La spirale

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Ce roman naît de la forme que suggère le titre, la spirale, qui annonce à la fois enchevêtrement, recoupement et infini, comme en ces rayons sur lesquels, si on les fait tourner entre ses doigts, elle se déroule sans fin pour échouer dans le vide à l'extrémité de l'objet. Le récit, d'adresse en adresse, de relation en relation, s'enroule autour de la place du Trocadéro pour y revenir et conclure à son inachèvement.
Publié le : samedi 1 mars 2003
Lecture(s) : 204
EAN13 : 9782296315730
Nombre de pages : 108
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Anne MOUNIC

LA SPIRALE

L'Harmattan 5-7, rue de 1'École- Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4055-3

Dans l'un de ces grands cafés qui bordent la place du Trocadéro, le coin non-fumeurs s'enroule comme le corps d'un escargot au sein d'une coquille de verre brun. Au centre, dans un U, se trouve une table ronde et, en remontant tout du long vers l'ouverture, les tables épousent à l'effleurement de la paroi la courbe de l'hélice. Chaque point sur l'arc hélicoïdal rencontre sa propre tangente, s'évade et, à la fois, se replie sur le souci de la forme, s'évasant comme le limaçon de l'oreille vers l'air tissé de sons, se recoquillant en son repos, ses profondeurs, la muette invisibilité de la vie, à la racine de l'intuition, là où va puiser l'oracle. Et nous en sommes les échos, sans toujours nous en rendre compte. L'existence demeure inconsciente et son bonheur s'anime à l'aveugle. La parole aspire à s'abreuver du silence. Le mot est noir, mais ne glisse pas sur le vide. Il prend racine, comme les nénuphars, là où se noie le regard. La phrase est une tige volubile. Qui pourrait dire le néant?

Nous nous trouvions tous deux dimanche vers six heures de l'après-midi dans le colimaçon. Je m'en souviens bien: tu buvais un chocolat chaud. (Minovembre, et il faisait si froid ce jour-là, en ce premier assaut de l'hiver sur nos mains recroquevillées dans nos poches, sur la pelouse du matin tout de blanc saisie, sur les pare-brise métamorphosés en écrans de cinéma poudreux, etc. l'hiver, quoi. On voudrait tant parfois que la vie soit un filin ... ne soit qu'un filin, pour en tirer le merveilleux sans les aspérités ou même les journées bien trop lisses. On dirait quelquefois que les déceptions donnent à l'existence son seul piment, mais c'est simplement trop d'orgueil et de repli sur soi qui empêchent de se couler en la vie qui s'écoule, à la ressentir par tout le corps et l'imagination mêlés. Il n'y que l'imagination pour faire vraiment l'expérience du corps.) Je buvais un jus d'orange. Nous attendions l'heure d'aller retirer nos gravures à la Porte d'Auteuil, au Salon qui se tenait làbas depuis le début du mois, dans la gare désaffectée, au bout des voies. Les salons artistiques, depuis la fermeture au public du Grand Palais, sont en errance dans le grand Paris. Ils se tinrent un moment au quai Branly. Il fallait marcher, en venant du Trocadéro, de l'autre côté de la Seine, ou bien de la station de métro express régional Alma, sur la rive gauche. Les salons font le tourment de l'artiste, cet individu en gloire de solitude qui se retrouve là dans un petit recoin parmi la foule des œuvres des autres. Et pire encore s'il n'est pas pris par le sacra-saint jury qui délibère au secret et

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dont les édits ont force de loi, car il ne peut même pas prétendre au statut de grain de sable, ou de miette. Il faudrait trouver LA galerie sauveur des mondes, seule voie d'accès vers le public qui dirait alors: Voici un véritable artiste. Le tourment de l'obscurité, cependant, fait partie du jeu du génie, plus difficile à décrocher que l'anneau de fer au bout du bâton, au manège des chevaux de bois quand nous étions petits, n'est-ce pas? Ce divertissement est fondé sur une erreur, celle du divin. Nous étions allés au musée d'Orsay et avions admiré les huiles de Strindberg, la vague particulièrement, la mer et le ciel de ténèbres fendant la toile à l'horizontale d'une faille en forme de lèvres entre sourire et douleur. Qui pourrait dire le faible des instants, la fable de chaque menue minute au sein du lent écoulement, le merveilleux d'un étonnement, cette sorte de mystique du gémissement, de plaisir, de douleur? Qui pourrait dire la durée tout à la fois, ce tissage de joie et d'écœurement, et parfois la grande angoisse, soudain, sans fond, comme si tout, soudainement, allait s'achever? Nous n'aurions que l'intuition du néant à l'effleurement de la crainte. Il suffit bien que nous ayons l'absence. Le chaos sourit comme la bouche qui attend le baiser. C'est de là que partit la spirale, de cette journée à se promener et à découvrir, de cette interrogation sur la peinture, la parole et la vie dans le musée, le long des quais, sur l'avenue qui relie la place de l'Alma à la place du Trocadéro. Nous voulions voir l'exposition

