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Prologue

L’avion atterrit à Orly à six heures du matin. J’ai récupéré mes
bagages. Personne ne m’attendait. Il faisait froid, ma cape était
trop légère. L’appartement non chauffé pendant deux mois aurait
une odeur de renfermé et d’humidité. Je me suis souvenue tout à
coup qu’avant mon départ, j’avais vidé le réfrigérateur, défait mon
lit, débranché les appareils. Il n’y aurait pas d’eau chaude.Y
avait-il seulement quelques provisions dans le placard? Le
dimanche, la supérette, au coin de la rue, était fermée.

Je ne pourrais pas récupérer la chatte non plus, Françoise ne
passait jamais leweek-end chez elle. J’ai eu envie derepartir.
Pourquoi étais-je rentrée? Quel esprit malin m’avait incitée à
effectuer ce retour en plein hiver? Je m’étais pourtant préparée
cette fois à rester plus longtemps à Dakar. Les autres années,
j’étais toujours heureuse de retrouver mon chez-moi, de renouer
avec mes habitudes, après un séjour «au pays du cœur» comme
j’avais coutume de dire.
Plus devingt anss’étaient écoulés depuis mon premier voyage,
depuis ma fuite. Presque un quart de siècle, toute une existence.
J’avais sans doute acquis une certaine maîtrise de moi-même et
donnéà mavieuneautre dimension grâceà la connaissance
d’autres cultures.Cependant, de la jeune filledésemparéequi
avait unjour fuguésur un paquebotdeligne, que restait-il tant
d’annéesplus tard ?La vulnérabilité peut-être, sous une
apparence de sérénité et de maturité.

Autrefois, dans mes délires oniriques, la voyanteavait évoqué
la septième vague. J’avais exécuté ses directives sans vraiment
comprendre à quoi menait laprophétie.

« Tute baigneras dans la septième
vague.Tu laisseraspasser les autres ».

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J’en ai enfin saisi le sens. La septièmevague étaitcellequ’il
fallaitattendrepour nepasagirdemanière impulsive.Cen’était
pasàprendre àlalettre.C’était letemps qu’ilfallait laissercouler
avant toute action.Jen’avais paseu lapatience, cette foisencore,
d’attendrelaseptièmevague.

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1

Les bruits de l’extérieur me parvenaient assourdis, comme
enrobés d’ouate. Le brouillard, sans doute. Je n’aimais pas trop
cela. De mon petit séjour aux volets mi-clos, j’ai vainement essayé
d’apercevoir le ciel. Il faisait déjà sombre. J’ai frissonné. La chatte
vint plus près de moi, s’étira et se mit à ronronner. Elle aussi avait
senti la fraîcheur. Cependant, dansla cheminée,le bois crépitait et
les flammes léchaient toujours les chenets. J’ai rajouté quelques
bûches.Bientôt, envahie d’une douce chaleur,je me suislaissé
gagnerpar une sorte d’engourdissement que j’ai secoué peu après
pour poser mon livre,UnTramwaynommé désir, surle guéridon,
etme suis serviunautre verre deporto.Attention, Mado…
Faisant fi de la petite voix qui voulait m’inciter à la prudence, je
n’ai pas résisté au liquide rougeâtre, chatoyant, qui m’apportait
réconfort et relaxation.Allait-ilaussifaire resurgirmes souvenirs ?
J’en ai pris le risque.
Les autres années, je ne ressentais pas l’absence, le manque, de
la même manière, car je devais m’occuper activement de préparer
un Noël joyeux pourChristophe. Depuis qu’il allait à l’université,
ilorganisait sa vie à sa façon.Ilétait allé faire du skiavec des
amis. Il faudrait que je m’y habitue. Les vacances ensemble, c’était
fini.C’était le lot de tous les parents et je ne lui en voulais pas.
Je n’ai pas repris mon livre parce que la pièce de Tennessee
Williamsme bouleversait etme déprimait à chaque fois quejela
relisais. Je devais être un peumasochistepouryrevenir
indéfiniment. Je la connaissais par cœur. La personnalité de
Blanche m’émouvait, je m’identifiais à elle, devenaisBlanche et
souffrais comme elle,avec elle.
Continuer ma lecture, l’effet de l’alcool aidant, n’aurait
qu’augmenté ma solitude et mon vague à l’âme. J’ai préféré mettre
macorrespondance àjour.

