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La soumission

De
150 pages
L'action de ce roman commence en 1936. Elle nous fait revivre des scènes et des images d'une époque où la Métropole exerçait un contrôle rigoureux sur la vie et le travail des indigènes. Contrôle accru à la suite de la grande crise économique de 1929 et poursuivi pendant la seconde guerre mondiale. Les conditions de vie des paysans dans le sud du Congo empiraient. A la misère, à la famine et aux châtiments répondaient la révolte des paysans qui tentaient de s'organiser contre l'administration coloniale. C'est la lutte pour l'indépendance qui commence et le désir violent d'affirmer une identité. Ce roman témoigne non seulement de la vitalité d'une enfance et d'une adolescence vécues dans un village, mais aussi de la résistance et de la ténacité d'un peuple.
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Dominique

M 'Fouillou

LA SOUMISSION
R0111.sn Congolais

Librairie

-Editions

L'HARMA TTAN

18, rue des Q!!atre.Vents 75006 PARIS

@ L'HARMA Tf AN

ISBN:

2

- 85802 - 043 - 4

A mon père (feu) M'Biemo, ma mère Youngui, mes oncles (feu) Louhola, (feu) Kissotokene, (feu) N'Tsompi et Benabio, mes tantes (feue) Madizi et N'Zibou.

... S'il n y a pas eu de victoire définitive de nos parents sur l'autorité coloniale, resterait-il pour eux comme une nostalgie du temps?..

AVANT-PROPOS
Ce soir-là, je me sentais un peu esseulé et j'étais en proie à quelques pensées. J'allai donc me coucher en prenant soin de les oublier. Mais je me rendis compte que mon âme fixait des images qu'elle ne reconnaissait pas parce que ne les dominant pas encore. Mes rêves et mes souvenirs dans mon sommeil s'entrecroisaient, se confondaient, se différenciaient. Mes pensées disparaissaient à toute vitesse dans tous les sens et devenaient étrangères. L'intérieur de ma tête qui jusque-là était un joli petit coin tranquille, me procurant d'habitude à cette heure de la nuit un profond sommeil, devenait une foire peuplée de souvenirs. Jamais je n'avais compris à quel point mon cerveau était un champ peuplé d'idées. Et, au fur et à mesure que je fouillais, cherchais dans ma tête pour savoir ce qui me tracassait, il me devenait de plus en plus difficile de composer toutes ces idées éparses dont tour à tour je prenais connaissance. Puis brusquement, je fus saisi par l'image du cauchemar dans son horreur complète et j'eus l'impression que ma tête allait éclater. C'était si troublant que, rompant avec une vieille habitude, je bus au milieu de la nuit un verre d'eau fralche. Je me sentais de plus en plus déprimé, lucide et réfléchi. Ce n'était pas que ce que je pensais me frappât comme une vérité première, mais soudain, m'apercevant que l'idée m'inspirait une triste époque, je découvris rapidement..que mes réflexions tendaient vers une période historique dont je vais vous parler dans ce livre. Au début je voulais croire que c'était de l'imagination, mais plus mon attention se portait sur l'époque que je vécus moi-même, et plus ma certitude s'effritait. 7

Je me tournai donc vers l'histoire pour y trouver des réponses. Je scrutai le passé avec une sorte de concentration morbide, cherchant une explication qui puisse m'éclairer l'esprit. Nous vivions depuis 1936 une période critique où s'affirmait et s'approfondissait pour nous, une attitude de soumission passive face à l'autorité administrative, mais sans aucun élan vers un attachement avec l'administration coloniale. Tout à fait par hasard, je commençai à chercher les images familières à mon enfance. Fraicheur du sentiment. Eblouissement devant la nature. Angoisse dans la misère. Souffrance morale et physique devant le visible et la saveur du monde. Des paysans sans espoir, sans joie. Des miliciens qui surgissent de partout. Des enfants qu'on torture. Des femmes qu'on viole. Des hommes qu'on exécute. Des villages qu'on pille et qu'on brûle. Un Blanc qui arrive. Un père qui meurt. Une mère qui pleure.
Dès que je pris conscience de cette suite d'idées, je saisis cet ordre comme arbitraire. Mais comment retrouver facile-

ment le véritable chemin d'accès à ces choses enfouies au

plus lointain de mon passé, comme au plus secret de moimême? Le seul moyen, pensais-je, n'était tout autre chose que la mémoire. Profitant de ce que mon esprit était en prise, j'utilisai
donc ma mémoirepour me rappelerce qui s'était passé, de

