La ressuscitée

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Après avoir connu dans sa chair la douloureuse épreuve de l'excision, une femme subit une intervention chirurgicale qui la ramène à la vie et à l'amour. Journaliste de renom, Abdou Latif Coulibaly aborde avec délicatesse et franchise le problème des mutilations sexuelles. Raconté par un homme, ce livre apparaît comme un des meilleurs témoignages sur la condition féminine africaine. Un roman fiévreux, palpitant, à lire absolument.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782336276663
Nombre de pages : 187
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La ressuscitée@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04292-6
EAN : 9782296042926Abdou Latif Coulibaly
La ressuscitée
L'HARMATTANEncres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
N°300, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007.
N°299, LISS, Détonations et Folie, 2007.
N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007.
N°297, Jean René OVONO, Le savant inutile, 2007.
N°296, Ali ZADA, La marche de l'esclave, 2007.
N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007.
N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007.
N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue
silencieuse, 2007.
N°292, Tchicaya U Tam'si, Arc musical, 2007.
N°291, Rachid HACHNI, L'enfant de Balbala, 2007.
N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007
N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers ..., 2007.
N°288, Aurore COSTA, Nika l'Africaine, 2007.
N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007.
N°286, Ousmane PARAYA BALDE, Basamba ou les ombres d'un
rêve, 2006.
N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba lefou, 2006.
N°284, Bourahima OUATTARA, Le cimetière sénégalais, 2006.
N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006.
N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m'appelait Ascension Férié,
2006.
N°281, ABANDA à Djèm, A contre-courant, 2006.
N°280, Semou MaMa DIOP, Le dépositaire,2006.
N°279, Jacques SOM, Diké, 2006.
N°278, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma, 2006.
N°277, Assitou NDINGA, Les marchands du développement durable,
2006.
N°276, Dominique M'FOUILOU, Le mythe d'Ange, 2006.
N°275, Guy V. AMOU, L 'hyène et l'orfraie, 2006.
N°274, Bona MANGANGU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006.
N°273, Eric Joël BEKALE, Le cheminement de Ngniamoto, 2006.
N°272, Justin Kpakpo AKUE, Les canons de Siku Mimondjan, 2006.
N°271, N'DO CISSE, Boomerang pour les exorcistes, 2006.
N°270, François BIKINDOU, Des rires sur une larme, 2005.
N°269, Bali De Yeimbérein, le « Baya »,2005.
N°268, BenoîtKONGBO, Sous les tropiquesdupays bafoué,2005.
N°267, FrédéricFENKAM, Safariauparadis noir,2005.
N°266, FriedaEKOTfO, Chuchotepas trop,2005.
N°265, Eric Joël BEKALE, Le mystèrede Nguema.Nouvelles,2005.1
onha tarde à sortir de sa torpeur matinale.
Pourtant, un flot impressionnant d'hommes et deW femmes se dirige vers le centre médical. Le
paludisme fait des ravages dans la bourgade et dans tous les
villages environnants, en cette période de l'année.
L'épidémie a atteint dans la zone des pics nulle part égalés
dans le royaume.
La charrette croisée à la sortie de la bourgade par le
véhicule du colonel Dioumaye romant en direction de
Ndioufène, remonte une petite ruelle qui ceint un immense
espace peuplé de fromagers et de caïcédrats, pour rallier le
centre médical de W onha, situé en contrebas des
agglomérations.
Ce centre médical repose sur un monticme de terre, en
réalité un gros rocher adossé au pied d'un bolong du
Marloubé. Le mur arrière est léché par intermittence, à la
faveur du mouvement des vents, par les eaux calmes du
bolong arrosant depuis des lustres toute la localité.
W onha renvoie par son site l'image d'un extraordinaire
havre de plaisance nautique. Perché en haut du centre
médical qui surplombe ce bolong, on suit du regard l'eau se
faufilant dans les méandres de son cours et cheminant en
direction de l'embouchure du fleuve située à une trentaine de
kilomètres de là.
Les écluses laissent à peine voir l'élément liquide, du fait
de cette végétation de mangrove qui accompagne son
écomement jusqu'à l'entrée de la mer. De la porte d'entréeprincipale du centre médical, on contemple ce beau
spectacle.
