La septième vague

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Madeleine, qui s'était identifié à son prénom diola, va s'interroger tout à coup sur sa présence dans une société qui l'a généreusement accueillie mais qui lui reste étrangère. Ce roman est un hymne à la Casamance, un hommage aux femmes, avec son foisonnement de personnages féminins. Un roman d'amour et d'amitié, sur la perte d'identité et l'assimilation.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296697485
Nombre de pages : 177
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Prologue
L’avion atterrit à Orly à six heures du matin. J’ai récupéré mes
bagages. Personne ne m’attendait. Il faisait froid, ma capeétait
trop légère. L’appartement non chauffé pendant deux mois aurait
une odeur de renferméet d’humidité. Je me suis souvenue tout à
coup qu’avant mondépart, j’avais vidé le réfrigérateur,défaitmon
lit, débranché les appareils. Iln’y auraitpas d’eau chaude.Y
avait-il seulement quelques provisions dans le placard ? Le
dimanche, la supérette,au coin de la rue, était fermée.
Je ne pourrais pas récupérer la chatte non plus, Françoise ne
passait jamais le week-end chez elle. J’ai eu envie de repartir.
Pourquoi étais-je rentrée ? Quel espritmalinm’avait incitée à
effectuer ce retour en plein hiver ? Je m’étais pourtant préparée
cette fois à rester plus longtemps à Dakar. Les autres années,
j’étais toujours heureusede retrouvermon chez-moi,de renouer
avec mes habitudes, aprèsun séjour «au pays du cœur » comme
j’avaiscoutumededire.
Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis mon premier voyage,
depuis ma fuite. Presque un quart de siècle, toute une existence.
J’avais sans doute acquis u ne certaine maîtrise de moi-même et
donné à ma vie une autre dimension grâce à la connaissance
d’autres cultures. Cependant, de la jeune fille désemparée qui
avaitun jour fugué sur un paquebot de ligne, que restait-il tant
d’années plus tard ? La vulnérabilité peut-être, sous une
apparence de sérénité et de maturité.
Autrefois, dans mes délires oniriques, la voyante avait évoqué
la septième vague. J’avais exécuté ses directivessans vraiment
comprendre à quoi menait la prophétie.
«Tu te baigneras dans la septièm e
vague.Tu laisseras passer lesautres ».
7J’en ai enfin saisi le sens. La septième vagueétait celle qu’il
fallait attendre pour ne pas agir de manière impulsive. Ce n’était
pasà prendreà la lettre.C’était le temps qu’ilfallait laisser couler
avanttouteaction. Je n’avais pas eu la patience, cette fois encore,
d’attendre la septième vague.
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Les bruits de l’extérieurme parvenaient assourdis, comme
enrobés d’ouate. Le brouillard, sans doute. Je n’aimais pastrop
cela.De mon petitséjouraux volets mi-clos, j’aivainement essayé
d’apercevoirleciel.Ilfaisait déjà sombre.J’aifrissonné.Lachatte
vint plus près de moi, s’étira et se mità ronronner.Elleaussiavait
sentila fraîcheur.Cependant, dans la cheminée, le bois crépitait et
lesflammes léchaient toujours les chenets. J’airajouté quelques
bûches. Bientôt, envahie d’une d ouce chaleur, je me suis laiss é
gagner parune sorte d’engourdissement que j’aisecoué peu après
pour poser mon livre, Un Tramway nommé désir, sur le guéridon,
et me suis servi unautreverre de porto. Attention,Mado…
Faisant fi de la petite voix qui voulait m’inciterà la prudence, je
n’aipasrésisté au liquiderougeâtre, chatoyant, qui m’apportait
réconfort etrelaxation.Allait-ilaussi faire resurgir messouvenirs ?
J’enai pris le risque.