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Morandi au musée d'art moderne, mais l'endroit était fermé. Jour férié; en plus du dimanche, c'était le 11 novembre. C'est ainsi que nous décidâmes d'aller au café. Cette place du Trocadéro a un parfum d'ailleurs, comme si elle n'était pas faite tout à fait pour la vie quotidienne, le Palais de Chaillot se dressant avec la majesté d'un tombeau pour surplomber la vallée, la T our Eiffel en son squelette de f11de fer rivalisant mal avec la plénitude de pierre des inconscients séculaires, l'universel subjugué en son exotique diversité. Il reste de l'Exposition cette impression d'immensité, de vaste perspective, comme si le monde pouvait encore se doubler du désir de l'imagination et de la fantaisie des rêves, de l'orientalisme aux guerres coloniales.

Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de monde dans les bistrots du Trocadéro le dimanche. On sortait sans doute de représentation au théâtre de Chaillot. Je ne sais quelle pièce on y donnait. Peut-être l'apprendrons-nous plus tard, au fil de la torsade que je prends au vif. C'est ici que débute cette histoire, qui a commencé il y a quelque temps déjà. Je ne sais exactement à quel moment. Un point de départ n'est qu'une section dans le temps. Il ne s'agit pas de notre histoire, bien entendu, du déroulement de ce nous deux qui va puiser sa source il y a tant d'années, au fond de l'antre inconscient qui tient la vie quotidienne en suspens sur le frémissement. Tout commence en l'indicible, même les récits que je vais frôler sur les méandres hélicoïdaux qui partent de ce café, La spirale. Elle se 8

mit en route l'autre soir en mon esprit, alors que la nuit déjà s'était faite, complice du froid pour nous susurrer la présence de l'hiver, du repli sur soi. Depuis, elle fait son petit bonhomme de chemin dans ma tête et me comble de ravissement. J'imagine. . ., mais je ne sais plus de quelle couleur sont les tables du café et je m'aperçois que je ne les ai pas décrites. J'ai indiqué simplement la forme générale de l'endroit pour m'évader vers l'abstraction de sa portée imaginaire. Tant pis. Pourquoi colmater les brèches? Il demeurera dans le récit un petit trou de mémoire. Noir et plus réel que des tables de formica carmin, ocre, brun van Dick, doré, gris imitation marbre. Comme la photographie contredit l'œil et sa vocation au mouvement perpétuel par sa fictive flXité, l'accumulation de détails offense le souffle de la négligence, la liberté d'oublier quelques décors fortuits de l'existence. Cela n'empêche pas le colimaçon de prendre sa source au beau milieu de la réalité et en pleine anatomie de gastéropode. Le conteur diffère physiologiquement de l'escargot en ce qu'il ne marche pas sur son estomac, mais sur le bout de la langue, ce qui est parfois très périlleux et beaucoup plus lent. Cela dépend des jours et des heures de la journée. Pourvu qu'il ne trébuche pas sur un mot, ne perde pas le f11entre les jambages et ne se prenne pas l'idée dans les détours d'un point d'interrogation, il gardera sur la page la lente progression de l'animal zélé qui patiemment colle à son support. Un seul trait de

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pmceau nuées.

