravagée emprunta un air songeur. Le corps échauffé par la
tendresse que lui inspirait Paul, Ophelia revint sur ses pas. Elle s’approcha de
lui, scruta ostensiblement les yeux de Paul et, sans mot dire, lui prit doucement
la main pour l’entraîner avec elle. Il se raidit un instant, reconfigura ses retenues
et, cédant à l’invitation d’Ophelia, retourna, docilement, dans ce monde de
plaisirs et de brutalités. Il croisa le visage hilarant d’Hervé qui déposa une main
complice sur l’épaule d’un homme qui entrait dans un lieu normalement déserté
à la venue du jour.
À différence de celle de Sarah, la chambre d’Ophelia était située à l’étage et
était plus grande. Lorsque le verrou de la porte claqua derrière Paul, sa vie entra
dans un indéfinissable parcours où plus rien ne tiendrait du hasard mais de la
ferme résolution de gens qui s’étaient mis à ses trousses.






2



- Installe-toi, lui dit-Ophelia.
Elle s’enferma dans la salle de bain et mit une compresse sur son œil bouffi.
Pendant qu’elle s’examinait sous toutes les coutures, les yeux de Paul
s’enfargeaient dans les empreintes des couchettes du bordel, offusquant d’autant
sa dignité qui l’empêchait de respirer. Il écarta les rideaux d’un geste sec, ouvrit
la fenêtre toute grande et aspira l’air frais.
- Il est cinq heures du matin, observa-t-il en fixant sa montre.
De l’endroit où il était, il avait une vue plongeante sur le centre-ville de
Bujumbura, encore sans vie à cette heure. Soudain, le jour qui se levait tôt sur
ce continent, lui présenta un homme à bout de souffle. Il enjamba rapidement
les immondices sur le bord de la rue, arrêta sa course et promena autour de lui
un regard affolé. L’homme portait une chemise blanche avec une cravate
légèrement dénouée, un pantalon foncé, bien pressé, retenu à la taille par une
ceinture dont la boucle brillait. Sur ses souliers bien cirés, se miraient des
parcelles de jour. Le bruit d’un camion venant à sa suite le força à courir
éperdument. Le véhicule déboucha sur la rue principale et freina devant la
fenêtre où Paul se tenait. L’homme au volant en sortit et ordonna aux deux
hommes qui l’accompagnaient, de poursuivre le fugitif. Ils sautèrent du camion
et, armes aux poings, enfilèrent les ruelles. Après un temps, ils revinrent en
bousculant, sans ménagement, leur prisonnier vers leur chef qui était debout
près du véhicule. Ce dernier fit quelques pas vers l’homme en chemise blanche,
s’adressa brièvement à lui, sortit son arme et le tira à bout portant.
Paul sursauta et eut toute la peine du monde à étouffer un cri.
Le tueur remisa son arme, épia les alentours et, contre toute attente, logea un
long regard vers Paul, enroulé dans les rideaux virevoltants sous le jeu du vent.
Surpris d’être sous l’œil d’un témoin gênant, il défia de toute sa personne le
mystérieux fantôme à la fenêtre. Puis il échangea avec ses acolytes qui, sourire
aux lèvres, remontèrent dans le véhicule. L’assassin reprit sa place derrière le
volant, agita un index menaçant en direction de Paul qui se débattait pour sortir
du labyrinthe des rideaux, et, laissant le cadavre sur place, démarra à toute
vitesse. Lorsque, finalement, Paul réapparut dans la chambre, il se retrouva face
à face avec Ophelia.
- Quelqu’un a été tué. Ils m’ont aperçu à ta fenêtre, dit-il, paniqué.
- Oui, je sais. J’ai tout vu.
29

Attristée de voir Paul mêlé aux sombres nuits de Bujumbura, le regard
d’Ophelia se riva, un instant, sur le plancher puis, avec un calme déconcertant,
elle le contourna, ferma la fenêtre et tira les rideaux. À peine posa-t-elle une
main réconfortante sur Paul, que des crampes à l’estomac le précipitèrent à la
salle de bain où il vomit. Il ouvrit le robinet du lavabo et s’aspergea le visage. Il
chercha une serviette mais n’en trouva pas. Accablé, il revint dans la chambre et
s’assit à la table où il essuya toutes les expressions de son visage avec la
serviette que lui tendait Ophelia. Ils étaient dans un monde de présences
silencieuses. Ophelia ouvrit le réfrigérateur, saisit une bouteille d’eau qu’elle
déposa sur la table devant Paul. Elle retourna à la cuisine, écarta les rideaux
sous l’évier et fouilla dans les étagères de son petit magasin. Elle sortit des
ustensiles sonores, un citron ainsi qu’un pot en terre cuite qu’elle brassa
vigoureusement. Elle jeta un coup d’œil à Paul qui l’observait. Lorsqu’elle eût
fini, elle s’approcha de lui avec une cuillerée comble de café et un morceau de
citron.
- Ça te fera du bien.