Lesautresannées, je ne ressentais pasl’absence, le manque, de
la même manière, carje devais m’occuper activement de préparer
un Noël joyeux pourChristophe. Depuis qu’il allaità l’université,
il organisaitsa vie à sa façon. Il était allé faire du ski avecdes
amis.Ilfaudrait que je m’y habitue.Les vacances ensemble,c’était
fini.C’était le lot de tous les parents et je ne luien voulais pas.
Jen’aipasrepris mon livre parceque la pièce de Tennesse e
Williams me bouleversait et me déprimait à chaque fois que je la
relisais. Je devais être un peu masochiste pour y revenir
indéfiniment. Je la connaissais par cœur. La personnalité de
Blanche m’émouvait, je m’identifiais à elle, devenais Blanche et
souffrais comme elle,avec elle.
Continuer ma lecture,l’effet de l’alcool aidant,n’aurait
qu’augmenté ma solitude et mon vagueà l’âme.J’aipréféré mettre
ma correspondance à jour.
Bien chère Betty, j’aurais voulu t’écrire plus tôt,mais tu sais
comment c’est… J’ai été très prise par le déménagement etla
9traduction d’un recueil de poésie d’un jeuneinconnu plein de
talent, un Américain d’origine arméniennedont l’œuvre, dans le
genre philosophie orientale, rappelle un peu celle de Khalil
Gibran.
J’ai beaucoup aimé les descriptions de ce pays mythique que tu
m’as envoyées. J’ai été fascinée par la manière donttu le dépeins.
Sais-tu que tu as de grands talents d’écrivain? En lisanttes
lettres, j’avais l’impressiond’yêtre.
Dans trois jours, je m’envole pour le Sénégal. Tu imagines
quellefébrilité s’emparede moi, de quelle impatience je suis saisie
avant chaque départ versDakar.
Mes dépressions ontrepris ces temps-ci.Je ne sais que faire.Je
ne veux plus retomber dans le cycle infernal des barbituriques et
cures de sommeil.Cependant, je ne dors pas assez, oualors je fais
des cauchemars;je tombedans un puits, comme autrefois. Iln’y a
rien à quoime raccrocher. Les parois sont lisses. Je vais tomber
dans l’eau froide et curieusement, ce n’est pas la chute quime
terrifie, mais la peur d’avoir froid, la crainte de l’eau glacée. Tu
m’avais conseillé de faire une psychanalyse, je ne l’ai pas fait. Je
me réveille toujours lorsque j’arrive en bas; en fait, je ne plonge
jamaisdans l’eaufroide, parce quec’est un puits sansfond.
Tu ne me dis pas dans ta lettre si tu comptesrepartir, mais je te
sens si enthousiaste que je serais étonnée si tu restais longtemps à
Denver où je sais que tu t’ennuies un peu.
De mon côté, rien de bien nouveau, ma vie est une longue errance,
sans port d’attache ni pôle de stabilité. Longue errance
sentimentale aussi. Voilà trois ans que Charles m’a quittée. Ilne
supportait pas que je viveavec des fantômes, disait-il.Je reconnais
qu’ilaeuunebonnedosede patience.Ilseraitd’ailleursplusjuste
de dire que nous nous sommes quittés, car nous avons longuement
discuté de nos problèmes- de mes problèmes! Avant de prendre
cette décision j’avais euune période très difficile. Toi, tu te
plaignais que je ne te donne pas de nouvelles. C’est vrai, cette
année-là, je n’écrivais pas, j’étaisaucreuxde la vague.
Te souviens-tu du puits sacré, dans ce village où Adama nous
avait emmenées, avec Christophe, lorsque tu m’avais
accompagnée au Sénégal? Il nous avait expliqué qu ’une foisl’an
les jeunes gens y descendaient pour le nettoyer et déposer des
offrandes aux pythons quihantaientses galeriessouterraines. Ah,
ce puits, qui n’avaitpas de parapet!Betty, je ne te l’ai jamais dit,
10mais lorsque nous étions au bordde ce puits, j’ai été prised’une
envie subitede m’y jeter, etàce moment-là mon regarda croisé
celuideChristophe.Ce que j’ai lu dans son regard, vois-tu,c’était
une telle panique, une telle détresse, que je me suis sauvée en
courant.