recréer l'image d'un lieu, d'un fait, d'un événement. J'eus d'abord des images vagues. Puis, chaque image, malgré le temps, me revenait aussi claire, aussi réelle et présente dans mon esprit. C'était une longue énumération de montagnes, de coteaux, de forêts, de golfes, d'animaux, de plantes, d'hommes, de pays, de faits. Tout y était confiné et blotti au fond de ma tête, dans un recoin de vieux souvenirs. Chaque foule d'idées dans cet entrepôt avait sa place. Il y avait là tout ce que je pus subir, voir, entendre et entreprendre. C'était un monde endormi oublié là où le temps l'avait laissé. Lorsqu'un jour je repartis quelques années plus tard 8

dans ma région, je constatai que tout y était immobile. Les villages restaient à leur place, telle que je les revis dans ma mémoire et il n'était pas question qu'ils puissent changer de

forme ou même bouger. La hauteur de chaque montagne
était exactement la même. Toujours les mêmes forêts, les mêmes paysages. Les choses étaient comme si elles n'avaient ni passé, ni avenir. Au vu de tout cela, il était impossible de savoir ce qui s'était passé dans ce coin tranquille. Et pourtant, il s'était passé bien des choses. On aurait pu croire de tout temps que cette région était restée sans histoire, sans événements importants ,. ou sans transformation ni mutation aucune. On aurait pu croire que les frontières qui existent avaient été là de tout temps. On aurait pu croire que c'était pour toujours, jusqu'à la fin du monde, que les paysans du Congo, dans une des régions chercheraient toujours le caoutchouc pour alimenter la « mère-patrie )), tandis que dans une autre ils se seraient éparpillés en nomade dans .les forêts. En ne portant qu'un simple regard, sans chercher à pénétrer dans le passé, à atteindre le temps plus intime et plus réel de ce Inonde endormi, un étranger ne pourrait avoir qu'un jugement superficiel sans valeur. Tout ceci, je le sentais maintenant au fond de moimême comme si mon esprit se perdait dans un monde qu'il devait épurer pour permettre la répétition claire des faits à travers quoi l'éternel pourrait peut-être apparai'tre. On me racontait avec indifférence que dans le Nord s'étalent des plaines marécageuses, des forêts habitées et des gens vivant de la pêche et de la chasse, et dans le Sud s'étalent des montagnes, des terres arides et des hommes vivant de la culture et également de la chasse, mais il n'était dit nulle part qu'on pouvait organiser les plaines marécageuses, transformer les terres arides. On parlait du Sud où la population diminuait comm,e par enchantement et était atteinte de maladie de carence, mais il n'était dit nulle part que la cause de cette diminution et de cette maladie était le maintien et l'application du régime des concessions.
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Aujourd'hui, cette vieille et ennuyeuse histoire de la colonisation semble être un fait banal, curieux. En lisant dans certains manuels où l'on raconte l'époque de la conquête coloniale, on se rend compte comme le monde a changé. Certaines régions ont perdu 'leur vitalité, leur véritable valeur. D'autres n'ont plus de signification. La population

dans sa majoritéa changé.Le monde dont on nous parlait autrefois à l'école était non point un monde réel, mais un
monde inventé. J'aurais voulu lire un livre qui parlât de ce monde réel et non d'un monde inventé, un livre qui racontât exactement comment fut bâti l'Empire colonial et comment les hommes rendus à l'état des bêtes ont pris part, même de très loin, à des guerres occidentales. Un livre qui racontât comment des êtres qui vivaIent paisiblement ont été brusquement incorporés dans le système international de l'exploitation des hommes. J'ai lu beaucoup de livres sur la géographie, la faune, l'histoire de la colonisation, mais jamais je 'ne suis tombé sur un livre qui parlât des malheurs, des souffrances et des sacrifices humains sur lesquels se fondaient les bases de la vie coloniale. J'espère que ce livre de la constitution des faits réels, de la constitution de toute notre vieille histoire sera écrit un jour. Dans ce livre, j'ai voulu seulement raconter comment, dans mon village, était la vie pendant la période coloniale. Mais en essayant d'expliquer maintenant ce que je découvris en pénétrant en moi-même pour en extorquer les souvenirs, le passé, je ne prétendrai pas ici atteindre une représentation plus fidèle, plus subtile et plus riche d'une époque qui ne doit pas être, à mon sens, réduite à la trop simple mécanique explicative. D. M'Fouilou Le 13 septembre 1977