La douleur qui le tenaillait était telle qu’il passa outre ses hésitations, attrapa
la cuillère et avala d’un trait le café moulu. Il grimaça. Elle lui tendit le citron
qu’il grignota et se hâta de boire de l’eau. Chaviré par les scènes d’assassinat
qui lui revenaient à l’esprit, il capitula devant la fatigue qui s’abattait sur lui.
Ophelia l’entraîna vers le lit où il se laissa déshabiller. Pendant quelques
minutes, son estomac, qui voulait exploser, le roula de douleur dans le lit
jusqu’à ce qu’il soit emporté par un profond sommeil, au moment même où,
lentement, la ville s’éveillait.
Les commerçants balayaient devant leurs boutiques en étant convaincus que
la propreté des lieux allait de pair avec la prospérité. Aussi, s’employaient-ils à
chasser les mauvais esprits qui, nuit après nuit, les narguaient en faisant tomber
une pluie de feuilles des arbres. Pour ajouter indéfiniment à la corvée, prélude à
la difficile rançon du jour, ces esprits métamorphosaient les arbres géants en
bouquets de fleurs aux couleurs vives qui, au terme d’un éphémère
embellissement, répandaient sur le sol un tapis de pétales fanés.
Habituellement, les vendeurs auraient démarré leurs affaires en lançant les
salutations matinales aux voisins. Les clients seraient venus acheter leur pain et
le nécessaire pour le petit déjeuner, tout en palabrant avec une familière
camaraderie. La place du marché aurait pris vie sous les mouvements d’une
foule de plus en plus dense et bigarrée. Mais, aujourd’hui, les coups de feu
entendus à l’aube et la présence d’une voiture servant d’ambulance, de surcroît
escortée par des militaires, donnaient aux échanges du quartier une fébrilité
inaccoutumée. Tellement inhabituelle que la femme de ménage arriva au bordel
en criant.
La vie au bordel s’immobilisa pour observer cet épouvantail défiler en
moulinant l’espace avec des gestes inspirés par la pire des tragédies. Lorsqu’elle
arriva à la fin de sa course après avoir ameuté tout le bordel, au point que même
30

les hommes en pleine action ne trouvaient plus la concentration nécessaire pour
continuer ce qui leur faisait plaisir, elle s’effondra, le souffle coupé, sur la
première marche de l’escalier. Les femmes du bordel, sans exception, sortirent
de leur chambre pour écouter la ménagère qui, tant bien que mal, distribuait aux
gens rassemblés près d’elle, les ragots du quartier.
- Le ministre de la Santé, dit-elle, a été assassiné au cours de la nuit.
Ophelia grimaça.
- Apparemment, ajouta une femme, les prises de position du ministre en
faveur d’une réconciliation entre Burundais hutus et tutsis ne plaisaient pas à
certaines personnes.
- On raconte, dit une autre, qu’il s’apprêtait à dénoncer de sombres affaires.
Ses appréhensions confirmées, Ophelia devint songeuse. Derrière les rideaux
de la fenêtre de sa chambre, elle avait vu Adane Nzisabira, un homme qu’elle
connaissait pour avoir jadis vécu avec lui mais qui maintenant était tombé dans
une déchéance au point d’abattre le ministre de la Santé de sang-froid.
- Adane sait que la population va réagir, se dit-elle en imaginant les pires
conséquences.
Elle regagna sa chambre en songeant à la triste mort du ministre qui était
aussi natif de la même région qu’elle. Lui, il venait d’une famille bien nantie,
elle, elle était issue d’une famille de la province de Muramvya où frères, sœurs,
neveux et cousins étaient légion. Voilà quelques années, elle était venue
s’installer à Bujumbura. Elle fit des études universitaires qu’elle ne termina pas.
Vivant au jour le jour, elle assumait avec courage les incertitudes de la vie.
S’efforçant de subsister sans dépendre de personne, elle limitait son existence
aux choses essentielles de la vie.
- Puisque mes ancêtres ont trouvé les réponses aux exigences de la vie, se
dit-elle en plaçant soigneusement les vêtements de Paul sur la chaise, il me
suffit de reproduire les mêmes manières de penser et d’agir pour qu’il en soit de
même pour moi.
Dans le monde d’Ophelia, le passé survenait à travers les cérémonies de
naissance, d’initiation, de mariage et de deuil qui cimentaient les appartenances
aux familles de ce pays pourtant si déchiré par les guerres civiles. Lors de
profondes difficultés, elle plongeait au cœur de son monde ancestral et
réchauffait les précieux secrets hérités de longs rapports avec le monde de
l’audelà, gardien des vérités occultes et patentes.
À chacune des fois où elle effectuait cette plongée dans la mémoire des
mystères, elle s’imaginait en train de fouiller dans une valise universelle remplie
à craquer d’histoires, de légendes et de croyances qui, tressées les unes aux
autres, lui donnait l’assurance engageante que toutes les vies de ses ancêtres se
trouvaient inscrites dans sa propre vie. Ces éternités qui, incessamment la
parcouraient, l’incitaient à croire qu’ils avaient placé en elle des vérités qui
avaient, pour le moment, une obscurité voulue.
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- Un jour viendra, pensait-elle avec certitude en frappant à la porte d’une
insondable vision, ma destinée s’éclairera.
