LA TERRE PIÉTINÉE

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La terre piétinée est un combat de femme dans la transition. Ce roman est aussi un voyage entre les deux rives : l'ici et là-bas. A travers ses larmes, ses cris de désespoir, Fatiha sait que l'émancipation passe par le savoir. Ce savoir-libérateur qui va lui permettre de déjouer les manipulations, et les incohérences des deux sociétés différentes, mais si proches dans le regard qu'elles posent sur l'autre.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296260375
Nombre de pages : 220
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LA TERRE PIÉTINÉE

Collection Ecritures berbères

Déjà parus

1. Laura MOUZAIA, La fille du berger. 2. Wahmed BEN-YOUNÈS, Yemma. 3. Brahim ZEROUKI, Bleu permanent.

Laura MOUZAÏA

LA TERRE PIÉTINÉE
Roman

Préface de Lucie A UBRA C

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001
ISBN: 2-7475-1229-0

"Si tu parles, tu meurs, Si tu te tais, tu meurs, Alors parle et meurs."
Tahar DJAOUT - Journaliste écrivain, assassiné

Et Faroudja se rendit à la fontaine, Et Saleha se rendit à la fontaine Quand meurt la femme, quand meurt la fille, Il s'agit de la même terre et du même sang.

Le village a pris feu. Peu d'enfants pourront s'enfuir. Il y a ceux qui restent pour témoigner de l'horreur, du mensonge, de l'absurde et de tout le reste.

Il est dix-sept heures quarante cinq. Fatiha court, court. Dans quelques instants le train va passer. Elle arrive essoufflée sous le pont. Déjà les murs se lézardent, annonçant l'arrivée du train à deux mètres au-dessus de sa tête. Il arrive à une vitesse folle avec l'envie de dévorer tous ces kilomètres de ferraille, à la hâte, telle une ogresse qui se réjouit d'avance. Tout le corps de Fatiha commence à vibrer. Les mains sur les oreilles pour s'isoler du bruit infernal de la bête humaine,gueule ouverte, elle hurle à pleins poumons et se dévide de tous les fiels ingurgités. Elle hurle en toute quiétude, car le monstre ferreux qui vocifèrait au-dessus d'elle la protège en happant chaque vague de sons qui sort de sa poitrine endolorie. Elle hurle à s'en déchirer les cordes vocales, et se à noyer le tympan. Lorsque le dernier wagon passera, il essuiera avec lui les derniers râles qui émergent de ce corps mutilé. Et pendant que le train continuera sa course folle, Fatiha poursuivra sa route, déjà tracée par les feux de la braise.

Et elle court, elle court, parce qu'il est dix-sept heures quarantecInq.

Préface

Des pleurs, de la révolte, des refus, de la colère, des invectives, des cris de douleur et de haine, mais aussi la soumission. Grâce à tout cela, ce roman est une œuvre certaine de témoignage, d'observation, de vérité d'une société figée dans une vue sauvage et primitive que les grands esprits appellent « la tradition ». Mais ce livre a une dimension supplémentaire. L'auteur, avec clairvoyance et minutie décrit ces familles écartelées entre la coutume et l'évolution de deux sociétés. Celle du Maghreb algérien où I'homme est roi, où les femmes sont esclaves, battues, mariées, engrossées, répudiées pour le confort, le plaisir, la commodité de la portion masculine. Depuis l'enfance jusqu'à la mort souvent réclamée comme la fuite vers le repos, la gent féminine est objet, sans plus. Elle subit même la vindicte des femmes plus âgées qui se vengent ainsi de ce qu'elles ont subi ou qu'elles supportent encore. Cette longue analyse de Fatilia, née en France dans une famille de kabyles qui, au nom du « traditionnel» en fait son souffre-douleur, ne laisse pas sur l'impression de fatalité, d'irrémédiable. Ce livre a une troisième dimension. La petite fille comprend, juge et veut se construire une vie libre. Les entraves sont solides et l'échec est souvent au bout de l'effort, mais le désespoir n'est jamais définitif. L'enfant, l'adolescente, la jeune femme mariée contre son gré, la maman qui a enfin quelque chose à elle, un enfant; à travers les différents stades de sa vie; Fatilia ira au bout de sa quête, être instruite, cultivée, réussir examens et concours, être une personne libre, indépendante, maîtresse de sa destinée et de sa vie de femme. Elle ne sera plus jamais la propriété d'un homme. Ce livre est un message d'espérance pour les maghrébines nées en France ou venues avec leur famille migrante. Il est une leçon pour la société masculine. Parmi tous ces hommes décrits, il y a les brutes ignorantes, les soumis sans ambition, ceux qui