La charrette arrivant de Ndioufène vient de la franchir.
Elle est maintenant immobilisée au milieu de la cour. Un
jeune homme est solidement accroché à sa carrosserie.
L'endroit grouille de monde. Le garçon debout n'a d'yeux
que pour le corps immobile de sa mère. Depuis l'aube, c'est
sa position.
Le transport de la femme vers le centre médical par cette
charrette a pris plus d'une heure. Comme par hasard, les
deux véhicules de transport en commun, communément
appelés « horaires» et qui d'habitude passent la nuit dans le
village ne sont pas venus la veille.
Le regard de Mbassa est figé, frxé sur la jambe de sa
maman, cette plaie ouverte, dont le sang s'est encroûté, et
au-dessus de laquelle est posé un garrot de fortune. Le venin
ne doit surtout pas remonter le corps.
Une scène insoutenable! Des paroles s'échappent, dans
un murmure, des lèvres de la femme allongée. Elles
ponctuent des gémissements, laissant deviner la profonde
douleur qui l'étreint. Quelques gestes assez mal coordonnés.
Comme si elle suppliait son mari et son fils de la soulager. Ils
sont impuissants et de plus en plus gagnés par le désespoir.
Quelques minutes après son arrivée, Diakher, c'est son nom,
a été admise dans une petite salle attenante au bureau du
médecin-chef de centre. Elle y est conduite par son mari
Mabèye et Mbassa, son fils aîné.
Sa sœur, venue aussi avec elle, veille, debout, au pied du
lit. Mbassa entre et sort, son père également. Ce va-et-vient
incessant traduit le désarroi de la famille et l'état
psychologique de ses proches.
Ils évaluent, tous, la souffrance de la femme et mesurent
les risques liés à la morsure du serpent rouge. L'angoisse les
6étreint et la peur les anéantit tous. Dado, la sœur de Diakher
pleure.
L'infltmier-major et le médecin s'affairent maintenant
autour de Diakher. Ils viennent de lui retirer le garrot pour le
remplacer par un autre plus approprié. Ils lui ont
longuement nettoyé la plaie. Le pied et la jambe n'en
finissent pas d'enfler.
Le venin prend davantage possession du corps de la
patiente. Les heures de Diakher semblent comptées. Le
centre médical ne dispose pas de sérum, le produit vital dont
dépend la survie de la femme. Personne ne peut dans
l'immédiat en informer la famille.
La morsure risque d'être fatale. Aucun dispensaire ni
centre médical ou hôpital de la région n'en dispose. La
rupture de stocks a été signalée depuis plus de deux mois.
Les autorités compétentes n'ont jamais réagi.
Les crédits destinés à l'achat de certains médicaments
sont épuisés. Depuis fort longtemps. L'approvisionnement
des structures sanitaires du royaume concernant certains
produits pharma-ceutiques est insuffisamment pris en
charge par des populations abandonnées à elles-mêmes.
Seuls certains types de produits de consommation courante y
sont disponibles. Et en quantité insuffisante.
Au village, personne ne doute que Diakher va mourir.
Depuis la nuit des temps, personne n'a jamais survécu à la
morsure d'un serpent rouge. Cette mort est programmée par
les esprits des ancêtres. La couleur du serpent en est le signe.
Wanini, le féticheur en chef du village, s'était opposé au
transfert de Diakher dans un centre médical.
Pour lui, la science des hommes ne peut en aucune façon
triompher de la puissance des esprits. Le serpent rouge n'est
pas un reptile ordinaire. Il est la réincarnation des ancêtres.
Ceux-là parlent à travers lui. Ils l'envoient délivrer un
message aux vivants.
7La morsure de ce reptile indique, en effet, aux vivants les
exigences et désirs des morts. Il choisit un agneau de
sacrifice pour la protection de la communauté. Celle-ci sait
reconnaître son œuvre. Il la signe, en déposant ses dents
dans la plaie de sa victime. Face à lui, les esprits et les
féticheurs sont impuissants.