Bien chèreBetty, j’aurais voulu t’écrire plus tôt,mais tu sais
commentc’est… J’ai ététrès prisepar le déménagementet la
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traduction d’un recueil de poésie d’un jeune inconnu plein de
talent, un Américaind’origine arménienne dont l’œuvre, dans le
genre philosophie orientale, rappelle un peu celle deKhalil
Gibran.
J’ai beaucoup aimé les descriptions de ce pays mythique que tu
m’asenvoyées.J’ai été fascinéepar lamanière dont tu le dépeins.
Sais-tu quetuasde grands talentsd’écrivain? En lisant tes
lettres,j’avais l’impressiond’yêtre.
Dans trois jours,jem’envolepour leSénégal. Tu imagines
quelle fébrilités’empare demoi, dequelle impatiencejesuis saisie
avant chaque départ vers Dakar.
Mes dépressions ont repris ces temps-ci.Je ne sais que faire.Je
ne veuxplus retomber dans le cycle infernal des barbituriques et
cures de sommeil. Cependant, je ne dors pas assez, ou alors je fais
des cauchemars; jetombe dans un puits, comme autrefois.Il n’ya
rien à quoi me raccrocher.Les parois sont lisses.Jevais tomber
dans l’eaufroide etcurieusement, cen’est pasla chute qui me
terrifie,mais lapeurd’avoirfroid,la crainte del’eauglacée.Tu
m’avaisconseillé defaire unepsychanalyse,jenel’aipasfait.Je
meréveilletoujours lorsquej’arrive enbas; en fait, je ne plonge
jamaisdans l’eaufroide,parceque c’est un puits sansfond.
Tu ne me dis pas dans ta lettre si tu comptes repartir, mais je te
sens si enthousiaste que je serais étonnée si tu restais longtemps à
Denver où jesais quetu t’ennuies un peu.
De mon côté, riende bien nouveau, mavie est une longue errance,
sans portd’attachenipôle destabilité.Longue errance
sentimentale aussi.Voilàtroisans que Charles m’aquittée.Il ne
supportaitpasque jevive avec des fantômes, disait-il.Je reconnais
qu’ila eu une bonne dose depatience.Il seraitd’ailleurs plus juste
de direquenousnous sommesquittés, carnous avons longuement
discuté denosproblèmes - de mesproblèmes !Avant deprendre
cette décision j’avaiseu unepériodetrèsdifficile.Toi,tu te
plaignaisque jene te donnepasdenouvelles.C’est vrai, cette
année-là,jen’écrivais pas,j’étaisaucreuxdelavague.
Te souviens-tu dupuits sacré, dans cevillageoùAdamanous
avaitemmenées, avec Christophe,lorsquetu m’avais
accompagnée auSénégal ?Il nousavaitexpliqué qu’une fois l’an
lesjeunesgensydescendaientpourle nettoyeretdéposerdes
offrandesauxpythonsqui hantaient sesgaleries souterraines.Ah,
cepuits,quin’avait pasdeparapet!Betty,jenetel’aijamaisdit,
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mais lorsque nous étions au bord de cepuits, j’ai été prise d’une
envie subite dem’y jeter, età cemoment-là mon regard a croisé
celui de Christophe.Cequej’ailudans son regard,vois-tu, c’était
une telle panique, une telle détresse, que je me suis sauvée en
courant.
Je suis persuadée que Christophe a compris ce jour-là, car il ne
m’aplus quittéetoutau long du séjour.,.Bien que très jeune, il se
sentait responsable de moi, il a toujours été très mûr.En vérité, il
n’apaseu vraimentd’enfance.Adama,lui,n’avait pascompris
pourquoi je ne voulais plus m’approcherdu puits, « Tu n’as rienà
craindre », disait-il, « regarde au fond, je vais te tenir ». Toutefois,
mevoyant sipâle etàl’écart, il n’avait pasinsisté et m’avait
regardée bizarrement.Ensuite, il s’était occupé deson neveu avec
plusdesollicitudeque d’habitude.
Cequimeperturbe encemoment, c’est quejesuis
constamment projetée dans mon passé, non pas vers la période où
j’ai connuIssa,mais une annéeplus tôt,lorsquej’ailarguéles
amarres,quej’ai fui enCasamance, aprèsmon échec aubac. Je
croyaisavoir« digéré »toute cette période.Serait-ce le choc du
décèsdemamèrequim’oblige à faire ceretour surmoi-même?
C’estcommesitoutcenon-dit, toute cette souffrance enfouie dans
unefuite en avantperpétuelle avaitbesoindes’exprimer.
Je nesaispascombien detempsje vais resterauSénégal.
Pourquoi nem’y rejoindrais-tupasdansquelquesmois?Jete
montreraislaBasseCasamance, le paysdes rivièresetdes
rizières.
Ecris-moi chezRose, comme d’habitude.Ellesauratoujoursoù
metrouver.Passe de bonnesfêtes, chère Betty, et transmetsmes
salutationsàtesparents.
Mado

