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La rengaine des Bernstring

De
236 pages
Un hallucinant vertige s'est emparé des Bernstring, émigrés depuis longtemps du Havre en Angleterre, puis aux États-Unis. Le magistrat André Bernstring, mari trompé par Georges Touvier, son indéfectible ami, a gagné l'Amérique en emmenant avec lui son fils Jacob. Mais sur les instances d'Yvonne, restée tout à la fois mère, épouse et concubine, André revient en Angleterre pour éviter que la fureur de Georges ne tourne au massacre. Cloitrés dans un destin proche de la folie qui les ramène sans cesse au point initial, les Bernstring vouent la mission libératrice d'André à l'échec. Un inquiétant miroir de la société occidentale aux prises avec la modernité.
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Gianfranco Stroppini de Focara
La rengaine des Bernstring
Roman
La rengaine des Bernstring
Gianfranco Stroppini de Focara
La rengaine des Bernstring
Roman
ŒUVRES ROMANESQUES ET POÉTIQUES DU MÊME AUTEUR Rome… et après ?Saint Denis, Ausonia 1998 Du côté de Garibaldi, Paris, L’Harmattan, 2010 Le serpent se mord la queue, Paris, Orizons, 2011 L’alma ripa, bilingue franco-italien, Paris, Librairie-Galerie-Racine, 2013 Flashes de lune, Paris, Librairie-Galerie-Racine, 2003 Farahmönde,Paris, L’Harmattan, 2008 La vita scomoda, italien, Fano, Metauro, 2015 Poésies en éloignement, franco-italien, Paris, Société des poètes français, 2002 Les nuits d’Hécate, poésies, Paris, Librairie-Galerie-Racine, 2006 ETUDES PHILOSOPHIQUES ET DE RECHERCHE Amour et dualité dans les Bucoliques de Virgile : concordances et divergences, Ateliers nationaux de Lille, 1992, 2 vol. 1107 p. Virgile et l’Amour, Paris, Orizons, 2010, 551 p. Amour et dualité dans les Bucoliques de Virgile, Paris, Klinchsieck, 1993 L’amour dans les Géorgiques de Virgile ou l’immanence du sacré dans l’être, Paris, L’Harmattan, 2003 L’amour dans les livres I-IV de l’Enéide de Virgile ou Didon et la mauvaise composante de l’âme,Paris, L’Harmattan, 2003 D’Alexandre à Jésus, de la grandeur profane à la grandeur sacrée, Paris, Orizons, 2013 Virgile, Rome et la fin de l’histoire, Paris, Ausonia, 2001 Traduction et commentaire de: La Vita Nuova de Dante Alighieri, Paris, Orizons, 2013 Hymnes à la Nuit et Chants Spirituels de Novalis, Paris, Orizons, 2014 La Théogonie d’Hésiode, Paris, Orizons, 2015 Nombreux articles philosophiques et de recherche dont : « Poésie d’amour alexandrine et poésie d’amour médiévale : polysémie et concordances », Caen,Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres, XXXVIII, 2000, pp.17-41 « L’harmonie cosmique virgilienne et l’œuvre d’Auguste »,Res publica litterarum, Studies in the classical tradition, Roma, XIX 1996, pp.65-95 « De l’Alexandrinisme au livre sacré », Caen, Mémoiresde l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres, XXXV, 1997, pp.123-149
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-10431-7 EAN : 9782343104317
I
L’être dans son inaltérable fixité dérange : ne dit-on pas de celui qui s’agite « c’est un dérangé »
Vers les quatre heures de l’après-midi, la sonnette retentit. Yvonne soupira tout en quittant la cuisine où elle achevait de laver un reste de vaisselle (un seul couvert en fait). Elle porta l’avant-bras au front pour atténuer les effets d’un rayon de soleil automnal tombé d’une lucarne donnant sur le jardinet. Elle rangea machinalement le produit à vaisselle sur une petite étagère à sa gauche en soufflant de la lèvre inférieure sur une mèche qui la gênait. La sonnette retentit encore de façon plus appuyée. Yvonne tressaillit et pivota sur elle-même pour gagner la porte d’entrée sans empressement excessif. _C’est sans doute lui, pensa-t-elle. Depuis plus de quinze jours, elle avait tout remué dans sa tête, les tenants et les aboutissants. Pas d’autre solution : il avait fallu s’y décider. Sa détermination s’était cependant émoussée au fil des jours. Aussi la nonchalance