La Robertière

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En lisière de la forêt de Dreux, dominant la vallée de l'Eure, le château de la Robertière était, au Moyen-Age, à la fois un rendez-vous de chasse et une maison forte visant à empêcher les incursions anglaises. Les héros de cet ouvrage vivent dans les villages alentours. Parmi ces personnages : Thomas, pauvre laboureur, faussement suspecté de meurtre qui échappe miraculeusement à la potence. Ou encore Guillaume, son cousin, fils de drapier, qui cherche l'aventure en s'engageant comme sergent.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782296163225
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La Robertière

Du même auteur:

Albilla

, servante gauloise. L'Harmattan, 1999

Era, la vie d'une femme à l'aube du néolithique. L'Harmattan,2001

Les Hoplites,
ou la vie d'une famille athénienne au siècle de Périclès.

L'Harmattan,2002.

La lectrice de la reine Hortense.
L'Harmattan, 2003.

Alger, la bien aimée
L'lIarmnattan,2005

Yves Najean

La Robertière

roman

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Galla Placidia. Otage et Reine, 2005. Musa, esclave, reine et déesse, 2005. avec Jean-Pierre

Daniel VASSEUR (en collaboration POPELIER), Les soldats de mars, 2005. Claude BÉGA T, Clotilde, reine pieuse, 2004. Marcel BARAFFE, Poussière Ming. Roman, 2004

et santal. Chronique

des années

A ceux et celles qui m'ont accompagné à la Robertière, et auxquels j'ai raconté cette histoire, avant de l'écrire.

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@vianadoo.fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02356-7 EAN : 9782296023567

Le promeneur qui parcourt aujourd'hui la forêt de Dreux, s'il s'aventure vers la lèvre du plateau, dominant l'Eure, y rencontre nécessairement les pauvres vestiges du château de la Robertière. Ce n'est plus qu'un mur de moellons gris, percé d'une porte en ogive, et un peu plus loin la trace de fossés à peu près comblés et l'orifice d'un souterrain effondré. Rien de prestigieux, en fait. A l'entrée un panneau de l'Office des Forêts indique que ce château a été édifié en 1162 par Robert 1er, comte de Dreux, comportant donjon, bassecour et garenne, et qu'il fut conquis, et aussitôt rasé, par le comte de Suffolk, qui commandait, en Normandie, pour le compte d'Henri V, roi d'Angleterre; ceci se passait en 1429, à la fin de la guerre de Cent Ans. Les ouvrages d'histoire locale nous apprennent que la Robertière eut, avec les châteaux voisins d'Anet et de Sorel, un rôle important pour empêcher, à la fin du XIIème siècle, les incursions des Anglais, maîtres de la province voisine; mais après les campagnes victorieuses de Philippe Auguste contre Jean sans Terre, et notamment la prise de Château-Gaillard en mars 1204, l'intérêt militaire du château disparut, pendant plus de deux siècles qu'il subsista. La forteresse devint alors une résidence utilisée pour la chasse, car bien placée au cœur d'une vaste forêt giboyeuse; elle avait aussi l'avantage d'être située non loin d'une pieuse maison, l'abbaye du Breuil-Benoît, une fille de Cîteaux. Et les comtes de Dreux étaient à la fois, comme tous les Capétiens, des chasseurs effrénés et des chrétiens très pieux. On trouve, dans les archives, des documents sur la ville de Dreux au Moyen Age, sur son château-fort et ses églises, sur son hôpital, ses couvents et ses mes, sur ses commerces, ses marchés et ses foires, mais on sait beaucoup moins de choses sur les villages des alentours, dont ne subsistent que les noms de lieux-dits et la trace de chartes, de fondations pieuses, et de transactions foncières. De même, si nous sommes bien renseignés sur la vie des comtes successifs, sur leurs épouses et leur descendance, seuls quelques noms subsistent des bourgeois de la cité, à travers des contrats parvenus jusqu'à nous, ou gravés sur des pierres tombales, et nous ne savons évidemment rien

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des manants qui labouraient les champs et gardaient les troupeaux, autour de leurs villages aux maisons de torchis. Aussi le romancier peut-il se livrer impunément aux caprices de son imagination pour reconstituer l'histoire de vilains qui vivaient au pied du château de la Robertière à l'aube du XIllème siècle, décor et date choisis pour le présent roman. Le cadre historique est bien connu, l'environnement, urbain et même villageois, peut être reconstitué avec vraisemblance, le comportement des hommes de ce temps, travail, distractions, loisirs, alimentation, a souvent été rapporté dans d'excellents livres. Le seul problème, difficile, aurait été d'imaginer les conversations des hommes et des femmes qui animent ce roman en utilisant le langage de l'époque, qui n'est pas parfaitement connu; comme les auteurs qui nous ont présenté les récits des chevaliers vivant auprès du roi Arthur, et les ont traduits en langue vulgaire, on y a sagement renoncé, non seulement du fait de la difficulté de reconstituer des dialogues réels, mais aussi parce que les lecteurs auraient eu certainement bien du mal à comprendre, exprimés dans les termes de ce temps, les répliques des personnages de cet ouvrage.