sont conscients de cette féodalité. Et des bons et braves gars souvent, qui se croiront libérés parce qu'ils auront subi une intégration dans ce qu'il y a de plus négatif dans notre société: tabac, alcool, filles et assistance. Colère, injure, souffrance, espoir et surtout cette remarquable leçon d'humanité: dans l'ardeur que l'on met à être libre, on trouve toujours autour de soi un petit noyau opiniâtre, fraternel, un repas, une accolade, quelques francs, un encouragement. Et cela s'appelle la solidarité.
Lucie AUBRAC

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LA BRÛLURE

Il pleut. La ville est enveloppée d'un épais nuage grisâtre, l'habillant d'une immense tristesse. Depuis longtemps ils ont préparé leurs affaires dans des cartons. Un camion est arrivé, avec à l'arrière Mohamed le harki, que le père avait rencontré lors de son embauche à l'usine. Mohamed était originaire de la même ville que lui. A partir de cette rencontre des liens se sont établis. Souvent les parents de Fatiha invitaient la famille de Mohamed à partager le repas du dimanche. La première fois que les frères et sœurs ont vu sa femme, ils ont pris peur. Elle était d'une grande taille et d'une corpulence sans commune mesure. Elle leur rappelait à tous l'ogresse dont parlent les contes kabyles. Sa taille était difforme, et les longues et amples robes kabyles qu'elle portait ne l'avantageaient point. Sur sa tête elle dissimulait une lourde chevelure par un foulard aux couleurs chatoyantes. Au premier contact ils craignaient de l'approcher pour la saluer, de crainte, que d'un coup de langue, elle les aspire comme l'ogresse qui hantait leur esprit juvénile. Les enfants la craignaient et la respectaient, tant sa stature était imposante. Lorsqu'elle se déplaçait, toute sa chair graisseuse en tremblait. Elle craignait l'effort qui l'épuisait dès les premiers instants. Ils avaient honte tous au début, de sa tenue folklorique, car ce jour-là, accompagnée de son mari et de

leurs huit enfants, ils avaient dû marcher au moins pendant trois kilomètres avant de leur rendre visite. Les enfants, eux, jugeaient cela bien déconcertant, que ce monstre s'arrête devant leur porte. Les voisins devaient bien rire de cette visite inopinée. Mais ce qui les amusait le plus, c'était l'énorme différence physique entre Baya et Mohamed. L'époux brun, grand et sec, paraissait fragile devant son épouse au teint blanc et à l'allure colossale. Dès que le camion stoppa, Mohamed descendit d'un saut. Le père et lui se saluèrent, et ils échangèrent avec le chauffeur une poignée de mains. Après avoir consommé un café que la mère avait préparé, les trois hommes se dirigèrent vers le camion, les bras chargés de cartons. Les meubles causèrent quelques difficultés, très vétustes et pas toujours faciles à manipuler. Les réelles difficultés, commencèrent au moment où les hommes ont voulu empoigner le lit des parents qui était situé au premier étage. La largeur de la porte n'était pas assez suffisante pour permettre de déménager le meuble. Il fallait user d'un autre subterfuge. Alors les hommes utilisèrent une épaisse corde qu'ils attachèrent au pied du lit, et ils basculèrent légèrement le meuble par la fenêtre. Les enfants le regardaient suspendu dans le vide, pendant que le père dépensait son énergie à maintenir la corde de ses grosses mains. Mohamed et le chauffeur dégringolaient l'escalier pour aller réceptionner le lit qui se balançait au bout de la corde. Avant que le camion ne démarre, la famille Zemmouri alla faire une courte visite d'adieu aux voisins. Ils étaient tous peinés de quitter ce voisinage avec lequel ils avaient vécu de longues années tissées d'une affection particulière. Dans ce quartier ouvrier, l'entraide était toujours possible, et maintenant que leur place était faite, reconnue, ils devaient le quitter vers une destination encore inconnue et appréhendée. Après les adieux qui firent sourdre quelques larmes, ils s'entassèrent dans le camion. 12

