La Sonate hydrogène

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Les Gziltes, une civilisation galactique alliée de la Culture depuis dix mille ans mais qui a choisi de ne pas la rejoindre, ont pris la décision collective de suivre la voie empruntée par des millions d'autres civilisations avancées : la Sublimation.
Quitter l'espace normal et rejoindre un niveau plus élevé dont on ne sait pas grand-chose mais où tout est possible, où la vie est plus complexe et plus riche. Infiniment.
Mais à quelques jours de la Sublimation des Gziltes, leur Quartier Général Militaire est détruit. Peut-être parce qu'il détenait un secret susceptible d'entraver cette Sublimation.
Vyr Cossont, assistée d'un androïde et d'un avatar de la Culture, va parcourir la Galaxie à la recherche d'un homme qu'on dit vieux de dix mille ans et qui est censé connaître le secret des Gziltes.

Iain Banks, disparu en 2013, nous offre un merveilleux voyage à travers mondes et paysages extraordinaires, l'ultime chapitre du cycle de la Culture.






Publié le : jeudi 24 octobre 2013
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EAN13 : 9782221140246
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DU MÊME AUTEUR
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L’HOMME DES JEUX, 1992
L’USAGE DES ARMES, 1992
UNE FORME DE GUERRE, 1993
EXCESSION, 1998
LE SENS DU VENT, 2002
TRAMES, 2009
SURFACE. LES ENFERS VIRTUELS 1, 2011
DÉTAIL. LES ENFERS VIRTUELS 2, 2011
:

Titre original : THE HYDROGEN SONATA

© Iain M. Banks, 2012

Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2013

Illustrations : © Manchu

ISBN 978-2-221-14024-6 (édition originale : ISBN 978-0-316-21237-3, Orbit/Little, Brown Book Group, Londres)

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À la mémoire de
Paul Gambol
et de
Ronnie Martin
Avec mes remerciements à Adèle, Tim, Les, Joanna et Nick.
Un
(S-24)
Dans les derniers jours de la civilisation gzilte, avant son élévation préparée de longue date vers quelque chose de meilleur, et avant les fêtes destinées à marquer cette grave, mais joyeuse occasion, l’un de ses derniers vaisseaux survivants fit la rencontre d’un vaisseau aliène dont la seule tâche était d’amener aux festivités un invité très spécial.
Les deux appareils se rencontrèrent dans la zone d’ombre du fragment planétaire connu sous le nom d’Ablate, un bloc de roche étroit et tordu de trois mille kilomètres de long, et dont la forme évoquait l’intérieur d’une tornade. Ablate était tout ce qui restait d’une planète détruite délibérément deux mille ans plus tôt, avant qu’elle ne le soit naturellement par la transformation de son étoile en supernova. Ablate était restée dans l’immense sphère de débris, de gaz et de radiations, telle une pointe de flèche plongeant éternellement dans la chaleur et les étincelles d’un grand brasier.
Ablate elle-même était tout sauf naturelle. Grossièrement taillée, comme découpée dans un gâteau sphérique, sa pointe et les premières centaines de kilomètres de son extrémité étroite avaient à l’origine été constituées du matériau métallique formant le noyau de la petite planète, tandis que l’autre bout, plus large – un cercle approximatif de quelque deux cents kilomètres de diamètre – ressemblait à un dôme faiblement incurvé, et avait fait autrefois partie de la surface rocheuse. Comme elle était maintenue pointée – braquée – vers le front d’explosion de la supernova à l’aide de réacteurs ancrés dans l’hyperespace, l’extrémité d’origine et les quelques centaines de kilomètres de minerais métalliques avaient été complètement érodés au cours des mille neuf cents dernières années, fondus et arrachés par la fournaise toujours active de l’étoile.
Les cieux multicolores autour d’Ablate, remplis d’immenses nuages de débris stellaires, mais aussi des gaz et des poussières résultant de sa propre usure inexorable, étaient l’un des plus beaux spectacles de la Galaxie – ce qui avait été le but recherché. C’est pour cela qu’Ablate était un endroit d’une importance particulière pour le peuple qui s’appelait les Gziltes. Ils avaient sauvé cette portion de monde de la destruction par la supernova, et ils y avaient installé les propulseurs stellaires et les projecteurs de champs qui la maintenaient à la fois stable et – exactement au centre de ce cercle approximatif qui avait été autrefois la surface poussiéreuse de la planète – habitable.