I
En ce dimanche de la fin juillet 1214, la chaleur était accablante en Flandre, sous un ciel sans nuage, et une nuée de mouches, de moustiques, de taons, attirés par les chevaux couverts de sueur, s'infiltrait partout, rendant la situation des hommes en armes encore plus inconfortable. Heureusement, le gros de la troupe qui accompagnait le roi de France dans sa chevauchée flamande avait déjà franchi la Marcq, un gros ruisseau qui serpentait mollement entre des berges boueuses, bordées de saules et d'iris jaunes; hommes et chevaux pouvaient enfin aller à l'eau, boire et se rafraîchir. Thomas était le plus jeune des valets qui avaient accompagné à l'ost le comte Robert II de Dreux pour soigner ses montures. C'était un solide gaillard dont les cheveux étonnaient du fait de leurs reflets rougeâtres (on l'appelait souvent au village, à cause de sa tignasse, le jeune Rousseau, afin de le différencier de son père, dit le grand Rousseau) ; il avait récemment fêté ses dix-neuf ans. En ce moment il se disputait avec d'autres valets pour amener avant eux à l'abreuvoir les deux chevaux de réserve que son maître lui avait confiés; si l'on se battait, et si le destrier du comte était blessé ou tué, il faudrait que celui-ci trouve tout de suite une bête qu'il n'aurait qu'à enfourcher pour rejoindre le corps de bataille des seigneurs entourant le roi; et le rôle de Thomas était de tenir toujours prêts, non loin de son maître, harnachés et frais, deux chevaux à sa disposition. Mais la plupart des seigneurs n'étaient pas encore là. Après son avancée de la veille, qui l'avait amené aux rives de l'Escaut, le roi Philippe, qui aimait se faire appeler Auguste par ses compagnons parce qu'il était né en août, avait décidé de faire retraite depuis Tournai jusqu'au château de Lille, afin d'y refaire les forces de son armée; il attaquerait, le lendemain ou l'un des jours suivants, l'ost de l'empereur Otton auquel s'étaient joints Ferrand, le comte de Flandre, et Renaud, le comte de Boulogne, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs de haut lignage avec leurs hommes. Le roi, cependant, ne savait pas encore

12 exactement où ses adversaires étaient rassemblés et de ce fait était incapable de déterminer sa stratégie. Ainsi la plus grande partie de 1'0st royal aborda-t-el1e, vers midi, le pont de bois qui, au village de Bouvines, traversait la petite rivière, pensant se replier plus avant, après avoir pris du repos. Les cavaliers, fatigués d'avoir chevauché depuis le point du jour, et assoiffés sous leurs pesantes armures, descendirent de cheval, laissant la bride de leurs destriers aux valets qui s'étaient précipités vers leurs maîtres. Le roi, quant à lui, une fois délacé son heaume d'acier, s'était allongé à l'ombre d'un frêne, pour discuter avec ses barons de ce qu'il convenait d'ordonner à ses troupes. Avec les chevaliers étaient revenus les hommes des milices, ceux qu'on appelait les communes, ces fantassins vêtus seulement de houseaux et de casaques de cuir et mal protégés par un chapeau de fer, armés de bric et de broc d'arbalètes, de piques, de coutelas; c'étaient pour la plupart de pauvres gens, des malchanceux recrutés plus ou moins par force, et dont les bandes étaient fournies par les villes fidèles au monarque, cités épiscopales ou bourgs marchands. Cette piétaille indisciplinée se disputait le passage de la rivière, et une partie s'était répandue sur les berges, les hommes avachis cherchant un peu d'ombre sous les saules. Avec cette troupe hétéroclite, escortant les seigneurs en retraite, chevauchaient des écuyers et des sergents d'armes, hommes de confiance proches de leur suzerain dont ils portaient les armes sur leur écu et leur surcot. C'étaient pour la plupart des sujets jeunes et ardents, qui partageaient de longue date avec leur maître et ses familiers les plaisirs de la chasse et les risques de la guerre, qui escortaient en tous temps leur seigneur et étaient toujours prêts à le secourir si par aventure il se trouvait dans une mauvaise passe. Ainsi, auprès de Robert de Dreux, second du nom, chevauchait le grand Guillaume, un cousin lointain de Thomas, plus âgé que lui de cinq ans. il avait revêtu sur sa cuirasse aux lamelles de fer battu un surcot aux couleurs bleues et jaunes, armes du comté, et portait en tête un heaume pointu à l'ancienne, au large nasal, que lui avait donné, avec son épée et sa lance, son maître, quand il s'était engagé à le servir, un an plus tôt. il croyait être pour Robert un homme de confiance, et il en témoignait par son air sérieux, qui agaçait les autres sergents du comte qui pensaient que ce n'était là qu'une attitude. il eut cependant un franc sourire quand il reconnut, dans la foule des hommes et des bêtes agglutinée près du pont de bois, son jeune cou-