La mère tenait dans ses bras Youcef, âgé de quelques mois. Slimane, lui, prenait soin de la chatte Miquette, au pelage noir et blanc. Il l'avait toujours enveloppée d'une attention particulière. Pour la protéger des gouttes de pluie, il la couvrit d'un bout de tissu qu'il avait récupéré, nul ne sait où. Il avait été toujours très prévenant avec les animaux. Miquette leur avait été remise un soir d'orage par une vieille femme retirée du quartier. Elle était seule, et partageait sa misérable existence avec une quinzaine de chiens et de chats. Les voisins l'avaient surnommée « la folle », et la mère « la folle aux chiens ». Miquette éprouvait pour Slimane un profond attachement. Elle le suivait partout dans ses déplacements. C'était de ce contact que son amour pour les animaux était né. La mère ne voulait pas entendre aboyer un chien à la maison: elle avait toujours refusé à Slimane la compagnie de ces bêtes. Mais ce soir là, lorsque « la folle aux chiens» est entrée avec Miquette roulée en boule, Slimane se précipita pour la couvrir de baisers. « Si vous ne la voulez pas, je la noie» dit-elle. Slimane se tourna vers sa mère avec une profonde tristesse: « S'il te plaît maman, on la garde, s'il te plaît... » Sa mère lui soumit toutes ses exigences: « A condition que tu t'en occupes bien. Je ne veux pas m'en charger; tu entends, tu t'en occupes bien!... » IlIa supplia, et Slimane accepta d'avance les exigences de sa mère. Il se chargea donc, lui-même, d'assurer la survie de Miquette puisqu'il la nourrissait au biberon. Pour les autres enfants, la chatte était devenue un jeu vivant et attrayant. Après une heure de route, le camion s'arrêta près d'un chemin de fer. Il se gara le plus prêt possible du portail d'entrée. Les hommes sortent alors de la cabine du chauffeur. Le père aida à descendre du camion sa famille entassée.

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Ils aménagèrent en silence. La maison était froide et dégageait une odeur d'humidité. Le premier meuble qui fut installé, c'est la cuisinière bleue en fonte très lourde, que les trois paires de bras des hommes soulevèrent, non sans épuisement. Dès que son installation fut achevée, la mère intervint alors. Avec quelques brindilles de bois sec, de papier journal froissé en boule, elle craqua une allumette qui embrasa tout de suite; et lorsque le feu s'annonça moins timide, elle l'arrosa d'une pelle de charbon pour le raviver davantage et maintenir la chaleur en vie. Cette chaleur, ils ne pouvaient guère en profiter, car malheureusement elle s'étiolait par la porte grande ouverte à cause des allées et venues constantes. Les voilà installés depuis longtemps à Vriez. C était un petit bourg très vivant. Les industries aux alentours avaient donné naissance à une prolifération de main d'oeuvre ouvrière. La plus importante de ces industries et qui regroupait un grand nombre de cadres étrangers était nommée « La VieilMontagne ». Son architecture était colossale, impressionnante. Au-dessus d'elle planait toujours un nuage de fumée, car c'était une usine de produits chimiques. Aux alentours la végétation était toute rabougrie, chétive, maladive, privée d'oxygène. Le sol, lui, est aussi noir qu'un puits de mine. Le décor était triste, et toute cette flore inanimée semblait lancer un appel de détresse. Beaucoup de villageois l'ont d'ailleurs surnommé « la montagne pelée ». Et la sagesse populaire exprime bien cette misère dans laquelle baigne cet endroit appauvri par des nuages toxiques. C'était l'agonie à perpétuité. Pourtant cette usine est le deuxième poumon de la région. Le père était embauché dans une tuilerie. A l'origine, ce n'était qu'une entreprise familiale qui s'était développée grâce à l'emploi d'une main d'oeuvre étrangère.