Toute victime de ce reptile doit mourir. Qui plus est, mise
en quarantaine, jusqu'à ce que mort s'en suive. Aussi, le
transport de Diakher au centre médical a-t-il été vécu au
village comme une sorte de défi inacceptable lancé aux
ancêtres.
Les téméraires, Mabèye, le mari de la victime et son [tIs
ont bravé les esprits. Ils ont pris le risque de les offenser en
s'opposant à leur volonté. Le féticheur en chefWanini et ses
amis encore accrochés à cette croyance ne comprennent pas.
Ils ne veulent entendre ni écouter ceux qui disent que
périsse cette tradition déshumanisante ou ordonnent la mort
de cette croyance qui la fonde et qui maintient dans
l'ignorance. Une croyance qui refuse [malement, à la
communauté, le progrès!
La pénurie de sérum et le dénuement complet du centre
médical où Diakher a été admise conforteront cette
croyance. La femme y attend la mort, de la même manière
que si l'épouse de Mabèye était restée au village, isolée et
mise en quarantaine dans une case. Wanini et tous ceux qui
pensent comme ce féticheur, trouvent leur compte dans le
dénuement de ce centre médical.
Les minutes d'attente sont longues. Elles deviennent
insupportables pour la famille de Diakher. Le corps déjà
assez meurtri de la femme n'en peut plus. Elle transpire et
tremble. Sa vie est suspendue à un fil.
Un maigre espoir surgit des ténèbres. Un groupe de
touristes installé dans le campement de Ndialer disposerait
de quelques sérums. Depuis l'Europe d'où ils viennent ils
8ont été informés des risques de morsures de serpents assez
fréquentes dans leur lieu de vacances, en cette période de
l'année. Il faut sans tarder rallier Ndialer.
Moundé, le chef du centre, un jeune médecin, disponible
et avenant, organise la descente vers le campement
touristique. Il y dépêche son chauffeur et son adjoint:
l'infttm.ier major Oussafana. Trente minutes d'attente sans
fin. Terribles à vivre pour les parents de la femme.
Les émissaires envoyés à Ndialer sont enfm de retour. Le
professeur Sonhdé et le colonel Diomaye viennent d'arriver
de NDioufène. Ils ne se sont pas attardés là-bas. L'angoisse
se lit sur tous les visages. Ceux qui étaient à Ndialer sont,
heureusement, arrivés avec le produit vital.
Le miracle s'est produit. Il n'y a pas de temps à perdre. Il
faut agir. Vite! L'injection est réalisée. Diakher pousse un
long soupir. Comme pour accompagner l'écoulement du
liquide dans son corps meurtri. Ses tremblotements
marquent pour la première fois depuis son admission au
centre, une pause. Diakher est cependant toujours haletante.
Elle transpire moyennement. Le médecin ordonne une
prise de température et une mesure de la tension artérielle.
Quelques instants après, l'inf1tmier major Oussafana entre
avec un flacon de perfusion. L'aide infirmier installe le
mécanisme.
Il introduit soigneusement l'aiguille dans la veine de
Diakher. Sa sœur Dado, en fait sa cousine germaine, observe
la scène. Elle sanglote. Elle est convaincue que le personnel
médical tente les derniers actes pour sauver Diakher.
La perfusion, c'est le «sauwétasse». Une croyance
populaire solidement ancrée considère que la bouteille de
perfusion accrochée à la potence et s'écoulant dans le corps
d'un malade indique que le patient est dans un état
désespéré.
9Dada s'inquiète du mouvement du liquide qui s'introduit
dans le corps de sa sœur. Elle ne peut, un instant, envisager
l'arrêt de ce goutte-à-goutte. La seringue est légèrement
inclinée dans la veine de la patiente. L'installation est en fait
mal amorcée.
Le liquide, qui s'est écoulé juste quelques instants, s'est
arrêté. Du sang remonte son cours. Dada s'affale sur le sol
et ses cris alertent le personnel médical. L'aide infl.tmier,
l'infl.tmier-major et le médecin accourent. La situation de
Diakher est stable.
On reprend toute la procédure. Dada s'est calmée mais la
respiration saccadée de Diakher ne la rassure point. Un
réconfort: les souffrances de Diakher semblent moins
intenses.