13 sin; il avait en effet passé une partie de son adolescence dans le même village que lui, Fennaincourt, proche de Dreux, chez une tante qui s'était substituée à sa mère, morte jeune, et les deux jeunes gens avaient ainsi bien des idées et des souvenirs en commun. - Comment vas-tu, mon bon Thomas, s'exclama le sergent qui venait de sauter de cheval? Mais, d'abord, apporte-moi une bolée d'eau, et fraîche si c'est possible. Je suis couvert de sueur, et pourtant je ne porte pas ces lourdes annures aux mailles de fer qui doivent être insupportables, pour les chevaliers que nous accompagnons. Ce sont de rodes hommes que ceux-là, pour chevaucher des heures durant engoncés dans ces carapaces, et sous un soleil comme aujourd'hui ! - Moi, rétorqua Thomas, je plains plutôt les chevaux, qui ont à supporter une telle charge. Regarde d'ailleurs l'écume qu'ils ont à la bouche et sur le poitrail. Mais, bon, je vais te chercher à boire. Garde les destriers qu'on m'a confiés pendant ce temps-là, s'il te plait. La berge du ruisseau était piétinée par tous les animaux qui se pressaient pour aller boire, et son flot, en aval du pont, n'était plus qu'une nappe de boue. li fallut donc au jeune homme remonter la rive de la Marcq sur plusieurs centaines de pas pour trouver enfin un cours paisible et une eau pure et pouvoir remplir sa gourde, qui n'était en fait qu'une courge séchée et vidée, d'eau propre et fraîche. Thomas ne s'était pas absenté bien longtemps, mais à son retour il trouva la foule des chevaliers et de leurs sergents en grande effervescence. En effet, depuis le matin, le vicomte de Melun, avec quelques chevaliers de sa mouvance, s'était détaché de l'ost du roi pour aller en reconnaissance; il avait été rejoint par frère Guérin, l'élu de Senlis, qu'on appelait ainsi parce qu'il portait encore l'habit noir à croix blanche des Hospitaliers, n'ayant pas encore été investi de son évêché. lis avaient vu, se dirigeant vers le couchant, une troupe de piétons, nombreux et qui paraissaient bien armés, des communes de Flandre appartenant au comte Ferrand. Inquiets, ils avaient alors gravi une butte d'où ils purent distinguer au loin, chevauchant en ordre à la suite des gens de pied, les batailles d'Othon et de ses alliés qui sortaient à leur tour du château de Mortagne. Alors, laissant derrière lui le vicomte pour surveiller les mouvements de l'ennemi, frère Guérin avait piqué des deux pour rejoindre au plus vite le roi Philippe et l'informer de la menace qui pesait sur lui et sur son année.