des mouvements, pour ouvrir la porte, s’accompagnait d’un regard indécis échappé des paupières mi-closes. Comme elle avançait la main sur la clenche de la serrure tout en ajustant de l’autre le col de son corsage, pris à la taille dans une jupe très ordinaire de laine grège, la sonnette retentit pour la troisième fois. Alors elle ouvrit et se trouva face à face avec un homme jeune, élégamment vêtu et manifestement gêné. Il tenait à la main gauche un porte-documents. Yvonne l’invita à entrer avec un sourire presque complice : _Enfin vous, dit-elle. Eh bien ! Oui, confirma Yvonne en prenant l’homme par le bras pour l’inviter à s’asseoir sur un canapé adossé à la paroi, dans le petit salon où ils se trouvaient. 5
_A vrai dire, et par la même occasion, vous me rendriez un sérieux service, à moi aussi, qui suis la maman de Marielle. _En effet, madame, en effet ! _Nous ne nous sommes vus qu’une fois il y a bien long-temps, vous souvenez-vous ? Marielle, qui avait des difficultés à parler votre langue, manquait d’expérience. Georges et moi… Georges, qui est le papa de Marielle… _Georges Touvier, si j’ai bonne mémoire, et Marielle Lombard, de même que vous vous nommez Yvonne Lombard, n’est-ce pas ? _Exactement, mais il n’est pas nécessaire…
_Vous avez raison, madame, toutes ces questions d’ono-mastique n’ont guère d’intérêt pour ce qui concerne l’appren-tissage de la langue anglaise par Marielle. Je voulais seulement vérifier si, à mon âge, encore relativement jeune, le gâtisme ne m’avait pas déjà gagné. Et, pour vous convaincre qu’il n’en est rien, j’ai encore en mémoire ce détail remontant au jour où, pour la première fois, je me suis présenté ici même, sur ce seuil où nous sommes. Vous en souvenez-vous ?
_Je ne vois pas, non ! Et que s’est-il donc passé ?
_Eh bien ! Sur ce même seuil où nous sommes… je n’avais pas encore mis le pied chez vous et voici que se précipite vers moi une sorte de butor se prétendant italien, rappelant que l’Angleterre avait été conquise par Jules César et déclarant, par Jupiter et autres divinités, que jamais la gallo-romaine Marielle ne tomberait dans l’escarcelle de ces pourceaux d’Anglais. Je m’apprêtais à m’en aller, quand vous êtes intervenue pour prendre ma défense.
_Il y a là, en effet, de quoi s’indigner, John.
_John Bernstring, oui ! A la bonne heure, madame : vous me reconnaissez et pour cause ! C’est à votre initiative que Marielle, votre fille, est devenue ma correspondante.
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_Comment oublierais-je votre nom, puisque c’est moi-même qui vous ai demandé de venir ? Et puis, ce nom-là, Bernstring, je ne l’oublierai pas de si tôt ! _Et que lui trouvez-vous de si extraordinaire, madame ? _Je lui trouve tout bonnement… Mais je m’étonne que vous ne le sachiez pas déjà. _Quoi donc ? _Tout bonnement que c’est, en fait, mon nom : Yvonne Bernstring. _Et par quel miracle portez-vous ce nom ? _Mon cher John, levez-vous de ce canapé, que je vous considère, les yeux dans les yeux. John s’exécute. Yvonne le regarde attentivement, de la tête aux pieds, puis elle le prend aux épaules et le tire à elle. _C’est cela… Cela même ! Comment me tromperais-je ? Vous avez beau vous draper dans votre complet, le visage, du moins, vous ne pouvez le déguiser. Vous y portez le sceau physiologique de votre oncle André, André Bernstring, que j’ai très légalement épousé, il y a de cela une trentaine d’années, le cousin de votre père, Albert Bernstring, époux à son tour de votre mère, Marthe Bernstring. Est-ce assez ? Et moi, je suis Yvonne Bernstring, épouse d’André. John jette sur Yvonne un regard ironique puis il ajoute : Ce qui fait que ma mère Marthe, Marthe Bernstring, est tout bonnement votre cousine, Yvonne, quel qu’en soit le degré ! Et moi, John Bernstring, je suis votre neveu. Cela est sûr ! Mais alors… alors… _Alors… ? _Alors embrassons-nous ! Yvonne, debout près de John, le serre contre sa poitrine et s’esclaffe : _Ah ! John, vous êtes élégant comme l’était votre oncle André ! Laissez-moi vous embrasser encore ! C’est bien vous ! 7