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Après, sa structure s'était modifiée. Elle avait été achetée par un membre de la famille de Monsieur Riebo, qui avait légué les responsabilités à son cousin, lequel supervisait toute l'entreprise. Il y avait un grand nombre d'Espagnols, d'Italiens, et aussi un harki et deux kabyles. Plus tard, l'émigration portugaise apportera à son tour ses vagues d'effectifs, qui iront se greffer sur la population étrangère déjà existante. Le quartier était un espace habité par les familles d'ouvriers~ Les maisons étaient rectilignes, construites en briques; ce qui par conséquent laissait place à une très grande perméabilité à 1'humidité qui lézardait les murs. L'hiver, malgré un chauffage permanent, l'humidité suintait de partout. L'été, la chaleur était aussi étouffante que dans les fours de la tuilerie. La famille Zemmouri disposait de quatre pièces pour huit personnes. Le confort sanitaire n'existait pas. De petites lucarnes donnaient sur la route, et les larges fenêtres ouvraient directement sur les jardins et sur la montagne ondulée. Il y avait, par pâté de maisons, un cabinet de toilette qui regroupait trois à quatre familles. Souvent se croisaient des voisins qui formaient une file d'attente, les plus âgés cédaient leur tour aux enfants. Chacun sortait de là, tenant sous le bras un rouleau de papier hygiénique. La seule satisfaction que les habitants tiraient de cette situation, c'était le prix modique du loyer, prélevé sur les bulletins des salaires. Les plus belles maisons individuelles, qui n'étaient autres que des villas, étaient occupées par les cadres de l'usine. Ainsi le contremaître et le chef comptable logeaient à l'écart des bicoques couleur brique, qui juraient affreusement, tant par leur architecture simpliste que par l'espace exagéré dont elles disposaient. Les pâtés de maisons étaient regroupés, unis par une même hiérarchie sociale. Seules les villas se tenaient dédai-

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gneusement, à distance avec leurs collerettes fleuries aux balcons. Cette masse grouillante d'ouvriers allait et venait sous le charme non discret de ces façades qui semblaient quelque peu indignées et agressées, que des yeux d'un autre monde que le leur puissent s'y arrêter. D'ailleurs dans les deux villas, juste devant la grille il y avait en permanence deux chiens loups qui impressionnaient, par leurs sauts, décourageant ainsi tout éventuel curieux. Il n'y avait pas de centre commercial. Pour s'approvisionner, les ménagères devaient se rendre jusqu'aux épiceries du bourg. Elles pouvaient aussi attendre l'arrivée des commerçants ambulants. A leur klaxon, femmes et enfants se pressaient de faire signe au chauffeur de la camionnette qui stoppait net, tout heureux, sachant à l'avance qu'il partirait avec un contenu de caisse plus intéressant. Les femmes des ouvriers, presque toutes étrangères étaient trop souvent harassées par leurs tâches ménagères, qui ne leur accordaient aucun répit pour s'aventurer jusqu'à la ville la plus proche afin de faire leurs emplettes. Elles préféraient attendre alors l'arrivée de la camionnette, même si les prix affichés étaient plus élevés. Ainsi, à tour de rôle, se faisait entendre le klaxon du boulanger, puis de l'épicier, et deux fois par semaine, celui du boucher. Le vendredi soir une vieille paysanne enveloppée de noir, qui portait un béret tout aussi noir de crasse, dégageait des odeurs fétides de poulailler, venait proposer de la volaille et des œufs frais. Ses clients tenaient à marquer un écart avec elle pendant la transaction, tant les relents étaient suffocants. La vieille paysanne, nommée Camille, avait toujours sur ses vêtements des plumes, à croire qu'elle passait sa vie cloîtrée dans un poulailler. Camille avait des pommettes rouges, aussi rouges que les feuilles d'automne, rongées par le soleil; une bouche toujours entrouverte, qui laissait apparaître quelques 16

