La ronde des polygames

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Le Congo des années 50-60, pré- et post-indépendance, voit Kala, fils d'un paysan et d'un sage de village, découvrir le monde. Les éléments politiques, historiques, culturels, sociologiques sont abordés tout au long de l'intrigue elle-même, et font de ce roman un outil qui nous fait comprendre la vie de Mangala, ce village du Congo confronté à la modernité et au monde occidental. Sociologue et géographe, l'auteur nous offre la vue panoramique d'une société traditionnelle en passe d'être détrônée par le monde moderne.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296434073
Nombre de pages : 269
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LA RONDE DES POLYGAMES  
 
  
 
 
    
 © LHarmattan, 2010 5-7, rue de lÉcole-polytechnique ; 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-12810-1 EAN : 9782296128101
    
Bernard Nkaloulou   
LA RONDE DES POLYGAMES   
 
É crire lAfrique Collection dirigée par Denis Pryen
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A Youri et Dimitri, mes fils, A Chris, mon épouse, pour leur amour et leur soutien.
A Céline et Philippe, mes parents qui mont donné le goût de lécoute et du récit.
A Hélène Collard, notre amie, pour sa première et patiente lecture.
A Loïc Pierre qui a su entendre mon accent dans mon écrit et en a tenu compte dans sa judicieuse correction.
LE VILLAGE NSUNDI DE MANGALA
Quiconque emprunte la Nationale 1, de Kinkala à Boko, traverse forcément le pays nsundi du nord au sud. En effet, celui-ci se trouve coincé là entre la rive droite de la Loufoulakary et la Mission catholique de Voka. Au total, le voyageur aura parcouru une trentaine de kilomètres entre le pays lari au nord et à l’est et le pays bacongo au sud et à l’ouest. En fait, il existe plusieurs pays ns undi en République démocratique du Congo et au Congo Brazzaville. Les nsundi , originaires de l’ancienne et prestigieuse province du royaume du Kongo dont le prince héritier en était de facto gouverneur sont proba blement l’un des groupes kongo le plus important. Cet espace abritait pendant la coloni sation le « canton nsundi » avec à sa tête le chef du canton Samba Ndon go. Louingui, lieu de passage sur la Nationale, a toujours fait office de che f-lieu. Aujourd’hui, le district s’est substitué à l’ancien canton, avec toujours le bourg de Louingui comme centre de la division administrative. Entre 1940 et début de 1960, le canton pouvait s’enorgueillir d’abriter huit à dix mille âmes réparties entre une soixantaine de villages. Pays des cataractes par excellence, les villages se nichent sur des collines surplombant les vallées. Trois grandes rivières, des torrents, d’importance égale, arrosent le pays nsundi, le traversant précipitamment dans le sens sud-nord : Moulenda à l’extrême oues t, Louingui au centre et Loudzamou aux confins est. Elles vont toutes mourir plus au nord dans le puissant affluent du Congo, la Loufoulakary.
En lisière du pays nsundi, à l’est, le village de Mangala est comme posé là où la colline forme une protubérance. Sur ses flancs droit et gauche serpentent la rivière Loudzam ou et son affluent Ngamibilou, tous deux ayant réussi à façonner une vallée féconde au milieu de laquelle verdoient les hautes herbes et la galerie forestière. Ses premiers bâtisseurs avaient merveilleusement choisi ce site, un choix qui répondait aux logiques de sécurité. Ainsi, du village, on pouvait scruter les horizons et aperce voir des collines parmi lesquelles
 
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certaines abritaient les villages voisins . Dès lors, il devenait peu probable de se faire surprendre, surtout dans la journée. En plus, en son centre, dans un groupe de palmiers, une fo rte colonie d’oiseaux gendarmes veillait. Les tisserins s’y étaient établis comme pour sonner le tocsin à l’approche de tout étranger au village.
Comme bon nombre de communes du Mo yen-Congo, Mangala s’était construit au lendemain de la Grande Guerre, suite à la politique de regroupement de villages initiée par l’Administration coloniale. Le découpage par quartiers correspondait tout à fait à l’appropriation par les clans des portions du territoire. Au hameau clanique originel de Kingoyi vinrent s’ajouter les clans de Kindunga, de Kindamba, de kinsundi , de Kimvimba, de Kahunga, de Kimpanzu, de Kibwende et de Kins unga. L’ensemble prit le nom de Mangala, littéralement lieu de rassemblement. L’agglomération s’étirait alors sur près de deux kilomètr es dans le sens sud-nord. Comme ses voisins, Mangala était un village-rue, verdoyant en raison de son épais verger où les safoutiers et les palmiers à huile tentaient d’imposer leurs ramures. Le clan Kahunga, auquel appartena it le père de Kala, avait pris possession du centre du village. En face : ses terres. Il dut quitter son hameau au lendemain de la première guerre mondiale à la suite de la terrible grippe espagnole pour atte rrir à Mangala. Fortement amoindrie, la fratrie ne comptait plus que six membres au lieu de douze initialement, soit quatre frères et deux sœurs. Quatrième de la fratrie, le père de Kala devint l’aîné des six survivants dans les années 1920. Quand Kala naqu it, il était l’unique survivant. Il régnait alors sur trois femmes, toutes héritées de ses trois frères défunts. Kala ne vit donc ni ses oncles paternels, ni ses tantes.
A Mangala, toutes les habitations avaient des murs en torchis. Le village comptait deux cases des esprits construites par ses premiers bâtisseurs. Elles se situaient sur les deux principales entrées au nord et au sud. La fonction prioritaire d’une nzo ba nsita, case des esprits, était de retenir les mauvais esprits, les empêchant ainsi d’aller rôder au village des vivants. On les appâtait par des vivres que l’on y déposait régulièrement. A son apogée, dans les années 1940, Mangala comptait environ quatre cents habitants, jeunes pour la plupart . Puis, à partir de 1950, le village commença à se vider de ses jeunes et le mouvement s’accéléra après
 