14 Autour du pré où une heure plus tôt le roi s'était réfugié pour se reposer un moment régnait maintenant une agitation désordonnée. Tous les chevaliers cherchaient à se rapprocher du prince et à écouter ses paroles, car ils n'étaient évidemment pas appelés à donner leur avis. Les camisoles que portaient ces hommes sur leur cotte de mailles, vivement coloriées à leurs armes, faisaient de cette foule un tableau riche en teintes multicolores, bien que, du fait du piétinement des hommes et des chevaux, la poussière se soit soulevée en un épais nuage qui masquait à demi la scène. Thomas, bien entendu, ne pouvait s'approcher, et n'entendait rien de ce qui se débattait là-bas. Son cousin Guillaume avait disparu, laissant son cheval et celui du comte à la garde d'un autre valet, qui en avait déjà plusieurs en charge; mais les bêtes étaient bien reconnaissables par leurs longues robes peintes aux armes de leur maître. Se hissant sur la croupe d'un des chevaux, le jeune homme crut discerner le roi, qui entrait dans une chapelle qui se trouvait non loin. « TI va sans doute prier Monseigneur Saint-Pierre,» murmura un garçon qui lui aussi cherchait à voir. Puis, tout d'un coup, le brouhaha cessa. Le roi était sorti de la chapelle, et sa prière à l'apôtre l'avait certainement conforté, car il s'adressait aux siens avec une voix forte, dont Thomas, si loin qu'il fut de la scène, put entendre les accents, sans cependant comprendre ce que disait Philippe. Et tout à coup éclatèrent partout des acclamations enthousiastes; toute l'assistance criait « Aux armes, barons, aux armes ! Mon~oie Saint-Denis! » Les trompettes se mirent à sonner, et les fantassins qui avaient déjà passé le pont rétrogradèrent sur la rive droite. On rappela aussi l'oriflamme rouge aux fleurs de lys afin qu'il fut proche du roi, lequel avait déjà sauté gaillardement à cheval et avait pris la tête des ses fidèles chevaliers pour faire face à l'ennemi qui approchait. De la foule Thomas vit s'extraire son cousin Guillaume, qui venait récupérer son cheval et celui de son seigneur. Le grand garçon était tout rouge d'excitation à l'idée d'aller se battre, et d'être tout proche du roi de France. Ce serait la première fois qu'il irait au combat, une véritable bataille où l'on joue sa vie, pas un de ces tournois où l'on brise des lances pour se faire admirer des dames, et où l'on risque seulement de tomber de cheval, dit-il à son cousin. - Eh ! Thomas, s'exclama-t-il d'un ton excité dès qu'il aperçut son jeune cousin, te rends-tu compte de ce qui nous arrive? Le roi va se battre, et nous y serons avec lui. Je suis bien décidé à me distinguer

15 devant tous ces gens, devant les plus fiers seigneurs du royaume. Je suis certain que Dieu punira aujourd'hui Otton, l'empereur excommunié, et Ferrand le félon, celui qui combat contre son seigneur lige, et avec eux tous ces hommes réunis contre nous grâce à l'attrait de l'or du roi Jean d'Angleterre, ce souverain lui aussi lâche, et sans parole. Comme on combat bien quand on sent son bras armé pour la défense de la justice et de la foi! Quand je pense que j'avais la pépie, il n'y a pas seulement une heure de cela, et que je n'ai toujours pas bu ; c'est te dire mon émotion. Mais je meurs quand même de soif! Thomas comprit l'appel de Guillaume, et lui passa sa gourde pleine, que le sergent vida d'un trait. Le grand gaillard poussa alors un soupir d'aise, avant de se calmer peu à peu et de reprendre: - Surveille bien les destriers de notre maître, et ne t'éloigne pas trop de notre bannière, afin que je puisse aller chercher tout de suite la bête de secours si le comte Robert en a besoin. Sur ce je t'embrasse; je pars au combat. Sois sûr que je ferai honneur à notre famille. Thomas, qui n'avait, lui, rien d'un soldat, ne manifestait pas l'enthousiasme de son cousin. Son tempérament était naturellement placide, et il est vrai que le rôle qui lui était assigné était mineur; mais du moins ne risquerait-il pas sa vie sur cette plaine surchauffée, se ditil. Il avait retrouvé par hasard dans la foule son ami Gaucher, valet du sire Barthélemy de Raye, avec lequel il partageait depuis près d'un mois, le soir, au campement, la même botte de paille, et qui avait la même responsabilité que lui auprès de son maître picard. Ensemble, ils se hissèrent sur le toit de l'une des maisons du village afin de tenter de suivre, de loin, l'évolution des événements. TIs pouvaient voir devant eux le plateau ondulé qui s'étendait, large d'une lieue et long de cinq, cerné de bois touffus. Son centre était fait de coutures, bonnes terres à blé que les paysans avaient déjà commencé de moissonner, et qui se prêtaient aux amples galopades. Au loin, face à eux et vers leur droite, les jeunes gens pouvaient distinguer, sortant des bois, les batailles d'Otton hérissées de bannières de toutes les couleurs; elles se déployaient à distance des lignes françaises, sur un large front, à peine taquinées par le tir, qui paraissait désordonné, des arbalétriers entourant les quelques chevaliers restés en arrière, en surveillance. - S'ils ne se replient pas plus rapidement, nos gens vont se faire encercler, et ils seront pris, s'exclama Gaucher, qui avait une vue plus perçante que son ami.