Si, en femme africaine qu’elle était, elle cajolait le monde de l’au-delà avec
une main toujours prête à fêter l’arrivée de l’inconnu, de l’autre, elle distribuait
des poignées de main afin, du mieux qu’elle le pouvait, maîtriser les réseaux de
pouvoirs, tant officiels qu’obscurs, auxquels la survie de son bordel était
attachée. En femme avertie qu’elle était, elle savait que l’indulgence manifestée
à l’égard de son établissement par ces pouvoirs, puissamment organisés, risquait
de basculer à tout moment. Aussi prenait-elle soin d’enraciner son « commerce
de plaisirs », comme elle se plaisait à le nommer, dans la population.
Il suffisait de l’observer au marché public pour savoir qu’elle entretenait une
vitale complicité avec les gens car, mieux que quiconque, elle était au courant
que les familles avaient au moins un de leurs membres qui avait goûté à sa
médecine doucereuse. Sous ses généreux hospices, auxquels se greffaient des
influences les plus diverses, le bordel avait, au cours des années, filé une vie de
plus en plus personnalisée dans la communauté. Mais c’était sans compter les
relations particulières qu’Ophelia entretenait avec les hommes qui venaient chez
elle.
Immergée dans leurs aventures, il ne faisait aucun doute dans son esprit que
c’était d’abord la souffrance qui les poussait à franchir la porte de son bordel.
Cette conviction, loin de découler d’une naïveté démesurée devant les plaisirs
immémoriaux de la chair, lui venait, au contraire, d’une connaissance
approfondie des sombres rouages entraînant les hommes à d’autres états
d’euxmêmes. En fait, elle ne dérogeait au parcours d’une existence tapée par les
habitudes qu’au cours des périodes où son esprit était préoccupé par l’avenir de
sa fille. Alors, ses yeux devenaient immensément rêveurs en imaginant la vie
qu’elles auraient sur d’autres continents.
On frappa à la porte. Ophelia se retourna vers Paul et constata qu’il dormait
toujours. Sur la pointe des pieds, elle alla ouvrir.
- Qui est là ? demanda-t-elle d’une voix effacée.
- C’est Aimé, le gardien.
Elle entrebâilla la porte et aperçut des valises et un porte-documents au pied
de l’homme qu’elle connaissait. Ils échangèrent brièvement à mi-voix.
Finalement, elle lui indiqua de déposer les bagages dans la chambre. Elle
referma la porte, évitant tout bruit. Elle revint lentement vers la table et se
heurta au regard sévère de Paul qui tentait de reprendre ses esprits.
Elle figea dans son pagne bleu.
- Regrette-t-il d’être dans cette chambre ?
Elle redoutait les lendemains de veille où, souvent, les hommes posaient sur
elle des yeux si différents. Aussi, évitait-elle les questions délicates et prenait
mille précautions afin de ne pas irriter qui que ce soit.
- Tu portes des vêtements africains !
- Je ne travaille pas aujourd’hui.
32

Paul se frotta les yeux en bâillant.
- Ça va mieux ?
- Oui.
Elle s’approcha du lit.
- L’enflure sur ton visage a diminué.
Il esquissa un léger sourire. Soulagée, elle s’empressa de lui adresser un
sourire complice.
- Hervé Kormoss a apporté tes deux valises. Elles avaient simplement été
égarées lors du débarquement des bagages. Les préposés sont mal payés alors
ils essaient de faire des petites affaires à gauche et à droite. Avec un peu de
sous, on finit par régler tous les problèmes.
Elle conclut sans plus d’explications. De tels incidents ne l’étonnaient plus.
- Hervé connaît bien la propriétaire de la maison de chambre. Il s’est permis
de récupérer ton porte-documents demeuré là-bas. Il vaut mieux garder tes
affaires et tes papiers officiels près de toi. Il a payé ta note.
Paul se redressa dans le lit et constata que ses affaires gisaient sur le
plancher. Rassuré, il se recoucha.
- Je te remercie pour hier, ajouta-t-elle.
Paul la fixa.
- Les Hollandais avaient fêté et lorsque les bouteilles d’alcool furent vidées,
ils ont demandé des filles et ça a mal tourné…
Paul se mit un doigt sur la bouche pour arrêter les explications d’Ophelia.
- Quelle heure est-il ?
- Il est près de 19 heures. Tu as dormi toute la journée.
- Vraiment, dit-il en s’assoyant sur le bord du lit.
Son attention se porta sur la statuette de bois sur la table devant lui. Une
fascination inhabituelle lui donna l’impression qu’elle conversait avec lui.
- C’est un objet d’art africain qui appartient à l’ambassadeur de l’Égypte au
Burundi, précisa Ophelia.
Elle saisit la statuette avec attention et alla la déposer sur le comptoir de la
cuisine.
- C’est un collectionneur. Il va la récupérer plus tard.
- Un ambassadeur est venu ici ?
- Non. C’est une longue histoire.
Paul haussa les épaules, étonné qu’un objet d’art de valeur puisse se
retrouver dans un bordel. Réalisant qu’il était nu, ses yeux errèrent dans la
chambre à la recherche de ses vêtements. Ophelia pointa l’index en direction de
la chaise.