Le vaisseau aliène était une bulle indistincte et irrégulière composée de sphères noires, et mesurait à peine cent mètres le long de son axe principal. Il était éclairé au-dessus et autour par le spectre de couleurs rayonnant des nuages de la supernova, et au-dessous par la lueur bleutée du seul élément manifestement artificiel que comportait le fragment planétaire : un bassin surmonté d’un dôme, de cinq kilomètres de diamètre, qui reposait sur cette surface fracturée comme un cratère un peu trop parfait. Ce bassin était une oasis de chaleur, d’humidité et d’atmosphère. Dans ses différentes couches de contention, il abritait le genre de jardins, de lacs, de bâtiments aux proportions soigneusement calculées, et de végétation luxuriante mais contrôlée, qu’affectionnaient de nombreuses espèces humanoïdes.
L’appareil aliène était un nain par rapport au vaisseau gzilte, qui évoquait un millier d’épées noires serrées dans le poing d’un dieu et brandies vers les cieux. Le gros vaisseau franchit la limite des nuages de poussière et de gaz tourbillonnant à la périphérie de la surface circulaire extérieure d’Ablate – en laissant ses champs effecteurs plisser brièvement le voile de lumière –, puis il se dirigea lentement vers le bassin lumineux et l’amas de bulles foncées qui était le vaisseau aliène. Il s’arrêta juste au-dessus, cachant de sa masse hérissée de pointes une grande partie des nuages de la supernova et enveloppant de son ombre le vaisseau et le dôme.
Le petit vaisseau attendit une sorte de salut de la part du gros, ce qui n’aurait été que simple politesse, mais comme rien ne semblait venir, il décida de prendre l’initiative.
˜ Salutations. Je suis l’Exaltation-Parcimonie III, Vaisseau Transportant Le Représentant Cérémonial des Zihdren-Reliquants. Quant à vous, à ce que je comprends, vous êtes le 8*Churkun, un PI-PAC gzilte. Je suis très honoré d’être invité ici et de faire votre connaissance.
˜ Voilà qui est intéressant, fut la réponse. Un Vaisseau Transportant Le Représentant Cérémonial des Zihdren-Reliquants, dites-vous ?
˜ Ma foi, oui, c’est bien ce que je suis. Ce qui paraît assez évident.
˜ Assez évident ?
˜ Certes. Et, si je peux me permettre, aussi bien dans ma forme extérieure que dans ma signature d’émission non protégée.
˜ Encore une fois, intéressant.
˜ Effectivement… Puis-je formuler une remarque ?
˜ Vous pouvez. Nous l’attendons.
˜ Vous semblez – comment dirais-je ? – un peu moins accueillant et poli – particulièrement sur le plan formel, en quelque sorte – que, je l’avoue, je ne m’y attendais, et plus encore, que j’avais été conduit à escompter. Me tromperais-je, ou bien, si je ne me trompe pas, y a-t-il une raison particulière à cela ? J’ajouterai que je ne peux m’empêcher de remarquer que les installations du cratère d’Ablate, où je m’attendais à ce qu’il y ait au moins du personnel – sans que ce soit nécessairement un comité d’accueil en grande pompe –, paraissent inoccupées. De fait, elles semblent totalement vides de toute présence biologique et non-biologique. Il y a bien quelques substrats sub-IAs qui tournent, mais rien d’autre… Naturellement, j’ai tout à fait conscience que nous vivons une période étrange, peut-être même sans précédent pour les Gziltes. Une période de perturbations, et comme on peut l’imaginer et l’espérer, de préparation et d’anticipation tranquilles et déterminées. Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant d’observer un certain relâchement dans le formalisme. Toutefois, même ainsi, on pourrait…
˜ Comme vous l’avez dit, c’est une période étrange. Une période d’intrus et d’attentions importunes sous la forme de ceux qui voudraient exploiter notre population réduite et notre état préoccupé.