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PREMIERE PARTIE

C'était un matin comme tous les matins de saison des pluies: l'air soufflait si léger, si suave et voluptueusement doux, qu'on croyait respirer le bien-être. Tout semblait prospère, nous paraissions heureux. Assis sur le seuil de la porte, j'attendais l'heure où nous allions partir. Ma mère qui me faisait déplacer chaque fois qu'elle rentrait dans la maison ou qu'elle en sortait, rangeait soigneusement au fond de la moutête (1) les provi-

sions : une houe, une marmite en terre cuite et un manioc.
Quand on allait au champ ou dans la forêt, on emportait de quoi vivre pour toute la journée. Lorsqu'elle eut fini, elle couvrit le tout d'une vieille étoffe. Elle fit un dernier tour dans la maison et dans la cuisine afm de s'assurer qu'elle n'avait rien oublié. - Debout, me dit-elle enfm. Il est l'heure de partir... Je me levai péniblèment en m'étirant. Et aussitôt, elle alla quérir un piquet qui servait de clé, dans un trou du mur. Elle ferma la porte. En dedans, on la fermait avec un long bâton qui, entrant dans deux trous de chaque côté du mur, la maintenait. Cela fait, elle m'enveloppa dans un pagne coloré qu'elle noua derrière le cou. Enfm, ayant posé la moutête sur la tête, elle me prit par la main et nous nous dirigeâmes sur le sentier qui menait au champ. Dès l'aube, le ciel était d'un bleu clair, le soleil déjà au rendez-vous. Je marchais près de ma mère qui me tenait toujours par la main, forçant mes petites jambes de six ans.
( I) Panier en liane mesurant centimètres de largeur environ un à un mètre cinquante centimètres de longueur, cinquante

et vingt à vingt-cinq

de profondeur.

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Nos pieds nus se posaient avec douceur sur le chemin endurci qui les avait façonnés, formés, modelés et les avait rendu sereins. Il s'était produit, au cours des années une certaine complicité mutuelle, à laquelle les pieds et la terre rendaient raison. Une sécurité physique (dans le rapport homme-terre) s'était établie. Les pas, lorsque nous marchions, donnaient l'impression de caresser le sol qui, dès les premiers contacts, les avait adoptés sans hostilité. Plus l'habitude de marcher se renforçait, plus leur complicité s'accentuait, plus les pieds s'adaptaient au milieu. Ils s'y posaient avec assurance. Au loin, sur le versant des côteaux, on voyait se mouvoir comme des ombres, tantôt des femmes à la flle indienne, les bébés à califourchon sur le dos, précédant leurs enfants qui suivaient à mi-distance derrière; tantôt des hommes qui allaient à la chasse ou quelque part, dans la forêt, abattre des arbres. Lorsque nous fûmes près du champ, ma mère fit, d'une voix assurée: - Mabéta est déjà là avec sa fille... Je regardai ma mère d'un air furtif. Mabéta, pliée en deux, labourait avec force. Sa houe venait heurter énergiquement le sol et pénétrait dans la terre qu'elle retournait magistralement. Ensuite, de sa main gauche, elle ramenait vers elle des mottes dures qu'elle brisait, en s'aidant de sa houe retournée. La main de la paysanne semblait fouiller chercher dans la terre avec un mouvement doux, caressant, plaçant d'un geste les mottes de terre dures sous la houe qui les écrasait. A mesure que le travail se poursuivait en longueur, s'accumulait derrière elle, une bonne terre meuble. Cependant, le soleil plongeait ses rayons jusque dans les creux des sillons. Un peu effacée à l'écart, N'Tona jouait avec sa poupée faite de bottes d'herbes. A notre approche, ma mère leva le bras en signe d'amitié et hucha fortement: - Bonjour à toi Mabéta. Elle se redressa promptement, eut un sourire, leva le bras à son tour pour nous répondre: - Bonjour à vous... Allez-vous bien? 14

Oui, nous allons bien. - Et à la maison? - A la maison aussi. - Et vous, demanda ma mère. - Oui, nous aussi nous allons bien, répondit-elle. Sa houe à la main à peine posée sur l'épaule droite, elle s'avançait lentement entre les sillons comme si elle eût peur de les abîmer. Elle vint nous rejoindre. - Tu as emmené ton petit aujourd'hui! fit-elle en me regardant. - M'en parle pas, répondit ma mère. Je ne pouvais le laisser tout seul au village. Il ne sait que faire des bêtises s'il n'y a personne pour le tenir à l'œil. - Et son père? - Il est parti avec le groupe de ce matin... - Celui qui est parti pour Mavoula (2) ? - Oui. Aller à Mavoula en ce temps-là n'était pas chose facile. Trois, quatre ou cinq personnes formaient un petit groupe et, chargées de leurs provisions, s'en allaient à pied à travers champs, forêts, plaines et monts. Comme le voyage durait de cinq à six jours, ces hommes avaient plusieurs relais où ils pouvaient se reposer, manger, dormir pour la nuit et se laver. L'un des relais le plus connu était Voula (3). - Il restera longtemps? demanda Mabéta. - Non, juste le temps de régler quelques affaires avec son frère. - Le petit va s'ennuyer sans son père, reprit Mabéta en me lançant un coup d'œil. - Il faut qu'il s'y fasse, dit simplement ma mère en poussant un léger soupir. Pendant que les deux femmes conversaient, je m'approchai de N'Tona, sous l'ombre des feuilles de manioc où elle jouait. Elle ne leva pas la tête lorsque je fus près d'elle. - C'est toi, me dit-elle en caressant sa poupre.
(2) Brazzaville (capitale de la République Populaire du Congo). (3) Nom d'un cours d'eau situé sur la route Brazzaville-Kinkala.