La patiente fait un signe de la main. Elle demande de
l'eau. Dada lui en sert et étanche sa soif.
Les bruits sourds s'échappant de son estomac ne laissent
aucun doute. La faim. Sa sœur lui soulève la tête. Elle la pose
sur sa cuisse gauche. Une tasse de bouillie à la main droite.
Diakher en avale une bonne quantité. Un mouvement de la
tête: une rotation de celle-ci pour dire merci. Sa sœur la
repose sur le lit et la recouvre avec les draps.
Le centre médical s'est presque vidé de ses nombreux
patients et accompagnants. Le professeur Sonhdé et le
colonel, revenus de Ndioufène, s'entretiennent avec le
médecin. Ce dernier salue avec déférence son maître qu'il a
naturellement reconnu. Le jeune toubib tente de les rassurer.
L'état de la patiente est stationnaire.
Le sérum, croit-on, est venu à temps. Elle s'est endormie.
Elle a eu toutefois un moment de lucidité pour prononcer le
nom de Diomaye qui vient de lui prendre la main. Elle sert
fortement la main du colonel et se réjouit de son arrivée.
L'officier n'a pas pu retenir ses larmes. Il lui essuie la bave
qui coule sur sa joue.
10L'officier ne manque pas de s'inquiéter de cette bave en
permanence dégoulinante. Elle lui fait penser au pire. Le
professeur Sonhdé le rassure. C'est l'effet du sérum, se
résout-il à lui expliquer.
Néanmoins, Diomaye propose que sa cousine soit
immédiatement transférée au centre hospitalier régional. Son
état ne nécessite pas une évacuation sanitaire, indique le
médecin traitant. Le professeur Sonhdé est d'accord avec lui.
De toutes les manières, au centre régional, elle n'aurait
pas bénéficié d'un traitement autre que celui qui lui est
administré dans ce centre. Alors que sa sœur se débat avec la
mort dans ce centre médical, Diockel est à plus de deux
cents kilomètres d'ici. Il anime un atelier d'écriture pour
jeunes écrivains.
On a, en vain, cherché à le joindre depuis ce matin. Le
colonel vient de l'appeler sur son téléphone portable. Il lui
annonce l'état de sa sœur. Il lui indique, en même temps, son
intention de lui envoyer le chauffeur pour qu'il le ramène
vite à W onha.
112
iockel se persuade que sa sœur est morte. Non, lui
précise Sonhdé. Il ajoute: elle est même hors deD danger. Diockel loue les services d'un taxi, pour
rallier immédiatement W onha. Diakher est toujours plongée
dans un profond sommeil. Sonhdé et Diomaye s'apprêtent à
retourner au village.
Ils parlent au médecin avant de partir. Diomaye lui laisse
son numéro de téléphone portable. Il exige d'être
immédiatement appelé en cas d'évolution non souhaitable de
l'état de sa sœur. Il y a peu de probabilité que survienne un
risque pareil, assure de nouveau le médecin traitant.
Le professeur Sonhdé confltme. Pourtant Diomaye n'est
pas rassuré. Il n'a cependant aucune raison de continuer de
douter des paroles des deux toubibs.
Ils reprennent le chemin du retour sur Ndioufène.
Diomaye ne cesse de penser à sa cousine luttant contre la
mort. Il a un très mauvais pressentiment. Il essaie d'entrer à
nouveau en contact avec Diockel. Il tombe sur sa boîte
vocale.
C'est l'enregistrement automatique qui répond pour
signaler une absence de réseau: «votre correspondant est
pour le moment isolé». Il le craignait bien. Peut-être que
Diockel roule en direction de Wonha, se dit-il. Diomaye ne
pense plus, en ces instants, aux raisons de son déplacement
sur N dioufène.L'affaire Diockel devient secondaire au vu de la situation
dans laquelle se trouve Diakher. Il se barricade dans un
silence durant tout le parcours vers le village. Un silence
perturbant. Sonhdé tente de l'en sortir en vain. Lui-même
n'est pas convaincant.
Et c'est ce qui inquiète davantage Diomaye. Son amour
pour Diakher est sans limite. Il ne peut pas se résoudre à
cette fatalité qui semble se dessiner. Il songe un moment à
retourner sur ses pas. Il s'en remet à Dieu et change d'avis.