Je suis persuadée queChristophea compris ce jour-là, car il ne
m’a plus quittée tout aulong du séjour.,.Bien que très jeune, il se
sentaitresponsable de moi, il a toujours été très mûr.En vérité, il
n’a pas eu vraiment d’enfance. Adama, lui, n’avaitpas compris
pourquoije ne voulais plusm’approcher du puits,«Tu n’as rien à
craindre », disait-il,« regardeau fond, je vais te tenir ».Toutefois,
me voyant si pâle et à l’écart, iln’avaitpas insisté etm’avait
regardéebizarrement. Ensuite, ils’étaitoccupéde son neveu avec
plu sde sollicitude qued’habitude.
Ce qui me perturbe en ce moment,c’est que je suis
constamment projetée dans mon passé, non pas vers la période où
j’ai connu Issa, mais une année plus tôt, lorsque j’ai largué les
amarres, que j’ai fuien Casamance, après mon échec au bac. Je
croyais avoir « digéré » toute cette période. Serait-ce le choc du
décès de ma mère qui m’oblige à fairece retour sur moi-même ?
C’est comme si tout ce non-dit, toute cette souffrance enfouie dan s
une fuite enavant perpétuelle avaitbesoinde s’exprimer.
Je ne sais pas combien de temps je vaisrester au Sénégal.
Pourquoi ne m’y rejoindrais-tu pas dans quelques mois? Je te
montrerais la Basse Casamance, le pays desrivières et des
rizières.
Ecris-moichez Rose, comme d’habitude.Elle saura toujours où
me trouver. Passe de bonnes fêtes, chère Betty, ettransmets mes
salutationsà tes parents.
Mado
Betty avait passé trois mois au Yémen avec une équip e
d’archéologues. Comme elle une possédait aucune compétence en
archéologie, elleavaitacceptéavec gratitude la place de cuisinièr e
restée vacantejusqu’au moment du départ.
C’estainsi qu’elleavait pu vivre uneaventure prestigieuse dans
un pays riche d’uneculture millénaire.
Les flammes avaient de nouveau faibli et Minnie se rapprocha
encore de moi. Elle prenait de l’âge et sa fourrure était moins
brillante depuis quelque temps.Voyons, cela lui faisait ... presqu e
11quatorze ans. Elle n’était plus joueuse, n’aspirait qu’à sa
tranquillité et à beaucoup de chaleur.
La sonnerie du téléphone me fitsursauter. C’était une erreur,
cela arrivait souvent, cependant le fait de me leverm’avait rendu
un peu d’énergie. Ilme restait encore beaucoup de lettres à écrire
avant mon départ.Ces prétendues fêtes étaientau moins l’occasion
de resserrer des liens parfois relâchés parsimple négligence, ou d e
renoueravecdes personnes perdues de vue depuis quelque temps.
Jen’aimais pasles cartes de vœux sur lesquelles on n’inscrivait
que des formulesstéréotypées, les mêmes pour tout le monde.
J’aimais la vraie correspondance, les lettresqui informent,
décrivent, racontent. Je voulais que chaque page fûtune page de
vie.Alors, je n’allais pas déroger à mes habitudes.
.
Yvonne, machère sœur !
Vous devez trouver, Jean-François ettoi, que je vous
abandonne.Sans parlerde mon neveuà qui j’avais presque promis
d’être là pour son anniversaire. Une fois de plus, j’ai reculé, c’est
de la lâcheté, je le sais. Je ne suis pas capable d’«affronter » un
Noël en famille, cela remue trop de chosesau fond de moi.