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Mais maintenant le roi de France montait droit vers l'ennemi, et il installait ses chevaliers dans les champs, front à front face à l'adversaire, le soleil aux épaules, alors qu'Otton et les siens l'auraient de face lors de leur charge, une gêne qui pèserait lourd. Au centre, on reconnaissait, grâce aux armes parlantes peintes sur leur cotte, leur écu et le caparaçon de leurs chevaux, les plus fidèles compagnons du roi; il Y avait là une série de seigneurs que les deux jeunes se désignaient en reconnaissant leurs emblèmes, Gautier le jeune, le chambellan, et le jeune comte de Bar, cousin de Philippe, qui venait de recevoir la comté à la mort de son père, et maints hommes de haute naissance, tous prêts à se dévouer pour leur seigneur. Et, derrière le roi, ils pouvaient aussi reconnaître, à cause des hautes croix dressées tout autour d'eux, le chapelain du roi entouré de ses clercs; mais, dans le tumulte, on ne distinguait pas leurs chants, qui sans doute encourageaient les hommes de France. TI y avait encore, plus loin, à droite et à gauche, une foule de seigneurs, et Gaucher reconnut son maître parmi eux. Mais Thomas eut beau chercher, il ne put découvrir le sien, auprès duquel devait être son cousin. Le combat était en fait déjà commencé à l'aile droite, où les Champenois se battaient contre les hommes du comte Ferrand. En cette bataille était frère Guérin, tout anné de pied en cap et brandissant une masse d'arme en dépit de son état religieux; il s'était armé non pour attaquer, mais seulement pour se défendre pendant qu'il admonesterait l'ennemi, avait-il proclamé haut et fort avant d'aller rejoindre le vicomte de Melun, alors vivement pressé par ses adversaires. D'autres vaillants hommes l'avaient suivi vers cette aile droite, tel Eudes, le duc de Bourgogne, et Mathieu de Montmorency, et les comtes de Beaumont et de Saint Pol, et bien d'autres encore. Et Gautier énumérait fièrement tous ces noms au fur et à mesure qu'il reconnaissait leurs armes sur leurs cottes ou leur écu; car, ayant suivi l'armée depuis le printemps, il était beaucoup plus au fait que Thomas qui, lui, n'avait rejoint l'ost, avec le comte Robert, que depuis quelques semaines seulement. Les spectateurs virent alors une troupe de sergents à cheval envoyés en avant pour entamer l'affrontement avec les chevaliers ennemis, et Thomas trembla un instant à la pensée que son cousin était peut-être parmi eux. Mais non, ce n'était pas possible, puisque le comte de Dreux n'était pas à l'aile, se dit-il pour se tranquilliser.

17 - Ces sergents chargent d'abord pour troubler les chevaliers flamands avant que les cavaliers lourds de chez nous les abordent, commenta Gaucher, qui se piquait de connaître la stratégie. Regarde, Thomas, les chevaliers adverses ne bougent pas, ils attendent l'attaque des sergents, comme s'ils les méprisaient; c'est vrai qu'ils sont mieux armés et mieux montés qu'eux. Et en voici d'ailleurs qui sont mis à bas, ajouta-t-il en commentant l'insuccès de cette première charge française, voilà des cheveux morts, et des hommes blessés, peut-être même tués! Doux Jésus, cela commence mal, je crois. Mais cet épisode préliminaire ne dura pas longtemps, heureusement. Les chevaliers, les hommes nobles, se ruèrent aussitôt après leur sergents sur l'adversaire, et il fut vite impossible de suivre le détail des combats singuliers, d'autant qu'un épais nuage de poussière empêcha bientôt toute vision des détails. TI y avait là surtout des Champenois, dont l'ardeur était légendaire. Mais, en face, les chevaliers flamands, qui combattaient pour leur comte, n'étaient pas moins redoutables. Et quand les lances, dès le premier choc, se furent brisées, les combattants tirèrent leurs épées et se mirent à frapper, cherchant à désarçonner l'adversaire par la violence des coups d'estoc et de taille, ou visant à blesser sa monture afin de le faire chuter. De là où ils étaient perchés les deux jeunes gens pouvaient entendre, au loin, le bruit des armes entrechoquées, les hurlements des hommes, les hennissements des chevaux. ils devinèrent, du fait d'une clameur de joie, que plusieurs chevaliers étaient tombés au pouvoir des Français, mais ne purent pas voir la mort d'Eustache de Malenghin, due à un traître coup de couteau porté entre le heaume et la ventaille et ayant pénétré jusqu'au cœur. Les deux garçons, maintenant, ne pouvaient plus rien distinguer dans cette mêlée confuse, en dehors de quelques exploits singuliers, comme lorsque le comte de Saint Pol qui, fatigué, s'était pour un moment retiré du champ de bataille et avait déjà délacé son heaume, aperçut un de ses chevaliers entouré d'ennemis et déjà prêt à se rendre, écrasé sous le nombre. TIsle virent alors sauter de nouveau à cheval, piquer des deux, tirer l'épée et si bien enfoncer le cercle des chevaliers adverses que son vassal fut délivré, sain et sauf. C'était de plus en plus évident, à cette aile les Français avaient manifestement l'avantage. L'ennemi reculait, et il était visible que plusieurs chevaliers adverses étaient déjà pris.