- Comme tu n’avais rien d’autre à te mettre sur le dos, je me suis permis de
laver ton linge et de le repasser.
- Merci, dit-il. Mais ce n’était pas nécessaire.
- À ce moment-là, ça l’était.
33

Le corps de Paul était en sueur. La chaleur de l’après-midi régnait toujours
dans la chambre malgré les efforts d’un ventilateur pour l’évacuer.
- Il faut excuser le désordre, lui dit-elle en s’avançant vers lui avec une
serviette de bain.
Paul se leva, prit la serviette et la plaça en bandoulière sur son épaule. Il
s’exhibait alors que se creusait en lui l’intrigante énigme sur sa présence dans ce
bordel. Il ramassa son portefeuille qu’elle avait déposé sur le coin de la table et
le fouilla. L’argent, ses papiers, tout y était. Il la regarda pour savoir combien
lui coûtait cette nuit.
- Non. Je te l’ai dit. Je ne travaille pas le dimanche.
Incrédule, il remit son portefeuille sur la table près de son passeport et, d’un
pas décidé, alla s’enfermer dans la salle de bain. Il activa la douche et s’ébroua
longuement. Puis il noua la serviette à la taille et rejoignit Ophelia, occupée à
trancher des citrons. Ne sachant pas trop quoi dire, il fit quelques pas dans la
pièce et accéléra la vitesse du ventilateur. Il ramassa ses vêtements qu’il écrasa
des deux bras sur lui et s’assit sur le bord du lit. Les yeux fixés sur le plancher,
il soupesait s’il devait partir ou rester.
- Comment ai-je pu accepter de venir ici ?
Les remords lui sautaient à la gorge et lui durcissaient le visage. Il décida de
s’habiller sans mot dire. Il glissa son portefeuille et son passeport dans les
poches de son pantalon.
- J’ai fait du café. Tu en veux ?
- Volontiers.
Paul approcha la table et la chaise près du lit où il se rassit. Ophelia apporta
les deux tasses de café fumantes et les déposa sur la table.
- Le café burundais est un des meilleurs au monde, affirma-t-elle.
- On m’a dit cela.
Ophelia alluma la bougie collée par la cire au centre de la table. Elle se
dirigea vers la fenêtre qu’elle ferma et tira les rideaux d’un geste sec.
Lentement, ils burent leur café dans une atmosphère appesantie par le silence.
Comme Paul avait peu de choses à dire, elle n’avait de cesse de passer ses
doigts sur les fentes des planches de la table. Finalement, Paul se décida à partir.
Il ramassa les tasses de café et alla les déposer dans le fond de l’évier.
- Avec la noirceur montante, dit-elle, la ville devient dangereuse pour un
étranger.
Ophelia se disait qu’elle devait faire quelque chose pour retenir cet homme
qui se démarquait des autres qui venaient dans son bordel.
- Attends.
Elle contourna le lit, se pencha et tira vers elle une boîte de métal. Elle la
fouilla bruyamment jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle cherchait. Elle revint
s’asseoir sur la chaise de l’autre côté de la table et visa Paul debout en face
d’elle. D’un geste de la main, elle lui fit signe de se rasseoir sur le lit. Sans
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cesser de le dévisager, elle déposa un jeu de cartes où, avec les ailes du destin,
elle espérait transporter l'existence de Paul vers une autre dimension.
- S’il te plaît, Ophelia…
Ses bras vinrent à sa rescousse et s’écartèrent pour donner à Paul une attitude
suppliante. Impuissant à arrêter ce cirque, il inclina la tête. Ophelia interpréta
aussitôt ce geste comme un bienveillant acquiescement qui la métamorphosa en
chercheuse de vérités célestes. Un feu de joie s’afficha sur son visage. Paul
retint ses mots et se rassit sur le bord du lit comme quelqu’un qui attend que la
tempête passe. L’acceptation embarrassée de Paul se jumela au plissement rieur
des yeux d’Ophelia. Inspirée par une intuition forte qui avait placé Paul sur sa
route, elle cherchait l’équilibre entre son monde et celui de Paul.
- Si tu acceptais de recevoir les enseignements de forces plus grandes que
nous, peut-être verrais-tu la vie autrement ?
Le regard de Paul grimpa au plafond où, agacé, il chiala en silence son avis.
Les yeux d’Ophelia dévorèrent la flamme de la bougie. Animées par une
fébrilité, ses mains se mirent à exécuter des cercles comme si elles
débarrassaient l’espace de ses impuretés. La flamme dansa et troubla
l’obscurité. Le jeu des ombres géantes valsant sur les murs déroulait, à portée de
voix du cœur, un cinéma de grandeur qui happa aussitôt l’esprit d’Ophelia.
Paul la fixa avec les yeux de celui qui guettait dans le brouillard enflé par
l’inconnu. Il se méfiait du moment qui venait. Elle mélangea longuement les
cartes, les serra fortement et, avec un recueillement pieux, posa timidement son
front sur celles-ci pour imprégner en elle les vérités jaillissantes. Elle épousseta
du revers de la main le dessus de la table et, avec une étonnante sûreté qui
donnait à penser qu’au fond de ses pensées elle était en prière, elle étendit les
cartes dans un ordre précis devant Paul. En cet instant, il acquit la certitude
qu’elle entrait dans sa vie.