dents en piteux état, prêtes à abdiquer. Elle portait une robe noire léchée par un mauvais amidon qui happait tous les poils au passage, recouverte par un tablier de devant en tissu noir avec de petites fleurs bleues. La vieille femme avait de grosses mains, maniant un crayon de menuisier, qui glissait mal sur les petits bouts de papier, qu'elle tendait à chaque cliente, exigeant ainsi son dû. De temps à autre, elle sortait une langue épaisse, qu'elle pointait sur la mine du crayon, pour l'aider à mieux rehausser les chiffres qui s'égaraient dans leur pâleur. Elle échangeait avec ses clientes, toutes les nouvelles de sa famille, de son village. Quelquefois, elle les écoutait les mains sur les hanches. Quand elle parlait de la pluie et du beau temps, et de ses récoltes, elle disait toujours: « Ah ! je ne sais pas si j'en aurais. Vous comprenez, maintenant, y a plus de saisons. Avec tous les engins, les satellites qu'ils envoient sur la lune, ils détraquent le temps. On regarde bien la lune avant de planter, mais le résultat, ça dépend pas de nous... » Eté comme hiver, elle portait des botillons noirs qui se fermaient par une fermeture à glissière. En été elle enfilait des collants gris, en hiver elle portait des collants épais, mais noirs. Tous les vendredis, elle vidait son chargement de volailles, d'œufs; quelquefois elle complétait son bénéfice par la vente de légumes. Le quartier des étrangers faisait la joie des commerçants, car d'un bout à l'autre de cet espace la vente était assurée. Chacun dans le quartier disposait d'un jardin. Les hommes, tout comme les femmes, s'acharnaient à faire ressortir de leur lopin de terre le maximum de denrées qui pouvaient leur apporter une aide financière. Ainsi la pomme de terre était l'aliment de base que tous cultivaient. D'ailleurs, au moment de la récolte, les enfants devaient participer au travail de l'arrachage, ensuite, ils transportaient les kilos de pommes de terre sur une brouette, qu'ils se dépêchaient de vider à la cave, à l'emplacement que leur père leur avait indiqué.

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A la même époque poussaient dans tous les jardins haricots verts, tomates, petits pois. La mère était une véritable fourmi. En été elle passait son temps sous la chaleur accablante devant la gazinière installée dehors. Elle avait aménagé un petit abri pour confectionner les repas en été, mais aussi pour la cuisson des conserves. Des bocaux barbotaient dans la grande lessiveuse. Elle avait conservé quelques recettes d'Algérie. Elle salait les tomates et les laissait sécher au soleil sur des planches. Elle confectionnait elle-même les pâtes alimentaires. Elle faisait sécher toujours au soleil de grandes crêpes de semoule étendues sur des draps blancs. Après plusieurs jours d'exposition, elles les palpait, de ses doigts fins, pour en apprécier la qualité. Ensuite, elle découpait le tout en fines lanières. L 'hiver ces repas étaient appréciés: c'était le fruit de leur travail collectif. La mère Yasmina, malgré sa petite taille, s'imposait par une très forte personnalité. Elle avait une peau blanche dont elle était fière, comme tout kabyle d'ailleurs; une longue chevelure noire qu'elle dissimulait sous un chignon épais; un visage rond, troué par deux grands yeux marrons. Lorsqu'elle souriait, sa mâchoire supérieure laissait apparaître deux incisives longues et pointues, prêtes à déchirer avant même qu'on ne ripostât. Têtue, volontaire, elle effrayait ses enfants par son regard dur et froid. Excellente comédienne, elle avait l'art de tout dramatiser. Lorsqu'elle posait un oeil sur l'un de ses enfants, pour pointer son désaccord, il se levait, pris par un courant de panique. Très exigeante avec elle-même et surtout avec les autres, elle ne pardonnait aucune erreur ou maladresse à ses filles qui, quoi qu'elles fissent, ne la satisfaisaient jamais. Les félicitations, les compliments demeuraient stériles dans sa bouche. Les préférences qu'elle marquait pour ses enfants étaient nettes. Fatiha avait hérité du teint brun de son père, et pour cette raison sa mère l'avait surnommée « la noiraude ». 18