Betty avait passétrois mois au Yémen avec une équipe
d’archéologues.Comme elleunepossédait aucunecompétence en
archéologie,elleavait acceptéavecgratitudela placedecuisinière
restée vacante jusqu’au moment du départ.
C’est ainsi qu’elle avait pu vivre une aventureprestigieusedans
un pays riche d’une culture millénaire.
Lesflammes avaient denouveaufaibliet Minnieserapprocha
encore de moi. Elle prenait de l’âge et sa fourrure était moins
brillantedepuis quelquetemps. Voyons, cela luifaisait ... presque
11

quatorze ans. Elle n’était plus joueuse,
tranquillitéetà beaucoup dechaleur.

n’aspirait

qu’à

sa

La sonnerie du téléphone me fit sursauter.C’était une erreur,
cela arrivait souvent, cependant le fait de me lever m’avait rendu
un peu d’énergie. Il me restait encore beaucoup de lettres à écrire
avantmon départ.Ces prétenduesfêtesétaient au moinsl’occasion
deresserrer des liens parfois relâchés par simplenégligence, ou de
renouer avec des personnes perdues devuedepuis quelquetemps.
Je n’aimais pas les cartes de vœux sur lesquelles on n’inscrivait
quedesformules stéréotypées, les mêmes pour tout lemonde.
J’aimais la vraie correspondance, les lettres qui informent,
décrivent, racontent. Jevoulais quechaquepage fût unepagede
vie.Alors,je n’allaispas déroger à mes habitudes.

Yvonne,ma chèresœur!
Vous devez trouver, Jean-François et toi, que je vous
abandonne.Sans parlerdemon neveuàquij’avais presquepromis
d’êtrelàpour sonanniversaire.Une foisdeplus,j’aireculé, c’est
delalâcheté,jelesais.Jenesuis pascapable d’«unaffronter »
Noël en famille, cela remue trop de choses au fond de moi.
Te rappelles-tu ce vingt-quatre décembre que nous avions passé
chez toi avecBéatrice et Jacques qui venaient de se marier ? Tu te
souviens comme nous sanglotions toutes les deuxsur ton lit où ta
belle-sœur s’étaitallongéeparcequ’ellenesesentait pasbien,
juste avantla messe de minuit?Pour moi c’était normal
pourraisje dire, avecmoi c’était toujours lesgrandeseaux,jepleurais
beaucoup,j’avais les larmesà fleurde cils. (Jen’aipasbeaucoup
changé!)Mais toisœurette,j’ignoraisalorsàquel point tuavais
été marquée parlatragédie de notre jeunesse.