˜ … Il a dû se produire une perte de signal, ou du moins une perturbation dans le protocole de transmission, aussi improbable que cela puisse paraître… Cela étant, pour ce que vous disiez concernant des attentions importunes, il faut malheureusement s’y attendre. Les préparatifs d’une Sublimation tendent à entraîner des conséquences – relativement mineures, fort heureusement. Ceux dont j’ai l’honneur de représenter le souvenir seraient les premiers à le confirmer. Les Zihdren…
˜ Il n’y a pas eu de perte de signal ni de perturbation du protocole, et il n’y en a pas plus maintenant. Je vous ai interrompu. Et je recommence.
˜ Ah. Ainsi donc, je ne me suis pas trompé. Permettez-moi simplement de vérifier : je m’adresse bien au commandant de l’équipage virtuel du 8*Churkun ?
˜  Effectivement.
˜  Ah. S’il en est ainsi – commandant –, il semble que nous ayons entamé le dialogue à partir de positions impliquant des prémisses inharmonieuses. C’est regrettable. Néanmoins, je voudrais espérer que vous comprendrez mon trouble – que l’on pourrait même qualifier de déception – à l’idée que nous ayons entamé notre association sur une base aussi malheureuse. Je vous en prie, dites-moi ce que je pourrais faire pour aider à nous rétablir sur un cap plus agréable.
˜ Les préparatifs de notre Sublimation ont encouragé ceux qui possèdent une nature parasitique. Des présences aliènes qui souhaitent profiter de notre abandon du Réel, en s’appropriant les trésors que nous pourrions laisser derrière nous. Ils tournent autour de nous tels des vautours.
˜ Je comprends. Je suis naturellement au fait de ceux dont vous parlez. Il en est allé de même pour ceux dont j’ai l’honneur de représenter le souvenir : vos mentors flattés de l’être, et guides civilisationnels à peine nécessaires, les Zihdren.
˜ Que vous prétendez représenter.
˜ Oui, effectivement. Je veux dire que oui, je les représente. Le sujet ne prête pas vraiment à discussion. Ma provenance et…
˜ Ceci est un vaisseau de guerre.
˜ Encore une interruption. Je vois.
˜ Un vaisseau de guerre.
˜ Indéniablement. Je dois dire que je n’avais aucun doute concernant la classe de votre vaisseau et son statut martial. Huit étoiles, Portée Indéterminée, Panoplie d’Armement Complète, le type de vaisseau gzilte que vous commandez nous est parfaitement familier.
˜ Les choses ont changé, les politesses ne sont plus ce qu’elles étaient, les protocoles se sont relâchés. Ce vaisseau est vieux de quatre virgule six siècles, et pourtant, il n’a jamais eu à faire usage de ses armes au combat. À présent que la plupart des membres de notre espèce sont déjà partis, préparant le chemin dans le Sublime, nous nous trouvons à devoir défendre les éléments disparates de ce qui sera bientôt l’héritage que nous laisserons contre ceux qui voudraient récolter les fruits de notre génie et de notre labeur, pour progresser par tricherie le long du chemin qui mène au stade où nous en sommes, un stade que nous avons atteint de façon parfaitement honorable et sans recourir à de tels larcins opportunistes.
˜ Ma foi, c’est tout à votre honneur. Ah, mais… attendez un peu ! Ciel ! C’est moi que vous prenez pour ce genre de vaisseau ? Me soupçonneriez-vous de représenter de telles forces agressives et primitives ? Certainement pas ! Je suis un appareil des Zihdren-Reliquants, le Vaisseau Transportant Le Représentant Cérémonial Exaltation-Parcimonie III. Cela devrait être évident. Je n’ai rien à cacher, je suis transparent, pratiquement dépourvu de protections et d’écrans. Inspectez-moi à votre guise. Mon cher collègue, si vous souhaitez de l’aide dans cette confrontation avec ceux qui voudraient voler une quelconque partie de votre héritage, vous n’avez qu’à demander ! Pour ma part, je représente un lien avec ceux qui ne vous ont toujours voulu que du bien, et qui, au contraire…
˜ Parmi les ruses employées par de telles entités, il y a celle de se faire passer pour les vaisseaux d’autres entités. J’estime que c’est ce que vous faites en ce moment. Nous vous avons scanné, ce qui nous a permis de voir que vous transportez quelque chose qui est entièrement caché des regards honnêtes.