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l’Indépendance du pays en 1960. B eaucoup partirent s’installer à Léopoldville (Kinshasa), à Brazzaville ou à Pointe-Noire. A intervalles réguliers, nombre d’entre eux revenaient prendre femme au pays et au village même puis repartaient avec des jeunes, frères et sœurs, neveux et nièces et cousins et cousines, scellant la mort du village dans les années 1970. On y rencontrait toutes les pratiques de mariages du pays, à commencer par l’endogamie qui conduisait les villageois à se marier entre eux. On se mariait aussi en dehors du village, dans un rayon dépassant rarement vingt kilomètres. Quelques mariages d’échange s’observèrent également, caractérisés par l’arrangement conclu entre deux lignages échangeant leurs en fants. Le mariage patrilocal ou matrilocal se pratiquait aussi : les mariés allaient vivre et résider indifféremment soit sur les terres du père du mari, soit dans le village de la mère de l’épouse. La pratique de la polygamie était une tradition bien ancrée. Les polygames, surtout les chefs de clan, se mblaient se situer en haut de la pyramide sociale. Jamais le chef du village ne tranchait, ni ne décidait sans leur implication directe. Ce cer cle, d’une petite dizaine d’hommes, était le cœur de la régulati on sociale et disposait d’un pouvoir considérable. Il contrôlait le marché matrimonial et le foncier, valeurs essentielles autrefois, en contradiction avec la société naissante de l’Après-guerre et de l’Indépe ndance qui pointait à l’horizon. Ce groupe restreint, tout puissant, les villageois le nommèrent « La Ronde des Polygames » qui connut se s heures de gloire de 1940 à la première moitié des années 1950. L’image renvoie au cercle que forment certains rapaces africains, vautours et marabouts pour ne citer qu’eux, au tour d’une charogne, leur victime et qui paradent, sûrs de leur fait. La Ronde des Polygames était aussi, par généralisation, l’incarnation de l’ancien ordre social. Il était fortement remis en cause par le développement de la scolarisation, de l’exode rural, du salariat urbain, des mariages d’amour et des alliances matrimoniales qui se développaient de plus en plus en ville. A Mangala, on trouvait tous les métiers, à commencer par les travailleurs de la terre. Les femmes s’adonnaient toutes à l’agriculture vivrière tandis que les hommes se risquaient à une agriculture nouvelle, encouragée par l’Administration : la cu lture de rente et le maraîchage. On remarquait chez eux une variété de mé tiers et une certaine tendance à la spécialisation, selon les clans. Les guérisseurs se recrutaient, le plus souvent, chez les Kingoyi, le clan du chef. Parmi les Kindunga, certains
 
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s’initièrent très tôt aux métiers de blancs tels la menuiserie ou la charpente. On comptait beaucoup su r eux pour les enterrements. Les Kinsundi se spécialisèrent surtout dans l’extraction de l’huile de palme dont une partie substantielle de la production alimentait la petite savonnerie de Loumo. Les Kimvimba étaient, notamment, des cueilleurs de noix palmistes, de champignons et autres produits de cueillette. Les Kahunga fournissaient la race des ma lafoutiers. Ils procuraient à la société un produit hautement symbolique : le vin de palme. Les Kindamba étaient des pêcheurs et, pour certains d’entre eux, des chasseurs. Les bâtisseurs des maisons et cases traditionnelles appartenaient au clan Kimpanzu. Les Kibwende se distinguaient par leur savoir-faire commercial. On rac ontait que leur chef allait s’approvisionner au bout du monde. On reconnaissait les Kinsunga surtout à leur talent d’artisan fabr iquant toutes sortes d’articles et d’instruments en bois. Ils gardaient, par ailleurs, l’unique forgeron du village et des environs. Les jeunes s’essayèrent aussi aux métiers modernes et quelques uns devinrent : cantonniers, couturiers, maçons, arboriculteurs, maraîchers… On aurait dit que tous ces groupes sociaux s’étaient donné rendez-vous là pour vivre dans la comp lémentarité et la solidarité.
Le village de Mangala était dans la ligne de mire de l’Administration coloniale, qui le prenait pour l’ét ernel rebelle. Il abritait un nombre important de Matswanistes , du nom Matsoua, résistant congolais assassiné en 1942. Ils l’adoraient, non pas comme un héros national, mais comme un prophète et un Dieu. Le village resta longtemps fermé à toute forme d’évangélisation occidentale. Les croyances des ancêtres prévalaient. L’autre attitude « récalcitrante » fut l’adoption très tardive de la maison en briques et en tôle ondulée par les habitants que l’Administration coloniale tentait de promouvoir à tout prix dès les années 1940. L’architecture y demeurait traditionnelle. La légende affirmait que Kouboula, « Fusiller » le second nom du village, le plus couramment utilisé venait du fait que ses habitants auraient fusillé, un jour, un milicien de l’Administration dont le corps ne fut jamais retrouvé. Contrairement à ses voisins, Wanda, Mandundu, Munzenze, Mankondi et Malaba, tous sis sur un rayon de cinq à dix kilomètres, Mangala refusa d’envoyer ses enfants à l’école des Blancs. Les quelques enfants qui voulurent s’instruire pouvaient se compter sur les doigts de la
 
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