J’ai dû m’interrompre. Des décennies s’étaient écoulées. Des
décennies, et c’était hier. La sirène avait averti le village qu’il
s’était passéquelquechose. Ou peut-être la sirène était-elle là pour
prévenirles pompiers,informant parla mêmeoccasionles
habitants du village.
Je faisais la vaisselleavec ma mère. Jérômeavait quittéla
maison très viteaprès ledéjeuner, sans direoù il allait.C’était le
premier jour desoleil après des semaines depluie et deciel triste.
Moi, jeJsavais ;érôme, monfrère, mon ami, mon complice,
12

.

m’avait fait un clin d’œil avant departiren murmurant : «Jevais
ramer, tu viendras merejoindre».
La sirènesonna deux coups.Alors, ce n’était pas un incendie;
c’était un accident. Nous continuâmes la vaisselle. Ma mère lavait,
j’essuyais avec un torchon. Je posais chaque pièce sur la table,
avec précaution. Un peu plus tard, j’irais tout ranger dans le
placard.Cejour-là, personne ne travaillait, c’était le lundi de
Pâques. La cité dans laquelle nous vivions semblait s’éveiller tout à
coupetlesgens sortaient surlepas de la porte, sesaluaient, se
regroupaient. Pourquoiregardaient-ils vers chez nous?Je
commençaisà me sentirmal àl’aise.Finalementmesparents
s’avancèrent aussi dans l’allée, je restai en retrait, j’avais peur, je
ne voulais pas savoir. J’entendais quand même: «C’est une barque
qui s’est renversée au-dessusdubarrage.Ily avait unjeunehomme
avecunechemisebleue.C’est le Marcel qui l’a vu, il a appeléles
pompiersparce quelui, il nepouvait rienfaire».

Vois-tu, Yvonne, lorsque j’étais plus jeune et que toute la
famille se rendait au cimetière le dimanche, je cherchais toujours
un prétexte pouryéchapper et je passais pour un monstre aux yeux
de notremère.Jene comprenais pascequel’oncherchaitdevant
cemonticule deterre.Jeme disais qu’au-dessous ilyavait un
corpsendécompositionet riend’autre.Toi,tuavançais
allègrement, c’était une petite promenade comme une autre et tu
avais plaisir à préparer les bouquets de fleurs pour décorer la
tombe.Jen’avais pasapprisàtrouverdu réconfortdansdesgestes
simples.Mapeinenes’exprimait pas, elle étaiten moi,jene
parlais pas.
Maintenant, avec les années, je me dis parfois que ce sont les
gestes simples quel’onaccomplit quotidiennement, qui rendent la
vie supportable.
Allons, je neveux pas t’attrister en ces périodes de fête! Tu as
lachancequeJean-François soitcompréhensif, et si tu as gardé de
la tragédie de nos jeunes années une sensibilité douloureuse et
exacerbée, ton mari, qui lui, a eu une enfance heureuse, a permis
d’éviter quetu netransmettes tonanxiété àvotre filsetàvosdeux
filles.Sans doute aurais-jepuaussi,si Issan’était pas mort,- oui,
jeveux t’en parleraujourd’hui- retrouver mon équilibre avec le
temps.

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Je n’ai pas pu poursuivre.Les souvenirs sebousculaient,
affluaient tousen mêmetemps. Jen’aurais pas dû boire d’alcool.
Jepleurais,écrivais, ce que j’écrivais appelait d’autres souvenirs
qui amplifiaient ma détresse, nourrissant mon chagrin des chagrins
antérieurs.Alors, jelâchais ma plume etsombrais dans l’angoisse,
songeant à ma mère, ma mèrequisouffrait au plus profond
d’ellemêmed’avoir perdu un fils, maisétait dansl’incapacitéabsoluede
puiserla moindreoncederéconfort auprès deses autresenfants.