Il va dormir au village pour revenir tôt sur W onha. Cette
fois il décide d'ordonner l'évacuation de sa sœur. C'est cela
qui le rassure. Le soleil accomplit ses derniers pas de course
de la journée en épousant les cimes des palétuviers peuplant
l'horizon. De la salle d'hospitalisation de Diakher, on
observe ce spectacle féerique qui s'empare du regard.
L'astre solaire transformé en une boule de feu projette
une superbe luminosité sur les sommets de cette mangrove
qu'elle enjambe.
Il termine sa course quotidienne. Le centre médical est
médiocrement illuminé. Un seul poteau électrique est planté
au milieu de sa cour. La lumière s'échappant de son ampoule
perce à peine les feuillages touffus des kailcédrats qui
peuplent l'endroit.
Les cris des chauves-souris accrochées à ces feuillages
créent une ambiance de mélancolie qui ajoute à la tristesse
des âmes et rend plus intense la détresse des cœurs. De rares
bruits viennent perturber la quiétude des lieux.
Dans ce crépuscule, seuls les appels à la prière des
muezzins, s'élevant au-dessus de la bourgade, couvrent
parfois, au point de l'étouffer, le concert orchestré depuis les
nids suspendus dans les feuillages. Et c'est ainsi depuis la
nuit des temps.
Mbassa et son père Mabèye sont installés sur l'une des
deux nattes qu'ils ont transportées du village avec eux. Ils
14sont assis en face de la porte de Diakher. Dada occupe une
autre étendue au pied du lit de la malade.
Ils prient tous. Tout est dit pour Diakher. Ils lui ont
consacré des prières spéciales. Ngokangou, un cousin
germain de Mabèye et son ami Diéré se sont joints à eux. Ils
habitent tous les deux la bourgade de W onha. Ils sont, eux
aussi, originaires de N dioufène.
Ils ont été informés de l'arrivée de Diakher, depuis le
matin. Diéré est un érudit, un maître coranique reconnu.
Pendant plus d'une trentaine de minutes, ils ont prié
ensemble pour la survie de Diakher.
Ngokangou et Diéré insistent auprès de Mbassa et de son
père, pour qu'ils acceptent de s'alimenter. Ils n'ont pas avalé
une bouchée de nourriture depuis la veille. Il faut manger un
peu, recommandent-ils. Ils leur ont porté un plat de
couscous au poisson. Inutile d'insister. Rien ne passe.
Même pas les gorgées d'eau qu'ils essaient d'ingurgiter.
Cette bome d'angoisse résultant de cette peur qui les tient à
chaque fois qu'ils posent le regard sur Diakher monte et
descend de leurs tripes. Elle leur coupe littéralement
l'appétit.
Comment se faire à l'idée de cette mort qui plane? La
nuit sera longue et pénible. Le plus difficile n'est pas de
perdre l'être aimé, mais plutôt, de vivre et d'accepter,
stoïque, le processus y conduisant. Il est quatre heures du
matin. Diockel est arrivé deux heures auparavant. Sa sœur l'a
reconnu.
Ils ont parlé. Diakher a eu juste le temps de lui dire :
quoiqu'il advienne, accepte la volonté de Dieu. Tu aideras
ton beau-frère et Mbassa à veiller sur les enfants. Diakher
reprend son souffle et continue ses recommandations:
- Diockel, dit-elle, mes deux amies Yandé et Sira vont
accepter de veiller avec toi sur eux et en particulier sur
Débo. Souviens-toi de ce que notre tante a fait pour nous...
15- Oui, Diakher, je serai là, mais tu restes avec nous. Oui,
Diakher, je le ferai, comme Faaptèw Nogoye a veillé sur
nous, quand nos deux parents nous ont quittés tôt. Diockel
ne peut retenir ses larmes. Il regarde sa sœur dont le souffle
se fige petit à petit.
L'homme se détourne d'elle pour lui cacher ses sanglots.
La femme cligne les yeux. Son regard se flXe et demeure
immobile. Dado relaye Diockel au chevet de sa sœur.