Yasmina était très vigilante, lorsqu'elle chargeait Fatiha de certains travaux. Le ménage, la confection des repas, les tâches maternelles, auprès des frères et soeurs, dont le nombre s'étendait à l'infini. Chaque attitude vexatoire, chaque réflexion dont elle était victime transperçait le coeur de Fathia. Elle baissait les yeux. A chaque parole douloureuse, ses épaules se courbaient et les questions lui harcelaient les tripes. Lorsque sa mère était particulièrement irritée, elle avait droit à tout un chapelet de malédictions. Le père, Smaïl, avait un caractère aussi pervers que la mère. Lui aussi avait une petite taille. Son physique répondait davantage à celui d'un Espagnol qu'à celui d'un Algérien. Quelquefois il était hélé en espagnol, car certaines personnes croyaient reconnaître en lui un de leurs compatriotes. Il était très lunatique. Pendant des mois et des mois, il boudait toute sa famille, refusant toute communication. Ses silences inquiétaient ses proches, car tous savaient qu'il couvait un violent orage, prêt à foudroyer leurs esprits et leurs corps pendant longtemps. C'était un solitaire borné. Contrairement aux hommes du quartier, le soir il ne fréquentait pas les bistrots de la ville. Le père n'aimait pas sa deuxième fille Miriam. II n'avait pas de préférence particulière pour Fatiha, du moins il ne l'avait jamais manifestée. Il présentait deux faces très inquiétantes. Tantôt il était d'une veulerie inexplicable, tantôt il régnait en despote sur les membres de sa famille. Quelquefois Fatiha maudissait sa mère car elle savait qu'elle attisait la colère et la haine du père. Au lieu de l'inviter au calme, et de ne relever aucune remarque, si pertinente fut-elle, elle provoquait son souffle de folie qui s'étendait alors sur la famille. Yasmina et son époux Smail étaient aussi sectaires qu'intransigeants. Le père avait un regard de chouette. Les éclairs qu'il lançait étaient perçants. Un regard qui vous

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ébranlait et vous refroidissait les os. Fatiha a encore conservé le poids de cette ankylose qui la poursuit comme un fantôme. A l'extérieur, Smaïl était un homme aboulique et falot. Yasmina, elle, avait un regard de vipère. Elle fixait ses enfants longtemps avant de se lancer dans des psalmodies de malédictions. Quelquefois, elle en venait aux mains, et pour clôturer la punition, elle leur injectait son venin en crachant: « espèce de pute» qui était devenu, pour les filles en particulier, plus un verbe rituel, plutôt qu'une insulte singulière. Un après-midi, Yasmina se leva d'une sieste. Elle discuta avec le père, d'un éventuel achat d'un pQste de télévision. Les enfants assistaient à la conversation, intrigués, car pendant longtemps la mère avait dit: « Jamais il n'y aura de place pour une télévision dans cette maison, votre travail scolaire va trop en dépendre. » Le père, tout joyeux comme un enfant, enfourcha sa mobylette et se rendit à la ville pour commander un poste. Le lendemain toute la famille assista à l'installation du téléviseur. Deux employés étaient venus le livrer, et il n'y avait aucune difficulté à lui trouver une place. Il était situé juste derrière la porte, d'entrée à droite en entrant. Le soir même, la boîte magique avait tenu compagnie à toute la famille jusqu'à vingt-trois heures, car le lendemain il n'y avait pas classe. C'est ainsi que la voix de la modernité s'était imposée dans la demeure. Mohamed et sa femme étaient venus jeter leur « mabrouk» (compliments) pour cette nouvelle acquisition. De temps à autre, Mohamed venait prendre connaissance des informations télévisées. Auparavant, il ne cessait de bougonner en levant l'index: « Jamais je n'achèterai un téléviseur, car la réussite scolaire de mes enfants passe avant tout. » Lorsqu'il prenait place à côté du 20