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Cependant le combat s'était à son tour allumé au centre, là où se tenait la bataille du roi, face à Otton et à ses Allemands. Cette fois, la lutte se déroulait plus loin du village, et de leur perchoir nos deux jeunes gens ne pouvaient plus rien voir. Mais ils étaient curieux, et en outre Gaucher savait qu'il devait se tenir au plus près de son maître, qu'il avait distingué dans le groupe qui combattait autour de Philippe. Thomas, bien qu'il ne l'ait pas vu, supposait que le sien n'était pas, lui non plus, bien loin du roi son cousin. Les deux jeunes gens dégringolèrent donc de leur toit, et suivirent les milices des villes de Picardie et d'Artois, qui montaient, derrière les chevaliers, à la rencontre de l'ennemi; mais ils abandonnèrent ces fantassins quand ceux-ci dépassèrent les cavaliers et se placèrent devant le roi et ses fidèles pour les protéger de leurs flèches et de leurs piques. Cependant les fantassins ennemis se lançaient aussi, furieusement, vers la bataille royale; Otton s'était juré, publiquement, d'abattre en cette journée son adversaire français; et il fallut toute l'énergie des vilains et des nobles entourant le souverain pour tailler en pièces le plus gros de ces courageux soldats avant qu'ils n'atteignent leur cible. Certains de ces gens de pied, pourtant, réussirent à s'infiltrer jusque tout près du roi, et avec des crocs de fer l'agrippèrent, en dépit de ses coups d'épée, et réussirent à le faire tomber de cheval. N'eut été l'excellence de son armure il eut sans doute été occis, là, à terre, par le couteau de l'un de ces vilains; mais heureusement quelques chevaliers, qui étaient restés tout proches de leur seigneur, se précipitèrent dans la mêlée, et l'un d'eux, un simple sergent, descendit de sa monture et fit de son corps une protection efficace pour son souverain. Et celui-ci, une fois les assaillants abattus ou dispersés, put sauter de nouveau à cheval sans dommage, apparemment aussi désireux de se battre qu'avant cette si dangereuse aventure. Alors commença un combat confus et acharné. Les fantassins teutons, fort nombreux, qui entouraient l' empereur d'Allemagne avaient au lieu d'épées des sortes de longs coutelas qui pouvaient pénétrer par les fentes du heaume ou par les défauts de l'armure, et blesser gravement, voire tuer, les hommes à terre, incapables de se défendre. lis causèrent d'abord, avec cette arme déloyale, des pertes douloureuses parmi les chevaliers, mais les solides glaives à deux tranchants des Français, et leur ferme courage, peu à peu l'emportèrent sur le nombre des gens de pied et sur leurs armes viles.

19 Les deux jeunes valets, terrifiés, suivaient de loin le combat, sans évidemment pouvoir intervenir; et il leur semblait dangereusement indécis. Gaucher avait déjà donné son cheval de rechange à son seigneur, qui avait été démonté mais n'était pas blessé. Celui-ci, en reprenant haleine avant de retourner au combat, avait dit à Thomas que son propre maître combattait un peu plus loin, avec l'échelle de l'aile gauche, et il lui conseillait de le rejoindre là-bas. Ainsi ce n'est que par le récit enflammé de son camarade, le soir, qu'il fut mis au courant du triomphe final, au centre, du roi Philippe. - Après que tu sois parti, lui raconta Gaucher, les chevaliers français, en se battant furieusement, obligèrent peu à peu leurs adversaires à reculer. Le désordre se mit alors dans les rangs allemands, dont les piétons commencèrent à se débander, et ainsi l'empereur fut peu à peu à découvert. Deux chevaliers particulièrement hardis se lancèrent sur lui, mais le premier, qui avait pris par la bride le destrier d'Otton, fut blessé et forcé de lâcher prise, et le second, qui lui donna du couteau dans la poitrine, cassa sa lame du fait de l'excellence de la cuirasse de l'empereur. Cependant le cheval de celui-ci, peut-être parce qu'il était blessé, ou simplement effrayé par le vacarme, se mit à galoper furieusement vers l'arrière, de sorte qu'Otton nous tourna le dos et, que ce soit volontairement ou non, sembla nous fuir. Voyant cela les chevaliers qui combattaient auprès de l'empereur eurent grande crainte d'être pris à rançon par les nôtres et, à grands coups d'épée, se frayèrent à leur tour un chemin vers leur camp, abandonnant l'aigle doré, symbole du pouvoir impérial, et l'étendard de leur prince. Un peu plus loin le cheval d'Otton s'abattit, mort, mais quand on amena à l'empereur un cheval frais, au lieu de reprendre le combat il se mit derechef à fuir le champ de bataille, et plus rapidement encore qu'auparavant. Le roi Philippe, voyant son ennemi s'éloigner si précipitamment du champ de bataille, s'écria à haute voix: « TIs'enfuit, et de ce jour ne le verrons plus de face. » Et de fait, malgré la belle résistance des derniers chevaliers qui tenaient encore leur poste, quoique déjà vaincus, les Français firent prisonniers maints comtes et nobles hommes de renom; et le char sur lequel était hissé l'étendard, avec le dragon et l'aigle dorés, rompus et brisés, fut amené en triomphe devant le roi. Ainsi, avant la fin du jour, fut complètement déconfite la bataille de l'empereur. Cependant le comte de Boulogne, à l'aile gauche, se battait encore rudement, et ce depuis près de trois heures. TI avait autour de lui un