Diakher, s'écrie cette dernière. Diakher, continue-t-elle de
crier. La femme est transie par l'émotion et la détresse. Les
pleurs et suppliques qui les ponctuent et qui sortent à peine
de la bouche de Dado alertent les infltmiers.
Dans cette nuit profonde, on entend le cri des hiboux
suspendus dans ces arbres ceinturant le centre médical. On
perçoit distinctement le sifflement de ces nombreuses
bestioles transportées par l'hivernage se mêlant aux premiers
chants de coq qui s'élèvent déjà au-dessus de
agglomération.l'
Une nuée de libellules s'échappe parfois des herbes,
s'élève et éclaire faiblement les espaces environnants. Tout
dans cette nuit crée une ambiance de deuil. Nous y sommes.
C'est l'épilogue. Le cheminement vers cette mort s'est
engagé la veille à la même heure.
Debout, au milieu des calebasses, mortiers et autres
ustensiles, la femme était venue s'assurer que les jeunes filles
de la concession qui pilaient le mil, exécutaient bien
l'ouvrage. Il y a longtemps que le moulin du village est en
panne.
Les pièces de rechange manquent. La machine est
presque à l'abandon depuis trois semaines. Les femmes du
village ont repris les dures corvées. Diakher avait fait de la
réparation de cette machine une affaire personnelle.
Elle ne supportait plus de voir les femmes du village, en
particulier celles avec qui elle vit dans sa propre concession,
16debout aux aurores pour piler le mil. C'est en visitant ses
braves pileuses dans cette aube que le serpent rouge l'a
surprise. Pour lui inoculer son venin.
La femme vit dans la profondeur de cette nuit les derniers
instants d'une vie pleine. Un bruit sourd s'échappe de sa
poitrine. Un dernier soupir annonçant le repos éternel. Un
raidissement brusque du corps indique que tout est fmi.
Diakher s'en est ainsi allée. Sous les yeux de sa sœur Dada,
de son mari Mabèye, de son flis Mbassa et de son frère
Diockel.
Elle a choisi la profondeur de la nuit pour partir, comme
pour ne jamais rompre avec cette discrétion et cette douceur
qui ont toujours caractérisé sa vie. Elle est morte comme elle
a vécu.
L'infttmier de garde est présent à côté des parents de la
femme qui vient de pousser le dernier soupir. Sa sœur s'est
occupée d'elle avec un soin particulier qui est à la mesure de
l'amour authentique et réciproque, que les deux êtres se sont
toujours porté.
Elle lui a fait une première toilette en la débarrassant de
ses habits et en embaumant son corps. Avec l'aide de
Mabèye, elle l'a enveloppée dans un drap d'un blanc éclatant.
Étrange! Diakher semble juste tomber dans un léger
sommeil.
Rien, sinon l'inertie qui la traverse, ne laisse deviner la
mort sur ce corps scintillant de beauté et de lumière. Comme
si le venin du serpent rouge, en y laissant la mort y a aussi
introduit en même temps un souffle de lumière.
Mabèye dépose un baiser sur son front radieux. Il serre
fortement sa main droite. «Adieu, Diakher. Tu es partie
comme tu as vécu. Discrète. Pleine d'amour et de
compassion, tu es morte pour toutes les souffrances
humaines. Tu en donnais sans jamais attendre d'en recevoir
en retour. »
17Diockel, qui est inconsolable, écoute Mabèye dire tout le
bien qu'il pense de sa femme, la sœur de l'écrivain,
littéralement anéanti par cette mort. Il peut néanmoins
laisser entendre entre deux sanglots.
«Tu as été une femme pleine de générosité et de bonté,
tu fus une sœur irremplaçable»
Et son beau-frère d'ajouter à sa suite:
«Depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble, c'est
la première fois que tu trahis. Tu as rompu le pacte. Nous en
avions implicitement convenu. Je partais avant toi. Tôt ou
tard, convenions-nous, c'est moi qui devais te laisser les
enfants. Toi tu devais rester. Les enfants, Mbassa, Mignane,
Selbé, Débo et Waly ont encore besoin de toi. Ta présence
douce et rassurante leur était indispensable. Mais voilà. Tu as
rompu le pacte. »
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