˜ Quoi ? Mon cher commandant, vous ne pouvez pas simplement « estimer » que je pratique la moindre tromperie ! C’est absurde ! Et quant au seul substrat totalement protégé que je contiens, il s’agit de ma , c’est-à-dire précisément un Hôte Cérémonial, notre unique expression humanoïde de respect, attendu et invité par le peuple des Gziltes spécifiquement pour célébrer leur Sublimation prochaine ! Il va de soi que cette entité porte un message des Zihdren-Reliquants à l’intention des Gziltes, et dont j’ignore tout ! Il ne peut rien y avoir d’étrange à la chose, ni d’inquiétant, n’est-ce pas ? Pendant des millénaires, les Gziltes ont souscrit à tous les protocoles diplomatiques et ambassadoriaux correspondants sans jamais exprimer la moindre protestation. Un minuscule fragment du Réel vous fait ses adieux, en même temps qu’il représente ceux qui sont prêts à vous accueillir dans le Sublime avec la plus grande joie !cargaison
˜ Il y a une tromperie, quelque chose de caché. Nous le voyons bien, même si vous, vous ne pouvez le voir.
˜  Mais qu’est-ce que vous racontez ? Je suis désolé. J’en ai assez. Votre attitude et votre comportement vont bien au-delà de ce qu’on peut attendre normalement du vaisseau le plus prudent et le plus vigilant. Franchement, cela risque de glisser dans la paranoïa totale. Je me retire. Je vous prie de m’excuser. Adieu.
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ … Vous m’avez enveloppé d’une contention de signaux ? Avez-vous la moindre idée des conséquences… ?
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ Je ne peux pas. Indépendamment de tout le reste, il y a des subtilités diplomatiques…
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ J’ai entendu ! Et je ne peux pas, et je ne le ferai pas. Comment osez-vous ! Nous sommes vos amis. Des Neutres seraient épouvantés et insultés par un tel traitement ! Que ceux qui se sont longtemps crus vos amis et vos alliés soient ainsi…
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations…
˜ Là, vous voyez ? Moi aussi, je peux vous interrompre ! Je refuse de faire ce que vous me demandez. Désactivez immédiatement votre contention de signaux. Et si vous faites la moindre tentative de me bloquer le passage ou de m’empêcher de…
˜ … contenues dans le substrat protégé.
˜ C’est un véritable scandale ! Est-ce que… ? Êtes-vous devenu fou ? Vous devez forcément savoir avec qui et avec quoi vous avez choisi de vous quereller ! Je représente les Zihdren-Reliquants, espèce de malade ! Les héritiers parfaitement légitimes des Zihdren Sublimés, l’espèce que bon nombre de membres de votre civilisation considèrent pratiquement comme des dieux. Ceux que le Livre de Vérité lui-même proclame comme étant vos ancêtres spirituels ! Je dois vous avertir que, bien que je ne possède aucun armement, je ne suis pas pour autant démuni de ressources qui…
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ Bon, ça suffit. Adieu. Terminé.
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ Désactivez immédiatement la contention de signaux ! Et cessez de bloquer mes champs propulseurs,  ! Je m’apprête à effectuer une manœuvre de décollage sous forte accélération, malgré votre interférence, et tout dégât que cela pourrait me causer, ou à , sera entièrement de votre responsabilité, pas de la mienne ! Les Zihdren-Reliquants et les Zihdren eux-mêmes seront informés de cet acte barbare. Évitez d’aggraver votre cas !tout de suitevous
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ … Si mes composants propulseurs ne viennent pas tout juste d’exploser à cause de vos actes inqualifiables, cela doit plus à mes capacités qu’à votre recours brutal à une puissance excessive. Je suis, comme il est désormais bien clair pour nous deux, totalement impuissant. Ce résultat et cette situation ne vous font vraiment pas honneur, croyez-moi. Je dois – avec la plus extrême répugnance et en formulant les plus vives protestations, tant personnelles qu’officielles – vous demander si, au cas où je vous remettrais l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé que je contiens, vous supprimeriez alors la contention de signaux qui me retient et cesseriez de bloquer mes champs propulseurs, me permettant ainsi de m’en aller.