20 rempart de sergents à pied, bien annés et fort courageux, qui le protégeaient quand il voulait reprendre son souffle. Et de temps en temps il sortait de sa forteresse pour prendre à partie les seigneurs français qui l'encerclaient. Là était le comte Robert de Dreux, combattant avec ardeur en dépit de ses soixante ans, aux côtés de son frère Philippe, l'évêque de Beauvais. Thomas ne les perdait pas des yeux, mais ils étaient bien reconnaissables, d'après les annes brodées sur le caparaçon de leurs chevaux; et il se tenait prêt à leur donner, si besoin était, un cheval frais. Le courage et l'impétuosité du comte de Boulogne, en face d'eux, était d'autant plus remarquable que celui-ci avait, avant la bataille, déconseillé à l'empereur et à ses alliés d'entreprendre une telle lutte, non du fait que leur troupe fut inférieure à celle du roi Philippe, elle la surpassait même en nombre, mais à cause de ce qu'ils combattaient en état de péché mortel. « Je te déconseille ce combat, avait-il dit à Otton, selon une romeur ; il en adviendra que tu t'enfuiras comme un couard. Mais, moi, je me battrai, et je sais bien que je serai, à la fin, ou mort, ou pris. » Et, alors que les rangs du parti d'Otton s'éclaircissaient peu à peu, que les ducs de Louvain et de Iimbourg s'étaient honteusement enfuis, Renaud de Boulogne continuait en effet à se battre. TI n'avait plus que six chevaliers avec lui, mais aucun d'eux ne voulait abandonner la lutte, en dépit du nombre des adversaires. Alors surgirent deux sergents du camp français, qui combattaient à pied parce que leurs chevaux avaient été blessés. Thomas reconnut parmi eux son frère, et un de ses amis, qui avait nom Pierre de la Toumelle. Ce dernier, pendant que le comte Renaud combattait à grands coups d'épée, se glissa jusqu'à l'encolure de son destrier, souleva le caparaçon qui le protégeait, et lui enfonça son épée dans le ventre, jusqu'à en faire sortir les boyaux. L'animal ne put faire que quelques pas avant de s'effondrer et de précipiter à terre le cavalier, l'immobilisant, la cuisse prise sous le col de la bête. Aussitôt, ce fut la presse autour de l'homme à terre, et plusieurs chevaliers, qui n'étaient pourtant pour rien dans sa défaite, se disputèrent l'honneur de la prise, prêts à en venir aux mains pour s'assurer une capture d'une telle valeur. De leur côté plusieurs hommes de pied, furieux des morts que le comte avait causés dans leurs rangs, voulaient lui faire un mauvais parti ; l'un d'eux arracha le heaume de l'homme à terre, et d'un couteau lui fit une vilaine plaie au visage; et ill' aurait tué, en lui crevant le ventre, s'il avait trouvé issue entre les chausses de fer et le haubert. Heureusement, Thomas vit de loin frère

