La trace

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C'était une fin de journée d'été à Saint-Rémy-de-Provence, l'heure où les plantes se referment et les ombres décroissent. Nous remontions en silence l'allée de cyprès. Cent vingt toises. Au passage entre deux arbres, les rires de Colette et d'Elvie restées sur la terrasse du mas nous parvenaient par intermittence. A mi-chemin, Paul s'était arrêté et, posant sa main sur mon épaule, il avait murmuré comme pour lui seul : « Vous voyez Jean, ce n'est pas si compliqué le bonheur. Il suffit parfois d'écouter, et de suivre la trace. »
Publié le : mercredi 5 novembre 2014
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782336361727
Nombre de pages : 166
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Jean-Claude GarriguesLa trace
C’était une fn de journée d’été à
Saint-Rémy-deProvence, l’heure où les plantes se referment et les
ombres décroissent. Nous remontions en silence l’allée de
cyprès. Cent vingt toises. Au passage entre deux arbres,
les rires de Colette et d’Elvie restées sur la terrasse du La tracemas nous parvenaient par intermittence. A mi-chemin,
Paul s’était arrêté et, posant sa main sur mon épaule, il
avait murmuré comme pour lui seul : « Vous voyez Jean,
ce n’est pas si compliqué le bonheur. Il sufft parfois Roman
d’écouter, et de suivre la trace. »
Jean-Claude Garrigues est né en 1959 à
Marseille. Après des études à Paris, il débute
sa carrière de journaliste dans sa ville natale.
Il est aujourd’hui installé dans la région
grenobloise.
ISBN : 978-2-343-04509-2
Prix : 16,50 €
Prix de l'Alpe
2014
Jean-Claude Garrigues
La trace©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04509 2
EAN:978234304509211
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111Latrace
111Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet
Cuenot(Patrick), Dieuau Brésil,2014.
Maurel Khonsou etlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélaodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien), Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine), UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or etla Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
Musso(Frédéric), Lepetit Bouddhadebronze,2014.
Guillard(Noël), Entreleslignes,2014.
Paulet(Marion), Lapetitefileusedesoie,2014.
Louarn(Myriam), Latendresse deséléphants,2014.
Redon(Michel), L’heure exacte,2014.
Plaisance(Daniel), Un papillonàl’âme,2014.
*
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Ces quinzederniers titresde la collectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultéesurle sitewww.harmattan.fr
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Latrace
roman
L’Harmattan
111111111111111111,111111111Dumêmeauteur
Rue des tyrans, nouvelle,Brèves,Anthologiepermanentede
lanouvelle(n°88),2009
Marseillemer,nouvelles,LePetitVéhicule,2011
Lavieencrue,nouvelles,Quadrature,2013
111111111111111111111111111111111
11Toutdestinserésumeaufondàunseulmoment:
lemomentoùl’hommeapprendpourtoujoursquiilest.
JorgeLuisBorges
Jemesouviensdel’heureoùl’ons’estembrassés.
L’amourestéterneljusqu’àcequ’ils’arrête.
Cali
1111111111111111111111111111111111111111111ÀFlorence
ÀCharlotte,Anaïs,Marie Hélène,Jeanne,
PauleetBenjamin
1111111111111111,11111Undictaphone,duMacallanetdesSAS
Jetrouvailedictaphoneundimanchematinfrissonnantde
mars,àlabrocantedeSaint Rémy de Provence. 11
LesAlpillesétaientdevenuesdepuisquelquetempsdéjà
mon port de relâche, mon refuge. J’y venais, hors saison,
passer une semaine ou deux en solitaire volontaire. Je
louais une chambre d’hôte à Graveson, Maillane ou
Fontvieille. Jamais la même. Je n’aime pas être reconnu.
« Vous êtes ici chez vous, depuis le temps que vous ve
nez. » Ce genre de remarque me fait fuir à toutes jambes,
dans la mesure évidente où, si je voulais être chez moi, je
neviendraispaschezeux.J’aihorreurdecettefaussefami
liaritédontl’uniquefondementestdefidéliserlaclientèle.