Te rappelles-tu ce vingt-quatredécembre que nousavions passé
chez toi avecBéatrice etJacques qui venaient de se marier ?Tute
souviens comme nous sanglotions toutes les deux sur ton lit où ta
belle-sœur s’était allongée parce qu’elle ne se sentaitpas bien,
juste avant la messe de minuit? Pour
moic’étaitnormalpourraisje dire, avec moic’étaittoujours les grandes eaux, je pleurais
beaucoup, j’avais les larmes à fleur de cils. (Je n’ai pas beaucoup
changé!) Mais toi sœurette, j’ignorais alors à quelpoint tu avais
été marquée par la tragédie de notre jeunesse.
J’aidû m’interrompre. Des décenniess’étaient écoulées. Des
décennies, et c’était hier. La sirène avait avertile village qu’il
s’était pass é quelque chose.Ou peut-être la sirène était-elle là pour
prévenir les pompiers, informant par la même occasion les
habitants duvillage.
Jefaisais la vaisselle avec ma mère. Jérôme avaitquitté la
maison très vite après le déjeuner, sans dire où il allait.C’était le
premier jour de soleilaprès dessemaines de pluie et de ciel triste.
Moi, je savais; Jérôme, mon frère, mon ami, mon complice,
12m’avait fait un clin d’œil avant de partir en murmurant: «Je vais
ramer, tuviendras me rejoindre ».
La sirène sonna deux coups.Alors, cen’était pasun incendi e ;
c’était unaccident.Nouscontinuâmesla vaisselle.Ma mère lavait,
j’essuyais avec un torchon. Je posais chaque piècesur la table,
avec précaution. Unpeu plus tard, j’irais tout ranger dans le
placard. Ce jour-là, personne ne travaillait, c’était le lundid e
Pâques.Lacité dans laquelle nous vivions semblait s’éveiller tout à
coup et les genssortaientsur le pas de la porte, se saluaient, s e
regroupaient. Pourquoi regardaient-ils vers chez nous? Je
commençais à me sentir mal à l’ais e. Finalement mes parents
s’avancèrent aussi dans l’allée, je restaien retrait, j’avais peur, je
ne voulais pas savoir.J’entendais quand même: «C’est unebarque
qui s’est renverséeau -dessus du barrage.Ilyavait un jeune homme
avec une chemise bleu e.C’est le Marcel qui l’a vu, ilaappelé les
pompiers parce que lui, il ne pouvaitrien faire ».
Vois-tu,Yvonne, lorsque j’étais plus jeuneetque toute la
famille se rendait au cimetière le dimanche, je cherchais toujours
un prétexte poury échapper et je passais pour un monstreaux yeux
de notre mère. Je ne comprenais pas ce que l’on cherchait devant
ce monticule de terre. Je me disais qu’au -dessous il y avaitun
corps en décomposition etrien d’autre. Toi, tu avançais
allègrement, c’étaitune petite promenade comme une autreettu
avais plaisir à préparer les bouquets de fleurs pour décorer la
tombe.Je n’avais pasapprisà trouverdu réconfortdansdesgestes
simples. Ma peine ne s’exprimaitpas,elle était en moi, je ne
parlais pas.
Maintenant, avec les années, je me dis parfois que ce sont les
gestessimplesque l’on a ccomplit quotidiennement, qui rendent la
vie supportable.
Allons, je ne veux pas t’attrister en ces périodes de fête! Tu a s
la chance queJean-François soit compréhensif, etsi tuas gardé de
la tragédie de nos jeunes annéesune sensibilité douloureuse et
exacerbée, ton mari, quilui, a eu une enfance heureuse,a permis
d’éviterque tu ne transmetteston anxiétéà votrefils età vos deux
filles.Sans doute aurais-je pu aussi, siIssa n’étaitpasmort,- oui,
je veux t’en parler aujourd’hui- retrouver mon équilibre avec le
temps.
13Jen’aipaspu poursuivre. Les souvenirs se bousculaient,
affluaienttous en même temps. Je n’aurais pasdû boire d’alcool.