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Guérin, que chacun respectait, et qui était partout à la fois, se diriger vers la place où était tombé Renaud; dès que le comte l'aperçut, celui-ci lui rendit son épée, en le priant qu'il lui fit donner la vie. Alors on le hissa, tout couvert de sang, sur un vieux roncin, et on l'emmena loin du champ de bataille. Il n'y avait plus maintenant, sur la plaine jonchée d'hommes et de chevaux morts, que des groupes de gens à pied qui n'avaient pu s'enfuir, dont un fort parti de sergents du Brabant qu'Otton avait disposé comme un mur pour protéger sa fuite. Mais ils se rendirent vite à merci et les combats cessèrent alors totalement. Cependant le roi ne voulut pas que l'on donne la chasse aux derniers fuyards, car il craignait des embuscades dressées par l'arrière-garde dans des passages mal connus des siens; il redoutait aussi que les riches hommes qui avaient été pris, et qui allaient payer rançon, profitassent de l'occasion pour s'échapper ou soient délivrés par certains des leurs. Les seigneurs peu à peu regagnaient maintenant le groupe qui entourait le roi. Le comte Robert passa non loin de son valet, suivi de près par son frère l'évêque, qui du fait de son état ecclésiastique ne portait pas d'épée, et il fit signe à Thomas de lui amener son destrier de réserve, qui était frais, et d'en bailler un autre à l'évêque; les leurs étaient tout couverts d'écume et on les sentait épuisés. Tout de suite il sauta de nouveau en selle et rejoignit ses pairs, sans songer à dire un mot de remerciement à son valet; mais celui-ci ne s'en choqua pas; un tel comportement était habituel à l'égard d'un domestique. Son maître d'ailleurs, qui n'était plus jeune, paraissait exténué et son visage rubicond était couvert de sueur. Son surcot était tout déchiré et son écu balafré de coups d'épée, et l'on ne reconnaissait plus les armes, échiquetées d'or et d'azur et bordées de gueules, qui y étaient peintes. Thomas ne put s'empêcher d'admirer l'énergie et le courage de son maître; à plus de soixante ans, il avait encore été capable de chevaucher, sous sa lourde cotte de mailles et son heaume étouffant, sous un soleil brûlant, et de se battre pendant toute la journée Avec les seigneurs venaient les sergents et Thomas reconnut Guillaume, souriant d'aise et apparemment dispos, sur un destrier qui n'était pas le sien; il l'avait pris à un seigneur démonté, sur le champ de bataille. TIinterpella son cousin d'un ton joyeux. - As-tu pu suivre ce combat, mon bon Thomas? Quelle journée, n'est-ce pas! Quelle éclatante victoire! Le seigneur Dieu, et la bonne Vierge, nous ont efficacement soutenus. As-tu vu comment je me

22 suis battu contre les sergents d'armes du comte de Boulogne, jusqu'à ce que mon cheval ait été occis? Pauvre bête! Mais j'ai gagné au change en m'emparant de celui-ci, un beau destrier. Je ne sais pas quel était son propriétaire, car la housse qu'il porte arbore des armes que je ne connais pas, une tour d'argent sur fond sinople, avec des roses d'or de part et d'autre; il faudra que je me renseigne, par curiosité car je ne le rendrai sûrement pas. Nous autres, les petits, nous ne pouvons pas faire prisonniers ces nobles seigneurs qui rapporteront à nos maîtres une riche rançon; nous pouvons du moins essayer de nous rattraper comme nous pouvons, sur leurs dépouilles. Je vais garder ce cheval, en plus de celui que me doit le comte, puisque le mien est mort pendant que je combattais pour lui. Bon, je bavarde, mais il faut que je rejoigne Robert. Nous nous reverrons ce soir. Le roi et les principaux seigneurs avaient rejoint les tentes dressées pour eux de l'autre côté de la rivière. TIs ôtèrent leur heaume, leur ventaille, leur haubert, et certains même leur chemise matelassée, sous laquelle ils avaient le torse nu ; et comme ils avaient tous très soif, ils se jetèrent sur les bouteilles de vin clairet que les échansons avaient mises à rafraîchir dans la rivière. Et ils montraient joyeusement les bosses de leur heaume et les déchirures de leur cotte de mailles, qui témoignaient de l'acharnement du combat On avait avancé un fauteuil pour le roi, et il s'y était affalé à la façon des gros, les jambes écartées, le ventre posé sur ses genoux. Il était encore tout rouge et couvert de sueur, et son crâne nu luisait, car depuis longtemps la toison hirsute qui l'avait fait appeler le Maupeigné dans sa jeunesse avait disparu. TI était d'excellente humeur, car ses adversaires étaient tous, ou en fuite, ou pris, et que la bataille, en dehors des hommes de pied, des manants, et de quelques sergents, avait causé fort peu de morts d'hommes parmi les nobles, ses féaux; si ce n'était l'enjeu, disait-il à ceux qui se pressaient autour de lui, on aurait dit qu'il s'agissait presque d'un tournoi, seulement un peu plus violent qu'à l'habitude! TIdécida, dans sa bonté, d'épargner la vie de ceux des prisonniers qui en combattant contre lui avaient failli à leur serment; ils auraient pourtant dû, selon la coutume, perdre leur chef, et cette générosité fit grand effet Tous les prisonniers furent alors liés par de fortes chaînes et chargés dans des charrettes pour être menés en prison. Robert de Dreux, pour sa part, reçut du roi le comte de Salisbury, pour qu'il le rendit à son frère le roi d'Angleterre en échange de la libération de son propre fils, pris à Nantes un peu plus tôt, et retenu depuis lors par le roi Jean en prison dans son île.

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