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2

Elle fit encore quelques pas. Elle était bien dans le port.
Derrière le hangar, le paquebot surgit tout à coup, comme tombé
du ciel, gigantesque, fier sans arrogance, baleine blanche
énigmatique et superbe. « Encore plus beau que sur le poster » se
dit-elle.
Si tout se déroulait comme ellel’espérait, ellepasserait une
semaine à bord de ce monstre séduisant.
D’après le dépliantdel’agence, il ne devait lever l’ancrequele
soir.Ellepourraitembarquercomme ellel’avait vufairemaintes
fois dans des films.Il lui suffirait de se mêler à la foule des
passagers.Laplupartd’entre eux seraientaccompagnésde
parentset amis désireuxdevisiter le paquebot ou deveiller à
l’installationdes leurs ;d’autres s’offriraient leplaisird’une
consommation au bar des premières classes. Lorsque, pour les
visiteurs, approcherait le moment de regagner la terre ferme, la
sirèneretentirait, accompagnée d’unevoixannonçant leretrait
imminentdelapasserelle.Elle, ellen’endescendrait point.C’était
aussi simple que cela. Les complications commenceraient plus
tard,mais pour l’heure, elles’interdisaitd’y songer.
Immobile, elle contempla longuement levaisseau.Enfin, elle
s’enapprocha.Deshommes y transportaientdescaissesde
différentes dimensions, auxcoins renforcés parfois, certaines
cercléesdemétal, d’autres simplementcloutéeset portantdes
inscriptions en noir ou rouge. Près de la passerelle des pancartes
donnaient des consignes aux voyageurs:« Leschiensdoiventêtre
entrés au chenil avant dix-huit heures ; il est interdit de les laisser
circuler à bord », « Les passagers peuvent embarquer à partir de
dix-neuf heures ». « Lesvisiteurs devront impérativement quitter le
bateau au dernier appel de la sirène.» Ellenes’attardapasàlire
le reste.
Des wagonnets sur railsdébordantd’énormes mallesdestinées
à la cale défilaient devant elle, conduits par des hommes en bleus
detravail.Des mécaniciens, du moinsc’estcequ’ellesupposa, des
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outils à la main, passaient et repassaient: l’ultimerévisiondu
navire avant qu’il nereprît lamer,probablement.Desdizainesde
curieuxaussi,venus admirer le bateau. Certains, peut-être en
quête d’unepartderêve,semblaientêtre des habitués ;ils
dirigeaient leurs regards vers l’autrerive.Oseraient-ils jamais
franchir les limites étroites de leurvie tranquille ?
Il n’était quetreize heures.Lapremière étape deson plan avait
réussi.L’idée avaitgermélejour où samère avaitdéclaré:«J’ai
parlé àla couturière, elle estd’accordpour teprendre comme
apprentie. Tucommencesen septembre» « Jemetuerais plutôt »,
avait-ellerépondupar bravade, enymettanttoutel’emphase dont
elle était capable.« Etvousne retrouverezjamais moncadavre ».
«Balivernes !» avaitcriélepère etil l’avaitgifléesiviolemment
qu’elle avaitétéprojetée contrelemur.
Elles’était terréependant plusieurs jours,lionne domptée–
pourquelque temps -àl’abri des regards,pourcacher l’énorme
bosse, bientôt transformée enhématomeviolacévirant au jaune,
que le choc avait fait surgir de sonfront meurtri. Elle avait
ressassé sa rancunependantplusieurs semaines.La douleur était
plus moralequephysique. Elle auraitvoulu comprendre.Pourquoi
cette cruautéquis’acharnaitcontre elle? Pourquoi ce rejet ?Quel
crime avait-elle commis qui empêchait qu’on la considérâtcomme
membre à part entière de la famille ?
Elle le haïssait, elle les haïssait tous deuxet avait la couture en
horreur.Elle avait besoin de grand air, de liberté; elle aimait
s’allonger sur lamousse,respirer l’odeurdel’herbeoudu
sousbois, courir parmi les plantes et les oiseaux, rêvasseren selaissant
bercer par lemurmure du ruisseau.Jamaisellen’aurait pu vivre
enfermée.
C’étaiten juillet.Elle auraitdix-huit ans sept mois plus tard et
pourraitalors partir.L’annéeprécédente,lamajorité était passée
devingt et un à dix-huit ans. Toutefois, elle nevoulait pas patienter
encore sept mois.Ce jour-là, elle décidaqu’ellen’attendraitpas sa
majorité.Sept mois suffiraient à la faire sombrer dans la
neurasthénie.

