La Source du Diable

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Tout commence par une froide journée d’hiver...

Un autorail est bloqué sur la voie en pleine tempête de neige, sur les hauts plateaux lozériens. Un homme, Marc Maugrain, en descend et s’enfonce lentement à travers les congères. Sans aucune raison apparente. Finalement, il trouve refuge dans une ferme isolée, qui semble abandonnée. Après s’y être introduit, il prend ses aises, fouille la bâtisse, pénètre l’intimité de la maison avec une obsession presque morbide. Ce qu’il va découvrir changera son destin... Quinze ans plus tard il revient sur les lieux...

Le style impeccable et descriptif d’André Gardies expose à la perfection les mystères et le tourment psychique de Marc Maugrain. Tel un metteur en scène, l’auteur gardois décrit les relations troubles qui s’instaurent entre les différents personnages, rongés par un passé traumatisant. Il déroule sous nos yeux un huis clos à la limite du surnaturel...


Publié le : lundi 11 mai 2015
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EAN13 : 9782366521191
Nombre de pages : 245
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Crédits Page de Titre Première partie 1 2 3 4 5 6 7 Deuxième partie 8 9 10 11 12 13 14 15 16 Épilogue Remerciements Editions TDO
Table des Matières
Editions TDO ISBN 9782366521191 Couverture : Photo-montage TDO Editions, à partir de crédits photographiques : Historisches Wohnzimmer © Thomas Otto et Mist over water, early morning © EcoView www.tdo-editions.fr Toute ressemblance des personnages du présent récit avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
La Source du Diable André Gardies
La source du diable est une version revue et modifiée de Le train sous la neige, Sète, éditions de la Mouette, 2011.
Ceux qui se croient envoûtés sont, la plupart du temps, victimes d’eux-mêmes et, au sens magique du terme, des démons qu’ils portent en eux et qu’ils ont créés de toute leur force psychique.
François des Aulnoyes
Première partie LA MAISON DU BROUILLARD
1
L’autorail bringuebalait au fond des gorges taillées dans le granit. Rude et austère, le paysage, en son lent déploiement vertical, était grandiose et inquiétant. Je le voyais mais ne le regardais pas, plongé que j’étais dans mes pensées. Oui songeur, et non à demi ensommeillé comme mon front entre les mains pouvait le laisser croire aux autres voyageurs. Assez nombreux, la plupart occupés à bavarder, quelques autres à somnoler. Indifférents à la grandeur du spectacle. Sans doute des habitués de cette ligne secondaire qui connaissaient chaque tunnel, chaque courbe, chaque déclivité, chaque ahanement du tortillard lorsque la pente se fait plus raide. Deux gares plus tôt, mon entrée dans le wagon avait suspendu les conversations, fait se retourner des visages curieux, parfois discrètement inquiets et pour quelques-uns franchement hostiles – et pour ça, je pouvais faire confiance à mon sixième sens. Avec mes cheveux longs, mon manteau de citadin et mon volumineux sac à dos, je ne pouvais qu’attirer les regards. Jeune – et dans la force de l’âge, devaient-ils se dire – je détonnais au milieu de ces gens dont tout indiquait, les façons, les voix sans retenue, les vêtements et le béret, qu’ils étaient gens de la terre et de la région. De retour probablement du marché hebdomadaire de Chamborigaud. Et lui, devaient-ils penser, d’où arrive-t-il ? Quelqu’un le connaissait-il ? Encore un de ces hippies qui depuis quelque trois ou quatre ans traînent par le pays, qui n’ont rien d’autre à faire qu’à fumer des joints ou jouer de la guitare. Mais je n’avais pas de guitare. Tout juste un sac à dos encombrant, qui me faisait ressembler à l’un de ces touristes qui chaque été devaient leur demander l’autorisation de planter la tente dans leur pré. Seulement, on n’était pas en été. On était au début de l’hiver, et il était précoce cette année-là, voici plus de quinze ans. La neige avait dû déjà tomber, pas dans le fond de la vallée encaissée mais là-haut sur le plateau et sur les sommets. Là où la plupart des voyageurs s’en retournaient. Les tunnels se sont faits de plus en plus nombreux et la corne d’avertissement en retentissant à chacune de leur entrée semblait se lancer à leur poursuite. La voie s’enfonçait au cœur de la montagne tout en prenant insensiblement de l’altitude. Aux pins noirs