J’avais,cettefois là,trouvéunechambredansunmas,àla
sortiedeSaint Rémy,surlaroutedeMaillane.Lesproprié
taires étaient un vieux couple charmant et discret. Elle, en
jean,pulldegrosselaineetbottesdecaoutchouc,travaillait
sansrelâcheàl’entretiendesonjardin;alorsquelui,pan
talondevelours,vestedetweedetpullencachemire,pas
saitsesjournéesàlireassisausoleildansungrandfauteuil
d’osier.Ilm’avaitconfié,unmatin,alorsquenousprenions
lepetitdéjeunerservidansunantiqueserviceenargent:
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111111111,,1111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,1,11111111111111,111111111111111111111111111,11,11,11111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111—Vouscomprenez,cherMonsieur,icijenesuisqu’une
pièce rapportée. J’habite chez ma femme, dans la maison
de famille de mes beaux parents. Je suis donc un peu
commevous:unpassant,uninvitéensomme.
Le cachemire était troué, le tweed effiloché et le velours
fatigué, ce qui m’avait rendu le bonhomme particulière
ment sympathique. Il ne lisait plus, m’avait il assuré, que
des SAS. Un par jour. Il possédait toute la collection qu’il
s’appliquait à lire dans l’ordre de parution des livres, non
pas,avait iltenuàpréciser,enraisond’unestupidemanie
de vieux garçon qu’il n’était pas, mais pour se laisser le
temps d’oublier l’histoire, afin de conserver tout le plaisir
de la lecture. Ce matin là, frais mais ensoleillé, je l’avais
laisséavecPutschàOuagadougou.
Sur la place de la République, dominée par la collégiale
Saint Martin, les brocanteurs installaient leurs bric à brac.
Rencogné contre le monument aux morts, un bouquiniste
dressait son étal. Un exemplaire de Bagatelle pour un mas
sacre était déjà exposé, tel l’Évangile, surun petit lutrin de
table. Je feuilletais machinalement le pamphlet interdit de
Céline quand son propriétaire du moment sortit de l’ar
rièred’unevieilleEstafetteblancheauxpneussecsetravi
néscommeunpieddevigne:
— C’est un livre rare, vous savez. Un livre interdit
même,maisnous,nousavonsunedérogationpourvendre
leslivresinterdits.Ilcoûte78euros.
Je reposai le livre sur son présentoir. J’allais répondre
que 78 euros pour un peu plus d’une centaine de pages
d’insanités, cela me semblait un peu cher, quand mon re
gardfutattiréparunecaisseenboiscachéesousl’étal.
Je me baissai et fouillai distraitement dans la caisse. Il y
avait là un incroyable fouillis où se mêlaient une paire de
guêtresrougesdéchirées,deuxoutroisassiettesébréchées,
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decouteauxàmanchedeboiset,derrièreundessinaufu
saind’unefactureassezgrossièrereprésentantuntaureau
dans l’arène prêt à charger, un dictaphone noir à la pein
ture écaillée. Je me relevai, le dans une main,
non pas que ce vestige de la technologie du siècle passé
m’intéressât, mais parce que j’avais mal à mes genoux. Le
vendeurmeditalorsd’untonlégèrementméprisant:
— Là, c’est sûr, vous n’allez pas vous ruiner. C’est la
caissedesbordilles.Toutàuneuro.
Je lui donnai la pièce et enfouis le dictaphone dans ma
poche, plus d’ailleurs pour ne pas avoir à supporter une
nouvelle remarque désobligeante que par conviction de
fairelàunebonneaffaire.Maispouruneuro,monpauvre
Monsieur, on n’a plus rien, et surtout pas la tranquillité.
Lorsque je m’éloignai, j’entendis bougonner dans mon
dos:
— Pour ce prix là, je ne garantis pas qu’il marche. Et ce
n’estpaslapeinedemelerapporter.
Je quittai la place sous les regards amusés des quelques
vendeurs témoins de la scène. Je décidai alors d’aller pas
ser une partie de la journée dans les ruines de Glanum.
J’achetaidans une boulangerie deuxsandwichs et une pe
titebouteilled’eaupourenvironlamoitiéduprixdulivre,
ce qui me délesta d’une bonne partie de mon argent, et je
prislaroutedesAntiques.