˜ Remettez-nous l’intégralité des informations contenues dans le substrat protégé.
˜ Et vous me permettrez de m’en aller ?
˜ Oui.
˜ Très bien. Voilà.
˜ Scanné. Nous vous présentons les résultats.
˜ … Intéressant, comme vous pourriez dire. Je vois. Ce n’est pas un message auquel je me serais attendu. Je comprends maintenant, tout comme vous, j’en suis sûr, pourquoi le contenu était entouré d’un certain secret. Bien qu’il ne soit pas normalement de ma responsabilité de commenter de tels sujets, je dirais, à titre personnel, que ledit contenu constitue une sorte d’excuse. On peut y voir un aveu, et même une confession. Je crois comprendre qu’une telle… démarche est fréquente lors de la Sublimation d’espèces et de civilisations. On solde les affaires, on tire un trait… Cela étant dit, ma mission était d’acheminer cet Hôte Cérémonial tout en ignorant le contenu, la substance et l’importance de son message. En conséquence, je considère que je me suis acquitté de ma tâche, même si c’est dans des circonstances inattendues et éprouvantes, et je vous demanderai donc de m’autoriser à informer de cette étrange tournure des événements ceux qui m’ont confié cette mission, et à me retirer de l’espace juridictionnel des Gziltes, dans l’attente de nouvelles instructions. J’ai rempli ma part de notre accord, et je vous ai fourni l’intégralité des informations contenues dans le substrat que je transporte. Maintenant, si vous voulez bien avoir l’amabilité de tenir votre promesse, relâchez la contention qui me retient, et cessez de bloquer mes champs propulseurs.
˜ Non.
Le vaisseau gzilte 8*Churkun maintint le minuscule vaisseau aliène en place et fit feu sur lui avec deux de ses chambres à plasma de puissance intermédiaire à courte portée, ainsi que sur le bassin bleuté des installations du cratère, les détruisant totalement.
La pulsation des armes avait été si forte qu’elle se prolongea sur une profondeur de plusieurs kilomètres, creusant un bref tunnel d’une centaine de mètres de large verticalement dans le fragment planétaire. Un torrent de lave se déversa autour des champs protecteurs externes du vaisseau quand le tunnel s’effondra, et la pluie de roche fondue, de débris pulvérisés et atomisés du vaisseau des Zihdren-Reliquants, et du cœur du bassin, alla se mêler aux cieux multicolores au-dessus d’Ablate.
Aux limites de l’horizon, quelques morceaux plus importants du dôme, projetés par l’explosion initiale, brillèrent de mille feux en plongeant dans les voiles de lumière.
Sous la surface, des systèmes automatiques détectèrent le choc et la perturbation résultante dans la trajectoire de ce monde minuscule, et la corrigèrent.
À la place de cette petite oasis de lumière et de vie, il y avait maintenant un cratère plus grand, dont le centre bouillonnait de rouge, de jaune et de blanc jusqu’à ses bords déchiquetés. Quand la surface de ce cratère se fut suffisamment refroidie pour qu’on voie à quoi elle ressemblerait une fois solidifiée, le 8*Churkun était parti depuis longtemps.
De l’autre vaisseau, à part une nouvelle palette de couleurs qui s’estompaient rapidement dans le ciel d’Ablate, il ne restait plus aucune trace.
Deux
(S-23)
Le soleil se couchait sur les plaines de Kwaalon. Sur une sombre terrasse perchée au sommet d’un pan d’architecture étincelante qui formait une partie microscopique de la Ville-Ceinture équatoriale de Xown, Vyr Cossont – lieutenant-commandant (de réserve) Vyr Cossont, selon son titre exact – était assise et jouait une partie de la 26e Sonate Pour Instrument À Cordes Restant À Inventer de T.C. Vilabier, catalogue MW 211, sur l’un des rares exemplaires survivants de l’instrument spécialement conçu pour exécuter le morceau : l’Undécagone Antagoniste, notoirement difficile, capricieux et tonalement handicapé – plus connu sous le nom de onzecordes.