Vous autres Anglais, vous avez un sens inné de l’élégance, les Bernstring comme les autres, desquels André Bernstring, mon époux, actuellement en Amérique, vous le savez bien. John toujours debout, le cartable à la main, a cependant, du coin de l’œil, inspecté les lieux : intérieur petit-bourgeois auquel il ne s’attendait pas, car Georges Touvier est magistrat instructeur au barreau du Havre, tout comme son propre père Albert Bernstring, en Angleterre, et son oncle André Bernstring, à Baltimore, de l’autre côté de l’océan. De celui-ci et de son intérieur il ne sait rien, ne s’étant jamais rendu chez lui et ne s’en faisant aucune idée a priori. Rien de grandiloquent, en tout cas, chez ses propres parents, en la bonne ville de Southampton, de l’autre côté de la Manche. John est venu au Havre, chez sa tante Yvonne, par ferry-boat. Vu la grandiloquence affichée d’ordinaire par les Français, cet intérieur lui paraît très ordinaire : un canapé de velours frappé, sur lequel il est assis, deux fauteuils, imitation Louis XVI, un buffet tarabiscoté à la Henri II, garni d’une corbeille de fruits. Un rayon de soleil, tamisé par une dentelle à la fenêtre de la paroi où est adossé le canapé, traverse la pièce pour s’alanguir sur une table ovale, en bois de chêne, avec ses chaises cannelées. Pas de moulures au plafond mais un lampadaire de style hollandais, très courant même en Angleterre. Mis en confiance par cet intérieur sans prétention et par la cordialité manifeste d’Yvonne : _Well, dit-il. Ici c’est un peu comme chez mes propres parents, en Angleterre, et je suppose que Marielle vous en a déjà fait la remarque. _Bien sûr, confirme Yvonne. C’est d’ailleurs ce qui a mis Marielle à l’aise dès l’abord, avant que GianMaria, l’Italien qui vous a agressé, ne lui monte la tête. Ne faites cependant pas plus de cas que cela de cet incident, John. Vous connaissez les
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Italiens : velléités incontrôlées, hors de saison, dont s’est indi-gnée Marielle elle-même. Vous savez, mieux que je ne saurais le dire, combien elle se plaît, en réalité, en votre compagnie. Je me suis même laissé dire que vous, en retour… Certes, certes, chère tante, elle a bien du charme, votre Marielle. Comment y serais-je resté insensible ? Mais vous savez ce qu’il en est, des affaires du cœur : on a vite fait de prendre de l’ombrage. La coquetterie féminine, c’est bien connu, joue sur ce tableau pour éprouver son efficacité. Marielle s’en sera sans doute vantée auprès de vous… _De quoi donc, demande Yvonne, sur un ton de fausset ? _De la jalousie que j’ai conçue, depuis qu’elle fait les yeux doux à mon ami Jean-Paul. Nous avons failli nous battre, figurez-vous ! Je crois l’avoir assez mis en garde, mais il ne faudrait pas que Marielle, de son côté… _Mais non, John, mais non ! C’était une plaisanterie et cela me contrarierait vraiment, si elle… mais c’était une plaisanterie, John, soyez-en sûr ! _La guerre de Cent Ans, croyez-vous que ce soit un malentendu, ma tante ? Yvonne, déstabilisée, d’autant que l’histoire n’est vraiment pas son fort, tâche d’éluder la question : _Laissons cela aux spécialistes. La politique, c’est si compliqué ! Et vous-même, n’êtes-vous pas avocat ? _Tout à fait, à la juridiction de Southampton. Mais vous, ma tante, êtes-vous bien française, pour vous aventurer dans ce genre de question épineuse ? _Certainement que je le suis, répond Yvonne en gonflant la poitrine… et prête à défendre la patrie, s’il le fallait ! _Et qui vous en demande tant ? J’ai posé la question comme cela, sans intention aucune, le propos s’y prêtant. _Je suis française, de la ville de Tours, l’une des plus belles régions de notre pays, et, cela, depuis des générations ! Le nom de Lombard y est très répandu.
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