ont bientôt succédé les épicéas. On les devinait couronnant les sommets qui se rapprochaient. Même s’il n’était pas encore caché derrière les nuages, le soleil peu à peu se voilait tandis que le ciel virait au blanc. L’influence méditerranéenne s’essoufflait sous la pression du régime atlantique. Là-haut le froid devait être particulièrement vif. D’ailleurs, à peine perceptibles mais bien réels sitôt qu’on les remarquait, quelques flocons égarés voletaient dans l’air comme s’ils hésitaient à se poser. Ils dérivaient au gré de l’avancée de l’autorail. Signe avant-coureur de ce qui attendait le convoi plus haut. Toutefois, cela n’émouvait pas grand monde dans la voiture. Rien que de très habituel pour eux sans doute. Moi non plus je n’avais pas réagi, du moins jusqu’au moment où quelques flocons sont venus s’étoiler sur la vitre, tout près de ma joue et de mon front appuyés contre le verre froid, auréolé d’un mince halo de buée. J’ai redressé la tête, mis ma main en visière pour mieux observer à l’extérieur. Perdu dans ma contemplation je ne bougeais pas, même si je sentais dans mon dos le regard malveillant de deux vieilles femmes installées au fond du wagon. Les flocons se sont faits plus serrés, enrobant les lointains d’un voile brumeux. Sur la droite, une route se devinait, qui se livrait à un capricieux jeu d’approches et d’esquives avec le train. Les rares véhicules dehors ce jour-là s’éloignaient puis réapparaissaient au gré des virages et des boqueteaux de plus en plus fréquents. Ici et là, à peine une 2 CV, une 403, une Ami 6, plus rarement encore une vieille bétaillère. Perdues dans l’indéfini d’un paysage sans repères, elles semblaient errer comme des fantômes. Bientôt les lointains se sont estompés et, sous les tourbillons que chassaient les bourrasques, la visibilité proche n’a plus guère dépassé celle d’une myopie profonde. L’autorail s’enfonçait dans l’épaisseur d’un monde fantomatique. C’était une vraie tempête. Des pelotons de neige levés par la tourmente couraient sur tout le plateau dont les limites avaient disparu depuis longtemps. Sous la force des rafales, les flocons, en colonnes serrées, filaient à l’horizontale et au moindre obstacle formaient des congères. Le train avançait de plus en plus lentement. Il y a eu d’abord deux ou trois forts ralentissements puis, alors que l’autorail sortait d’un tunnel paravalanche, il s’est immobilisé d’un coup. Le gros moteur a tourné au ralenti. Les sifflements du vent ont envahi la cage sonore du wagon. Les hommes ont remonté leur col de veste ou de gilet, les femmes tiré leur fichu sur les oreilles. L’instinct grégaire reprenait le dessus. Ils se sont interpellés, se sont levés, chacun s’est rapproché de son voisin ; plusieurs se sont dirigés vers la portière, le nez collé à la vitre pour mieux voir ce qui se passait dehors.
Vers l’avant du train, des éclats de voix provenaient du ballast : le mécanicien et le contrôleur en grand conciliabule ou quelques voyageurs descendus de l’autre voiture ? Poussés par la curiosité, trois passagers sont partis en quête d’informations. Le train était bloqué, sont-ils revenus dire. Le contrôleur allait passer pour donner des instructions. Quelques minutes après, il est entré. « Nous sommes arrêtés en pleine voie, a-t-il annoncé. Une congère trop importante. Nous avons contacté le dépôt de Mende. Une équipe avec une fraiseuse est déjà sur les rails pour nous débloquer, mais ça peut être long. Sinon on sera obligé de repartir en arrière. En attendant avec le mécanicien et deux gars de l’entretien, on va tenter d’avancer le boulot avec la douzaine de pelles qu’on a. S’il y a des volontaires, ils sont les bienvenus. Et puis ça nous réchauffera, a-t-il plaisanté. On accepte même les plus jeunes, surtout les plus jeunes, a-t-il ajouté sur le même ton en jetant un regard dans ma direction. » La dizaine d’hommes du wagon est descendue, tous canadienne bien boutonnée, béret enfoncé jusqu’aux oreilles. Il a bien fallu que je suive le mouvement. Je me suis levé le dernier, en faisant glisser mon gros sac vers la portière. À l’avant, dans la grisaille du jour obscurci, des plaisanteries fusaient, des éclats de voix et d’encouragement résonnaient. En cadence, à grosses pelletées, plusieurs hommes déjà s’activaient. À la régularité de leur geste, à la force de leur jetée, on voyait que le travail