- Ce qu’elle me dira, se dit-il comme pour faire écran à ce qu’il adviendrait,
n’est qu’un discours ésotérique. Rien de plus.
Un frisson traversa Ophelia et la plaça sur les voies d’une conviction sourde
qui l’emportait jusqu’au portique d’un lumineux sentier. L’espoir aveugle de
dominer toutes les aspérités qui, lamentablement, se dressaient sur l’existence
de Paul, l’habitait.
Il s’étira longuement pour feindre l’indifférence. Ophelia releva la tête et
s’aperçut que Paul était perdu dans ses pensées. Elle grommela pour attirer son
attention et pointa ostensiblement l’index vers les cartes. Paul comprit qu’elle
glissait dans l’œil de la cartomancie. L’attitude de l’homme en face d’elle
l’enthousiasma au point de jurer qu’elle festonnerait le monde dans lequel Paul
terrait sa vie.
Mais très vite, sa joie s’étouffa. Son visage s’assombrit en constatant que la
présence de Paul dans sa chambre s’imbriquait à la mise en scène déployée par
les cartes devant elle. Elle se leva et alla rapidement réduire le souffle du
ventilateur qui soulevait, trop amplement à son goût, les figures de la divination.
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Elle reprit rapidement sa place à la table pour ne rien perdre de sa concentration
qui lui ridait le front.
- Pourquoi a-t-il fallu attendre toutes ces années pour que ce qui est en toi se
révèle ? Quelque chose en toi veut s’affirmer mais semble en être empêché.
La question ramena Paul au bout du regard d’Ophelia qui était emportée par
le maraudage infini de la clairvoyance.
- Elle s’immisce en moi, pensa-t-il, dérouté pour une deuxième fois par cette
interrogation.
Alors que Paul pensait à sa désastreuse rencontre avec Sarah où elle avait
détecté d’invisibles entraves en lisant dans sa main, voilà, qu’à son tour,
Ophelia cessa de jouer avec les cartes. Coulée dans la rationalité céleste, elle
dévisagea sévèrement Paul.
- Que savait-elle ? se dit-il, tracassé à l’idée que son passé se dévidait.
- Plus tu chercheras à trouver ton chemin, s’ouvrit-elle, transportée par les
révélations, plus les embargos sur ta route seront nombreux. Des gens
s’acharnent à tout verrouiller sur ta vie.
Paul, sceptique, resta muet, dérangé par ce pesant message dont il saisissait
mal les pourtours.
- Les Burundais disent souvent que tout ce qui « obstrue les portes et les
fenêtres peut être déplacé pour y laisser pénétrer de l’air et de la lumière. »
Bien qu’énigmatiques, les paroles d’Ophelia bondissaient en Paul au
moment où il multipliait les feintes pour écarter ce sentiment obscur d’être
brassé sans bon sens par la vie. Avec une manie qu’il avait acquise au cours des
années, il se brossa le visage pour enlever les fils invisibles qui, comme des
fantômes, lui collaient à la peau. Il regarda Ophelia qui persistait à décrypter les
intrigues livrées par le jeu des cartes. Contrarié mais attiré par l’audace de cette
femme qui l’inventait dans sa propre existence, il se dit que c’était sans doute le
chemin le plus droit que les Africains avaient trouvé pour toucher aux vérités de
leur continent.
Lentement, il se laissait déréglementer par les yeux d’Ophelia qui, tantôt se
dilataient sous les frayeurs, tantôt se refermaient devant une mystérieuse
interrogation. Le simple fait de la voir se débattre avec les itinéraires surnaturels
constituait, en soi, un spectacle qui, d’une certaine façon, le rapprochait de cette
femme. Lentement, il se juchait dans une fainéantise bienheureuse.
Soudain, une révélation tirée du miroir des cartes frappa Ophelia. En état de
choc par le panorama exhibé devant elle, elle se leva d’un trait. La chaise se
renversa et paralysa Paul. Les yeux en orbite, elle se mit à débiter des mots
sortis du puits de ses croyances ancestrales.
- Comment espérer la commisération des esprits africains ? lança-t-elle.
Épouvantée, elle posa des mains tremblantes sur sa bouche. Ce qu’elle
entrevit dans l’antre des cartes, lui donna un net aperçu de l’étendue du drame
qui s’inséminait dans le monde de Paul. La voyant ainsi transportée par les
affreuses visions, il étira le cou pour décoder le fouillis étalé sur la table.
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- Pourquoi ce malheur s’est-il donné rendez-vous dans cette chambre ?
ditelle.
Elle se leva et, fulminant dans un espace trop petit pour arpenter à l’infini
tous les dessous de ses incompréhensions, elle piétina en face du comptoir.
- Si pour certains, se dit-elle, un bordel est un lieu de perdition qui prend
son origine dans l’enfer de leurs propres croyances, je peux le comprendre.
Mais que le malheur annonce sa venue prochaine avec autant de clarté, me
dépasse.