Je pleurais, écrivais, ceque j’écrivais appelait d’autressouvenirs
quiamplifiaient ma détresse, nourrissant mon chagrin des chagrins
antérieurs.Alors, je lâchais ma plume et sombrais dans l’angoisse,
songeantà ma mère, ma mère qui souffraitau plus profond
d’ellemêm e d’avoir perdu un fils, mais était dans l’incapacitéabsolue d e
puiser la moindre once de réconfortauprès de sesautres enfants.
142
Elle fit encore quelques pas. Elle était bien dans le port.
Derrière le hangar, le paquebotsurgittout à coup, comme tombé
du ciel, gigantesque, fiersans arrogance, baleine blanche
énigmatique etsuperbe.«Encore plus beau que sur le poster » se
dit-elle.
Si tout se déroulait comme elle l’espérait, elle passeraitune
semaine à bord de ce monstre séduisant.
D’après le dépliantde l’agence,ilne devait lever l’ancre que le
soir. Elle pourrait embarquer comme elle l’avaitvu faire maintes
fois dans des films. Illui suffirait de se mêler à la foule des
passagers. La plupart d’entreeux seraient accompagnés de
parents et amis désireux de visiter le paquebot ou de veiller à
l’installation desleurs; d’autres s’offriraient le plaisir d’une
consommation au bar des premières classes. Lorsque, pour les
visiteurs, approcherait le moment de regagner la terre ferme, la
sirène retentirait, accompagnée d’une voix annonçant le retrait
imminent de la passerelle. Elle, elle n’en descendraitpoint.C’était
aussi simple que cela. Les complications commenceraient plus
tard, mais pour l’heure,elle s’interdisaitd’y songer.
Immobile, elle contempla longuement le vaisseau. Enfin,elle
s’en approcha. Des hommesy transportaient des caisses de
différentes dimensions, aux coins renforcés parfois, certaines
cerclées de métal, d’autressimplement cloutées etportant des
inscriptions en noir ourouge. Près de la passerelle des pancartes
donnaient des consignes aux voyageurs:«Les chiens doivent être
entrés au chenil avant dix-huit heures; il est interdit de les laisser
circuler à bord », «Les passagers peuvent embarquer à partir de
dix-neuf heures ».«Les visiteurs devront impérativement quitter le
bateauau dernierappel de la sirène.»Elle ne s’attarda pas à lire
le reste.
Deswagonnets sur rails débordant d’énormes malles destinées
à la cale défilaient devant elle, conduits par des hommes en bleus
de travail.Desmécaniciens,du moinsc’estce qu’elle supposa,des
15outils à la main, passaient etrepassaient: l’ultime révision du
navire avant qu’ilne reprîtla mer, probablement. Des dizaines de
curieux aussi, venus admirer le bateau. Certains, peut-êtreen
quête d’une part de rêve, semblaient être des habitués; ils
dirigeaient leurs regardsvers l’autre rive. Oseraient-ils jamais
franchir les limites étroites de leur vie tranquille ?
Iln’étaitque treizeheures.La premièreétape de son planavait
réussi. L’idée avait germé le jour où sa mèreavait déclaré: «J’ai
parlé à la couturière, elleest d’accord pour te prendrecomme
apprentie. Tu commences en septembre » «Je me tuerais plutôt »,
avait-elle répondu par bravade, en y mettant toute l’emphasedont
elle était capable.«Et vous ne retrouverez jamais mon cadavre ».
«Balivernes !» avait crié le pèreet ill’avait giflée si violemment
qu’elleavaitété projetéecontre le mur.
Elle s’étaitterrée pendant plusieurs jours, lionne do mptée –
pour quelque temps - à l’abridesregards, pour cacherl’énorme
bosse, bientôttransformée en hématome violacé virant au jaune,
que le choc avait faitsurgir de son front meurtri. Elle avait
ressassé sa rancune pendant plusieurs semaines. La douleur était
plus morale que physique.Elleaurait voulu comprendre.Pourquoi
cettecruauté qui s’acharnaitcontreelle ?Pourquoi ce rejet ?Quel
crime avait-elle commis quiempêchaitqu’on la considérât comme
membre à part entière de la famille ?