Pendant plusd’un mois, elle avaitdissimulélaragequi
bouillonnait en elle.Jamaisauparavantellen’avait réussi àse
contrôlerà cepoint.Elle avaitaccompli avecplusd’entrain que
d’habitudeles multiples tâchesdont on la chargeait.Lorsqu’elle
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rencontrait une camarade de classequivoulait savoircequ’elle
ferait à la rentrée, ellerépondait sansciller qu’elle allait
apprendre la couture. «Elle a besoind’être dressée» avait dit la
mère. «Depuis qu’elle a été corrigéepar son père, elle file droit».
Pour ne rien laisser filtrer de ses projets à qui que ce fût, elle
avaitpuisé enelleune force de caractèrequ’elle ignorait
posséder,touten simulant larésignation.Mêmesasœur s’yétait
trompée. «Aie de la patience, disait-elle, tu pourras toujours faire
autre chose après; apprendre la couture te servira dans la vie ».
Yvonne, àquipourtant rien n’échappait,n’avait pas vu lapetite
lueur sardonique dans l’œildesa cadette.
Un jour, elles’était rendue àBergerac, àquelques kilomètres,
et était entrée dans une agence de voyage.Une immenseaffiche
vantait lesavantages du voyage par bateau ;une semaine de
détente, d’abordsur la Méditerranéepuis sur l’Atlantique, des
escales prestigieuses, et l’onarrivaità destination, en l’occurrence
Dakar, frais et dispos.
Dakar,Sénégal !Le jeune homme qui sortaitavecMagali
l’annéeprécédente,venaitde là-bas.Étudiant, àBordeaux, il
passait lesfinsdesemaine àBergerac.Comment s’appelait-il
déjà ?Ah oui,Diatta,VictorDiatta.Eh bien, elle partirait pour le
pays deDiatta.Elleavait eu plusieurs occasions de discuteravec
lui.Ilavait été élevé dans laforêt, dans lesud du pays.Chezlui,il
faisaitchaudtoutel’année, bien qu’il yeût unelonguesaisondes
pluies.

Lejeunehommeétait reparti.Peut-êtreMagaliavait-elleson
adresse.Toutefois, Madeleinen’avait pasvoulu laluidemander.
Certes, elle avaitconfiance en sonamie,maiscelle-ciessayait
toujoursdela dissuader lorsqu’ellementionnait sasoif d’autres
horizons;ellel’adjuraitdepatienter, d’apprendreun métier:
«Letemps passevite, disait-elle.L’indépendanceviendra
automatiquement lejour où tu seras capable de subveniràtes
besoins».
Ellenevoulait rienentendre.Commele tempsluidurait!Elle
semorfondait dans cevillage.Lesmois,les années semblaient
stagner.Lesjournées, même,luiparurentinterminables lorsqu’elle
commença àneplus s’intéresseràl’école.Sasilhouetten’était pas
attrayante- grosse,maladroite,mal fagotée, en butteauxrailleries

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