Puis elle respira pour calmer ce qui la chamboulait et caressa la statuette
africaine de sa main lui demandant silencieusement de l’aider à percer les
messages contradictoires qui lui étaient envoyés. Voilà quelques semaines, les
dieux lui avaient révélé que bientôt un homme viendrait pour marcher avec elle
sur la route des amours. Si elle avait vu dans l’arrivée de Paul dans les noirceurs
des ruelles de Bujumbura comme un éblouissant miracle, voilà que les cartes
démentaient ce merveilleux et abattaient de sinistres perspectives.
Les bases de ses certitudes étaient subitement rongées et la forçaient à se
réaffirmer que la vie, à sa manière, avait de réelles racines en ces lieux. À ses
yeux, un bordel était un lieu utile où les gens venaient sans qu’ils soient
appelés. Et s’il en était ainsi, c’était parce qu’elle avait un devoir de rédemption
à accomplir. Mais, elle savait aussi que les explications, pourtant sincères,
qu’elle se livrait, ne justifiaient pas qu’elle déroge aux lois immuables du
destin.
Elle redressa sa chaise et se rassit.
- Il faut que je reprenne le contrôle des cartes.
Décontenancée, elle ramassa les cartes avec une énergie renouvelée et les
brassa à coups de gestes saccadés. À chacun de ses mouvements, elle fermait
ses yeux implorants et demandait au ciel, avec une pieuse manie, de bénir les
vérités qu’elle s’apprêtait à étaler de nouveau sur la table.
- Les voies des cartes ne sont jamais innocentes, se répétait-elle,
désemparée, pour conjurer le sombre destin de Paul.
De son côté, Paul décroisa les bras et déposa les mains sur les genoux. Ses
réticences vis-à-vis de l’ésotérisme soudainement se délavaient. Il se laissait
ballotter à volonté comme une feuille au vent. Lentement, il s’épanchait dans le
cosmos du surnaturel. À mille lieues des préoccupations d’Ophelia qui avalait
toutes crues les paroles cabalistiques récitées par l’au-delà, il flottait dans
l’espace clos de cette chambre, soulevé par l’indicible joie de se sentir bien
auprès de cette femme. Il était envoûté par l’aurore de béatitude qui hallucinait
son âme dévoyée. Son étourderie devint si ronde qu’il perdit pied dans un
imaginaire qui remodelait Ophelia.
Brusquement, Ophelia poussa un cri et débita des litanies. Une rivière de
grisaille, lourde de tous les schémas du cosmos, plia son cœur. Les yeux
écarquillés au-dessus de la barricade formée par sa main sur la bouche, elle était
entraînée par les démentielles dissertations occultes. Elle avait beau retourner
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les cartes en tous sens, redoubler son jeu pour repousser les fresques noircies,
fouiller toutes les lézardes du ciel, visiter tous les recoins divins, les piquants
d’une malédiction refaisaient surface irrémédiablement.
Une saignée de découragement lui fit couler un long regard inquiet sur la
silhouette de Paul, étonnamment dressée comme un chêne au bout de sa
défaillance. Plus elle ciselait la surface des cartes, plus elle découvrait les
moignons de rêves d’un homme qui cherchait, à tâtons, les passages élimés du
bonheur dans un monde de perdition. Un engourdissement grimpa sur elle et lui
ferma les yeux. L’air se raréfia, donnant à penser que tout, en dehors de cette
chambre, cessait d’exister. Ses mains d’ébène s’illuminèrent sous la chaleur
d’un message qui imposait sa vérité. Ophelia demeura stupéfaite pendant un
long moment, distante de l’attention de Paul qui se cramponnait sur elle. Elle
était imprégnée par ce qui se déversait en elle et s’essuya les yeux qui se
remouillèrent aussitôt.
Revenant à elle, elle se tourna vers Paul.
- Les cartes sont le miroir de la volonté des dieux, conclut-elle résignée. Ils
annoncent de sombres nuages.
Sans rien connaître des vérités appréhendées par Ophelia, Paul s’imagina
poursuivi par un fatal destin qui pourrait ressembler à la fin tragique du ministre
de la Santé. Il se demandait comment échapper à ce qui se rabattait sur lui
inexorablement. Décelant l’inquiétude sur le visage de Paul, Ophelia se leva de
sa chaise et vint s’asseoir près de lui sur le bord du lit. Elle enleva le talisman
africain en ivoire qui pendait sur sa poitrine et le fixa au cou de Paul.
- Si le mauvais temps s’abat sur toi, lui dit-elle calmement, mieux vaut se
préparer à y faire face lorsqu’il éclatera. Les esprits comprennent le sens des
talismans.
- Si ce mauvais temps se jette aussi sur toi, Ophelia ? répliqua-t-il.
- Je saurai y faire face, lui répondit-elle avec un sourire rusé.
Même si elle savait que rien ne saurait détourner le destin annoncé, toutefois,
elle se disait, qu’avec une bonté infinie, elle pourrait peut-être parvenir à
incliner les dieux à une exceptionnelle clémence.
- Dans ce pays, dit-elle à Paul, tout Muzungo ou homme blanc, demeure un
étranger même après y avoir vécu des années. Et, au Burundi, il y en a qui
n’aiment pas les étrangers.