Elle le haïssait, elle les haïssaittous deux et avait la couture en
horreur. Elle avait besoin de grand air, de liberté; elle aimait
s’allongersur la mousse, respirer l’odeur de l’herbe ou du
sousbois,courir parmi les plantes et les oiseaux, rêvasser en se laissant
bercer parle murmure du ruisseau. Jamais elle n’auraitpu vivre
enfermée.
C’était en juillet. Elle aurait dix-huit ans sept mois plus tard et
pourrait alors partir. L’année précédente, la majoritéétaitpassée
de vingt et unà dix-huitans.Toutefois,elle ne voulait pas patienter
encore sept mois.Ce jour-là,elledécida qu’elle n’attendrait pas sa
majorité. Sept moissuffiraient à la faire sombrer dans la
neurasthénie.
Pendant plus d’un mois,elle avait dissimulé la rage qui
bouillonnait en elle. Ja mais auparavant elle n’avaitréussià se
contrôler à ce point. Elle avait accompliavec plus d’entrain que
d’habitude lesmultiples tâches donton la chargeait. Lorsqu’elle
16rencontraitunecamarade de classe qui voulaitsavoir ce qu’elle
ferait à la rentrée, elle répondaitsans cillerqu’elle allait
apprendre la couture. «Elle a besoin d’êtredressée » avait dit la
mère. «Depuis qu’elleaétécorrigée par son père,ellefiledroit ».
Pour ne rien laisser filtrer de ses projets à qui que ce fût, elle
avait puiséen elle uneforce de caractère qu’elle ignorait
posséder, tout en simulant la résignation. Même sa sœur s’y était
trompée.«Aie de la patience, disait-elle, tu pourras toujours faire
autrechose après; apprendre la couture te servira dans la vie ».
Yvonne, à qui pourtant rien n’échappait, n’avaitpasvu la petite
lueur sardoniquedans l’œilde sacadette.
Un jour, elle s’étaitrendue à Bergerac, à quelques kilomètres,
et était entrée dansune agence de voyage. Une immense affiche
vantait les avantages du voyage par bateau; une semaine de
détente, d’abord sur la Méditerranée puis sur l’Atlantique, des
escalesprestigieuses,etl’onarrivaità destination,en l’occurrence
Dakar, frais et dispos.
Dakar, Sénégal! Le jeune homme qui sortait avec Magali
l’année précédente, venait de là-bas. Étudiant, à Bordeaux, il
passaitles fins de semaine à Bergerac. Comment s’appelait-il
déjà?Ah oui,Diatta, Victor Diatta.Eh bien, elle partirait pour le
pays de Diatta. Elle avait eu plusieurs occasions de discuter avec
lui.Il avait été élevédans la forêt, dans le suddu pays.Chez lui, il
faisait chaud toute l’année,bien qu’ily eût une longue saison des
pluies.
Le jeune homme étaitreparti. Peut-être Magali avait-elle son
adresse. Toutefois, Madeleine n’avait pas voulu la lui demander.
Certes, elle avait confiance en son amie, mais celle-ci essayait
toujours de la dissuaderlorsqu’elle mentionnaitsa soif d’autres
horizons ;elle l’adjuraitde patienter,d’apprendre un métier :
«Le temps passe vite, disait-elle. L’indépendance viendra
automatiquement le jour où tu seras capable de subvenir à tes
besoins ».
Elle ne voulaitrien entendre. Comme le temps lui durait! Elle
se morfondait dans ce village. Les mois, les années semblaient
stagner.Les journées, même, lui parurentinterminables lorsqu’elle
commençaà ne plus s’intéresserà l’école.Sa silhouette n’étaitpas
attrayante- grosse, maladroite, mal fagotée, en butteaux railleries
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