entre

dessin

et calligraphie,

la tête dans les

Pour être plus précis encore, flXons bien sur notre plan de Paris le point où tout démarre. C'est exactement à la table voisine, par la bouche de cette femme qui conversait avec son amie pour s'écouter parler. Nous avons à peine entendu la voix de l'autre. Nous l'avons devinée discrète, soumise et résignée, pour tromper sa solitude, à laisser toute confidence se formuler, comme un livre qu'on lui aurait tendu et dont elle aurait fait, au fond d'elle-même et sans en rendre compte à qui que ce soit, ce que bon lui semblait, lecture attentive, lecture agacée, inattention pure et simple, les lignes ne fournissant que support pour songer enfm à autre chose. Peut-être, cachant bien son jeu, sautait-elle des pages ou revenait-elle en arrière. Peut-être la faconde de l'autre la révoltait-elle, elle qui, si effacée, si douce, si peu captivée par sa propre existence, perdait si facilement le fil de ses paroles. Elle vivait la plupart du temps sans le secours des mots, d'ailleurs, ce qui n'était le cas de la dame au cha t. - Vois-tu... l'autre soir... (Elle hésite, puis se reprend. Oui, maintenant, elle se souvient bien de ce qu'elle veut dire.) Eh bien, il faisait si froid. Oh ... (Là, elle grelotte ou fait semblant. Elle claque des dents pour mieux mettre en scène son tourment.) Je voulais sortir. Je m'étais dit que j'avais du temps. J'eus alors envie, une fois n'est pas coutume, de me distraire. Je voulais aller au cinéma.

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Qui dirait le faible de l'instant, la fable du menu moment en cette continuité sans gloire (et sans génie, n'est-ce pas ?) de la durée? - Tu sais, poursuit-elle imperturbable, sans souci réel de métaphysique. V air ce filin dont tout le monde parle en ce moment... (Elle lève la main, rejoint le pouce et l'index et cherche, les yeux dans le lointain. Pas si lointain d'ailleurs. Nous ne sommes qu'à quelques coudées de tout horizon, la porte de verre, sans doute, qui s'ouvre et se ferme dans un petit souffle d'air froid.) Ah, le titre ne me reviendra pas. Peu importe puisque, tu l'as deviné, n'est-ce pas? Eh bien, je n'y suis pas allée. La discrète aura peut-être hoché la tête. Je ne sais pas ce qu'elle aura fait puisque, de toute façon, je lui tournais le dos. Certaines situations s'avèrent plus que d'autres à portée d'imagination, car elles se reproduisent si aisément. La dame qui n'alla pas au cinéma se donnait alors forme dans l'œil de l'autre, se souciant fort peu de la qualité de l'attention. Elle ne réclamait que présence pour tromper la solitude par le truchement de la représentation. L'œil est légèrement supérieur au simple miroir.
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Et me voici en pyjama!

S'ensuit un silence pour en imaginer la couleur et l'étoffe dans la lacune du récit. Encore un petit trou. Ce discours ne dissimule rien. Et surtout pas ses failles. La béance de l'existence. Ce que jamais de soi on ne saura. Peut-être est-ce là le néant, ou bien, pour peu qu'on l'accepte comme limite de la volonté de

Il

toute-puissance, sa consolation, le mystère. curieux alors. .. au lieu de tout connaître.
-

Faut-il être

Et me voici au lit avec mon chat!

L'amie connaît sans nul doute la forme du lit et de la pièce, l'allure du chat, son âge et son sexe. Nous disposons du squelette des instants. - Je voulais lire et je me suis endormie. Tu vois, comme ça. Sans même attendre. Je devais être très fatiguée, n'est-ce pas? Hochement de tête? - Finalement, j'étais bien, au chaud, chez moi, dans mon lit. J'irai une autre fois. Peut-être pas, d'ailleurs, car on m'a dit hier que ce filin était quelconque. Ah, le titre. .. ? (Regard au lointain, le pouce et l'index. La porte du bistrot s'ouvre et se ferme, nous tient au courant de l'hiver, de sa fraîcheur inédite. Diable, elle nous surprend, et pourtant, il en est ainsi chaque année. Les saisons nous sauvent de la perplexité. Le soir tombe.) Non, je ne le retrouverai pas. Ah, mon chat! Que je suis heureuse de l'avoir! Il vit sa vie, c'est sûr. Les chats, ce n'est pas comme les chiens. Ils ne sont pas toujours avec vous et sur vous. Mais tout de même, ce qu'il est mignon! Oui, c'est bien cela, il me tient compagnie. Et toi, ta chatte, tu ne l'as plus? Oh, quand tu m'as dit que tu l'avais perdue, je me suis dit..., enfm, j'ai bien cru ... C'est mieux comme cela. Oui, bien sûr. Nous n'avons pas entendu la voix de l'autre. Nous avons dressé l'oreille. Nous aurions aimé savoir ce qu'il en était de la chatte et de son destin. La discrète parlait-elle tout bas ou bien n'avait-elle fait

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