Silencieux, médusé par les incompréhensibles paroles d’Ophelia qui
l’éloignaient des lectures sur sa vie future, Paul entra dans une morosité qui le
dépossédait de la moindre énergie. Elle le serra contre elle, ne sachant si ce
geste ne narguerait pas leur avenir désormais aboli. L’étreinte avait beau être
remplie de sincérité, le poids d’une force contraignante pesait sur eux.
Elle se détacha de Paul et pencha la tête pour dissimuler son regard. Inquiète,
elle revint s’incliner devant l'univers déployé par le jeu des cartes. Elle essuya
les sombres lendemains de ses yeux, respira fortement et percha ultimement ses
espoirs aux poutres d’une immensité où elle implora tous les dieux de son
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Afrique. L’âme châtiée par le mauvais temps qui tombait sur elle et Paul, elle
remisa les cartes dans la boîte métallique et la poussa du pied sous le lit. Loin de
tout. Ainsi, elle quitta le trottoir de l’introspection comme si elle prétendait ne
rien savoir de l’implacable venue des événements.
Un goût d’homme la fit pivoter sur elle-même et la ramena dans les bras de
Paul.
Plus elle frictionnait les instincts de Paul, plus les mains de cet homme,
couleur de sable de mer, glissaient sur ce corps noir lentement déshabillé par la
volonté avouée de frôler des éternités d’extase. Plus les charmes d’Ophelia le
défiaient et le dévêtaient à son tour, plus les caresses de Paul fouillaient son
histoire de femme africaine. Plus ils tourbillonnaient dans le lit jusqu’à la
légende, plus les eaux de son corps de femme s’ébranlaient puissamment en elle
et l’inondaient par les veines du plaisir. Lorsque son souffle expia ses abandons
plaintifs, le vertige d’Ophelia devint si ample qu’elle se colla comme un parfait
rapiéçage sur le vagabondage coloré de Paul qui tentait d’arbitrer, en lui, la
chicane que se livraient Ophelia et Nelly, la compagne qu’il venait de quitter
après des années de vie commune.
Lui revint à l’esprit sa première rencontre avec Nelly.
Depuis son départ pour l’Afrique, des mois s’étaient écoulés sans qu’il ne
repose le pied au Québec. Inévitablement, ce premier retour à Montréal, qui
serait suivi par de nombreux autres voyages entre le Québec et l’Afrique, le
replaça en face de Nelly qui l’attendait anxieusement.
- J’étais rentré au Québec pour quelques jours, se souvint Paul, afin de
participer à des réunions gouvernementales où je devais présenter un rapport
d’étape.
Il avait déposé ses bagages, récupéré de son long voyage, le temps d’une
journée, et le lendemain, il s’était rendu à Ottawa. Le sachant pris par ses
obligations, Nelly se fit discrète. Elle préférait attendre qu’il revienne à
Montréal et l’inviter au restaurant chinois qu’ils avaient maintes fois fréquenté
par le passé. Elle souhaitait créer la situation idéale pour militer en faveur de ses
nouvelles aurores amoureuses. Baignant dans l’atmosphère des festivals d’été
qui planait sur Montréal, Nelly dansait, avec un équilibre déconcertant, sur les
passerelles la menant au premier abordage.
Au restaurant de leurs retrouvailles, elle s’employa finement à désarmer, une
fois pour toutes, les départs de Paul pour l’Afrique et l’inciter à reprendre ses
fonctions de professeur d’anthropologie au Collège Édouard-Montpetit. Mais
très vite, elle se heurta aux esquives de Paul. Sans territoire commun à arpenter,
il était incapable d’avancer plus avant sur les chemins qu’elle lui proposait.
Déconcertée par le drame d’une solitude qui s’étirait, péniblement, elle insista
pour qu’il la laisse seule. Interdit pendant un instant, il se leva, attrapa l’addition
et partit sans dire un mot. Nelly, incapable de faire face à ce qui se défaisait en
elle, fondit en larmes devant les plats refroidis. Les jours suivants, elle fut
témoin du déménagement de Paul dans un appartement à Rosemont. Quelques
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mois plus tard, elle apprit qu’il avait acheté la maison qu’il avait toujours
convoitée sur la rue Bernard à Outremont.
- Cette maison, avait-il confié un jour à Nelly, me fascine. J’en deviendrai
un jour le propriétaire.
Paul se leva et marcha d’un pas traînant jusqu’à la salle de bain. Il urina
bruyamment dans la cuvette de toilette, tira la chasse d'eau et revint près
d’Ophelia. Le vacarme de la toilette mourut lentement. La flamme bougée par le
passage de Paul s’immobilisa. Seules leurs respirations en tandem témoignaient
de la vie calmée dans la chambre d’un bordel qui prenait l’allure d’un
retranchement devant les bruits de la ville qui leur parvenaient.






3



- C’est la ville morte, dit-elle. Les magasins ont été fermés toute la journée.
La population proteste contre le Président de la République qu’on soupçonne
d’être mêlé à l’assassinat du ministre de la Santé.