père, Mohamed devenait silencieux. Il se tassait dans sa chaise et écoutait, tout penaud. Yasmina pensait, seule: « Les Kabyles naissent envieux et envieux ils le restent». Cette course à la consommation, et au succès que chacun recherche, sans vraiment la souhaiter à autrui, est une constante invariable qui orchestre les vieilles mentalités. La jalousie a semé des épines sur la route. Les harkis adressèrent de moins en moins la parole à la famille Zemmouri. Mohamed ne vint plus prendre connaissance du journal télévisé. Une guerre froide s'était installée. Les civilités ne s'échangeaient que sur le bout des lèvres. Un jour les voisins se rendirent compte que sur la toiture des harkis pointait une antenne. Leur fierté devait être grande. Il était vrai aussi que le soir la voiture de Mohamed ne se faisait plus entendre lorsqu'il ralentissait dans le virage, annonçant ainsi son rendez-vous chez le cafetier de la ville, détenteur d'un poste de télévision. Au fur et à mesure que les habitants du quartier se lançaient dans l'achat de cet article, les époux comme par enchantement regagnaient leur domicile. Beaucoup de ménagères poussèrent alors des soupirs de soulagement, car la fréquentation des bistrots par leur mari était un premier pas vers l'ivresse et la déperdition. A l'école communale de Vriez, les classes étaient nombreuses. Elles regroupaient toutes les sections, de la maternelle jusqu'au cours moyen. La cour était séparée par un mur qui abritait derrière l'école des garçons. Il y avait une grande porte en bois, qui permettait de communiquer, dans de rares exceptions le loquet s'ouvrait, un élève envoyé par le directeur, frappait timidement à la porte de la classe de Fatiha. Plus de vingt-cinq paires d'yeux le bombardaient. Lui, il baissait la tête, traversait rapidement l'allée qui conduisait au bureau de l'institutrice, sur lequel il déposait hâtivement le courrier, objet de sa visite. Pendant la récréation, les filles des cadres se tenaient raides, dans leurs tenues amidonnées. Leurs 21

vêtements soignés, à la dernière mode, les démarquaient des autres enfants. Les plus coquettes, malgré le port de la blouse, la laissaient touj ours entrebâiller, pour laisser apparaître leurs toilettes. On avait l'impression que ces filles là étaient toujours endimanchées. C'était peut-être cela qui créait un malaise et les empêchait de s'ébattre comme tous les autres enfants, qui dépensaient leur énergie pendant cette demi-heure récréative. Les plus grandes se tenaient toujours à l'écart, faisant leurs confidences à voix basse. Fatiha les trouvait hautaines et méprisantes. Un jour, Catherine revint du ski avec une jambe plâtrée. Lorsque Fatiha la vit ainsi s'appuyer sur les deux béquilles pour venir à l'école, elle éprouva un sentiment de pitié. Elle lui proposa alors son aide. Tous les matins, accompagnés de ses frères et soeurs, lorsque Fatiha arrivait devant la somptueuse villa de Catherine, la femme de ménage l'attendait. Elle lui remettait le cartable. Au fil des jours, cela était devenu une habitude. Quelquefois, Catherine était en retard. « Mademoiselle finit son petit déjeuner» répondait la femme de ménage. La mère de Catherine, enseignante dans le secondaire, toisait du regard Fatiha. Elle attendait là, sur le palier de leur porte sans aucune considération. Malgré le froid et la pluie, personne ne lui proposait le petit déjeuner même pas une tasse de lait qui dégageait des odeurs alléchantes dans la cuisine. Elle attendait, immobile, comme si elle faisait partie du décor. Catherine arrivait claudiquant. Un jour, nerveuse, elle lança: « Allez dépêche toi Fatiha, nous sommes en retard, va prévenir l'institutrice que je serai bientôt là . » Fatiha se retourna vers elle, lui jeta son cartable à la figure en lui criant toute sa révolte. « Catherine, je ne suis pas ta boniche».

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