Jeflânailongtempsentrelesruines,danscepaysagevir
gilien chargé de souvenirs invisibles, remontant une rue à
peinetracéeauxlargesdallesdéchaussées,pénétrantdans
les maisons abrasées par les siècles, sans ombre, définiti
vement ouvertes à toutes les lumières. Tel un passe
muraille,j’allaisdepièceenpièce,làoùs’étaientdéroulées
tant de choses qui nous seraient toujours inconnues. Ville
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bousculent plus aujourd’hui qu’une foule de fantômes
bâillonnés,quelquesgrainsdepoussièredepierrepoussés
parleventetdescohortesdelézardsapeurés.
Aux alentours de midi, j’allai me perdre dans la pinède
buissonnantequisurplombeSaint PauldeMausole,l’asile
oùséjournalemalheureuxVincentVanGogh.Versquinze
heures,enfin,étourdidegrandair,jedécidaiderentrerau
mas. Sur la terrasse, jeretrouvaimon hôtequivenait juste
determinerPutsch à Ouagadougou.Ilm’accueillitenlevant
lesbrasauciel.
— Vous tombez bien. C’est trop tard pour le café, trop
tôt pour le thé. Si nous prenions un whisky ? Il n’y a pas
d’heurepourunbonwhisky.
J’allaisdéclinerl’invitation,essentiellementenraisonde
l’heurejustement,quandilajoutad’unairentendu:
— J’ai un Macallan de vingt ans d’âge. Il a un goût de
mandarine et d’herbe coupée. Parfait pour le milieu de
l’après midi.Etpuis,mafemmeestaujardin,ilfautenpro
fiter.
Nousbûmeslepremierverreensilence.Levieilhomme
fermaitlesyeuxdeplaisiràchaquegorgée.
— Extraordinaire n’est ce pas ? dit il en reposant son
verre vide sur la table. Savez vous que c’est l’eau qui fait
ungrandwhisky?C’estétonnant,non?
Je lui demandai comment il avait trouvé son SAS. Il me
répondit,joyeux:
— Aussi bon que le whisky, mais j’ai hâte d’être à de
main.LaBlondedePretoriac’esttrèsbien…trèsbienaussi.
L’air était doux. La lumière commençait à se fendre au
relief du paysage. Une forte odeur de cyprès vagabondait
autourdelamaison.J’inspiraiprofondément.
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lesembruns.Voulez vousm’accompagnerpourunepetite
promenadesouslescyprès?
À mon plus grand étonnement, contrairement à toutes
mes habitudes de solitaire atrabilaire, j’acquiesçai. Il rem
plit nos verres à nouveau et remit la bouteille à sa place
danslamaison.Nouscontournâmeslebâtimentparunpe
tit cheminement pierreux tracé entre deux haies de lau
riers.
—L’alléeestlonguede122toises,cequifaitapproxima
tivement 240 mètres, précisa mon hôte lorsque nous arri
vâmesàlahauteurdesdeuxpremiersarbres.
Puisilajoutaentoutesimplicité:
—Nousnesommesnil’unnil’autreportésàlaconver
sation. Rien ne nous oblige à parler. Marchons en silence,
etbuvonsenbonscompagnons.
Je levai mon verre dans sa direction, il me rendit mon
salutavecéléganceetnaturel,sanslamoindreostentation.
Je crois pouvoir affirmer que, les vapeurs de whisky et le
parfum de cyprès aidant, nous avons eu, dans l’heure qui
a suivi, la conversation la plus nourrie et la plus agréable
que j’avais tenue ces dernières années. Mon hôte se pré
nommait Paul. Il tint absolument à ce que dorénavant je
l’appelleainsi.
— Vous comprenez, me dit il, ça me rajeunira un peu
quequelqu’undevotregénérationm’appelleparmonpré
nom.
Paul semblait totalement étranger à notre époque. Ce
n’était pas une question d’âge au sens où l’on aurait pu
l’entendre communément. Il avait, à quatre vingt six ans,
une vivacité et une jeunesse d’esprit étonnante. Je crois
simplement qu’il s’était arrêté de vieillir dans les années
cinquante,entrevingtettrenteans.Ilmefaisaitl’effetd’un
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