La 26e Sonate Pour Instrument À Cordes Restant À Inventer de T.C. Vilabier, catalogue MW 211, était elle-même plus connue sous le nom de « Sonate Hydrogène ».
Le onzecordes était un instrument acoustique – généralement frotté avec un archet, mais dont on pouvait parfois pincer les cordes – d’une antiquité considérable, et d’une taille encore plus remarquable. Il faisait plus de deux mètres de haut, un mètre de large et un mètre et demi de profondeur. Le musicien était obligé à la fois de le chevaucher et de s’asseoir à l’intérieur. Juché sur la petite selle qui faisait partie du creux autour duquel le reste de l’instrument se déployait comme un anneau déformé, les jambes de l’instrumentiste formaient les deux tiers du trépied du onzecordes, le dernier tiers étant constitué d’un pied émergeant de sa base telle une canne difforme.
Les prototypes avaient été fabriqués en bois, mais les versions suivantes avaient eu recours à du plastique, du métal et de l’os artificiel. Celui de Vyr Cossont était principalement constitué de fibres de carbone, depuis longtemps le matériau le plus banal et le plus traditionnel.
Ayant atteint la fin d’une section particulièrement épuisante du morceau, Cossont décida de s’accorder une pause. Elle s’étira le dos, remua ses pieds endoloris dans ses pantoufles – l’instrument comportait deux petites pédales de sourdine pour certaines cordes, que le joueur actionnait tout en appuyant sur les talons pour équilibrer son poids et celui du onzecordes –, et posa les deux archets devant elle, sur la petite selle où elle était assise.
Elle regarda le ciel au-dessus de la terrasse. Sur le bleu foncé du soir s’étiraient quelques traînes de nuages roses et orange. Deux mille mètres en contrebas, les plaines de Kwaalon étaient déjà plongées dans les ténèbres. Il n’y avait pas une seule lumière entre la dernière falaise inclinée de la Ville-Ceinture et le lointain horizon plat. Un vent frais soufflait sur la terrasse. Il gémissait à travers les câbles de la rambarde et sifflait en enveloppant l’aérocar de Cossont – posé vingt mètres plus loin sur ses trois pattes. La jeune femme frissonna. Elle portait un simple blouson et un pantalon de treillis.
Elle écarta une mèche de cheveux de ses yeux et continua de regarder autour d’elle. Cette tache dans le ciel à quelques kilomètres était peut-être un vol d’oiseaux. Son familier, Pyan, jouait probablement avec eux. Elle plissa les yeux pour zoomer autant que possible. Elle pouvait sentir les tout petits anneaux de muscles agissant sur la lentille de chaque œil, tandis que d’autres filaments en modifiaient la fovéa. Étaient-ce vraiment des oiseaux, et de la bonne espèce ? Mais ils étaient trop loin. Elle pensait distinguer une forme plus sombre au milieu, mais c’était difficile à dire. Même s’il y en avait une, ça pouvait être un oiseau plus gros qui se faisait attaquer.
Il y avait probablement un système local à qui elle pourrait poser la question, et très vraisemblablement un ou deux de ces oiseaux étaient augmentés ou entièrement artificiels, ce qui lui permettrait, en principe, de leur demander s’ils savaient où se trouvait son familier. Mais ces derniers temps, elle s’était habituée à ce que de tels systèmes ne marchent plus du tout, ou alors très mal – comme pratiquement tous les autres systèmes à travers la civilisation gzilte, d’après ce qu’elle savait. De toute façon, elle avait un peu de mal à s’en préoccuper vraiment. Elle savait aussi que ça ne servait à rien d’essayer de parler à la créature dans des moments pareils, sauf en cas d’extrême urgence. Au bout du compte, Pyan n’était pas sa propriété, il était indépendant. Elle se demandait parfois s’il était même son ami.
Elle soupira et agita doucement ses quatre mains, comme pour se débarrasser d’un objet collant.
Elle s’étira encore une fois le dos. Il était devenu raide pendant le dernier quart d’heure, quand elle s’était attaquée à la partie centrale de l’œuvre, particulièrement exigeante. Elle se releva lentement en tenant le manche du onzecordes d’une main. Elle prit les archets d’une autre, se passa une troisième dans les cheveux et se gratta le nez avec la quatrième.
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