Soudain, une rafale de balles éclata dans la nuit de Bujumbura. Paul sursauta
et tourna un regard paniqué vers Ophelia. Elle refoula les marées émotionnées
entoilant sa rêverie et s’assit droit dans le lit. Les yeux décuplés, elle écouta
attentivement les cris terrifiés qui frappaient à la fenêtre. Fronçant les sourcils,
elle se leva d’un bond, éteignit la chandelle sur la table et alla rapidement à la
fenêtre où elle observa des gens qui prenaient leurs jambes à leur cou. Un tir de
fusil arrêta brusquement leurs pas affolés. Puis, évitant de devenir une cible, ils
se mirent à fuir. Certains longeaient les murs des maisons. D’autres, remplis
d’épouvante, louvoyaient courbés entre les autos avant de disparaître dans les
ruelles transversales.
La noirceur de la chambre empesant l’anxiété de Paul, il rejoignit Ophelia.
- Que se passe-t-il ?
- Il y a des tireurs sur les toits, dit-elle en cherchant à repérer d’où venaient
les coups de feu. Ils veulent apeurer les opposants au régime.
- Le soir ?
- Le soir les manifestants peuvent mieux se fondre dans les ruelles de la
ville, s’il y a du grabuge. Ici le régime ne tolère pas que l’on manifeste contre
lui…
Elle s’enferma dans ses pensées, craignant que cette nuit soit le début d’une
nouvelle escalade de violence. Elle se tourna vers Paul.
- Tantôt, nous sommes dans un pays où des ennemis jurés se font la guerre.
Tantôt nous sommes dans un pays sans guerre ouverte où les ennemis se
cachent partout, intriguant jusqu’à la suspicion. C’est ainsi !
Paul s’accrocha au silence d’Ophelia qui reposait ses yeux sur les scènes de
rues.
- Je connais des gens, ajouta-t-elle, qui, après avoir été mêlés à de sombres
histoires, ont subitement été pris d’une frénésie religieuse. On se demande ce
qu’ils ont accompli de si abominable pour ainsi se noyer dans les pratiques
religieuses alors qu’auparavant la moindre dévotion leur était étrangère.
Elle scruta le visage déconfit de Paul.
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- Même ceux qui viennent dans ce bordel craignent d’être entendus
lorsqu’ils parlent avec les filles de la maison.
- As-tu déjà été ciblée comme ennemie ? osa-t-il.
La question détourna le regard d’Ophelia vers la rue.
- Je m’en suis toujours bien tirée. Parfois, j’ai dû me faire petite. Dans
d’autres cas, j’ai été féroce.
Elle avança la tête dans le cadre de la fenêtre pour tenter de voir ce qui
venait au loin puis se retira rapidement.
Elle resta perplexe.
Puis, voulant vérifier ce que ses yeux avaient repéré, Ophelia étira de
nouveau la tête. Elle aperçut Adane Nzisabira qui, en retrait sur le seuil de la
porte d’un magasin avec un militaire haut gradé qu’elle avait déjà rencontré
dans son bordel, observait la scène qu’il avait déclenchée en tuant le ministre de
la Santé.
Les yeux fixés sur Adane, Ophelia mit la main sur l’épaule de Paul pour le
maintenir à l’intérieur de la chambre et lui livra ce qui prenait l’allure d’un
conseil pour manœuvrer dans un monde de folies guerrières.
- L’important, c’est de guetter les occasions de s’en sortir. Si tu demeures
assez longtemps dans ce pays, tu verras qu’il te sera très difficile de connaître ce
que pensent réellement les Burundais. Nous avons tous la peur cachée au fond
de nous. Un simple soupçon posé sur nous, nous place en danger réel de mort.
Alors si tu veux rester en vie dans ce pays où plusieurs perdent la tête, il faut
que tu développes des habiletés de survie.
Paul frisonna comme un homme qui était en sursis. Ses peurs se mêlèrent
aux bruits amplifiés de la foule, s’amplifièrent devant les grimaces d’Ophelia
qui semblait voir ce qui surviendrait dans l’instant prochain avec la même acuité
qui lui permit d’entrevoir les obscurs dangers en le tirant aux cartes.
- Le pouvoir est sans partage, scandait à tue-tête le cortège de manifestants
qui débouchait massivement sur la place centrale de Bujumbura. Nous voulons
des élections libres. Nous ne sommes pas dupes des arrangements secrets du
gouvernement.
Alors que les invectives et les imprécations de la foule déchiraient la nuit,
des camions de l’armée rugirent sur les avenues menant au centre-ville. Les
manifestants, pour la plupart des Burundais hutus de Bujumbura Rural, nom
d’un quartier en périphérie de la capitale, hostiles au gouvernement, devinrent
sans voix. Le militaire près d’Adane s’avança de quelques pas et communiqua
par émetteur-récepteur avec le commandant en chef des opérations.
Le signal donné, le commandant ordonna à ses officiers de faire descendre
les soldats des véhicules et de les mettre en position de combat. Puis,
ostensiblement, il donna ses instructions. L’instant d’après, les soldats, raidis
par la foudre autoritaire de leur chef, étaient prêts à pourchasser la grogne
populaire, à écraser la conspiration qui cherchait à renverser le régime. Une
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