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Bien sûr que c'est moi, lui dis-je. Il y eut un petit silence que je rompis tout de suite. - Qu'est-ce que tu fais là ? - Tu vois très bien que je joue... Ça ne se voit pas.

Si... Alors.

Est-ce que je peux jouer avec toi? Si tu veux. Cela dit, nous nous mîmes à jouer ensemble. D'abord à papa et maman, ensuite à cache-cache. Ne trouvant plus ces jeux à notre goût, nous décidâmes donc de courir à travers champs et savane. Parmi les senteurs des fleurs, nous poursuivîmes de très beaux papillons qui volaient en grand nombre dans la prairie. D'autres, noirs lamés d'azur, s'éloignaient d'un vol si fantasque et si rapide que nous eûmes le plus grand mal à les saisir.

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Poussant plus loin notre folle envie de jouer, nous allâmes vers la colline. Nous empruntâmes le chemin qui tombait dans l'ancienne piste des gibiers venant de la forêt. Nous le suivîmes quelques minutes jusqu'au sentier qui menait à Mankoussou. Cette piste, large de cinquante centimètres environ, dont il ne restait plus de traces humaines, avait deux rangées de hautes herbes de chaque côté. Elle était couverte maintenant, par endroit, d'une herbe courte qui poussait dans les contre-pistes. Elle montait sur la colline. Comme nous grimpions à découvert, le soleil nous accablait avec ses rayons, de manière que nous étions tout en sueur en arrivant au sommet. Mankoussou, vu de làhaut, était englouti entre les arbres fruitiers. Les toits des cases, les palmiers. et les avocatiers se dressaient dans le ciel tout bleu. - Je ne distingue pas notre maison, me dit N'Tona en pointant le village de son index. - Tu ne peux pas voyons, lui dis-je. On est trop loin... - Tu as raison, dit-elle. Qu'est-ce qu'on fait maintenant? - Je ne sais pas... - Si nous nous reposioD_sun peu? 16

C'est une bonne idée. Après s'être allongés dans l'herbe là-haut où nous contemplâmes goulûment la vallée, nous décidâmes de ne pas aller plus loin. Nous nous contentâmes de regarder tout ça à distance, d'un œil attendri. Mais il nous fallut bientôt retourner au champ où nos mères s'inquiétaient déjà de notre éloignement. Lorsque nous arriv.âmes, nous fûmes accueillis par des reproches et des blâmes. Puis après quoi, ma mère s'en fut activer le feu de bois au-dessus duquel, sur trois grosses pierres, était placée la marmite dans laquelle, baignant dans une sauce à la mouambe (4), cuisaient des morceaux de buffle qui sentaient bon. Nous nous installâmes ensuite dans un coin du champ où nos mères avaient ménagé le n'hete (5) sous lequel on se mettait à l'abri de la pluie ou du soleil, et qui servait aussi de salle à manger. La mère de N'Tona sortit de sa moutête le mvoumba (6) de pâte de courges mélangée avec des anguilles et un peu de piment qui faisait plaisir à voir avec sa croûte dorée. Ayant fmi leur préparation, les deux femmes vinrent nous rejoindre sous l'ombre où nous prîmes le repas. Aussitôt fmi, elles rangèrent tout dans leur moutête et s'en retournèrent au travail. N'Tona et moi restâmes à l'ombre jusqu'au soir, à l'heure du retour au village. Nous nous séparâmes au croisée des sentiers. Elles partirent pour Mankoussou, nous pour N'Tsanga. Le soleil avait déjà disparu lorsque nous arrivâmes au village. Ma mère posa sa moutête, ôta le piquet qui maintenait la porte fermée. Dès que nous fûmes entrés, elle alluma la lampe .à huile que mon oncle nous avait donnée. A peine me fus-je installé, je dis: - Maama, j'ai faim. - Attends un peu que je me. repose, fit-elle. A peine arrivé tu veux déjà manger...
(4) (Mouamba): Pâte d'arachides. (5) Type d'arbuste dont le tronc est couvert d'une légère couche de poudre rougeâtre. (6) Nom donné à tout ce qui peut être cuit enveloppé dans des feuilles de manioc: poisson, poulet, viande, etc.

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