manuel ne leur était pas inconnu. Autour des actifs, un groupe attendait pour prendre la relève tout en lançant quelques blagues. Je me tenais en retrait. Personne ne m’incitait à entrer dans le cercle, comme si on craignait de s’adresser à moi. Passant de l’un à l’autre, le contrôleur surveillait les travaux, encourageait chacun d’un mot. La congère diminuait. J’ai d’abord reculé à petits pas. Puis, profitant de l’inattention du plus grand nombre, j’ai franchement fait demi-tour. Au passage j’ai tiré mon gros sac à dos et, tout en le chargeant sur l’épaule, me suis dirigé vers le tunnel tout proche. Dans la pénombre entre deux arcades, je me suis assis un moment à même le sol, dos appuyé contre le mur de pierre. Je suis resté là, à écouter les bruits et les voix venant du chantier. De temps à autre, je regardais vers lui pour voir si on faisait attention à moi ; puis je me suis levé et me suis dirigé vers le fond. La neige épaisse rendait mon pas difficile, mais j’avançais col relevé, tête baissée, les deux mains dans les poches. Tout droit afin de mettre la plus grande distance avec le convoi là-bas, toujours arrêté sur la voie. Comme si je venais de larguer les amarres. Je me concentrais sur chacune de mes enjambées. Tout autour de moi, rien. Je progressais, me fiant aux bruits du chantier qui s’amenuisaient. Aucune visibilité, d’autant plus que je courbais le dos sous les bourrasques de crainte qu’en redressant la nuque la neige accumulée sur ma tignasse ne me dégringole dans le cou. Malgré mes santiags, le froid et l’humidité commençaient à gagner mes pieds. Je marchais. Obstinément. J’avançais, c’est tout. Dans la confusion neigeuse, toute forme avait disparu. Plus de repères dans l’espace. Le temps s’était refermé sur lui-même. Pourtant – mais au bout de combien de minutes ? – surgie de l’obscurité blanche, une ombre a fini par émerger peu à peu. Il m’a fallu attendre d’être tout près d’elle pour la voir se changer en arbre. Un frêne étêté, aux moignons sombres et noueux. Dans le prolongement, une deuxième silhouette, suivie d’une troisième. D’une autre encore. Le classique alignement d’arbres qui de tout temps, là-haut, ont bordé les chemins vicinaux ! Je n’avais qu’à me laisser guider. Quatre ou cinq courbes ; plusieurs centaines de mètres à longer des murets de pierre sèche étouffés sous la neige, puis une énorme masse sombre est montée peu à peu du brouillard. Une grosse ferme, un hameau peut-être si j’en croyais ce panneau « La Garde-Montbel » planté au bord du chemin. On m’accorderait bien l’hospitalité. Au moins la chaleur de la cheminée et la paille de la grange. Ça ne coûtait rien. Et s’il le fallait, j’avais de quoi payer. Mais aucun bruit ne me parvenait. Aucun aboiement. Aucune voix. Une charrette achevait de pourrir sous l’appentis d’un bâtiment agricole. Un peu plus loin se dressait une imposante ferme. Une de ces fermes anciennement fortifiées dont la partie centrale s’élevait sur deux étages. Je me suis avancé. Fenêtres et porte hermétiquement closes par de solides volets. Aucune lumière. Aucune fumée ne sortait de la cheminée. Une de ces fermes qu’un dernier métayer aurait abandonnée ? Qui attendait dans le dépérissement son successeur ? La peinture des huisseries n’était pas vieille. Sur trois ou quatre mètres, le mur de clôture avait été remonté. À coup sûr, une maison passée aux mains de citadins, qui ne devait s’ouvrir qu’aux beaux jours de l’été. J’ai fait le tour de la bâtisse à la recherche d’un abri ; une simple remise à bois m’aurait suffi, mais tout était obstinément barricadé. J’allais repartir vers l’appentis quand, en longeant l’arrière de la maison, j’ai remarqué le petit balcon sur lequel donnait une porte-fenêtre protégée par deux contrevents. J’ai tout de suite repéré le discret bâillement tout en haut, là où le crochet de la crémone aurait dû être engagé contre le piton d’arrêt. Des deux bras tendus, j’ai tiré de toutes mes forces sur le panneau voilé afin d’élargir l’ouverture puis, à l’aide d’un fer plat que j’avais récupéré sous le hangar voisin, j’ai dégagé
l’espagnolette et l’ai soulevée. Le volet s’est ouvert. Casser la vitre n’a été qu’un jeu d’enfant. Il ne me restait qu’à tourner la poignée et pousser le battant vers l’intérieur. La porte donnait sur une cuisine. J’étais à l’abri.
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